LÀ STATUE ET LES IDÉES DE LA COMTESSE DE SÉGUR
Lorsque les gens de notre époque ne savent pas que faire, ils forment un comité. Lorsque les comités de notre époque ne savent pas que faire, ils décident délever une statue. Une statue à qui? Pour quoi? G est la dernière question que se posent les gens et les comités de notre époque. Mais il faut avant tout donner du travail aux sculpteurs et des « communications » aux journaux. Or, il y a statues et statues. Il en est de bouffonnes. Il en est de scandaleuses. Il en est dont l'humilité seule est dérisoire. 11 en est de vaniteusement provocantes. Dans quelle catégorie faudra-t-il ranger la statue de la comtesse deSégur, née Rostopchine? Car, vous avez bien lu, un certain nombre de personnes naïves ou qui ont le goût des fortes plaisanteries ont conçu l'invraisemblable dessein d'élever une statue en l'honneur de la comtesse de Ségur, née Rostopchine ? Cette statue est un véritable monument. Nous fwvons la maladie d'élever des statues à tous les morts et même à quelques vivants. Mais la statue de la comtesse de Ségur marquerait la crise la plus étrange de notre redoutable maladie. J'espère d'ailleurs que cette statue ne sera point dressée sur une de nos places
publiques ^ Pour que les comités puissent se livrer à de telles opérations, ils doivent obtenir des autorisations précises. Je suis persuadé que les autorisations nécessaires seront refusées et que, dans la déroute de la comtesse de Ségur et de la cohorte bizarre de ses admirateurs d'occasion, le bon sens enfin triomphera.
Le bon sens et les bonnes lettres... Tout ce que savent les générations nouvelles de la comtesse de Ségur, c'est qu'elle est née Rostopchine (et la comtesse de Ségur sera née Rostopchine aussi longtemps qu'elle ne cessera pas d'être morte) et c'est aussi qu'elle a écrit des livres qui se sontbeaucoup vendus. Ces livres, nous dit-on, ont enchanté les enfants, et ils les ravissent encore. Plaignons les pauvres enfants! Il est donc juste, nous dit-on par surcroît, que ce romancier familier des enfants ait une statue î Il est même bien tard pour qu'il en ait une ! Je suis certain, quant à moi, qu'il est beaucoup trop tard.
Ah! l'on pouvait célébrer les génies de la littérature enfantine!... Un grand écrivain entre tous a charmé les enfants. C'est l'auteur des Contes de ma mère VOj'e. Il a été pour eux attrayant, émouvant, attendrissant. Il Test toujours. On \o\i les enfants lisant ces contes « dans la tristesse et dans l'abattement tant que le héros ou l'héroïne du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive ». Et ces contes sont des chefsd'œuvre! Une élégance souple et naturelle, de la grâce alerte, un style coulant, une heureuse fantaisie,
La statue a é'.é élevée, a été inaugurée : pouvait-il en être autrement ?
une ^ràce sensée... Tous ces contes sont des chefsd'œuvre ! Quel joli spectacle si les enfants contemporains, conduits par les ^ens de loisir qui se haussent dans les comités, avaient contribué tous à glorifier Charles Perrault par un monument ! Mais les gens qui forment les comités n'ont pas songé à former un comité pour l'auteur des « contes de Perrault ». L'Etat, l'Etat lui-même, a dû prendre l'initiative; et un monument réparateur se dressera bientôt dans le jardin des Tuileries, sans qu'aucun des lecteurs de Perrault y soit pour rien. Terrible coïncidence et bien accablante pour ceux qui ont entrepris de rajeunir la renommée caduque de la comtesse de Ségur, née Rostopchine ! Mais ils sont modestes sans doute! Ils n'avaient pas l'impertinence de vouloir célébrer les gloires de notre littérature. Ils veulent seulement commémorer un succès de librairie. Évidemment, si, par la rivalité cocasse de ces deux monuments dont lun est la caricature de l'autre, un rapprochement s'impose entre Charles Perrault et la comtesse de Ségur, l'impudence d'une aussi monstrueuse comparaison fait reculer immédiatement les hommes de goût. La gloire de Perrault conteur passera à travers la littérature française toute entière, toujours parée d'une fraîche et vive nouveauté. La comtesse de Ségur n'est qu'un auteur heureux qui a triomphé chez les libraires du Second Empire. Le Second Empire est mort. La comtesse de Ségur née Rostopchine est morte avec lui.
Elle est morte parce que nul talent littéraire ne Soutient ses historiettes à dormir debout.
