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DISCOURS DE BRIAND ET MILLERAXD

o'énérale ne se produirait pas le lendemain... Ah! que cet agitateur avait donc de mesure et de pondération ! Que cet agité était donc sage !

Les années passent. Les circonstances changent ; es tendances d'esprit ne changent pas. Les véritables tendances de Briand se révélèrent dès qu il agit au Parlement. S'il n'avait pas subi d'abord des échecs électoraux, s'il était entré, comme tant d'autres, très jeune à la Chambre des députés, ses tendances se seraient révélées tout de suite. Elles sont, en effet, irrésistibles. Briand est un homme de gouvernement qui veut agir avec efficacité et ne rien bouleverser en réformant.

Rappelez- vous ! En 1904, Briand auteur dune proposition de loi relative à la Séparation des Eglises d'avec l'Etat, discute pour la première fois à . la tribune parlementaire des questions de politique religieuse. L'ambassadeur de France auprès du Vatican vient d'être rappelé. Déjà, certains veulent rompre tous liens avec Rome. Briand engage les républicains à se garder de ces décisions qui, étant soudaines, peuvent paraître brutales, et dont les conséquences mal calculées dépassent ou contredisent toutes les prévisions. Modération, mais action. Il exhorte en effet les Chambres à préparer un régime nouveau, conforme aux règles du droit et susceptible de se substituer régulièrement à celui que l'ona dessein de détruire. Action, mais modération. Les parlementaires sont convaincus. Persuasion, mais autorité. Puis, les événements se précipitent. Voici 1905 et déjà Briand dépose son rapport. Le 21 mars, la discussion commence. En trois mois, la réforme est votée. Autorité, mais persuasion. Cette

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loi dune importance énorme, cette loi qui devait changer les habitudes séculaires des Français, cette loi votée ainsi comme si elle avait été une loi secondaire et spéciale, fut pour Briand une « réussite » éclatante. Et on sut gré à cet homme d'Etat d'avoir, par son esprit de modération et de sagesse, fait accepter par la France entière une réforme qui, peu d'années auparavant, apparaissait comme la plus dangereuse des révolutions...

Croyez-moi : la grève générale organisée par Briand, ne serait peut-être dangereuse pour personne et serait peut-être profitable à tout le monde.

C est ainsi....

Modération, mais action. Autorité, mais persuasion.

Ce sont les mérites, ce sont les principes de Briand, premier ministre. Restez sans inquiétude, vous démocrates fieffés, Briand agira; il fera, comme on dit, des réformes. Il ira de l'avant comme on dit encore, et s'il parait aller moins vite, c'est qu'il entraînera avec lui ceux qui ont coutume de demeurer en arrière. Rien ne sert de courir, il faut partir à temps . Il faut marcher assidûment. Il faut s'adapter au chemin. Une nonchalance aimable épargne la fatigue. Mais on marche tout de même. Et Ion arrive. Briand fera voter par les modérés des lois assez avancées, et par les « avancés » des lois assez modérées. O surprises! Mais il faut bien égayer la longue route.

c'est un jeu pour Briand d'agir à sa guise,

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mais d'agir, de choisir ses auxiliaires, mais d'agir. Il enchante ses compagnons, même ceux qui d'abord ne le suivent pas sans résistance; et il retient, en les charmant, ceux qui ont plus hâte que lui d'arriver au but. Persuasion, mais autorité... Briand séduit par son éloquence. Éloquence d'un art admirable qui semble dédaigner tous les procédés de l'Art.

L'éloquence de Briand est étonnante de netteté, de force. Elle est dépouillée d'ornements. Elle est nue. EUe proscrit tous les éléments oratoires qui ne concourent pas à accélérer ou à renforcer l'action. Tout en elle vise à l'effet, j'entends à l'effet utile. Le superflu est banni. Rien de ce qui est indispensable ne manque.

Briand, lorsqu'il parle, n'a pas dessein de susciter l'admiration des auditeurs. Il veut obtenir un résultat pratique. Il emploie donc tous les moyens oratoires tour à tour. Iln'a entre eux aucune préférence. Et il les emploie tous avec une aisance souveraine. Il use de l'idée générale comme de l'argument ad hominem. Il n'a aucun goût spécial pour l'argument ad hominem ou pour l'idée générale. Mais il sait qu'à ce moment une idée générale bien appliquée obtiendra toute l'influence profitable à la cause soutenue. Il sait qu'à ce moment un argument ad hominem bien asséné fera mieux l'affaire, fera l'affaire parfaitement. L'éloquence de Briand est celle d'un homme pressé qui a entendu dire que la vie est courte et qu'il ne faut pas s'arrêter aux détours du chemin pour y cueillir des fleurs de rhétorique. Elle est celle d'un homme précis qui évite naturellement, sans le moindre effort, la vanité des gestes inutiles, des gestes de pompeet d'ostentation.

