LES JEUNES FILLES
Les jeunes filles ne sont pas des personnages essentiels du théâtre de Paul Hervieu, qui étudie plutôt les complications dramatiques de 1 amour se heurtant à Fobstacle d'un autre amour ou à Fobstacle de la loi, que la naissance de l'amour dans une âme neuve. Mais il n'est rien de superflu ou de superficiel dans une œuvre comme la Loi de V Homme, le Réveil ou la Course du FlambeoUy et les physionomies, même légèrement et rapidement dessinées de jeunes filles sont expressives, elles aussi, et en les regardant^ nous comprenons mieux, je ne dirai pas la conception que Paul Heruieu se fait de la femme^ car il n'a point d'idée préconçue pour travestir ou trahir la réalité, mais nous voyons mieux se manifester toutes les puissances actives de la femme et comment elle est vouée tout entière à famour.
Paul Hervieu ne distingue pas, dans la foule tragique où il rencontre ses héros et ses héroïnes prêts pour la grande passion et pour les grandes douleurs, des jeunes filles façonnées par la civilisation mo« derne, frivoles et faciles, promptes à tous les jeux de l'amour et du hasard, formées prématurément et gâtées par la sociabilité eflrénée du monde aristocratique et bourgeois de notre époque. Non, les jeunes filles du théâtre de Paul Hervieu sont des jeunes filles simples^ très simples et sensibles, réservées et pudiques, honnêtes, sérieuses, graves, presque naïves. Elles n'ont d'existence personnelle» elles ne « vivent « qu'aussitôt qu'elles aioaient. Mais
dès quelles aiment, elles ont la révélation que l'amour c'est la vie et la raison de vivre; alors l'amour emplit leur cœur ; à l'amour elles subordonnent tout brutalement et définitivement. L'ép^oïsme souverain s'établit en elles.
C'est une bonne petite fille qu'Isabelle de Raguais. Elle se partage avec un peu trop d'équité peut-être entre son père et sa mère, séparés depuis longtemps. Mais ce souci d'équité n'est pas indifi'érence. Elle veut la paix pour les autres et pour elle, mais parce qu'elle aime les autres au moins autant qu'elle s'aime. « Vous savez bien, dit-elle à sa mère, que je ne vous parle jamais de mes séjours auprès de mon père pas plus que je ne lui raconte ma vie auprès de vous. C'est la faute de votre séparation. Je me suis habituée à cela toute petite, ayant le cœur trop gros quand je voyais Tun désapprouver ce qu'innocemment je lui rapportais de l'autre. » Et elle a grandi dans ce sentiment un peu mélancolique et prudent. Voici qu'elle aime aujourd'hui. Elle aime le lieutenant André d'Orcieu, dont elle ignore qu'il est le fils de la maîtresse de son père... Elle est immédiatement possédée par son amour. Et cette charmante petite personne, vague et fragile, s'affirme, s'impose ; elle devient conquérante. Ses supplications mêmes sont impérieuses... Elle fait confidence à sa mère de son amour et M"'' de Raguais la dissuade avec une douceur pressante d'aimer le lieutenant d'Orcieu :« Tues jeune, la vie s'ouvre devant toi. En cet instant c'est une épreuve à franchir. Mais tu mérites tous les bonheurs, et tu les auras... Le rêve impossible que tu as fait, chasse-le d^e ta pensée. » Isabelle a déjà mesuré toute l'étendue
et la force de son sentiment : « Mais ce rêve est toute ma pensée! » réplique-t-elle, et il ne vous échappe pas que cette jeune fille bien élevée, afïectueuse pour sa maman, et respectueuse autant qu'il convient de la tendre autorité maternelle, ne consentira pas un sacrifice qui supprimerait son amour...
