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peu à peu, il perd sa fortune. On admet qu'il a spéculé sans l)onlieur ou qu'il s'est amusé sans profit. M. Lenôtre rejette impétueusement cette explication. <( Qu'advint-il de cette aisance? A quelle spéculation ruineuse Fouquier employa-t-il ses fonds? Faut-il croire, comme le dit Désessarts que, « entouré de dupes qu'il égarait ou de fripons dont il protéi^eait les ruses, il prodiguait à des courtisanes les fruits de son imposture », et qu'il « avait un goût de prédilection pour les danseuses des spectacles auxquelles il sacrifiait sa fortune sans réserve? » M. Lenôtre répond : « C'est une explication; mais elle a le tort de n'être appuyée d'aucune autorité. » Admirez ici le procédé d'un ennemi avéré. Ce témoignage déclare l'infamie de Fouquier homme d'affaires un peu plus que véreux... M. Lenôtre ne précise nullement le caractère très spécial du témoignage. Il ne s'inscrit pas en faux. Il dit simplement, tout en passant très vite, que ce témoignage n'est pas corroboré... A la page précédente, M. Lenôtre décidait que Fouquier avait été forcé à résilier son emploi... Puis M. Lenôtre allait à d'autres exercices : « Quoi qiï il en soit », disait-il: à cette page-ci, M. Lenôtre profère contre M. Fouquier une imputation déshonorante, puis il s'évade allègrement : « Toujours est-il que, de procureur devenu homme de loi... » Il m'est prodigieusement indifférent que Fouquier-Tinville ait été un procureur déloyal ou loyal, puis un brave rentier qui se fait gruger, ou un aigrefin malchanceux et viveur... Et je me hâte de dire qne je n'ai point fait une étude approfondie de ces questions... Mais je ne prétends pas être, comme M. Lenôtre, un liistorien
de Fouquier-Tinville. Je fais simplement la critique des affirmations apportées par cet historien... Et je suis bien obligé de conclure que ces affirmations ne sont pas suffisamment étayées pour être persuasives. Elles sont légères. Elles sont impudentes. Elles sont d'un narrateur de parti-pris ou d'un historien frivole. Et je crains que si M. Lenôtrea commencé sa réputation en relevant des comptes de cuisinier, il ne l'assure point en rapportant des commérages de concierge.
Qui sait! peut-être serait-il permis 'd'esquisser d'après les documents mêmes que M. Lenôtre ne peut soustraire à notre attention, une histoire beaucoup moins désobligeante du Tribunal révolutionnaire!... M. Lenôtre incrimine la composition du jury, dès la formation du Tribunal. Il y a quatre jurés du passé desquels on ignore tout, dit M. Lenôtre, toujours disposé à décider que personne ne sait ce qu'il ignore. On sait cependant de Tun d'eux qu'il a été procureur de la commune de Saint-Cloud. Et pour les autres, il faudrait voir... Mais enfin, les jurés connus ne sont pas si méprisables. L'un est commissaire national :à Meaux, l'autre huissier au Tribunal du troisième arrondissement. Celui-ci est cafetier. Celui-là fut laquais. Est-il rentier en ce moment? M. Lenôtre ne le dit pas, ne le sait pas, et devrait le savoir, devrait le dire. Et voici « Dix- Aoùt ». Ne vous effrayez pas. Il s'appelle Leroy. Il est ci-devant marquis de Monflabert. Il est maire de Coulommiers. Il y a enfin Cabanis. M. Lenôtre
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proteste que Cabanis est fort étonné de se trouver là. Quels documents autorisent M. Lenotre à dire que Cabanis était si étonné?... Bref, sauf erreur ces jurés en valent bien d'autres! !...
