L'ÉLOQUENCE POLITIQUE
L'éloquence politique n'a pas cessé d'appartenir à l'histoire littéraire. Il est possible que l'éloquence n'aie plus aujourd'hui toute l'importance qu'elle eut en France au cours de xix'^ siècle. Le temps des o^randes luttes oratoires semble passé. Le peuple n'obéit plus exclusivement à l'élan impétueux des inspirés de la parole. Il lui arrive de réfléchir à ses intérêts en dehors des réunions publiques.
On prétend même que les votes parlementaires ne dépendent plus guère des adjurations éloquentes de quelque habitué de la tribune et qu'un discours, si par hasard il transforme encore une opinion, ne change plus jamais un suffrage. L'éloquence contemporaine ne bouleverse plus les nations ; mais elle aide les parlements à améliorer leurs lois. Ce n'est plus la tâche héroïque des journées révolutionnaires. C'est une tâche simplement utile et pratique. L'éloquence s'est renouvelée pour cette nouvelle tâche.
D'innombrables discours dorment leur dernier sommeil dans d'innombrables recueils... Mais il est très bon pour nous que les discours des orateurs
d'aujourd'hui aient été réunis en volumes. Nous avons ceux de Gambetta. Nous avons ceux de Jules Ferry. Nous avons ceux de Waldeck-Rousseau. Nous avons ceux d'Emile Combes, ceux de Paul Deschanel, ceux de Raymond Poincaré. Nous avons en partie ceux de Jaurès. Voici maintenant les discours de Briand et de Millerand. Nous pouvons commodément et à loisir déterminer d'après eux les caractères essentiels de l'éloquence politique moderne.
Tous ces caractères se retrouvent avec la plus forte précision dans les discours de Briand qui charme et de Millerand qui plaide, et ces deux orateurs cependant semblent presque comme des frères.
Ils ont eu tous les deux une formation oratoire analogue. On naît poète. On devient orateur, c'est entendu. Mais si l'on veut devenir orateur il faut s'y prendre le plus tôt possible. Seul, celui qui s'est lormé très jeune à la parole acquiert cette souplesse, cet entraînement à tous les exercices précipités que réclament les jeux de l'éloquence. Millerand plaida à la fleur de l'âge. Il entra dans les assemblées publiques presque aussitôt après qu'il fut éligible, et il participa immédiatement à un grand nombre de discussions. Briand s'ingénia longtemps dans les réunions publiques. Il fit sans les compter des conférences de propagande. Il fut vite armé pour toutes ces batailles violentes et parfois grossières qui s'animent dans la fumée des clubs populaires. 11 y déploya, il y affermit sa décision, son sang-froid singuliers et, par surcroît, la netteté pénétrante dont sa culture juridique développait en lui le goût natu-