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L'AMOUR MATERNEL

Paul Hervieu a écrit la tragédie de l'amour maternel dans la bourgeoisie moderne, c'est-à-dire dans toute société civilisée : laCourse du Flambeau. Il a mêlé le sentiment de la mère à tous les autres sentiments de la femme. Il est bien peu de ses héroïnes qui ne se sentent mères en même temps qu'elles ne vibrent de passions diflérentes. Seules, si je ne me trompe, Clarisse de Connais-toi, Florence et Micheline de Bagatelle sont amoureuses exclusivement. Mais la plupart des femmes qui sont mères dans le théâtre de Paul Hervieu, ne le sont pour ainsi dire qu'accessoirement et subsidiairement. Elles aiment leur enfant dans la mesure où elles aiment leur amant et même leur mari; elles se réfugient dans l'amour maternel pour se consoler de n'être plus maîtresses ou même de n'être plus épouses.

Dans les Tenailles et dès la première scène il

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semble bien que la raisonnable Pauline Valombre détermine avec une parfaite exactitude le rôle de l'enfant dans la vie des femmes d'aujourd'hui. Elle dit à sa sœur Irène Fergan, cette jeune femme neryeuse, ardente à vivre sa vie, qui n'a pas grand reproche à faire à son mari, mais qui lui en veut de ne pas l'aimer... elle lui dit : « Tu n'as pas d'enfant IK)ur te consoler; prends le monde pour te distraire. » Ainsi l'enfant serait le remède le plus efficace contre cette neurasthénie si puissante pour jeter les femmes contemporaines dans les bras d'un amant.

Irène n'a pas d'enfant. Elle en aura un. Seulement, elle l'aura avec le concours d'un amant. Michel Davernier a été le consolateur intelligent, généreux, chevaleresque et phtisique . Il est mort et Irène a concentré sur leur fils René toute sa force d'affection, toute sa tendresse, gisons les choses précisément, elle a concentré sur son fils René toute sa force d'amour. Irène s'exalte quand elle parle de René : « Oh I oui, j'adore mon fils. C'est pour le faire vivre que j'ai renoncé à mourir! Et je ne reste encore debout que pour cet enfant, par cet enfant... dont rien ne saurait me détacher. Ah! cette petite vie fragile, sa petite âme inquiète qui me semble n'être faite que de mes soupirs, jamais je ne consentirai à les confier hors d'ici, à des maîtres, à des étrangers, à des autres. »

Elle sinquiète de la santé de son enfant comme elle s'inquiétait de la santé de son amant et elle exprime son inquiétude presque dans les mêmes termes. Elle confie à sa sœur : a Si j'avais épousé Michel, il ne serait pas mort ! Je l'aurais préservé

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de mourir. J'aurais été là à toutes les minutes pour le soigner d'amour, le guérir de caresses. Je lui aurais épargné ce qui, dans sa vie sans foyer, l'aura rongé, assailli, usé : les solitudes, les anxiétés, les imprudences, towt ce qu'on ne sait pas... tout ce qu'on ne veut pas savoir. » Et lorsque Fergan veut mettre dans un internat ce fils dont il se croit le père, elle allègue l'opinion des médecins. Ils ont dit « que mon amour seul était capable de le préserver. . . de le sauver, . . par un régime de tous les jours, par un traitement de tous les instants. » Amour pour l'amant, amour pour l'enfant, celui-ci continue celui-là ou remplace celui-là, celui-ci ne se distingue guère de celui-là.

Paul Hervieu est allé très avant dans l'àme des femmes et partout il a constaté ce mélange, cette confusion singulière de l'amour maternel et de l'amour. Les plus pures, les plus nobles elles-mêmes n'aiment pas d'abord leur enfant directement ; elles l'aiment en souvenir de quelqu'un contre quelqu'un.

Laure de Raguais est la pureté même, est la noblesse même. Elle vient d'apprendre que son mari — qu'elle aime — la trompe avec M™^ d'Orcieu. Elle ignore la tyrannie de la loi de l'homme ; mais elle pense immédiatement qu'il est de bonne guerre pour se venger du mari coupable de priver le pèi^ de son enfant : « Mon amour pour elle me rend encore plus intraitable, ma fille est tout ce qui me reste. Je veux l'avoir à moi ou la partager le moins

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possible. C'est à moi que la justice devra en confier la garde. Il faut que l'époux coupable soit traité en père indigne. Je ne supporte plus que M. de Raguais s'installe entre Isabelle et moi, ni que désormais il embrasse ma fille sous mes yeux ! » Et Laure de Raguais réclame la possession de sa fille, mais elle a proposé d'abord à son mari une autre solution : « Je t'emmène, je t'enlève : nous partirons tout de suite. Nous irons je ne sais où, pour un an, pour des années, pour toujours, s'il nous plaît. » Elle a espéré qu'autour de l'enfant l'amour conjugal se rétablirait et qu'ainsi l'enfant remplirait, si je puis dire, son office. Vain espoir! L'époux infidèle résiste, attaché toujours à sa maîtresse. Alors l'épouse amoureuse fait de grands serments et elle jette l'enfant dans la bataille contre le mari. Elle se propose de massacrer tout le monde et en premier lieu la maîtresse abhorrée du mari adoré. « Sur la tête d'Isabelle, moi, je vous déclare que je m'exécuterai ce soir même, en entrant avec vous dans ce salon où vous savez que je rencontrerai cette femme. Et si vous parvenez à m'empêcher aujourd'hui, ce ne sera que partie remise, vous en avez à présent ma parole sacrée. » Pauvre enfant ! Que ferait d'elle sa mère si elle ne l'aimait point comme une très bonne mère qu'elle se flatte d'être sans aucune contestation possible !