Non, son amour c'est sa vie, et la conscience qu'elle a pris de son amour a fait d'elle une personne toute nouvelle. « Tu es une enfant! constate et supplie sa mère. Et cette dialecticienne passionnée rétorque : « Je n'en suis plus une. On est une grande personne quand on aime un fiancé ; on est l'égale des autres femmes quand on a senti combien lamour peut faire souffrir î . . . >> L'amour commande ; lamour a le droit de commander. Il faut que tous obéissent d'urgence à ses commandements ; il faut que tout cède à sa tyrannie. M™*' de Raguais résiste. Immédiatement Isabelle la tient pour ennemie ; et elle la combat avec une impitoyable cruauté. Elle lui déclare que son père est meilleur père qu'elle n'est bonne mère. Et pourquoi? « Gomment voulezvous que je ne me demande point, dans ce moment où vous me déchirez, si ce n'est pas lui, de vous deux, qui m'aime le plus?» 11 sera indispensable que la mère soit meurtrie, déchirée, qu elle reste la victime de l'amour de sa fille pour le lieutenant d'Orcieu. Cette enfant docile, que l'amour a subitement transformée, interroge, inquisitionne ; sa mère ne peut plus rien lui dissimuler. Elle doit étaler le seeret de sa souffrance et de sa résistance. Eh quoi! André d'Orcieu est le fils de celle qui a brisé la vie de sa mère. Isabelle est émue. Émotion
momentanée. Les larmes du lieutenant sont plus éloquentes que les sanglots de la mère. Isabelle persistera à vouloir, à exiger le mariage, afin de ne pas causer de peine à André d'Orcieu et parce que l'amour chez les jeunes filles emporte tout...
Chez toutes les jeunes filles sans exception. Rose de Mégée est peut-être encore plus fillette, plus innocente si possil^le qu'Isabelle de Raguais. Elle est candide, elle est liliale. C'est l'enfant chaste et pure. Mais elle a rencontré Roger de Farmont. Et l'amour a surgi. Amour profond^ amour absolu, amour passion. Elle est accaparée, elle est possédée par son amour. Trop aimable Roger! « Son image me suit toujours... Quand de loin quelqu'un ressemble à Roger, je suis aussitôt persuadée que c'est lui qui approche... Je ne veux plus penser qu'à lui! » Point de honte dans cette àme de jeune fille : de la sincérité, de la droiture. Et avec quelle perspicacité, avec quelle délicatesse elle s'analyse! « Oh ! bonne maman, ne me grondez pas avant d'avoir compris pourquoi j'étais muette auprès d'elle. J'étais gênée devant les miens ; je me cachais de ce qu'un étranger ait pris, dans mon afïection, tant de place à leurs dépens. Je me jugeais coupable de concevoir désormais mon bonheur en dehors d'eux; ailleurs que chez eux, même loin d'eux. Mais surtout en face de mère, qui me connaît le plus. Je crois continuellement sentir qu'elle a deviné un trouble si fort en moi, qui m'est si nouveau, et qu'elle me le reproche comme une ingratitude ! » Et
Toilà une brave enfant et qui chérit sa mère et sa grand'mère; mais de quel élan spontané elle va vers l'amour, vers la vie ! Rose de Mégée n'aura pas à se montrer aussi volontaire qu'Isabelle de Raguais ; la comtesse de Mégée faisant à l'amour de sa fille moins d'opposition que ne fait au mariage de la sienne la comtesse de Raguais. Elle cède, elle se sacrifie assez rapidement, M™° de Mégée, et l'amour de sa fille est vainqueur. Il chante sa victoire avec une retentissante allégresse; toute l'àme de la jeune lille s" épanche en cette joie de l'amour victorieux : « Oh! pardon d'avoir douté de votre indulgence pour moi, de votre parfaite bonté !... Pardon surtout davoir eu un secret pour vous ! Mais combien de temps suis-je restée sans m'avouer à moi-même la signification de ce que j'éprouvais. J'aimais J'étais aimée ! Etait-ce moi? Etait-ce bien moi qu me sentais à ce jour-là? J'avais peur de faire envoler le charme si j'en parlais. »
Mères confidentes, mères auxiliaires de l'amour des jeunes filles. C'est le rôle des mères! Et ces jeunes filles que Paul Hervieu silhouette jusqu'à maintenant sont toutes débordantes, toutes rayonnantes d'idéal. Elles aiment avec la même poésie que Juliette. Mais elles sont des Juliettes pleines de vertu, et elles aiment des Roméos qui savent ce qu'une bonne éducation commande aux jeunes gens. Si nous descendons dans la réalité, au terre-à-terre de la vie bourgeoise, le frémissement de l'àme amoureuse de la jeune fille ne sera pas moins violent, mais c'est alors que la jeune fille aura une énergie farouche pour discuter de son droit à l'amour et du devoir des mères!...