Ceux-ci, ou leurs successeurs qui ne leur sont point inférieurs, accompliront-ils leur dure mission par peur et par lâcheté? M. Lenotre, prodigue d'affirmations sentimentales en contradiction rtagrante avec les faits mêmes relatés dans son ouvrage, interroge : « Peut-on flétrir sans quelque rémission des hommes qui n'avaient le choix qu'entre leurs épouvantables fonctions ou la mort? » D'abord, ne nous pressons pas de flétrir! L'historien doit dire la vérité, simplement. Les lecteurs flétrissent ensuite, s'il leur plaît. Je prétends, quant à moi, que les jurés n'avaient point à choisir entre leurs épouvantables fonctions ou la mort,. M. Lenotre ne cite pas une seule poursuite contre tous ceux qui ont refusé les fonctions de jurés ou qui ont démissionné après avoir accepté... Cependant, M. Lenotre cite des démissionnaires. C'est Brichet, ancien juge de paix à Sablé, qui, le i5 août 1798, démissionnne assez cavalièrement, abandonnant à Fouquier-Tinville. en faveur de qui on voudra, les deux cents soixante-dix livres d'appointements qui lui étaient dues. C'est Fuaklès, qui démissionne le 7 septembre... D'autres encore... Plus tard, M. Lenotre insiste, aggrave. Les jurés (entre autres Prieur) <( auraient désiré se retirer quand fut promulguée la loi du 22 prairial; mais il leur eût fallu, pour oser le faire, être des héros, car ils n'avaient le choix, on l'a dit, qu'entre leurs fonctions ou la mort >>. En tout cas, aucun na dit cela au procès du Tri-
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bunal, après Thermidor. C'eût été cependant la meilleure défense de tous... Prieur, au contraire, prononce : « J'ai jugé selon mon opinion, et je n'en dois compte à personne. » (Campardon, Le Tribunal révoliiiionnaire, II, i94)- Même la moralité de ce procès de Fouquier-Tinville, du Tribunal révolutionnaire et des jurés ne se trouve-t-elle pas tout entière dans ces paroles de Fundes jurés, Renaudin, qui, accusé, répond : « A cette époque, tout le monde aurait voté comme nous I »
Tout le monde aurait voté comme nous ! Ils étaient sensibles, cependant, ces monstres qui répugnent à la délicatesse de M. Lenôtre. Et, maintes fois, M. Lenôtre nous rappelle des manifestations sincères et caractéristiques de leur sensibilité. Au procès de Maulens (6 avril 1793), « ce franc peuple de Paris qui réclame vengeance de ses ennemis et qui rêve d'une armée de tj-rannicides, ce peuple n'est pas encore endurci; son émotion grandissante se communique aux magistrats, aux jurés aussi ; on voit leurs visages se plisser; ils baissent le front, leurs larmes coulent; et tandis que Montané, faisant eflort, annonce la sentence, tous ceux qui Tentourent s'essuient les yeux, se cachent pour pleurer, le mouchoir aux dents, les éj)aules secouées (85). » Supprimez les poncifs de M. Lenôtre^ il reste que juges et jurés n'étaient pas impitoyables. Quand il y avait des acquittements, le public applaudissait : « Les magistrats et les jurés prenaient leur part de ces épanchements; ils embrassaient les absous, leur adressaient des félicitations, recevaient leurs remerciements et échangeaient avec eux de touchants témoignages de sensibilité (89). » Plus loin, M. Le-
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nôtre nous montre les jurés quittant leurs sièges en désordre, se dispersant, les juges troublés, se levant, se retirant dans leur Chambre du Conseil, laissant éclater leurs larmes (gS). Et rappelez-vous le procès de M"''^ Vitasse! Elle est coupable, « et pourtant le magistrat est pour elle indulgent et attentionné : le grelHer ne se décide qu avec peine à transcrire ses réponses, dans la crainte de la compromettre irrémédiablement. Est-ce là une modération particulière au juge Maire, ou faut-il penser que ses collègues procédaient avec la même bienveillance aux interrogatoires préalables? » (170). Cette religieuse ^jme Yitasse a laissé une relation de son procès et du procès des autres religieuses poursuivies avec elle. Et le document est d'autant plus important que les accusés sont moins nombreux qui ont donné des récits de leur procès. Il révèle avec éclat l'indulgence du Tribunal. On veut faire faire aux religieuses le serment pour les sauver. On leur donne le temps. On les conjure de réfléchir. M™^ Yitasse écrit : « Le gendarme qui était à côté de moi me disait avec beaucoup de douceur : « Faites le serment, vous le pouvez. » M™- Vitasse écrit ensuite : « Les juges et le président attendirent avec beaucoup de patience. » Fouquier-Tinville ne s'oppose point du tout à cette bienveillance extrême : c'était cej)endant son rôle, presque son devoir de s'y opposer. Il est vrai que, s'il faut en croire M. Lenôtre, Fouquier-Tinville réclama la tête des religieuses réfractaires. Mais faut-il en croire M. Lenôtre, puisque la religieuse M"*' Vitasse déclare que Fouquier réclama contre elles la déportation, en disant, avec sa précision habituelle, que la loi punissait de la déporta-
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tion tous les prêtres réfractaires et ceux qui les avaient cachés et qu'ainsi les religieuses méritaient cette peine... (170 et suivantes)? Les magistrats et les jurés du Tribunal révolutionnaire n'étaient donc pas inhumains. Ils jugeaient en hommes!
Leurreprochera-t-on d'avoir jugé enliommes d'une époque bouleversée? Mais il est commode de vitupérer contre les méfaits du Tribunal révolutionnaire. Il serait plus sage et plus digne dun historien de déterminer son rôle véritable dans la Révolution. Il fut un moyen nécessaire pour empêcher le peuple de se faire justice lui-même. C'est grâce à lui que les massacres de septembre ne furent pas renouvelés. Danton l'a dit justement. Et il y a lieu de constater que l'activité du Tribunal révolutionnaire se fit plus intense chaque fois que, dans les sursauts de la Révolution, de nouveaux massacres étaient à redouter. Je ne m'applique nullement à justifier le Tribunal révolutionnaire : je dis simplement qu'il est très aisément explicable... Et tout le monde sait quil n'y eut pas que des Terreurs rouges!... M. Lenôtre a eu l'audace puérile de ressusciter les vieilles légendes des adversaires de la Révolution qui sont surtout les adversaires du régime politique issu de la Révolution. Il a fait du zèle. Il a eu la témérité de se montrer plus sévère que AYallon, que Gampardon. Et il a écrit un pamphlet suranné...