Les années s'écoulent. M^*' de Raguais vit dans une intimité constante avec l'aimable Isabelle. Mais séparée de M. de Raguais elle n'a pas oublié M. de Raguais. Elle prépare l'avenir de sa fille en songeant à son passé, à elle. Si elle veille sur les intérêts de son enfant, elle est éclairée dans sa vigilance par le

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souvenir qu'elle garde de son mari. Voici qu'Isabelle a dix-sept ans.

Laure.

l-ll! eh! j'avais son âge d'aujourdhui quand j'ai fait ce mariage qui devait si bien tourner!... Mais elle a une mère, elle. Je suis là pour la préserver d'être aussi sotte et aussi prématurément,

Henriette.

Oh ! je parierais bien que déjà tu cherches des yeux quel parti te conviendrait pour ta lîlle ?

Laure.

Xon. Je sais seulement de quel parti je ne voudrais à aucun prix : ce serait un gendre choisi dans le milieu de son père et modelé à cette image... Oh ! quand parfois cette question se soulève dans mon esprit, je n'en dors plus. Je songe à ce qu'il me manque peut-être pour avoir sur ma iille, à point nommé, l'influence décisive. Je m'en veux qu'elle trouve chez son père un bien-être matériel, des satisfactions d'amour-propre, des encouragements à toutes les élégances qui ne lui sont point offerts chez moi.

Rien nest plus clair, et aucune déclaration ne peut être plus franche. Pourtant M. de Raguais a fait tout ce qu'il fallait pour s'arracher du cœur de sa femme. Il la offensée longuement, obstinément, dans son amour-propre autant que dans son amour. Il vit publiquement dans la compagnie de M™e d'Orcieu. sa maîtresse. Avec un égoïsme ou une incons cience peu commune, il mêle constamment sa fille à

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la société de sa maîtresse, et ce qui devait arriver, arrive. Isabelle de Raguais est amoureuse d'André d'Orcieu. La fille de Laure de Raguais veut épouser le lils de la maîtresse de M. de Raguais... M"'^ de Raguais se révolte naturellement, et je tiens pour certain que dans sa révolte, l'amour pour l'enfant reste subalterne. C'est l'amour pour le mari indigne qui éclate en haine :

— Je m'inlerroge !... Vous m'avez amenée à coucevoir inilme la pensée du crime. Je ne me sentirais pas coupable si je vous tuais n'ayant que cette légitime défense!... Vous m'avez tout pris : mon corps, mes biens, mon amour, mes chances de bonheur... Et maintenant, par la tentation déloyalement placée auprès d'un cœur de dix-sejît ans, vous me prenez Isabelle!... Une loi qui nous vient du fonds de la barbarie, a prononcé à travers les siècles, comme une mauvaise fée, que la iille, à laquelle je donnerais un jour la vie, ne serait pas du tout à moi!... que cette fille-là serait uniquement à vous, à vous qui, pour que je la crée toute entière par des mois de pieux recueillement et des heures de torture, n'avez eu qu'à m'en jeter la tâche dans un instant de plaisir entre deux trahisons que déjà peut-être vous nie faisiez. Allons donc! Cest monstruaiix !... Pour défentlre les droits dont je sens les racines jusqu'au fond de mon être, vous m'avez rendue capable de tout.

M""^ de Raguais parle bien; elle est persuadée qu elle parle juste. Cependant elle parle comme une femme outragée et encore amoureuse, point comme une mère. Sa fille est plus que jamais pour elle un instrument, un moyen de vengeance contre son mari. Et par ailleurs, son amour pour sa fille est étrano-ement égoïste. Elle a besoin de sa fille qui lui appartient par droit d'amour maternel, qui est

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sa propriété, sa chose. Et sous le prétexte qu'Isabelle n'a que dix-sept ans, elle lui refuse d'obéir à l'instinct d'aimer, d'être la jeune fille avide de devenir la jeune femme. Elle aime son enfant sous la condition que son enfant reste un enfant. Voilà un amour maternel qui exige de l'objet aimé de bien grands sacrifices!

Cet égoïsme fondamental est dans Tamour de toutes les mères. Audacieusement le dramaturofe fait s'affronter, en présence de ce sot et irrésistible Raguais, M""*^ de Raguais épouse en disponibilité et y[mo eVOrcieu maîtresse en exercice. Et M""^ d'Orcieu se pique à son tour d'être mère autant que personne. EUe vient supplier M™« de Raguais. Si Laure de Raguais consent au mariage d'Isabelle avec André d'Orcieu, M"^ d'Orcieu proteste qu'elle ne sera plus la maitresse de M. de Raguais. Et elle ajoute, avec tout le désespoir farouche dune femme de quarantecinq ans qui renonce à lamour, à la vie :

« Je me déchire le cœur! A cette heure mortelle, je détruis ma vie de femme. Je ne suis plus qu'une mère. Vous comprenez bien que je n'ai pas la folie d'implorer votre pitié pour moi: c'est pour mon fils, pour un être qui ne vous a rien fait, auquel ma faute' à moi, ne peut pas coûter son bonheur! »

Peut-être serait-il plus simple d'envoyer au Maroc le lieutenant d'Orcieu. Ce déploiement de pathétique pour un soldat sen.sible me gêne. On le traite comme un enfant au lieu de le traiter en homme. Tel est bien l'eilét de l'amour maternel!... Au surplus, ^|me d'Orcieu se tient nécessairement pour bonne mère parce que son amour maternel intervient au «troisième acte ». Le reste du temps, il lui impor-

tait peu que son fils s'amourachât de la fille de son amant... Elle était femme, et non mère... Ainsi souvent, ainsi le plus souvent dans le théâtre de Paul Hervieu. Et là réside, je le crois bien, la vérité profonde de son œuvre.

