LA TRAGEDIE MODERNE
Paul Hervieu a décidé d'être le restaurateur de la tragédie. Écrivant Za Loi de V Homme, la Course du
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Flambeau, Connais-toi, Bagatelle, Paul Hervieu n'a pas fait des tragédies bourgeoises à son insu. Paul Hervieu n'écrit rien à l'insu de Paul Hervieu. Mais Paul Hervieu a eu le dessein, a pris le parti de rétablir intégralement la tragédie classique, qui est le genre*essentiel de notre théâtre national. S'il l'a modernisée, et il fallait bien qu'il la modernisât il l'a seulement adaptée aux exigences des esprits contemporains. 11 était indispensable que les héros tragiques fussent remplacés par des bourgeois. Paul Hervieu a mis des bourgeois où il y avait naguère des héros tragiques, où plutôt les bourgeois se sont haussés jusqu'à être des héros — et tragiques comme à plaisir.
Mais là réside l'unique incertitude de Paul Hervieu, qui n'est pas un doctrinaire dramatique incertain. Se rappelant la grandeur des héros tragiques d'autrefois et toujours impressionné par elle, il a hésité d'aventure à nous présenter dans les complications pathétiques d'une vie tourmentée par les passions ou par les destins, des êtres seulement moyens et ordinaires comme vous, je veux dire comme nous. Quelquefois il s'est laissé aller à imaginer des êtres d'exception comme l'héroïne du Dédale, par exemple, si roide et si rudement inflexible quelle est presque en dehors de l'humanité, ou comme les héros du Réveil, qui s'exaltent, qui se dressent de tout l'efl'ort de leur volonté au-dessus des autres hommes... Mais les œuvres sont bien plus profondément émouvantes, lorsque le cœur humain y palpite, lorsque les êtres qui y agissent et y souffrent nous ressemblent comme des frères, et sont la proie d'événements tels qu'ils
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peuveut nous menacer nous aussi. Il en est ainsi dans la Course du Flambeau. Il en est ainsi dans Connais-toi, où des héros qui sont communs — et cela ne signifie point qu'ils soient vulgaires — éprouvent les plus tragiques douleurs par suite d'incidents communs et d'une banalité grandement dramatique... C'est la loi de la tragédie bourgeoise comme de la tragédie classique : elle doit atteindre à la réalité, à la vérité, à la généralité... Convenons que la tragédie bourgeoise de Paul Hervieu tache le plus assidûment à y atteindre.
La conception de Paul Hervieu était, en effet, trop ferme en sa netteté pour qu'il s'en écartât fréquemment. Il a défini sa réforme dramaturgique en même temps que la tragédie : « La tragédie est une pièce dont tous les ressorts sont tendus pour exprimer l'anxiété, la forte pensée, la commisération. Elle n'est plus comme autrefois superbement drapée, mais contemporaine, raisonneuse, prosaïque, non plus sanglante, mais sans échafaud. » Et, brisant ^vec les théoriciens du xviii^ siècle et les romantiques qui mêlaient le rire aux larmes, il a réclamé, il a établi l'unité de ton dans l'œuvre tragique : presque tous ses ouvrages sont uniformément âpres, sombres, emplis et comme saturés de crainte, imprégnés d'angoisse, et montrent avec une progression régulière, la tristesse des êtres résignés ou révoltés, dans leur lutte contre la douleur, ou dans leur course à la mort.
Et les procédés de composition de la tragédie bourgeoise seront identiques à ceux de la tragédie classique, parce que l'idée fondamentale est la même ici et là. Ce sont des crises dame que raconte
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Paul Hervieu, comme faisaient de tous temps les auteurs tragiques. Ils peignaient le combat dans une âme de deux devoirs lun contre l'autre, ou de la passion contre le devoir. Et ce combat s'imposait inéluctablement aux héros qui n'avaient aucun moyen de s'y soustraire, et qui, enserrés, emprisonnés, si l'on peut sexprimer de cette façon, dans une situation dramatique qu'ils n'avaient pas créée, devaient de toute nécessité vaincre ou périr... La tragédie bourgeoise expose les mêmes conflits, qui surgissent avec la même brusquerie tyrannique. Ou bien les êtres, en bataille soudain contre la destinée ou contre eux, trouvent en eux des réserves de force morale suffisante pour triompher et sortent de la crise resplendissants de noblesse et de beauté ; ou bien la catastrophe les accable, les anéantit, les broie, ils perdent pour vivre les raisons de vivre, ils ne sont plus, après le drame, que des victimes pantelantes. Le liéros de Connais-toi, par exemple, personnifie avec intransigeance le sentiment de l'honneur. Il professe sans atténuation, impétueusement, agressivement, que le devoir de fidélité conjugale est sacré, qu'il est absolu, qu'on lui doit tout sacrifier, et que, en vain un sentiment d'amour se ranimerait-il, le châtiment de l'épouse adultère doit être exemplaire, impitoyable, immédiat, complet, définitif, que 1 époux offensé est astreint à demeurer stoïque et à châtier par devoir social et par devoir moral... Il parle et, en ce moment, il est trompé par la femme qu'il aime; les principes perdent toute leur solidité, il ne peut plus se raccrocher à eux, il oublie instantanément son devoir et sa force, la passion comprimée se répand tumultueusement au
dehors et le jette suppliant, accablé, vaincu, aux «genoux de la femme qu'il devrait chasser...