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Notez-le tout de suite : cela n'empêche nullement que l'éloquence de Briand ne puisse être ample et majestueuse. La belle ampleur magnifique et dominatrice est un moyen d'action qui vaut d'autres moyens d'action. Il suffit de s'en servir au bon moment, de la bonne manière. D'aucun de ses discours, d'aucune partie d'aucun d'eux vous ne direz : non erat his locus. Dans les discours de Briand, chaque chose est toujours à sa place et tellement à sa place que vous vous demandez par quoi vous la pourriez remplacer... L'éloquence sans ampleur ne serait pas l'éloquence : Briand a donc l'éloquence ample et noble. Il sait aussi bien que personne convoquer le passé, et l'avenir se rend lui-même à son appel. Quand il réunit le passé et l'avenir sous sa direction, en vérité on doit être assez ému. Écoutez cet orateur imperturbable :

« Je ne veux pas faire de sentiment ici; mais on me permettra bien cependant de dire que ces édifices — les églises — par leur structure, par leur forme, par toutes les dispositions intérieures et extérieures qui si fortement les caractérisent, s'ils sont aptes à abriter les mystères otscurs des dogmes et les inquiétudes d'une foi craintive, ne me paraissent pas faits pour donner asile aux espérances généreuses et enthousiattes, aux rayonnants essors de la raison. La libre pensée est forte et grande parce qu'elle a pour elle la vérité ; elle doit trouver en elle la puissance d'élever ses temples en face des temples du dogme. »

Idée juste, incontestablement, et qui exalte un auditoire. Elle est belle, d'ailleurs, cette idée. Elle exprime une foi profonde dans l'incessant renouvel-

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vement intellectuel et esthétique de Ihumanité. Mais elle est surtout exprimée opportunément. Elle a ainsi son efficacité la plus intense. Toutefois, si Torateur la livre au public, il ne se livre pas à elle. « Je ne veux pas faire de sentiment ici », dit-il comme pour se détacher, car il appelle cela : du sentiment. Voilà, si je ne me trompe, une nature qui se révèle.

Briand a aussi des vues très larges, comme on dit. Il les a aisément car son esprit est le plus compréhensif qui soit. Mais il n'est pas impressionné par ces vues si larges. Il sait on ne peut mieux à quoi ça sert, les vues larges, et qu elles sont surtout flatteuses pour un auditoire de législateurs. Un orateur qui, d'inspiration, a des vues larges, parle vague. Lui, Briand, parle net. Sil détermine les grands mouvements politiques d'hier ou de demain, il n'enfle pas la voix. Il dit ferme cequi estsimplement vrai. C'est par sa simplicité même que la vérité de son opinion éclate. Simplicité vigoureuse et sereine qui est le principe le plus actif d'une éloquence d action. Comme elle étend la portée des discours au delà du moment j)résent ! Et cette énergique et ardente simplicité est tout à la fois dans la forme et dans le fond. Aristide Briand sait réellement se libérer des contingences où la plupart des politiciens demeurent fréquemment empêtrés. Il voit plus haut. Il voit plus loin. Ce qui ne l'empêche pas de voir très bien ce qui est le plus près.

Il a donc tout de suite une autorité considérable. Autorité qu'accentue sa parole impérieuse, froidement impérieuse. Briand use de l'énergie, concentrée plutôt que de véhémente, comme d'un excle-