Possible que la femme que n'a point touchée révolution moderne demeure avant tout une mère. Mais il est indiscutable que la femme d'aujourd'hui, vivant avec activité dans la société de notre temps, admet de moins en moins que la meilleure façon pour elle de vivre complètement sa vie soit de remplir son rôle — et son devoir de mère. Vivre sa vie pour la femme contemporaine, c'est d'abord être femme, c'est d'abord être amoureuse. Mèi»« après, si les circonstances s'y prêtent.

A la Un de la Loi de l Homme, M. d'Orcieu dit le mot de la situation, de toutes les situations. La rencontre, vous le savez, ne laisse pas d'être dramatique. M. d'Orcieu, mari de la belle M^"® d'Orcieu, n'a jamais soupçonné la traliison de sa femme et qu'elle fut la maîtresse de M. de Raguais. Brutalement, et de M""^ de Raguais elle-même, il apprend la vérité. Aussitôt, stoïque et résolu, il prend, il impose les décisions définitives : M""^ d'Orcieu, résignée à la sagesse, vivra avec son mari tout seul. M. de Raguais reviendra vers sa femme. Et le mariage des enfants s'accomplira. Laure de Raguais, femme toujours femme, plus que mère, se révolte contre une forte noblesse qui la dépasse, ou qui l'écrase. Elle se réfugie vers Dieu, ce qui est une façon de fuir la réalité. c( Je ne compte plus, dit-elle, que sur la part promise dans une autre vie ! » Elle paraît, en ces termes, attester le ciel que son sort

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est injuste. Mais M. d'Orcieu. intrépide dans sa raison comme dans sa bravoure, et père essentiellement devant ces femmes qui ne sont mères qu'en second lieu, désigne les enfants qui apparaissent timidement dans le fond : «Notre autre vie. la voici déjà! »

Pour M. d'Orcieu, pareil sacrifice est une exaltation ; pour les femmes, il est toujours un renoncement. Dans les pièces de Paul Hervieu, les femmes honnêtes ou les femmes coupables aboutissent au même point : l'enfant, consolation, refuge, et avouons -le c( pis aller », quand l'autre amour a disl^aru.

Marianne du Dédale a été trompée par son mari, M. de Pogis, qu'elle adorait, qu'elle adore. Son fils lui est resté, « J'en étais, dit-elle, à la conviction que, sauf d'élever mon fils, je ne serais plus heureuse de rien. » Elever son fils, s'enfermer dans l'amour maternel! Oui. certes, et M"^^ de Pogis est une femme digne et droite ; mais la prison est austère. Elle s'en évade bientôt et le plus naturellement du monde pour retourner vers l'amour. ^ ers l'amour ou vers ce qui ressemble à l'amour^ vers ce qui évoque l'amour. Elle épouse Guillaume Le Breuil, amoureux frénétique et loyal. Elle ne cesse pas pour cela d'être mère, car elle sait tout son devoir et d'ailleurs elle aime d'autant plus son fils qu'elle aime encore davantage et à son insu le père de son fils, M. de Pogis. Elle aime même son fils avec de délicats scrupules. Elle s'offusque de lin-

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fluence que Guillaume Le Breuil peut exercer sur lui. « Comment serait-ce votre faute, mon bon Guillaume, que vous ne partagiez pas, pour mon petit à moi, toutes les perceptions de ma folle sensibilité!.. Chaque fois qu'il est en cause, mon âme a des antennes qui tàtent l'avenir et toutes ses possibilités. » Amour maternel qui se manifeste comme l'amour : il a besoin de la présence réelle... « N'ayant jamais quitté cet enfant, je ne pourrai pas le voir une première fois partir sans tomber dans toutes les exagérations, sans imaginer que je le perde... » Mais vous savez quel drame traverse cette existence.

Max de Pogis, divorcé de Marianne, est veuf de la maîtresse qu'il a épousée après le divorce. Il obtient de Marianne qu'elle lui « cède » leur fils pour quelques semaines. Louis ira prospérer dans l'air salubre de Nérange auprès de son père et de sa grand'mère. Marianne consent. Mais Louis, à Nérange, est atteint de diphtérie. Marianne court le soigner. Max de Pogis lui prodigue également les soins les plus vigilants. L'amour — près de l'enfant sauvé — reprend ces deux êtres qu'il n'a jamais entièrement quittés. Max de Pogis, entreprenant comme don Juan et psychologue comme Paul Hervieu. analyse lui-même le « cas » dans les termes les plus exacts et les plus entraînants. « Dans l'ivresse de sentir notre fils vivant, il y a aussi une odeur enivrante d'amour qui refleurit. Ne te défends plus ! Reconnais-moi ! c'est le père de ton petit, le père qui a désespéré de lui avec toi et qui t'a bien assisté de toute son àme I... Ce soir, que nous n'avons plus de crainte, ce soir que nous avons mérité d'être heureux, le père s'approche du lit de

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la mère... Aime-moi!... Je t'adore!... Aimonsnous!... Aimons-nous!... » Et Marianne, dans le râle d'une volonté mourante : « Ah ! je suis à toi ! ... » Ainsi l'amour de l'enfant peut produire des ellets regrettables. Il ne les produirait pas, me dites-vous, si la femme, plus encore que mère, ne persistait pas à être amoureuse, et c'est bien ce que j'ai essayé de vous démontrer avec l'aide des faits, des faits seuls que le théâtre de Paul Hervieu accumule.

Il y a même dans la nature de la femme un tel

penchant que, si l'amour maternel s'exaspère par

suite d'un événement quelconque, la puissance

d'amour de la femme en est développée et comme

renouvelée.