LE THKATRE DE PAUL IIERVIEU 2O9
Écoutez le sage et cordial « raisonneur » Maravon. Il explique le titre de la pièce : la Course du Flambeau : «Voué n'avez sans doute jamais entendu parler des lamp'adophorées? Voici ce que c'était : pour cette solennité, des citoyens s'espaçaient, formant une sorte de chaîne dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à l'autel, courait le transmettre à un second, qui le transmettait à un troisième, et ainsi de main en main. Chaque concurrent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver le flambeau qu'il allait pourtant remettre aussitôt à un autre. Et alors dessaisi, arrêté, ne voyant plus qu'au loin la fuite de l'étoilement sacré, il l'escortait, du moins par les yeux, de toute son anxiété impuissante, de tous ses vœux superflus. On a reconnu dans cette course du flambeau l'imaore même des générations de la vie. » Image exacte, image juste, et si les mères l'oubliaient, les jeunes filles les en feraient souvenir. L'instinct les pousse toutes comme il pousse Marie-Jeanne Revel à se détacher de leur mère, et à aimer « pour leur propre compte»; Marie-Jeanne raisonne à merveille cette loi de nature, cette loi d'humanité. Elle est une dialecticienne précise et pressante.
Elle aime de toute sa fougue Didier Maravon. Pourquoi Didier Maravon ? C'est un jeune homme assez maladroit, dont la séduction nous échappe. Il se jette dans des entreprises où il échoue piteusement. Il est aventureux et inexpérimenté. Guignard avec cela, et ruinant tout le monde autour de lui, et causant le malheur de tous. Mais Jeanne-Marie
laime. Elle aime Didier Maravon comme elle aimerait un autre jeune homme qui ne serait ni Didier, ni Maravon. Elle aime, voilà tout, parce qu'aimer est un besoin pour la jeune fille. Paul Hervieu est tellement persuadé que l'amour est un besoin pour la jeune fille qu'il ne se donne même pas la peine de justifier cet amour par la qualité exceptionnelle des fiancés. Si Didier Maravon est le plus malencontreux et le mieux intentionné « gaffeur » de l'industrie contemporaine, André d'Orcieu n'est qu'un tout petit lieutenant falot, falot, et Roger deFarmontest une oml)re imperceptible, il n'a pas d'existence individuelle. Les jeunes filles, dans le théâtre de Paul Hervieu, emportées par l'instinct, vivent fortement et passionnément: et ce sont les jeunes gens qui sont les ingénus...
Bref, Marie-Jeanne aime Didier de toute sa puissance daimer. Mais elle n'est lyrique que dans le fond de son âme. Pour le reste elle ne s'élève pas au-dessus de la vie; elle discute logiquement des droits que lui confère son amour sur toutes les personnes dont elle est entourée ; elle est bourgeoise et pratique et lamour est pour elle un accroissement de personnalité qui fait s'épanouir l'égoisme fondamental de la femme.
Marie- Jeanne est une petite personne amoureuse, terriblement « décidée ». Elle aime, et elle a résolu dimposer son sentiment. Elle se flatte de manifester de la modération dans la forme, parce qu'elle est bien assurée qu elle ne fléchira pas. « Mon cher Didier, si, après notre conversation, j'en ai gardé quelque temj)s le secret entre nous, c'est que je n'ai pas voulu émouvoir mère à mon sujet, avec une
promptitude qu elle aurait pu déclarer irréflécliie. Je serai désormais en droit de lui répondre, sincèrement, que j'ai consulté tout ce que j'ai de raison et tout mon cœur. » Ainsi, Marie-Jeanne envisage toutes les conséquences de son amour. Elle ne se précipite pas dans la passion. Elle ne se rue pas contre les obstacles que la société oppose à la passion. Elle prétend, au contraire, installer commodément et confortablement son amour dans la société, employer au service de son amour toutes les forces sociales dont elle dispose. Et d'abord, sa mère sera la première mobilisée ; il ne lui apj)artiendra pas de critiquer, d'empêcher; elle devra servir.