Qu'un tel drame, par sa simplicité immense, par sa vérité éternelle, puisse émouvoir avec intensité, cela ne fait pas question, et Paul Hervieu la prouvé... Mais je veux attester ici que le drame ainsi conçu détermine pat* sa logique intérieure une composition dramatique spéciale, et cette composition, Paul Hervieu l'ordonne avec Tart le plus sûr... Il dépouille la tragédie de tous les éléments accessoires. Il exige que tout concoure à mettre en plein relief la crise morale dans son abominable violence. Le héros en qui cette crise éclatera est au premier plan. Les autres lui sont complètement subordonnés, n existent même que par rapport à lui, et comme pour souligner et accuser les moindres mouvements de son àme au travers des rapides péripéties. Oui, c'est à peine sils ont une existence individuelle, et certains passent comme des fantômes.... Cela blesse un peu notre goût moderne de vérité pittoresque, de minutieuse analyse et de variété mouvementée... Mais la tragédie est comme un tableau où la figure centrale doit attirer les regards... Elle est un art de simplification. Il importe aussi que les événements s'y précipitent, car rémotion tragique est d'autant plus forte qu'elle est plus haletante, et Paul Hervieu en arrivera "Comme dans l'Enigme ou dans le Réveil ou dans Connais-toi ou dans Bagatelle, à rassembler tous les événements dans un temps très court, et toiis
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les personnages indispensables — il n'y a point, il ne saurait point y avoir de personnages superflus — dan& un espace très restreint, et à rétablir pour le plus grand effet dramatique de la tragédie bourgeoise, Tunité de temps et l'unité de lieu qui assuraient une force démotion si prenante à la tragédie classique.
Et Paul Hervieu, pour édifier la tragédie bourgeoise, revient jusqu'à la tragédie antique. Il accorde à la fatalité un rôle que Corneille et Racine ne lui attribuaient pas.
S'il fait ainsi^ c'est peut-être moins par système de dramaturge que par conception de moralité. Paul Hervieu croit à Tinfinie faiblesse de Thomme, à la défaite inévitable « des cerveaux sans défense, des cœurs trop passionnés », et comme il est pessimiste, il voit volontiers l'homme exposé, par la vie mauvaise, à des souffrances de toutes sortes et créant lui-même ces souff'rances par son inconscience ou par sa lâcheté devant la vie mauvaise. Ses héros sont le plus souvent accablés par le sort, et désarmés par lui. Alors même qu'ils affirment dans la sérénité du bonheur leurs idées tranchantes sur la vie, ils sont voués au malheur, et déjà ils sont entraînés aux cataclysmes qui ne laisseront aucune de leurs idées debout, et les écraseront eux-mêmes. Rien n'est plus tragique que l'aventure inévitable passant, comme une tourmente qui renverse et démolit tout, sur la vie du héros de Connais-toi^ au moment même où il est le plus assuré
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d'être dans la vérité, dans la sagesse, au moment même où il estime sa quiétude plus stable ou plus justifiée. Il est irresponsable de l'infortune qui subitement l'accable. Et cette infortune est la yengeance des puissances ennemies qui, extérieures à l'homme, le guettent, et à l'instant marqué par les destins, l'accablent. Ainsi, les êtres les plus confiants en leur vertu intellectuelle et morale sont les jouets de forces malfaisantes, qui restent étrangères à eux et dont ils ne peuvent conjurer les maléfices... La tragédie bourgeoise obtient de cette façon je ne sais quel caractère auguste et presque religieux, et l'émotion qu'elle procure, qu'elle inûige en est singulièrement amplifiée et ennoblie.
A la condition toutefois que ces êtres aff'aiblis par la fatalité etdontla volonté, cest-à-dire l'individualité même est annihilée par elle, n'apparaissent point pour cela trop médiocres, inconsistants et falots. Lécueil contre lequel peut sombrer la tragédie bourgeoise est caché là. Et le recul manque à ces héros qui nous sont familiers à l'excès, et le prestige du mystère. . . Une extraordinaire habileté dramatique est donc indispensable pour entretenir en nous l'illusion et pour que le veston étriqué des héros modernes flotte, comme la large tunique ancienne, au vent qui souffle en tempête sur les humains. Paul Hervieu a cette habileté que rien ne déconcerte. Il fait manœuvrer avec une autorité sans réplique ses héros et les puissances invisibles qui les oppressent. Les pires catastrophes s'accumulent, avec une rapidité vertigineuse, à son commandement. Il va, il va", mène tout, et vivement, brutalement, furieusement nous entraîne à sa suite. Il a tant d'ordre et tant de
discipline, donc un pouvoir si absolu sur nous, que nous sommes bien incapables de résister. A peine éprouvons-nous quelque envie de protester, lorsqu'il multiplie arbitrairement des complications exagérément mélodramatiques, lorsqu'il imagine des combinaisons qui sont terrifiantes, mais qui le sont arbitrairement et qui sont l'œuvre du dramaturge plutôt que Toeuvre de la vie, lorsque lisiblement, il « en ajoute » avec un peu dartitice et qu'il prend plaisir à déplacer des continentspour écraser desinsectes... Plus intense est notre impression, lorsque, Paul Hervieu fait se retourner et se replier les âmes sous iunfiuenee des événements plats et nus que la vie suscite et qui, en effet, nous bouleversent à 1" accoutumée. J'aime mieux l'histoire dénuée de romantisme qui, dans Connais-toi, réduit à merci le général de Sibéran, que les mirifiques catastrophes qui, dans le Réceil, remuent des héros trop éloignés de moi pour qu'ils ne mesoientpas indifférents. La tragédie bourgeoise est d'autant plus « prenante » qu" elle est d'un réalisme plus simple, plus large, plus vrai.