Marianne de Pogis a pour amie une « petite femme », Paulette, qui ne lui ressemble pas comme une sœur. Paulette a pris, comme cela, un amant encore que son mari l'aimât infiniment. Imprudente, elle sollicite la complicité de Marianne ; c'est l'instinctive qui ne ,vit pas d'une vie morale bien obsédante... Or, elle a eu de son mari un fils qui, moins favorisé que le fils de Marianne, vient d'être emporté par la diphtérie, et elle s'observe avec pénétration.

« Sous ce coup etlroyable, mon mari et moi nous sommes tous deux pareillement frappés. Il n'y a plus que nous deux qui puissions nous comprendre, nous supporter... Marianne, réponds si je suis folle oui ou non, dans cette unique pensée qui me soutienne : il me semble être assez purifiée par la douleur, pour oser vouloir de mon mari qu'il ressuscite en moi l'enfant qu'il m'avait donné. Ne sera-ce pas mon petit lui-même qui revivra dans ce sein où je lai porté, si le père dont il est né V fait renaître une créature?

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Marianne.

Oui, Paillette, oui I C'est ainsi que tu retrouveras la consolation de ta vie. Tu aperçois l)ien ce que redeviendra tout l'avenir de ton àme.

Paillette.

Pendant qu'avec Hubert je disputais notre enfant à la mort, il m'est apparu, dans cette chair bien-aimée comment les époux peuvent, en vérité, n'être qu'un dans une seule chair... Mari et femme ce n'est point d'être mariés; cela n'empêche poiut les divergences, les antipathies, les rév^oltes, ni hélas î les trahisons!... Mais père et mère,onest prodigieusement identiques et unis et sans attache appréciable avec le reste du monde. On n'est que ces deux-là* sur terre à ne pouvoir faire qu'un.

Eh oui ! la femme est si naturellement une amoureuse que la mort de l'enfant la ramène nécessairement à lamour. La guérison de l'enfant surexcite aussi en Marianne l'amour quelle a laissé s'endormir. Mariée à Guillaume Le Breuil, elle s'abandonne à Max de Pogis, son premier mari. Mais elle a autant de vie morale que Paulette en a peu. Marianne éprouve donc la honte de sa faute. Faute irréparable! Marianne se tient pour avilie. Indigne de vivre, elle se tuerait volontiers. Mais elle a recours à l'enfant. Puissance de l'amour maternel quand la femme amoureuse se débat contre les conséquences de son amour ! fit Marianne en fait l'aveu à ses parents :

« Mon cher petit ! G" est la vision que j'en ai eue ! Pardonnez-moi vous deux!... C'est sa seule image

qui m'a retenue à l'instant de me faire écraser sur les rails. »

Marianne a la conscience trop droite pour qu'avec elle « tout finisse par s'arranger » ; il est fatal que les pires catastrophes se produisent. En efiet, Marianne a le sentiment de sa culpabilité, à ce point qu'elle ne saurait plus vivre en la compagnie de Guillaume Le Breuil dont elle a trompé la tendresse. Elle s'infligera le plus dur châtiment que puisse sinfliger une femme; elle cessera d'être femme pour n'être plus que mère.

c( Vous me méconnaissez, Guillaume !... Mes droits à être aimée, mes droits à votre amour, ou à l'amour d'un autre, je les ai gâchés, souillés, déchirés... Mais je reprends mon dernier lambeau de fierté, dans un renoncement farouche à toutes les pensées, à toutes les choses, qui, en moi, seraient la femme encore. Je n'ai plus qu'à me dévouer uniquement à mon rôle de mère. J'implore de vivre avec mon fils, de me cloîtrer ainsi dans une sorte de solitude et dans la chasteté... Vous, si généreux, si bon, vous ne vous opposerez pas à cette sorte de rédemption de moimême ! »

En dépit de ces adjurations, la fatalité — qui intervient si souvent dans les tragédies de Paul Hervieu — la fatalité poursuivant les héros du Dédale^ entraîne de nouveau vers Marianne le Don Juan irréfléchi qu'est Max de Pogis. Les deux héros se heurtent : Max de Pogis et Guillaume Le Breuil disparaissent tous deux dans la mort. Et Marianne appelle l'enfant; « Viens, ma vie ! viens, mon amour ! » Quand la vie, quand l'amour s'éloigne de la femme, c'est l'amour maternel qui devient la vie,

qui devient l'amour de la femme. Et nous n'aurions jamais cru possible que l'amour maternel vainquit une seule fois l'amour si Paul Hervieu n'avait pas rencontré lliéroïne de la Course du Flambeau.

Entrons dans le monde bourgeois, « reposé », ordonné, de la Course du Flambeau. D'un commun accord, on attache une importance considérable — et justifiée — à la Course du Flambeau. L'œuvre est, en effet, puissante, âpre, très douloureusement émouvante. Mais cette œuvre, que Paul Hervieu appelle, dans sa dédicace à M""^ Réjane, un drame de « passion maternelle », est-elle en contradiction avec ses autres œuvres? Est-ce qu'elle nous révèle la femme, dépouillant entièrement la femme, devenant mère exclusivement, se manifestant mère dans les circonstances les plus tragiques de la vie et sans forcer le moins du monde sa nature?.., Sans doute, et Sabine Revel est une héroïne de Famour maternel. Mais, précisons.

Vous n'avez pas oublié le drame de la Course du Flambeau.

Sabine Revel, veuve d'un mari qu'elle aima, vit avec sa mère, M"'^ Fontenais, et sa fille Marie- Jeanne. L'Américain Stangy épouserait volontiers Sabine Revel . H la met assez brusquement en demeure de donner dans l'instant une réponse définitive. Si elle refuse de l'épouser, Stangy retourneia dans ces Amériques d'où les amoureux ne reviennent pas. Sabine refuse : elle ne peut songer à un nouveau mariage, aussi longtemps que sa fille ne sera

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pas mariée. A peine a-t-elle consenti ce sacrifice que Marie- Jeanne, sa fille, vient lui déclarer tout net qu'elle entend épouser sur l'heure Didier Maravon. Hélas! TAméricain Stangy a déjà pris le paquebot.

