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virulence, mais il n'allonge pas ses critiques en périodes molles et redondantes. Rien de languissant en sa haine nerveuse. Alors même qu'il développe, il semble résumer. Il conserve toujours les apparences d'une logique imperturbable qui dissimule le sentiment. Il ne condamne que par déduction. La haine — car il en éprouve — éclate seulement au dernier terme du syllogisme. Il est impassible dans les prémisses. Et qu'on ne dise pas qu'il exagère. Il expose, discute, il raisonne. C'est tout. Et ces raisonnements sont d'une clarté limpide, d'une lucide netteté, d'une formidable précision. Reprenons la vieille métaphore : il serre ses ennemis dans ses raisonnements comme dans un étau. Il a la passion de la précision. Il distingue par besoin, par instinct, sans nulle gêne. Effet de sa formation juridique. Mais il ne pousse point la précision à la subtilité. Et s'il est précis, précis jusqu'au paradoxe, précis d'une précision éblouissante, c'est autant par procédé de dialectique que par penchant intellectuel. Il a choisi les armes le mieux à sa main, celles qui garantissent le plus d'efficacité à ses paroles.
Mais, en ce temps-là, il n'est guère apte à se dégager du fait simple et brutal pour accéder à l'idée générale. Il refuse de s'extraire de l'exclusive considération des faits. Son goût pour les faits est prodigieusement vif. Le fait dominateur est la seule loi de ses attitudes. Son regard d'ailleurs pénètre profondément les faits, tous les faits. De chacun, avec la perspicacité la plus sûre, il analyse tous les caractères, il aperçoit toutes les conséquences. Mais il semble méconnaître la puissance d'une théorie fermement conçue et l'astreindre quelle qu'elle soit à
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une désobligeante servitude envers le fait omnipotent. Et sa politique est donc essentiellement positive.
Telle intellectualité, telle éloquence. Aimant le» faits, Millerand déteste les mots. Il évite par là mille causes d'incertitudes et d'erreurs. Par là, il affermit, il renforce son éloquence selon son tempérament, et si jamais il consent à faire des phrases c'est pour marquer mieux qu'il les méprise. Ami des rc-alités palpables, il sort peu du présent. Il n'a point pour les leçons de l'histoire une curiosité immodérée. Il ne réveille que dans les cas d'extrême nécessité les siècles morts. La philosophie n'est pas non plus son domaine de prédilection. Il ne cultive pas volontiers les idées abstraites. Son éloquence puissante, d'une impétuosité contenue, est donc réaliste comme son esprit.
Voici, néanmoins, qu'au Parlement même et par l'effet d'un contact plus intense avec la réalité politique, son esprit s'élargit et devient plus habile aux vastes projets rénovateurs qui ne se peuvent concevoir qu'à loisir et exécuter qu'à la longue. On le voit très nettement dans les discours groupés sous ce titre : Travail et Travailleurs, à travers lesquels s'élabore une doctrine prudente que vivifie la compréhension exacte des lois du progrès social d'une part, et, d'autre part, des exigences de l'évolution française. Et son éloquence se fait de plus en plus expressive. Pressante vigueur! Quelle solide construction des démonstrations! Mais je veux citer un exemple définitif.
Au mois de février 1906, Millerand expose aux
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électeurs de Bercy les principes directeurs de la législature prochaine. Il leur dit :
« Avec qui se refuserait à tenir, dans l'état actuel de l'Europe, le devoir militaire pour le premier devoir d'un citoyen français, il nest pas de discussion possible. Personne moins que moi n*est tenté d exagérer l'importance dune agitation toute de surface ni de tourner au tragique ce qu'il suffit de prendre au sérieux. Mais puisque nous avons eu la tristesse de voir une poignée de socialistes se parer du titre d'antipatriotes, c'est à ceux qui. comme nous, ont depuis longtemps adopté la qualification de socialiste et formulé un programme socialiste de faire entendre la répudiation la plus catégorique de cette criminelle folie. Là-dessus on ne saurait souffrir ni subtilité, ni équivoque. Les fauteurs d'une telle entreprise, il faut être pour ou contre. Nous sommes contre, sans réticence. Non seulement parce que, au point de vue secondaire des luttes politiques, rien plus que le succès, même apparent ou éphémère; de tels paradoxes ne serait propre à favoriser, par une invincible réaction, la floraison du chauvinisme et du nationalisme; mais parce que, à un point de vue supérieur et primordial, il mettrait en péril l'existence même de la Patrie. »
Ce n'est point pour la « beauté » de l'idée que Millerand l'exprime. Il n'est pas sensible à la beauté. Il ne sent vivement que la vérité. Mais relisez ces quelques lignes. Toutes les pensées justes sur le devoir patriotique dans la démocratie s'y trouvent concentrées. Ces quelques lignes sont le thème d'un grand discours. Mais Millerand atteint la plus forte concision. Et si la vérité de la doctrine est exposée
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sans ambages, les arguments des adversaires sont tous réfutés par avance avec une habileté qui ne cache rien mais qui au contraire met tout en pleine lumière pour ne laisser quoi que ce soit à la discussion. Relisez encore et délibérez si ces mots, par eux-mêmes sans couleur et ne puis-je pas dire sans individualité littéraire, ne révèlent pas Fesprit le plus ordonné, la plus opiniâtre netteté, la logique la plus implacable et par suite la plus ferme, la plus pleine, la plus « prenante », la plus agissante éloquence.
