‹ Essais critiquesChapitre 25 sur 52 · LES HISTOIRES DE G. LENOTRE · texte numérisé non relu

LES HISTOIRES DE G. LENOTRE

nôtre a publié un ouvrage intitulé hardiment : Le Tribunal réQolutionnaire 1 793-1-95. Gros titre présomptueux qui écrase un tout petit livre. En effet, M. G. Lenotre ne fait pas du tout l'histoire du Tribunal révolutionnaire, même de 1793 à 1795... Mais dès les premières lignes de sa préface. M. Lenotre met en garde les lecteurs sérieux, et je suis tenté de le remercier de sa franchise. Voici le début :

« Je n'ai pas entrepris ce livre pour redire, dans son détail quotidien, la néfaste histoire du Tribunal révolutionnaire. J'ai tenté de reconstituer l'aspect et la vie du Palais durant les mauvais jours de la Révolution, de silhouetter le petit groupe de déclassés qui, à cette époque, s'emparèrent en intrus de l'antique demeure du Parlement et assumèrent la tâche stigmatisante d'appliquer les lois impitoj'ables qu'extorqua la Terreur à la Convention nationale.

« Je me suis appliqué, de préférence, à faire revivre les scènes et les acteurs du drame dont déminents historiens ont étudié, de façon définitive, les causes, les circonstances et les résultats. »

Ainsi est avouée, dès les premières lignes de la préface, la duperie du titre. Alors, pourquoi ce titre menteur? Et quel ton ! Est-ce en ces termes qu'un historien s'exprime? Non pas, et il ne nous est pas possible de douter que l'œuvre de M. G. Lenotre ne soit un pamphlet — pamphlet de portée limitée comme son sujet même, mais pamphlet, pamphlet, vous dis-je !

Et rien qui déjà ne soit faux, faux irrémédiablement.

Qu'est-ce donc que ce « drame dont d'éminents

historiens ont étudié, de façon définitive, les causes, les circonstances et les résultats? » Les plus cminents parmi les plus éminents historiens oseraientils prétendre qu'ils ont étudié un quelconque drame historique d'une façon définitive?... Cette affirmation de M. Lenôtre est la négation même de l'histoire, et prouve sans retard combien M. G. Lenôtre est peu historien. Et pour préciser, connaissant les ouvrages de Wallon et de Campardon, je devinais bien que l'histoire véridique du Tribunal révolutionnaire n'était pas faite; maintenant j'ai lu le pamphlet de M. Lenôtre, et je suis absolument assuré que cette histoire est encore à faire.

Qu'est-ce donc que « ces intrus qui s'emparent de Tantique demeure du Parlement? » Etait-ce donc des intrus, ceux que la Convention investit de leurs pouvoii'S par des décrets réitérés? M. Lenôtre oublie donc qu'il a marqué lui-même le soin avec lequel la Convention détermine les droits et les devoirs du Tribunal! « La Convention, dit-il, n'a pas abandonné cette œuvre de prédilection; elle y pense; elle la suit; elle la renforce. » Ce sont, en effet, décrets et décrets. Décrets du i^'^ mai, du 7 mai, des 24 et 3i juillet, du 5 septembre 1793. Ce sont, en effet, scrutins et scrutins à la Convention. Scrutins du 3o mai, du i^'^ juin, du 8 mai 1793. Intrus, dit M. Lenôtre. Un historien n'emploierait pas ce qualificatif désobligeant. Il ne l'emploierait pas, parce qu'il est désobligeant. Il ne l'emploierait pas, parce que les faits l'annihilent.

Et qu'est-ce donc que « ces lois impitoyables qu'extorqua la Terreur à la Convention nationale? » J'avoue ne pas comprendre ce que peut être la

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Terreur, si elle n'a pas son siège à la Convention. Je comprendrais si M. Lenôtre parlait des lois impitoyables qu'extorqua la Montagne (et non la Terreur) à la Convention, ou la Commune à la Montagne et la Montagne à la Convention... Il n'y aurait plus alors qu'à justifier cette épithète de réprobation : lois impitoyables, et ce verbe péjoratif : extorqua... Un rien, comme vous voyez. Bref, ce sont des mots, des mots...

Et qu'est-ce donc que ces déclassés dont parle encore M. Lenôtre?... Nous verrons bien... et nous nous référerons aux listes mêmes que reproduit M. Lenôtre. Et il en résultera que si quelque chose reste des listes, il ne reste rien de l'historien Lenôtre...