Didier Mara von est un bon jeune homme d'ingénieur ; il est capable de diriger on ne peut mieux une affaire industrielle et d'être un excellent mari. Avec un peu d'amour autour, le mariage de Marie- Jeanne et de Didier sera un fort aimable mariage bourgeois. Il s'accomplit. Didier travaille avec application et ne réussit pas dans ses entreprises. Il est acculé à la faillite s'il ne « trouve » pas trois cent mille francs. Ces trois cent mille francs, on les demande à la grand'mère. Celle-ci invoque les motifs les plus judicieux pour les refuser. Sabine Revel essaie de les einprunter à Stangy. Stangy ne répond pas à sa lettre. Faillite. Didier Maravon obtiendra son concordat s'il peut verser cent mille francs à ses créanciers. La grand'mère refuse les cent mille francs comme elle a refusé les trois cent mille. Mais Sabine vole des titres à M™^ Fontenais, imite la signature de sa mère sur le bordereau de vente, porte le tout au notaire qui découvre ce que nous appellerons la supercherie. Voilà Didier Maravon bien embarrassé.

D'autant plus embarrassé que Marie-Jeanne est très malade. Il faut qu'elle aille se reposer dans l'Engadine. M"^ Fontenais paiera les frais du voyage, à la condition d'accompagner les voyageurs. Oi', l'air trop vif de l'Engadine tuera M™^ Fontenais, atteinte d'une maladie de cœur. Le médecin a bien averti Sabine Revel. Mais Sabine

n'a pas la force de se séparer de sa fille malade. Elle court le risque de tuer sa mère, afin de rester près de sa fille. Tous partent pour l'Engadine. Ils y rencontrent Stangy, marié là-bas. Sabine recevant le coup ne se donne pas le loisir de pleurer sur ellemême. Mère jusqu'au bout, elle sauvera sa llUe et son gendre. Stangy en efïet donne tout l'argent nécessaire et il envoie Didier Maravon diriger en Amérique ses affaires industrielles. Marie- Jeanne n'iiésite pas un instant. Elle accompagnera son mari, abandonnant ainsi sa mère sur le vieux continent. Mieux, elle en remontre à Sabine sur le devoir maternel et lui déclare tout net qu'elle ne peut abandonner, elle, la caduque M'"^ Fontenais. Mais M°^^ Fontenais meurt subitement sur ces entrefaites. Le médecin l'avait bien dit. Sabine Revel a donc assassiné sa mère parce que « l'amour descend et ne remonte pas », parce que, dévouée toute entière à sa fille Marie-Jeanne, elle servait en tout et partout l'intérêt de Marie-Jeanne passionnément.

Ainsi — mais nous 1 examinerons mieux tout à l'heure — Paul Hervieu a dans la Course du J^/rtm/^/eaïi dessiné les traits caractéristiques de la mère, de Iliéroïne de l'amour maternel. . . Cependant, il n'a point contredit le reste de son œuvre et s'il a voulu animer une femme en qui dominât lamour maternel, il n'a point voulu prouver que la femme fût, plutôt que femme, mère jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au sublime, jusqu'au crime. Nullement.

Cultivant au contraire la vérité, la seule vérité, il a semblé prendre à tâche de nous j)ersuader que Sabine Revel est bien une exception, un phénomène, un cas, une sorte de monstre de la maternité.

LE THEATRE DE PAUL HERVIEU It)^

Les autres femmes qui l'entourent sont davantage dans la réalité moyenne de la vie bourgeoise. Elles sont fort éloignées de pousser jusqu'au paroxysme le sentiment maternel.

Si M°"- Gribert est la modeste servante de sa tille, M""- Ponthionne subordonne totalement sa fille à elle-même. Elle habille sa grande fille comme une petite fille. Quant à elle, elle reste élégante, et coquette, et jeune, tellement jeune, elle prétend centraliser les hommages. Elle croit tout naturellement M. Jirbin amoureux d'elle alors quïl veut épouser sa fille Léonie. Elle s'offusque de la préférence donnée à sa fille et, sortant d'une soirée pour aller dans une autre, elle dit tout naturellement à sa fille : « Regarde si ma robe tombe bien. Fais-lui faire le rond. Mets-toi à genoux. » Et elle ne délibère pas de réduire sa fille à ce rôle : cela lui parait simplement normal que les enfants s'emploient à servir leurs parents, que les jeunes filles s'effacent le plus longtemps possible devant leurs mères encore plus jeunes...

M™^ Ponthionne n'est qu'une silhouette, un personnage épisodique; convenez qu'il n'est pas moins expressif pour cela. Mais voici M™^ Fontenais. mère de Sabine Revel, grandmère de Marie- Jeanne. Si Paul Hervieu avait voulu être un dramaturge systématique et forcer la vérité au profit d'une thèse, \fme Fontenais pouvait être absorbée complètement par le sentiment maternel puisque, en efiet, son âge et les circonstances la réduisent à n'être que mère et grand' mère.