Récits enfantins ! Contes pour les enfants ! Il y faut donc un style de la plus élégante simplicité. Le style de la comtesse de Ségur manque autant d'élégance que de simplicité. Aucun naturel dans le dialogue : voilà le vice fondamental de ses livres. M"'® de Ségur a vaguement compris qu'un peu de naturel ne messiérait point. Tout ce qu'elle a trouvé c'est de faire balbutier, par ses héros en bas âge, un lamentable petit nègre : ii Moi, prendrais gros bâton, puis moi dirais à Jacques de nv aider à chasser cous. )) Ainsi s'exprime Paul qui a six ou sept ans. Mais ailleui^s, Marguerite, qui a six ans, observe avec vigilance les règles de la syntaxe : « J ai peur que le sel ne me pique », dit cette précoce grammairienne. Ou bien l'adolescent. Torchonnet, souffredouleur inculte d'un aubergiste de village, s'écrie : <( Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon maître me tuerait si j'y allais. // la hait au possible l » La savante Madeleine (huit ans) pleurniche avec une sensibilité surveillée de feuilleton mondain: aJene peux pas, Camille... Ce sang, celte pauvre mère morale, cette pauvre petite morte aussi, je crois, m'ôtent la ^orce nécessaire pour l'aider. Je ne puis... que pleurer. » Mais Betzy dit au « bon petit diable », victime impatiente de M"'^ Mac-Miche : « Il faut bien que tu continues à manger son pain. » Et le « bon petit diable » (dix ans) de répondre : nElle me le rend bien amer! .,.Toi qui es un ange de douceur et de bonté tu te mettrais enjureur! » Comme ce jeune garçon parle bien ! Et, par ailleurs, le sentencieux Paul <^huit ou dix ans) déclare sur un ton de cinquième acte: aMe séparer de cous ce serait sou^rir ou mourir] » Qu'aimez-vous mieux? Pathos, galimatias, pe-
tit nègre... M"^ de Ségur vous donne le tout, tout à la fois .
Elle affectionne surtout le parler pom^^eux. Cette brave dame née Rostopchine n'est pas la comtesse de Ségur. Elle est M"^^ Joséphine Prudliomme. n Pauvres enjànts , dit le bon soldat retour de Grimée, Us vont périr de froid et de faim. Comment a-t-on laissé de pauvres petits êtres si jeunes, seuls, sur une grande route ? Que/aire? Les laisser ici^ c'est couloir leur mort. Les emmener? J'ai loin à aller et je suis à pied ; ils ne pourraient me suivre. » Le jeune Jacques (huit ou dix ans) dit à Paul (cinq ou six ans) en lui donnant sa veste : «. Remets-la sur tes pauvres épaules glacées. » Le boulanger, interrogé par le bon soldat, s'exclame :
En vous voyant sous l'habit militaire J'ai deviné que vous étiez soldat!
ou mieux : <v Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire (car je vois à votre habit que vous êtes militaire) ; vos enfants ne sauraient être en de meilleures mains. » Les boulangers, eux, ne sauraient mieux parler. Les miHtaires ne sont pas moins enclins au beau langage : « Un pauvre soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n'a aucun lien de cœur dans ce monde, peut bien s oublier... se sentir heureux, d'inspirer quelque intérêt et d'être traité avec amitié. » Les menuisiers ne sont pas en reste d'élégance avec les militaires et les boulangers : « Jamais ma pensée napu se distraire du souvenir de mes enfants et de ma femme. Et si je n'avais conservé les sentiments leligieux de mon enfance, je
7Ï aurais pas pu supporter la vie de douleur et d'angoisse à laquelle je me trouvais condamné, » Laissons toutefois ces gardes-chasse bien disants. Je ne choisis pas les citations. Tout est écrit dans ce style rondouillard, si sottement conventionnel, si éloigné de la nature. Les fables qu'invente la prolixe comtesse ne sont pas plus vraisemblables que son style. C'est une accumulation de péripéties folles avec des enfants trouvés, des naufrages, des malheurs extraordinaires et d'extraordinaires bonheurs, d'ahurissantes catastrophes où le bon sens est presque seul à succomber, mais succombe presque toujours, d'aventures désordonnées, laites seulement pour exalter et fausser l'imagination des enfants.
L'inspiration de la comtesse de Ségur ne peut être négligée, car cette romancière est une « prêcheuse » intrépide. Elle veut enseigner la vie, la vertu, et, comme elle dit, la a moralité ». Les intentions de la comtesse de Séçrur sont excellentes. Cette brave femme n'a aucune perversité, ni d'esprit, ni de cœur. Hélas! ses leçons de morale sont déplorables : Elle prodigue aux enfants, ses tributaires, les leçons et les principes sinon les plus détestables, en tout cas les plus dangereux.
Sous le prétexte de leur apprendre la bonté, elle excite en eux la sensiblerie. Ses livres sont un larmoiement perpétuel. On en ressort tout en eau. Cette sensibilité mouillée vous pénètre, vous submerge. Quel enfant refusera de pleurnicher! Il aura comme les héros de toutes ces histoires « les yeux
LA COMTESSE DE SEGUIl 97
pleins de larmes », à chaque incident. Son énergie sera diluée, fondue. Il sera désarmé pour la vie. Il sera d'autant plus sûrement désarmé que M^^ de Ségur établit constamment, dans chacun de ses Uvres, une opposition brutale — et naïve — entre les bons et les méchants. Il y a des êtres fantastiquement bons. Il y a des êtres prodigieusements méchants. On profite des uns. On souffre des autres. C'est la veine ou c'est la guigne. Aucune vérité humaine, bien entendu. Mais seulement des contrastes sommaires et heurtés.