Au moins, M. Lenôtre est un pamphlétaire sans dissimulation. Il emploie pour cela des moyens qui révèlent une âme candide... Il cherche des expressions vigoureusement méprisantes ; et quand il doit citer un certain Bonnet qui, secrétaire de Fouquier- Tinville, rédigeait avec lui les actes d'accusation, il écrit : « Bonnet, l'homme à l'œil de verre 1 » Et voilà comment on écrit l'histoire. Bonnet était borgne. Pouvez-vous avoir quelque estime pour lui et pour le Tribunal révolutionnaire? Mais M. Lenôtre montre par là son goût du détail précis qui lui vaut des suffrages. S'il dénombre les secrétaires de Fouquier, il ne dit rien de Grebeauval parce que Campardon n'en a rien dit avant lui. Il nous confie que Lumière était un musicien de guinguettes. Et il déclare plus énergiquement encore : « Bonnet, ^"homme à l'œil de verre!... » O ingénuité! Nous pourrions dire, suivant ces façons : « L'histoire du

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Tribunal révolutionnaire a été écrite par M. Wallon, le père de la Constitution, par M. Gampardon, qui possédait une maison de campagne en Normandie, et par M. Lenôtre, qui se rasait la barbe, aimant mieux ne porter que la moustache... » Quand on est historien!... Il n'en demeure pas moins établi que le sieur Bonnet était borgne. « Je vous trouve un plaisant borgne, de vouloir... » Lisez la suite dans le conte de Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine...

Lœil de verre de Bonnet est incontestablement un argument décisif contre le Tribunal révolutionnaire. Mais M. G. Lenotre « en ajoute encore ». La meilleure preuve de scélératesse des jurés du Tribunal est, s'il faut l'en croire, leur silence... Ils nont pas publié de mémoires! Quelles canailles et comme ils montrent bien la noirceur de leur âme ! Oui, ces tailleurs, ces menuisiers, ces serruriers n'ont pas laissé de mémoires. M. G. Lenôtre est indigné, a Dans la masse énorme d'autobiographies et de justifications qu'a engendrées la Révolution, on ne trouve pas un seul récit émanant d'un des collaborateurs de Fouquier-Tin ville; tous souhaitèrent qu'on oubliât cette phase de leur existence. » Gela s'appelle raisonner. Louis XVI n'a pas publié de mémoires : est-ce parce qu'il souhaitait que l'on oubliât sa vie? En réalité, nous avons peu de mémoires de jurés dans tous les temps. Et puisque les jurés du Tribunal révolutionnaire n ont pas écrit de mémoires, c'est donc que leur rôle était très simple : ils devaient écouter et juger. Et ce qu'ils écoutaient n'était pas tellement anormal et exceptionnel qu'ils fussent immédiatement disposés à le

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noter pour la postérité et surtout pour prêter des sujets nouveaux à l'imagination fantaisiste de M. Lenôtre.

Pour les grands événements historiques, les mémorialistes sont fort éloignés d'être aussi nombreux que les acteurs. Dans la Révolution, combien, parmi les hommes les plus importants de tous les groupes, nous ont laissé des mémoires?... Il y a bien un certain nombre d'autobiographies : nous en voudrions davantage. Et je sais que beaucoup sont morts très jeunes, et qu'ils avaient été trop occupés à agir pour se donner licence d'écrire... Mais d'autres auraient eu énormément à dire, s'il y avait eu véritablement des choses énormes à dire. Pourquoi les avocats Ghauveau-Lagarde, Tronson Du Coudray n'ont-ils pas laissé de Mémoires ?. , . « Si ces hommes avaient cru assumer, ainsi qu'ils le proclamaient^ une tâche patriotique ou simplement honorable, comment aucun deux n'eut-il, par la suite, la pensée d'écrire ou de conter ce qu'il avait entendu et fait au temps du Tribunal? » Ainsi s'exprime lourdement M. Lenôtre. Eh! quoi! cet épicier n'a même pas écrit trois mille pages sur les événements dont il fut le témoin accidentel et ahuri? Pourquoi Tronson Du Coudray, pourquoi Ghauveau- Lagarde n'ont-ils rien écrit? X'avaient- ils donc rien à écrire?