^jme Fontenais écoute d'ailleurs complaisamment l'obligeant Didier Maravon proclamant : « Lorsque

je considère votre maison telle qu'elle est aujourd'hui, j'y suis impressionné comme parunlieubéni ; la grand' mère que vous êtes, M""^ Revel, votre fille et votre petite-fille, M"^ Marie-Jeanne, toutes les trois vivant dans une tendre harmonie, vous me semblez réaliser ensemble un symbole de famille et d'excellente humanité. Vous me semblez un admirable triptyque des trois âp^es. » M'°<^ Fontenais descend de plusieurs degrés du lyrisme dans la vie et répond benoîtement, chantant de moindres chants : « Certes, je serais ingrate si, je ne remerciais le ciel pour ce qu'il m'accorda les moyens de faire à ces deux bonnes enfants que j'ai près de moi, une existence confortable. » Cette femme sensée et placide ne fera pas de bêtises. Les événements s'enchaînent, les petites passions s'entrechoquent. ]\^me Fontenais ne voit aucun inconvénient au mariage immédiat de Marie-Jeanne et de Didier Maravon, Sabine Revel jette les hauts cris — romantiques — parce qu'elle va être séparée de sa fille. jyjme Fontenais ne souffre pas parce qu'elle va être séparée de sa petite-fille. Elle est seulement un peu fâchée parce que « la position sociale de Didier n'est pas encore établie » et, dit-elle, « ce serait sage d'attendre qu'il soit entré dans la voie de la prospérité. » M™'' Fontenais n'est pas une folle grand'mère, c'est une vieille femme très raisonnable.

Et que le malheur de ses enfants n'atteindra que dans la mesure où elle ne pourra pas absolument éviter ses répercussions. Didier Maravon « fait de mauvaises affaires ». Sabine Revel s'agite maternellement. M'"^ Fontenais conserve un beau calme et lorsque Sabine entre en campagne pour obtenir

LE THEATRE DE PAUL HERVIEU içp

d'elle l'argent nécessaire au salut de ce jeune industriel aventureux et inexpérimenté, elle l'arrête avec llegme : a Ce n'est pas de moi, je suppose, qu'on attend trois cent mille francs. » Les plus éloquents discours seront impuissants à émouvoir sa sensibilité. Elle réplique : « C'est tout réfléchi » et elle coupe court aux développements oratoires : «Laisse que j'aille au jardin respirer. » Elle est néanmoins; bonne mère et bonne grand'mère, mais à sa façon, posément; elle prétend organiser le bonheur de ses enfants et petits-enfants de façon à ce que ce bonheur rejaillisse sur elle-même :

Est-ce que c'est moi que je défends contre tes objurgations ? Que faut-il donc à mes besoins personnels? Une robe noire et une petite chambre î A quoi est-ce que je dépense les vingt mille francs environ que j'ai de rentes? A te loger convenablement, à te permettre un peu d'élégance, à t'otfrir un semblant de train de maison, à te payer un mois de campagne Tété, quelques plaisirs de théâtre l'hiver, et des médecins à discrétion dès que j'ai cru voir passer sur toi un courant d'air. Le solde que mes revenus me laissent à chaque fin d'année, je l'emploie joyeusement en étrennes ponr toi et Marie- Jeanne. Ce que je défends, c'est ce qui éclaire, çà et là, d'un sourire ta vie qui n'a pas eu sa part et que je ne laisserai pas devenir plus étroite ni plus sombre. Ne sens-tu donc pas que c'est ton indépendance de demain, ton patrimoine à venir que je sauvegarde là?

Sabine

Je fais passer ma fllle avant moi. Ne vous occupez pas de moi.

Madame Fontenais

Je défends dans la tourmente le radeau sur lequel,

après le naufrage de ton mari, tu as repris pied la première, sur lequel Marie-Jeanne va pouvoir à son tour monter et en même temps repêcher son mari... Et puis, voilà, j'ai assez répondu!

]\jme Contenais refuse obstinément de consentir, sous le prétexte qu'elle est mère et grand'mère, des sacrifices grandioses. Elle accepte la vie, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle a un petitgendre bien maladroit, puisqu'il s'est laissé acculer à la iaillite à la fleur de làge. Eh bien! elle le loge et le nourrit. C'est encombrant, mais c'est tolérable. Seulement, qu'on n'exagère rien et qu'on ne vienne pas obséder une excellente grand'mère qui veut avant tout la paix. Il faut de par le monde des mères et des grand'mères un héroïsme traitable. EtM'^^Fontenais entend bien ne pas se a supprimer » de sa vie, de ses habitudes, de tout ce qui constitue son bonheur à elle, pour cette raison que ses petitsenfants ont de fâcheux besoins d'argent. Non, elle a délibéré d'être heureuse en attribuant à sa fille et à ses petits- enfants la jouissance de toute sa fortune, mais sous cette réserve qu'ils en jouiront auprès d'elle. Elle persistera toujours dans ce genre de générosité puisqu'elle ne peut être heureuse que par ce moyen.

Elle se place au centre et ne supporte pas qu'on la veuille déplacer. Lorsque Marie- Jeanne doit être expédiée dans l'Engadine, la généreuse M"^'^ Fontenais découvre froidement tout l'égoïsme de son amour maternel. Elle paiera les frais du voyage; mais elle participera au voyage. <( Aurons-nous assez de la grande malle pour nous deux? » questionne-t-elle avec une admirable prévoyance, parmi

LE THKATRE DE PALL IIERVIEU î()7

les larmes et les colères de sa fille. Et Sabine : « Il n'est pas question, maman, que vous veniez. Vous n'allez pas faire un déplacement inutile et fatigant. Vous n'allez pas pour quelques semaines bouleverser vos habitudes. » Mais M'"*' Fontenais a réponse à tout : (( Rien ne bouleverserait davantage mes habitudes que de me séparer de toi. » Voilà le grand mot lâché. L'amour maternel est une habitude pour ^{me Fontenais; il est aussi une nécessité. Il lait partie de ce confortable qu'elle s'assure à elle-même en l'assurant à ses enfants. Prenons garde de ne pas être obligés de conclure que l'amour maternel se confond chez la femme avec l'amour de soi lorsqu'il ne peut plus être une forme de l'amour.