N est-ce point par de pareilles qualités, aussi éminentes chez Briand que chez Millerand et chez Millerand que chez Briand, n'est-ce point par des qualités pareilles que Téloquence politique se rattache à la littérature?
Les conditions mêmes dans lesquelles l'œuvre oratoire est produite empêchent qu'on exige d'elle les mérites de correction et d'élégance surveillée indispensable aux autres œuvres littéraires. Jadis les orateurs écrivaient leurs discours. Ils les ornaient de toutes les parures. Ils convoquaient les philosophes antiques. Ils n'épargnaient pas les savantes et précieuses citations. On voyait briller en eux l'ithos et le pathos. Ce n'étaient que métaphores. Ce n'étaient que périphrases. Et des prosopopéeslEt des hypothyposes ! Et des « poses »!... Si par hasard ils appelaient le naturel, le naturel s'enfuyait au galop. Et ils déclamaient leurs compo-
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sitions patientes avec une froide solennité... Aujourd'hui l'éloquence doit vivre.
La vie ardente, frémissante même, est son premier mérite. La forme spontanée, soudaine que la situation inspire sera donc simple, d'une constante simplicité, d'une simplicité frappante et rapide. La seule règle, Tunique garantie de vertu littéraire sera celle-ci :
Ce que roii conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
C'est l'un des principes fondamentaux pour toute œuvre écrite. C'est le seul principe fondamental pour toute œuvre parlée. Il est exclusif. Il est absolu. La hâte même de l'improvisation ne peut excuser, expliquer des expressions hésitantes, désordonnées, impropres, parce que, alors, les pensées elles-mêmes sont hésitantes, désordonnées, impropres... Mais la clarté, la limpidité indispensable ne sont que les conséquences de la simplicité souveraine. Dans la préface si intelligente et si abondante d'érudition et d'idées, qu'il a mise au Conciones français, Joseph Reinach constate avec une certaine mélancolie : « La toge est devenue redingote. » Il m'importe assez peu que la redingote se raccourcisse en veston. Le veston familier peut être, comme la redingote, correct, élégant, de bonne coupe et gracieuse. De même le style familier de Téloquence actuelle. Nous ne tolérons plus le pompeux. Et lorsque Millerand inaugurant l'Exposition universelle de 1900 s'exclame :
« O travail, travail libérateur et sacré, c'est toi qui ennoblis et c'est toi qui consoles! Sous tes pas.
îig^norance se dissipe, le mal s'enfuit. Par toi, l'humanité, affranchie des servitudes de la nuit, monte, monte sans cesse vers cette région lumineuse et sereine, où doit un jour se réaliser l'idéal et parfait accord de la puissance, de la justice et ;de la bonté! » ce tutoiement apprêté et magnificent, nous choque comme un procédé, depuis longtemps suranné, d'éloquence. Aussi bien est-ce la seule fois que Millerand ait exhibé hors du magasin d'accessoires des vieux orateurs ce grandiose d'un autre âge devenu le poncif d'aujourd'hui... Maintenant nous n'exigeons et nous ne supportons des orateurs que le naturel avec le bon ton, la bonne grâce, l'urbanité ou bien la franche et ferme vivacité... Nous jugeons importun de mettre comme BulTon des manchettes de dentelles pour paraître devant le public. Mais nous ne voulons pas qu'on choisisse, comme le prétendait Diderot, ce moment pour passer sa robe de chambre, encore moins pour s'en dépouiller... Le style oratoire ne sera jamais trop simple. Il ne nous répugnera et il ne sortira de la littérature que débraillé.
Cn autre style oratoire serait impossible. La orme doit être adéquate au fond. Les sujets euxmêmes déterminent ce qu'elle peut être. Millerand discute des associations ouvrières de production, d'incidents de grèves, de chômage, d'assistance obligatoire, de projets de retraites, de la crise de l'apprentissage, de la marine marchande ou de l' accaparement et des marchés à terme. Briand discute