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lent moyen oratoire. Il dira des articles organiques du Concordat que l'Eglise n'accepte pas : « C'est la tare originelle de cette convention interlope née dans la contrainte et dans la ruse. » Formule brutale. Formule définitive. Chaque mot a son sens le plus plein. Et vous ne pouvez retrancher aucun mot. Peut-il être plus rude et plus forte concision? Fréquemment, les conclusions de ses discours commandent, oui, donnent des ordres et les donnent sur le ton du commandement : « La Commission a fait son devoir dans l'intérêt de la République : et maintenant, par ma voix, elle vous dit, messieurs de la majorité républicaine : Faites le vôtre! » De Tautorité ! Cet orateur a de l'autoriLé. Et c'est surtout de l'autorité qu'il veut avoir. Parfois il affectera une certaine trivialité. Croyez bien qu'il ne l'affecte que pour ajouter à sa force. « Si vous voulez que la raison libre ait un abri, construisez-le-lui, mais n'essayez pas de la faire coucher dans le lit de l'Église. Il n'a pas été fait pour elle. » Image pittoresque, assurément. Briand ne recherche ces images que parce qu'il veut insister vivement et vite. Il parle de ces évêques frais nommés, candidats insinuants et prometteurs de la veille qui ont, à peine au sortir de la rue de Bellechasse, jeté leur mitre par-dessus les articles organiques. On rit, Briand ne se soucie pas d'amuser. Il agit. Il sait que son argument, ainsi souligné avec une vigueur heureuse, portera. C'est fait. Il n'a plus besoin de s'y attarder. Il serait spirituel. Il l'est même parfois avec une faciUté aimable. Mais il ne veut point admettre que la verve spirituelle ait une raison d'être en 9oi. Une juge que d'après ses effets utiles. Il ne l'emploie

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que pour les produire. S'il sourit, il combat. L'esprit n'est que procédé de dialectique. La dialectique de Briand dispose des ressources les plus variées. L'ironie est une de ces ressources. Elle n'est pas la plus fréquente. Pourtant, l'ironie de Briand est merveilleusement aisée. Mais Briand ne s'abandonne pas à son gracieux penchant pour la raillerie. Il ne se sert de son ironie que dans les cas où elle est strictement indispensable. Alors, tantôt fine et légère, tantôt sarcastique. elle est décisive.

Que voilà un orateur bien armé! Et il n'est jamais embarrassé de ses armes. Il les emploie tour à tour, avec ordre, quand il faut, comme il faut... C'est pourquoi son éloquence est toujours d'une clarté rayonnante. Je connais peu d'orateurs aussi ennemis de la confusion. Il n'a presque aucun mérite à être un orateur prodigieusement limpide et ordonné... Ce sont là qualités naturelles de son esprit, qualités cultivées, il est vrai, par la plus sûre méthode.

... Et voilà pourquoi Briand, homme d'Etat, peut attendre sans fièvre l'heure qui sera son heure. Le temps et lui. L'ambition de Briand n'est pas fougueuse. Elle a même une indolence qui plaît. Mais Briand ne se dérobe point à la fortune. Et tant mieux puisqu'il la mérite ! La Rochefoucauld écrivait : « Dans les grandes affaires, on doit moins s'appliquer à faire naître des occasions qu'à profiter de celles qui se présentent, w Briand profite des occasions qui se présentent. Il n'a pas souci d'en faire naître. Elles naîtront pour lui. Il dominera, dans la vie politique, cet esprit si ingénieux, si clair, si ordonné, si large, si maître de lui-même et de ses desseins, vraiment supérieur dans la conduite

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des affaires, qu'il veuille les retarder ou qu'il veuille les précipiter, admirablement adroit à mener les hommes en les rudoyant ou en les cajolant, et qui, au surplus, s'accommode de tout, même de son mépris profond de Thumanité.

Or. il faudrait reproduire quelques-unes des mêmes idées et répéter à peu près les mêmes termes pour qualifier l'éloquence de l'avocat Millerand — trop enclin d'ailleurs à jouer les Gavaignac périmés.

O merveille, le talent ne périclite pas nécessairement dans les Chambres parlementaires : celui de Millerand s'y fortifie, et, le croiriez-vous, s'y épure. Dans le rapide essor de la personnalité de Millerand vous ne constatez ni soubresauts, ni incertitudes. Ses forces on ne peut mieux disciplinées assurent, accélèrent ses progrès réguliers. Dès la première heure, il ne s'arrête point aux bagatelles de la tribune. Il ne badine pas. Il paraît naturellement un esprit sérieux, grave, sévère. 11 a déjà en lui les éléments de l'autorité. Il est méthodique essentiellement. Sur lui le hasard n'a j)as de prise. Il évite les manifesfations vaines. Il veut que toute sa vie parlementaire se traduise par des projets, par des actes. Il est un tacticien d'abord utilitaire et soucieux de reflet immédiat. Il ne parle point par amour des belles paroles ; il ne combat pas par amour des grands coups. Mais lui, comme Briand. s'il parle, c'est uniquement, exclusivement pour produire un résultat rapide et comme instantané. Il joue un rôle d'opposant, d'opposant âpre et agressif. Il attaque avec

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