Qu'est-il donc chez Sabine Revel?

Apparemment, M""^ Fontenais aime ses habitudes et ses aises autant que sa fille et sa petite- fille. Sabine Revel jurerait qu'elle aime sa fille plus que tout et mieux que tout.

Pourtant elle ne se présente pas tout d'abord à nos yeux comme une mère se subordonnant entièrement à sa fille. Elle nargue même la pauvre M'^'- Guibert si dévouée à sa fille Béatrice dont le (( beau mariage », préparé, avec quels soins obscurs et frénétiques, sera un bonheur, un triomphe pour toute la famille. Et Sabine Revel met un peu de mépris dans sa pitié : « Avez- vous remarqué quelle a pris les aspects d'une gouvernante? Et d'ailleurs, elle en fait le métier. Elle a cessé d'avoir une existence personnelle. Elle ne veut plus rien avoir à elle.

It)8 ESSAIS CRITIQUES

Tout appartient à sa fille!... Pendant ce temps, le mari s'exténue pour subvenir aux toileltes de Béatrice. Et celle-ci, trônant au-dessus de ses père et mère, me fait l'effet d une idole un peu odieuse. »

Sabine Revel n'est donc pas mère à supprimer sa personnalité pour l'amour de sa fille. Oui, elle aime bien sa fille, elle l'aime encore davantage. Mais elle entend que sa fille s'acquitte envers elle, qu'elle s'acquitte en pratiquant la piété filiale. Elle se sent néanmoins capable d'immoler sans hésiter sa vie pour épargner une sérieuse douleur à Marie-Jeanne.

Mais il est visible qu'elle s'aime elle-même dans sa fille et qu'elle aime sa fille pour elle-même M. René Doumic ajustement et fortement remarqué que celte tragédie de l'amour maternel où l'altruisme paraît se manifester le plus vaillamment chez tous les personnages, est une œuvre, au contraire, où tous les personnages sont des égoïstes fieffés. Sabine Revel n'est pas moins égoïste que sa mère M™^ Fontenais. Égoïsme et hystérie : c'est à peu de chose près tout ce qui constitue cette mère admirable.

Aussi longtemps que la vie se déroule régulièrement et ne lui apporte point de charge, Sabine Revel se manifest3 bonne mère sainement égoïste. Nous savons que Marie-Jeanne doit s'acquitter envers elle en pratiquant la pitié filiale. Sabine Rêve nous fa dit. Mais cette prévoyante mère, sachant que l'amour maternel se paie, touche par avance des acomptes. Sa fille Marie- Jeanne atteint dix- huit ans. C'est fàge même où Sabine se maria naguère. Mais elle ne suppose pas un instant que Marie- Jeanne puisse se marier, c'est-à-dire la quitter aussi vite. Et l'égoïsme prend naturellement chez elle

Taspect du dévouement. Elle est aimée de TAméricain Stangy. Sûre de l'amour de ce gaillard, elle a pris quelque plaisir à le « faire attendre ». Certes^ elle a employé pour retarder le mariage que Stangy lui oflre des arguments superficiellement judicieux. Il est bien vrai qu'une jeune fille se marie plus diffi cilement lorsque sa mère vient de se remarier. Mais on sait ce que vaut dans ce cas le pur idéalisme bourgeois; il se confond avec un réalisme assez grossier. La jeune fille, si toutefois la dot est versée sans diminution, aura moins « d'espérances », comme on dit dans ce monde terriblement terre à terre où on a eu la loyale impudeur de faire du mot espérance le synonyme du mot argent.

Or. la valeur de Marie-Jeanne ne serait point affaiblie par le second mariage de sa mère. Au contraire, Sabine Revel na qu'une fortune médiocre. Stangy est formidablement riche, c'est un bon s^arçon généreux. Il assurerait, sans se faire prier, des rentes supplémentaires à Marie- Jeanne, et ne croirait pas, ce faisant, accomplir un acte grandiose et exceptionnel. Du moins, comme il n'est pas sot, bien qu'il soit amoureux, il répond sagement aux objections de Sabine : « Ma fortune est bien supérieure à celle qu'il y a de votre côté. Si vous me donnez un enfant, plusieurs enfants, ils devront s'en contenter. Je ferai en sorte que l'héritage de votre fille ne soit point diminué. » Il a raison, l'Américain. Mais Sabine Revel raffine déjà sur l'amour maternel. Elle imagine des difficultés; elle invente des traverses- Elle supplie, minaudière : « Oh! non, ne me demandez point que je coure aucun risque de faire à ma fille du tort, du chagrin, du mal!... Mon ami, je

vais désapprouver des erreurs de sensiblerie chez les mères... Mais ce que je vous dis là, c'est delà simple honnêteté maternelle. » Moins épris. Stangy hausserait les épaules. Gomme il est épris autant qu'Américain, il se résout à prendre le bateau.

S'il m'avait demandé conseil, je l'eusse eno^agé à ne prendre que le bateau suivant. Mais il fallait que Stangy prit le bateau. Il le fallait. Sabine Revel se moque de lui. Elle ne laiine pas. Paul Hervieu n'a pas pu, n'a pas voulu nous donnerjimpression que Sabine Revel aimât Stangy. Si elle l'aimait, elle se précipiterait dans ses bras. Et elle aurait raison, à son tour, de s'y précipiter, car elle y serait bien reçue, et elle s'y trouverait confortablement. Et elle apercevrait le véritable intérêt de Marie-Jeanne et que cette jeune fille ne « perdrait » rien au second mariage de sa mère avec le sensible yankee multimillionnaire. Mais elle n'aime pas Stangy. Et avec lui elle joue coquettement la Célimène de la maternité : « Oh! écoutez-moi : comment vous fixerais-je une date? Je vous dirais : un an, que je mentirais à ce que je souhaite pour le bien de Marie- Jeanne, pour sa santé, et même à ce que je souhaite pour moi si j'ose dire. La pauvre petite n'a que dix-sep ans ! Le parfum qui me vient de cette àme blanche en fleurs, puis-je le chasser de moi? Vous ne voudriez pas que je pousse prématurément mon enfant dans les bras d'un garçon?... Quand elle me quittera de son propre élan, mon déchirement sera déjà assez rude! Oh! soyez alors auprès de moi pour me soutenir, pour me consoler, pour me griser!... » Nous retenons l'aveu. Pardonnez-moi de m'exprimer vulgairement, mais il convient de dire les choses comme