Mais elle veut être conduite avec une énergie qui risque quelquefois défausser la vérité. Paul Hervieu est un stratégiste qui dirige le combat selon ses méthodes de guerre. Il est un calculateur qui pose le problème de telle manière que la solution ne peut pas être évitée. Il est un logicien C{ui exige que la conclusion résulte nécessairement des prémisses, et qui établit ces prémisses pour arriver à cette conclusion. Sa tragédie est syllogistique ou algébrique ou géométrique et rien ne peut la faire dévier de la ligne tracée d'avance. Elle ne comporte pas seule- Bient les personnages en face delà vie. Elle suppose
un autre personnage qui ne serait pas sur la scène, mais qui est toujours présent, surveille et dirige les moindres mouvements : Fauteur, oui, l'auteur qui a la supériorité de savoir ce qu'il veut et d'aller où il veut et qui, parce que sa volonté est dominatrice, nous entraîne où il veut aller et que nous allions. Nous ne résistons pas à ce maître ligide, et même notre sensibilité frémit ; mais peu i peu nous réfléchissons, nous nous reprenons, nous ecouons le joug, et nous finissons par nous lemander si la vie est aussi logique et méthodique que dans ses drames, et si elle n'apas, au contraire, des insouciances qui sont des ironies indéfinissables, mais, elles aussi, prodigieusement émouvantes... Paul Hervieu dirige la fatalité avec trop de vigilance, la fatalité est parfois distraite, et il arrive que l'intrépide champion de la fidélité conjugale, enclin à promulguer infatigablement ses cruelles doctrines comme des lois impératives, soit trompé de la première heure jusqu'à la dernière, et ne le sache jamais, alors que l'univers le sait... Voilà une autre version de Connais-toi ? Elle est d une logique moins harmonieuse que celle de Connais-toi ; est-elle dune vérité moins éclatante et moins douloureusement tragique ?
Considérons l'œuvre entière de Paul Hervieu comme il a voulu qu'elle le fût. Même factice ou forcée, elle est d'une puissance iin'ésistil)le . Elle tient sa puissance de son homogénéité et de sa cohé-
sion. PaulHervieu a laborieusement, opiniâtrement constitué une dramaturgie complète, (il a même pris soin de combiner un style en rapport étroit avec sa conception même de la tragédie bourgeoise). Sa ténacité a renversé tous les obstacles. Il lui a été donné de réaliser Tceuvre qu'il avait eu dessein de réaliser. L'exécution n'est pas inférieure à la conception : on ne peut lui refuser la grandeur. Elle l'a. 11 reste que cette œuvre un peu abstraite^ d'une se vérité imposante, d'une noblesse parfois tendue, d'une soljriété magnifique, anime les idées d'un moraliste perspicace et qui a passionnément médité sur la vie. On conclura que l'œuvre de Paul Hervieu est d'une importance capitale dans le théâtre contemporain.
... Ainsi cette œuvre est importante entre toutes dans le théâtre contemporain, mais Paul Hervieu est, en même temps un moraliste qui a passionnément médité sur la vie. Et dans les drames qui emportent les êtres, nous voyons non seulement des cœurs enflammés, mais des consciences agitées. L'amour est la grande tragédie de notre époque. Les femmes sont les héroïnes infatigables de cette tragédie, mais elles ne sont pas là, comme tant d'héroïnes fiévreuses du théâtre contemporain, des brutes impulsives. Elles ne cèdent pas aveuglément et furieusement à l'instinct. Même emportées par la passion, elles vivent d'une vie morale, d'autant plus belle peut-être qu'elle est plus boule-
versée. Gomme les héroïnes tragiques de Paul Hervieu touchent à la terre, ne se séparent point de leur temps, on peut étudier à laide de son théâtre les sentiments essentiels qui occupent et disputent Fàme féminine ; on peut faire sur la femme d'aujourd'hui une enquête qui, grâce à l'autorité du témoin, à la sincérité du témoignage, à la grandeur de l'œuvre enfm où est consigné ce témoignage, aura toute la vertu d'une preuve.