Certes, la comtesse de Ségur indique bien à toutes les pages un moyen infaillible de se concilier la chance. Il faut prier la Vierge Marie. M™® de Ségur est animée d'une foi fervente. Le sentiment religieux ne sommeille jamais dans ses livres. Aujourd'hui on ne professe pas universellement que la foi religieuse fournit aux enfants la meilleure règle pour la conduite de la vie. Mais je ne discute point. La comtesse de Ségur a les idées de son époque : ces idées, périmées pour les uns, conservent pour les autres leur force. Mais ne croyez pas que la comtesse de Ségur enseigne à ses petits lecteurs une religion haute et noble, élément de dignité, principe d'action généreuse, assurant à la vie sa signification idéale, une religion enfin capable d'exercer son bienfaisant empire moral même sur les incroyants... Non, la comtesse de Ségur n'est pas religieuse. Elle est pieuse. Elle nest pas pieuse. Elle est dévote. Elle n'est pas croyante. EUe est crédule. Ses héros prient à tout bout de champ la Sainte-Vierge : a J'ai prié la Sainte- Vierge; elle ni a donné Vidée d'ôter ma veste pour couvrir les épaules de Paul... Et tout de suite il
s'est endoj'mi... J'ai remercié la bonne Sainte- Vierge... Et la Sainte-Vierge i>ons a amené sous le chêne. Elle est très bonne, la Sainte- Vierge. Maman me l'avait dit bien souvent : « Quand vous aurez besoin de quelque chose, demandez-le à la Sainte^ Vierge^ vous verrez comme elle vous écoutera... » « Fais comme moi, demande à la bonne Sainte- Vierge de V aider, tu verras qu'elle le fer a... Elle est si bonne!»... a Dis tout bas: Sainte- Vierge, venezàmon secours. Vous qui êtes la mère des affligés, bonne Sainte- Vierge, aidez-moi. » « Monsieur Moutier,vous qui êtes si bon, venez vite au secours... le pauvre petit a si peur! Et la Sainte-Vierge vous fait dire d'aller vite pour V aider... » « Ou as-tu vu la Sainte- Vierge? dit Moutier. » Je ne Vai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tête et dans mo/zcce?ir... «réplique le gamin Jacques. Et Torchonnet ; « Oh! monsieur, mon bon monsieur! Dites bien à la Sainte-Vierge combien je la remercie de vous avoir envoyé. Cette bonne Sainte-Vierge! ... a C'est le bon Dieu, dit Camille. — Non, c'est plutôt la Sainte-Yierge, dit Madeleine. — Je crois plutôt que ce sont nos petits anges, reprend Marguerite... » Toujours et partout ainsi. Si les enfants apprennent de la dévote comtesse de Ségnr la vertu et la beauté de l'effort, c'est exceptionnellement, c'est accessoirement. Le principal est d'aimer la Sainte-Yierge, de prier la bonne Sainte- Vierge, de l'aimer tout le temps, de la prier tout le temps. Avec cela rien à craindre : les enfants perdus se retrouvent, les aubergistes désargentés rencontrent de prodigues Dourakine, et on ne travaille, par surcroit, que pour le plaisir de s'occuper un peu entre les prières. L'amour de la Sainte-
Vierge, les prières à la bonne Sainte- Vierge, constituent l'assurance complète contre toutes les difficultés de la vie... Et maintenant, mes enfants, aimez bien la Sainte- Vierge, priez bien la bonne Sainte- Vierge! Mais je demande si la religion, ainsi comprise, n'est pas la religion diminuée, travestie, dénaturée. Je demande si ce malencontreux verbiage de dévotion ronronnante ne couvre pas une funeste niaiserie. Je le demande simplement. Chacun répondra comme il lui convient.
Elle est fort honnête femme, la comtesse de Ségur. Il est vraiment dommage que toutes ses idées soient aussi étroites et primitives que ses idées religieuses. M""^ de Ségur n'est jamais à même la réalité. Si elle donne un renseignement précis, on peut être bien certain qu'elle dit une bêtise. Elle guérit les accidents de diligence en mettant sur les membres blessés un onguent de colimaçons recouvert de feuilles de laitue qu'on doit changer toutes les heures. Et à chaque fois qu'il y a lieu d'indiquer tel ou tel de ces mille détails de l'existence quotidienne qui ont pour les enfants tout leur pittoresque et qui sont pour leur curiosité active autant de découvertes, elle applique son onguent de colimaçons. Elle ne sait rien autre de la vie véritable. Je' me trompe. Elle sait qu'il faut changer toutes les heures les feuilles de laitue qui doivent recouvrir l'onguent de colimaçons.
Cette conteuse alerte a l'esprit le plus borné. Ses préjugés sociaux sont formidables. Ils sont monstrueusement sincères. Il apparaît, clair comme le jour, à la comtesse de Ségur, que la société n'est divisée qu'en trois catégories sociales : il y a les