elles sont, et elles ne laissent pas d'être assez vulgaires, car légoïsme de la femme la plus élégante, réduit à ses éléments essentiels, est chargé de vulgarité, bref, Stangy est« une poire pour la soif », pour la soif d'amour de l'aimable, de la séduisante, mais do l'impertinente et outrecuidante — d'ailleurs inconsciente Sabine.

C'est ainsi. C'est toujours ainsi. Et par delà les thèses ou les idées directrices du théâtre de Paul Hervieu, on discerne dans les paroles, dans les gestes, dans les actes du moindre personnage de ce théâtre une vérité profonde et terrifiante. Légoïsme tout entier de la femme, Sabine vient de le révéler, (c Oh ! soyez alors auprès de moi pour me soutenir, pour me consoler, pour me griser!... » Stangy est amoureux de Sabine ; il a donc donné à Sabine tous les droits sur lui et contracte envers elle tous les devoirs. Et Sabine aura d'autant plus d'exigences quelle se croira plus sûre de Stangy. Elle commence par lui faire « faire antichambre » quelques années. C'est un rien. Mais ce n'est qu'un commencement... Il est vrai que cet Américain prend le bateau.

Ah ! si Sabine était amoureuse de Stangy- ! Mais elle ne l'aime pas. Elle s'aime d'abord elle-même, et puis elle aime sa fille. Je veux dire qu'elle s'est amourachée de sa fille. Veuve prématurément, ayant de la dignité et une bonne éducrtion, elle a concentré sur sa fille toutes ses puissances d'amour. Elle aime sa fille passionnément, d'une passion amoureuse restée paisible et gracieuse jusqu'à maintenant parce qu'elle a toujours été satisfaite, parce que jamais elle ne rencontra nul obstacle, mais qui, aussitôt contrariée, s'exaspérera, se traduira par

des actes d'une violence inconsidérée, éclatera le plus naturellement du monde dans des crises d'hystérie nettement caractérisées.

Sa passion surexcitée s'attachera de plus en plus étroitement à l'objet aimé. Il lui faut la présence réelle. Cette mère ne peut quitter son enfant. Elle avoue à son gendre : « Nous l'aimons si fort que souvent, l'un et l'autre, nous nous en sommes détestés. » Didier proteste . Et Sabine reprend : <( Soit, ce n'est que moi que j'accuse d'avoir nourri une hostilité de rivale, des rancunes jalouses, quand il me semblait que, dans les alléctions de ma fille, vous usurpiez ma part. » La passion parle là toute pure. Passion active, puisque Sabine décide de ruiner presque sa mère afin de sauver sa fille. Mais ;\jme Fontenais est une commanditaire récalcitrante. Passion déplus en plus active alors, puisque Sabine s'humilie jusqu'à solliciter de l'argent de Stangy qu'elle n'a pas revu depuis deux ans, à qui elle n'a jamais écrit, à qui elle a tort d'écrire maintenant, car Stangy s'est résolu à ne pas même ouvrir les lettres que Sabine pourrait lui adresser. Passion de plus en plus active encore, puisque Stangy n'ayant pas répondu à la lettre de Sabine, Sabine vole cent mille francs à sa mère, machine le plus ingénu et le plus compliqué des faux et des abus de confiance, crime inutile et absurde d'ailleurs et qui risque de tout gâcher, ne pouvant rien améliorer. Passion de plus en plus active enfin, puisque Sabine en arrive à ne plus vouloir quitter un instant sa fille et puisque Sabine s'expose à tuer sa mère sans que ce meurtre de la mère ait pour excuse la nécessité de conserver la vie à Tenfant. — La passion de Sabine est telle-

ment etYrénée en ce moment que Sabine condamne sa mère à mort uniquement afin d'être à toute lieure auprès de Marie- Jeanne.

Emportée par la passion, emportée dautant plus loin que Marie-Jeanne devient de plus en plus insensible ou. si vous préférez, étrangère, extérieure à tant d'amour. Sabine est soudain effrénée, elle accumule tous les drames, toutes les monstruosités; elle va jusqu'aux limites extrêmes de l'hystérie; elle n'a plus le sens commun ; elle est folle.

Voilà ce qu'il advient lorsque l'amour maternel se manifeste dans toute son ampleur, dans toute son intensité. Dira-t on que Sabine est une mère héroïque, une mère sublime? J'y consens: reconnaissons qu'elle a introduit dans l'amour maternel tous les désordres de la passion amoureuse. Il se peut donc que l'amour maternel, parce qu'il se confond avec lui, exerce sur celles qui l'éprouvent les mêmes ravages que 1 amour.

Et maintenant, dénombrez les mères du théâtre de Paul Hervieu. Jugez-les. Ne leur arrachez pas leur noblesse. Mais jugez -les. Elles sont émouvantes au plus haut point parce qu'elles sont femmes, femmes obstinément, tragiquement, farouchement, parce que la vérité de la vie seule agite leurs ca?urs malades, parce que, en ces âmes féminines bouleversées, frémit douloureusement toute la faiblesse humaine.

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