Marie-Jeanne ira directement et vite au but. Elle paraîtra filiale à souhait et dira fermement à sa mère : a Je vous adore! » mais non moins fermement refusera tout sacrifice. Sabine Revel essaie de repousser le mariage jusqu'au lendemain. Marie- Jeanne entend coucher sur le champ de bataille dont elle devra déloger l'ennemie — sa mère î « Gomment dormirais-je avec l'idée qu'une déception si violente se préparerait pour Didier? Oh ! épargnez -moi de lui faire tant de chagrin! Je n'en aurais pas le courage; il m'aime trop... » Sabine répond judicieusement : « C'est toi qui es ensorcelée, petite malheureuse : » Ensorcelée, oui. Mais d'autant plus tenace. Et que serait-ce donc que le dévouement maternel s'il ne s'empressait premièrement à favoriser l'amour de l'enfant. Marie-Jeanne merveilleusement simplificatrice, dès qu'elle aime, ne considère plus sa mère
que par rapport à son amour : « Mère chérie ! vous qui ne m'avez jamais fait de peine, faites-moi aujourd'hui tout le bien que vous pouvez ! Mon cœur est si gros qu'il m'étouffe... Voyez mon émotion. Voyez mes larmes... » Et voici l'argument ad hominem: « Mais je vous aime toujours autant! Je ne mérite pas de reproches aussi cruels I J'en appelle, ma petite mère, à vos propres souvenirs : lorsque, jadis, vous avez été impatiente de vous marier avec mon père, est-ce que cela vous fit cesser de chérir les êtres qui vous avaient élevée? Ne restiez-vous pas quand même la fille bien aimante de grand'mère ? » Il est même éclatant que Marie-Jeanne est une avocate incomparable de ses intérêts — des intérêts de son amour. Elle est pathétique et calculatrice ; elle arrache par la violence ce qu'elle ne peut obtenir par la persuasion; elle excelle à prouver que la mère elle-même « gagne » quelque chose à faciliter le mariage de sa fille: « De grâce, mère. ne me repoussez pas.) Vous aurez un enfant de plus pour vous adorer, pour vous bénir. Ah ! permettez que Didier soit bientôt votre fils. Dites-moi que vous consentez, je vous en prie, je vous en supplie !» La mère est tôt à bout de résistance. Marie-Jeanne remporte la première victoire. Rien n'arrêtera plus désormais son é^oïsme dévastateur.
Elle jugera naturel de dépouiller sa mère pour son mari : « Ma petite mère, quand un vaillant et honnête homme, tel que Didier, recourt à sa famille, ce qu'il demande, si on le possède, on le lui doit! » Elle sera sans scrupule, et tout de suite rappellera à sa mère qu'elle avait naguère un ami américain, riche d'argent, de dévouement et de charité. Sabine
LE THÉÂTRE DE PAUL HERVIEU 2l3
se révoltera d'abord : « Je lui ai écrit jadis pour lui apprendre que ton mariage venait de se décider. Jespérais une réponse... je ne sais quelle réponse. J'aurais dû m'abstenir, car il m'avait exprimé sa décision de ne plus entendre parler de moi. 11 s'est tenu parole. Ma lettre m'est revenue sans qu'il Tait décachetée. Mais Marie-Jeanne ne se laisse pas déconcerter et elle dit sèchement les mots qu'il faut dire : « Il a eu cette attitude dans la première période de dépit. 11 doit être redevenu abordable. » La mère est condamnée à l'humiliante démarche. Hésite-t-elle au dernier moment, l'impitoyable Marie-Jeanne mesure les obligations de sa mère avec une rude cruauté : « Il vous paraît plus propre de voir votre fille et son mari cousus de dettes, rouler dans les mauvaises affaires!... Vraiment, quand je regarde où nous en sommes tous, permettez-moi de regretter que vous n'ayez pas accepté autrefois l'otfre irréprochable de M. Stangy. Au lieu qu'il vous soit devenu un étranger auquel vous n'osez pas recourir il pourrait être ici avec sa fortune, et, pour assister à mon mariage, il serait mon beau-père ! » Ainsi la mère n'est plus qu'un instrument dans la main de cette charmante enfant. L'égoïsme intrépide de Marie-Jeanne entraînera Sabine à toutes les folies, à tous les crimes ; et Marie-Jeanne enfin quittera sa mère monstrueusement dévouée sans seulement détourner la tête...
Si on avait besoin d'une preuve qui jusque-là nous eût manqué, il suffirait de lire le théâtre de Paul Hervieu, et de rassembler les jeunes filles qui y promènent leur grâce sentimentale pour être bien certain que l'amour est le triomphe de l'égoïsme.