M . Lenôtre s'attaque bien aux petites gens du jury. Il a trouvé cependant en Fouquier-Tinville son principal adversaire, un adversaire digne de

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lui. Car cet étrange historien se donne des adversaires. Et sous le prétexte qu'il doit parler d'un accusateur public, il rédige un réquisitoire. Ce réquisitoire est d'ailleurs sans consistance. Tous les raisonnements de M. Lenôtre sont spécieux, aucun n'est solide. Il s'agit, pour cet historien qui' veut toujours argumenter et prouver, il s'agit, de démontrer que Fouquier-Tinville fut l'être odieux à qui sont dues toutes les atrocités du Tribunal révolutionnaire, ces atrocités dont M. Lenôtre reste encore frémissant. M. Lenôtre écrira donc au nom de la justice et de la vérité, ma chère ! « D'autres (membres du Tribunal), on l'a su depuis, étaient de braves gens : loin de la surveillance de Fouquier, ils se montraient pitoyables et faisaient eflbrt pour sauver de la mort les accusés dont ils instruisaient les procès; mais à l'audience, sous l'œil du terrible maître, en présence de la foule acharnée, ils avaient peur et ne se risquaient pas à témoigner leur compassion.» Donc, c'est Fouquier qui les rend cruels !... Cette affirmation catégorique est immédiatement contredite par d'autres afQrmations de M. Lenôtre, car les contradictions pullulent dans le livre de M. Lenôtre, et il semble que, pour avoir fait guillotiner quelques personnes, Fouquier-Tinville a fait perdre la tète à M. Lenôtre lui-même. Et M. Lenôtre atteste que Fouquier-Tinville s'irrite contre le président Dumas, qui ne laisse pas parler les accusés, qu'il s'attendrit devant les larmes de la femme Gamache, épouse du valet de chambre de Philippe-Égalité, qu'il lui promet de lui rendre son mari, et qu'il le lui rend au jour dit...

Acceptons toutefois la thèse de M. Lenôtre —son

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livre n'est que le développement d'une thèse — et disons : sans Fouquier-Tinville, pas de Tribunal révolutionnaire. Sans Fouquier-Tinville, rien du tout, et particulièrement, sans Fouquier-Tinville, pas de livre de M. Lenôtre sur le Tribunal révolutionnaire. Autant dire que si Samson n'avait pas existé, il n'y aurait pas eu de bourreau ou pas d'exécutions. Les faits persistent néanmoins, en dépit de M. Lenôtre et de ses partis-pris. Fouquier-Tinville est le commissaire du gouvernement, donc du Comité de Salut public et de Sûreté générale. Fouquier prend leurs ordres etil les exécute. 11 est même très soucieux de la loi. Il n'agit qu'en vertu d'un texte de loi. M. Lenôtre avoue que Fouquier était très empressé à solidariser la Convention avec lui. Ceci revient à dire que Fouquier voulait « se couvrir ». exactement comme fait tout commissaire de tout gouvernement. Fouquier reçoit, des Comités dont il relève, l'ordre d'accélérer les jugements. Le Comité de Surveillance se détermine selon l'effervescence plus ou moins vive qui se manifeste dans Paris. 11 faut donner satisfaction à l'opinion publique. Il faut lui montrer qu'elle n'a pas besoin de se faire justice elle-même. Il faut lui montrer que le Tribunal saura y suffire. Fouquier fera ce que son rôle lui commande de faire ; mais il ne le fera que régulièrement en vertu de textes précis qui lui permettent, par exemple, de dédoubler les sections... Fouquier apparaît ainsi comme le modèle des procureurs généraux précautionneux.

Qu'importent à M. J. Lenôtre, et les circonstances, et les faits eux-mêmes ? Il a choisi sa victime. Il ne veut point que sa victime lui échappe. .. C'est pour-

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quoi il prend à tâche de prouver que Fouquier-Tinville, par son fanatisme, disons par sa scélératesse, était riiomme tout désigué pour la fonction d'accusateur public au Tribunal révolutionnaire... N'oublions pas cependant que, avant le Tribunal révolutionnaire, il y eut le Tribunal criminel extraordinaire qui siégea du 21 août au 29 novembre 1792. Nous savons que ce tribunal prononça dix-neuf condamnations à mort, et trois seulement pour les affaires où Fouquier-Tin ville prit la parole. Ces affaires où il prit la parole sont au nombre de vingt-cinq dans lesquelles figuraient trente-six accusés, dont, en résumé, huit seulement furent condamnés, trois à la mort, et cinq à des peines variant entre un mois et quatorze ans de réclusion, et les autres bénéficièrent de non-lieux ou d'acquittements. Ainsi ce ne sont pas les premiers succès sanguinaires de Fouquier- Tinville qui le désignèrent pour le poste terrible d'accusateur public du Tribunal révolutionnaire du 10 mars 1793. Nous sommes absolument obligés de croire avec Gampardon (qui n'est pas beaucoup plus tendre, je veux dire plus équitable, que Lenôtre pour le Tribunal et pour Fouquier-Tinville) que celui-ci fut désigné à ses nouvelles fonctions, « par sa conduite sage et sa connaissance des affaires qui l'avaient fait remarquer durant les quelques mois pendant lesquels il avait rempli les fonctions de directeur du jury d'accusation. » Ainsi parle Gampardon, ô Lenôtre!