Jusqu'ici, M. Lenôtre, qui écrit d'un style sobre, net et assez vif, avait été un agréable conteur d'historiettes. Il avait choisi pour héros des comparses et des subalternes, ou rétabli de menus incidents de grands événements. Il avait donné le vraisemblable
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pittoresque que Ion pouvait, à la rigueur, tenir pour la vérité, puisque aussi bien cela était dépourvu de toute espèce d'importance. On se doutait que M. Lenôtre n'avait aucune des qualités de l'historien. M. Lenôtre a entrepris d'écrire l'Histoire du Tribunal révolutionnaire. Il a supprimé tous les doutes, et l'histoire du Tribunal révolutionnaire est à recommencer.
M. Paul Hervieu a la fortune dangereuse de n'êtrepas méconnu. Son autorité intellectuelle et son autorité morale se sont établies incontestablement sur le monde le plus rebelle à toutes les autorités, c'est-à-dire sur le monde littéraire. L'œuvre de Paul Hervieu explique et justifie son autorité.
Cette œuvre est grave, sévère, hautaine dans le meilleur sens du mot, car ce mot peut avoir un très mauvais sens, noble. Paul Hervieu ne s'est jamais appliqué à séduire le succès. Il a voulu le conquérir, le maîtriser, l'enchaîner. Sa hardiesse fut singulière à dédaigner les moyens les plus faciles de réussite, qui sont les petits moyens. H refuse systématiquement de montrer ces grâces aimables, conciliantes, modestes, vulgaires, auxquelles la foule ne résiste pas et dont l'élite s'empresse toujours de subir le charme. Si le goût du jour imposait des directions aux auteurs dramatiques dociles, Paul Hervieu n'a pas cédé au goiit du jour. Il ne lui a pas cédé plus pour la forme de ses ouvrages que pour leur insairation. Il a été un esprit libre devant la vie, et, ce qui est presque aussi important et demande peut-être un plus grand courage intellectuel, — devant la mode. Il s'est fait une conception du monde clairvoyante, nette, pénétrante profondément. Il l'a exprimée selon sa nature. Et il se trouve
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que son œuvre, très diverse, où un effort perpétuel de renouvellement et d'agrandissement se manifeste, est homogène. Elle apparaît un peu dure parfois, rèche et sèche par souci de la vérité telle quelle et sans être maussade, mais triste et comme amère, puisque les choses sont ainsi, douloureuse, poignante. Elle est construite avec une rectitude obstinée. Elle est ramassée, concentrée, d'une vigoureuse, rigide, rude et ardente précision. Elle est violente. Elle est ample, elle est grande, elle est d'une incomparable puissance. Des Tenailles au Dédale ou à la Course du Flambeau, de la Loi de V Homme à V Enigme et à Connais-toi, elle se dégage constamment de l'anecdote plus ou moins émouvante, elle vise à obtenir une portée morale durable et générale, elle l'obtient; elle est sincèrement et réellement et fortement humaine. Ce n'est pas une œuvre qu'il faut applaudir en passant, si on y prend plaisir, quitte à se détacher d'elle aussitôt. C'est une œuvre qu'il faut considérer comme un document de premier ordre, parce qu'un esprit curieux, droit, audacieux et d'une véhémence contrainte, s'y projette et aussi à cause de l'évolution des idées et des sentiments de notre époque, dont elle est un témoignage capital et péremptoire.
M. Paul Hervieu ne badine pas. Il n'est pas de ces esprits avenants et nonchalants, qui se jouent dans la vie littéraire au gré de leur fantaisie. Il délibère ses actes. 11 est systématique on ne peut plus. Romancier, il est devenu dramaturge, parce
qu'il a jugé la forme dramatique plus convenable à son talent et plus efficace pour la diffusion de ses idées. Et il s'est constitué tout de suite une draniatuj'gie à laquelle il se tient depuis les Tenailles jusqu'à. Connais-toi, gardant Tinébranlable rigueur d'une décision prise une fois — une fois pour toutes. On peut abhorrer un théâtre qui ne sait guère ou qui ne veut guère sourire. On peut être offusqué par l'imperturbable, j'allais dire l'implacable majesté d'un théâtre résolument impérieux et grandiose. Des gens se rencontrent, qui osent ne pas aimer Voltaire et d'autres qui ne supportent pas sans peine Chateaubriand. Il ne s'agit pas d'aimer ou de détester, mais de constater les faits. Paul Hervieu a entrepris d'être, un dramaturge novateur. Il n'a point innové par un mouvement spontané et l'irrésistible entraînement d'une verve impétueuse, qui s'épanche et qui déborde. Ce n'est pas sa manière. Il a réfléchi, calculé, combiné. Et il a élaboré tout de suite un système dramatique, qui est assurément le mieux d'accord avec la nature de son esprit et les tendances de son talent, mais qui marque aussi dans l'histoire de la dramaturgie française une invention neuve et, sans doute, opportune. C'est par là d'abord que s'affirme l'originaUté de Paul Hervieu.