Mais Lenôtre dénature tous les incidents de la vie de Fouquier. La biographie qu'il donne de lui de- [)uis sa naissance jusqu'à la Révolution est le type même de ce que l'on appelle par tous pays l'expo-

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sition jésuitique. Ce ne sont qu'insinuations, que suppositions, qu'interprétations ! Malveillance et calomnie ! Fouquier était un homme de loi excellent. Il avait acheté une charge de procureur au Chàtelet de Paris. Quelques années plus tard, Fouquier vendit sa charge par dégoût, dit-il, et pour raison de santé. Explications vraisemblables et qui paraissent suffisantes quand on sait que, au moment où il vendit sa charge, Fouquier avait un capital liquide de près de iSo.ooo livres, « ce qui, à Tépoque, était pour un bourgeois une appréciable fortune », dit Lenôtre lui-même. Or, après la Terreur, Fouquier fut accusé d'avoir été Jorcé à vendre sa charge. Fouquier répliqua : « Je défie de me produire aucune sentence ni avis de la Communauté des Procureurs qui m'aient forcé à vendre; cependant, comme j'exerçais cette charge à Paris, il serait aisé aux curieux de vérifier le fait. » Cela paraît évident. Mais M. Lenôtre exhibe l'érudition de pacotille à laquelle il nous a habitués, et je vous laisse juges de sa bonne ou de sa mauvaise foi. « Point si aisé qu'on pourrait croire, et Fouquier le savait bien (sic). Le onzième registre des délibérations de la Communauté xles Procureurs au Chàtelet est conservé aux Archives nationales : il commence à la date du 8 septembre 1776 et se termine à celle du dimanche 12 octobre] 1783 (1/6609). C'est le dernier de la série que possèdent les Archives. Le registre suivant, n'' 12, se trouve dans les Archives de la Chambre des Avoués, au Palais de Justice. Il commence à la date du 9 novembre 1793. Or, c'est le 3o octobre 1783 que, de son propre aveu, Fouquier vendit sa charge ; elle fut achetée le 6 novembre

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par M^ Bligny, son successeur. (Ptépertoire de la Chambre des Avoués de Paris.) Vente et achat eurent donc \\e\i pendant vacations, et la Communauté des Procureurs n'en fit pas mention sur ses registres. » N'est-ce pas bouffon! M. Lenôtre allègue que Fouquier fut forcé, par ses collègues, derésiUer son emploi. Il ajoute que cette hypothèse est des plus probables. Et pour le prouver, il déclare fièrement qu'il n'y a aucune preuve du contraire ! ! Et ce malin Foiiqaier le savait bien ! J'ai dit que cela était bouffon ; je répète que cela est bouffon. Notez que je ne sais pas du tout si Fouquier avait été forcé par ses collègues à vendre sa charge ou s'il ne l'avait pas été, mais je suis très assuré que M. Lenôtre ne le sait pas plus que moi. Il prend à son compte une accusation de malhonnêteté, trop naturelle, n'est-ce pas! après les événements auxquels participa Fouquier. Il la prend à son compte, mais il ne l'appuie sur rien, pas même, en dépit de ses vaines citations d'archives, sur des apparences... Et puis on ne m ôtera pas de l'idée que les procureurs gardaient quelque souvenir des ventes de charges même o'^évées pendant vacations, et que si réellement Fouquier avait été forcé k vendre sa charge en 1^83, moins de 12 ans après, le 9 Thermidor passé, alors que Fouquier était de partout attaqué, allait p^^lz*, on aurait trouvé des témoigQages péremptoires de cette vente forcée... Je ne fais que des conjectures ; on conviendra qu'elles sont plausibles. Je les donne, d'ailleurs, pour ce qu'elles valent. Mais il est patent que les affirmations tranchantes de M. Lenôtre ne valent rien. Or, ce procureur yb/'cé à vendre est riche. Mais,

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