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LES AMOUREUSES

Les amoureuses du théâtre de Paul Hervieu sont très énergiques dans leurs sentiments, et elles ne laissent pas d'être fort occupées par leur amour. Elles sont toutes des femmes distinguées, appartenant à la société polie. Je suppose qu" elles ont des obligations sociales ou simplement mondaines. Mais elles ne sont pas encombrées par ces obligations-là. Peu de soirées, peu de fêtes, peu de réceptions de tous genres. Les femmes se consacrent totalem-ent à l'amour. Elles ne consentent pas à s'en laisser divertir par quoi que ce soit. Ces femmes distinguées sont-elles cultivées ? Il n'y paraît pas. Aucun détail de leur conversation ne révèle qu'elles s'intéressent à l'évolution littéraire ou artistique de leur époque, ou à l'histoire, ou à la philosophie, ou aux voyages... Aucun détail. Elles aiment. Elles aiment. Elles aiment. C'est très absorbant, d'ailleurs, d'être amoureuses comme elles le sont.

Elles ne badinent pas avec l'amour. L'amour est triste ; aucune amoureuse du théâtre de Paul Hervieu ne saurait être gaie. Chacune d'elles prend tellement au sérieux son amour!

Dès qu'il écrivit Les Tenailles — je n'oublie cependant pas que Régine de Vesles dans Les Paroles restent est une belle amoureuse — Paul Hervieu découvrit toute la conception de l'amour chez la femme. Suivez les mouvements de l'âme de Irène Fergan. Cette jeune femme, mécontente de son mari autoritaire, tend violemment à l'amour : « Oh ! je sens bien que je saurais chérir quelqu'un, que je

le peux, que j'y aspire de toute mon àme. » L'appel de l'amour est tellement impérieux qu'il est vite irrésistible. Aimer, pour la femme, c'est obéir, c'est se dévouer, c'est pleurer peut-être: mais aimer cest vivre. « Je ne prétends pas être d'une essence supérieure. Je n'ai point de vanité. Je ne demandais pas à mon mari d'être un grand homme. Il m'aurait suffi peut-être qu'il fût un pauvre homme, un pauvre diable d'homme ayant au besoin des défauts, même des vices, mais alors des émotions^ des peines à la rigueur, un tourment de vie enfin, pour le mêler à la flamme intérieure de ma vie. Mais le mien ne me laisse pas seulement une possibilité de le plaindre^ de dépenser pour lui un peu de mon cœur qui est si gros. » Ce sera la faute du mari. Évidemment, Irène va aimer. Vous n'empêcherez plus Irène d'aimer. L'instinct la pousse. Le destin l'entraîne. C'est la fatalité, non pas la fatalité joyeuse qui jette Vénus dans les bras des uns et des autres, la sombre fatalité, la fatalité tragique probablement, du moins inexorable... Irène cédera donc à la fatalité.

Il est bien entendu qu'elle y cédera de tout son cœur. L'amour prend tout l'être chez la femme. Il se produit en elle une renaissance par l'amour. Et voici que la vie de la femme se confond avec son amour, et que la femme se fond en l'objet aimé : « Il faut sans doute, dit la plaintive et palpitante Irène, qu'il y ait une lacune dans l'àme des femmes mais pour ma part je ne réussis pas à comprendre comment on peut avoir le cœur de s'éloigner d'une personne que l'on aimerait. A moi, il me semble que tout me paraîtrait supportable en comparaison de l'absence. Je crois bien que le pre-

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mier sentiment devrait être <ie ne point vouloir quitter à aucun prix l'être soi-disant si aimé. » Ainsi se déclare la passion chez une femme envahie par la passion, possédée par la passion, chez une femme qui, aussitôt qu'elle aime, ne veut plus raisonner, réfléchir, être intelligente, se contentant d'être sensible, qui ne fait pas à Famour sa part, et au surplus se laisse brûler, avec une sorte d'enthousiasme déjà pathétique, par le feu qui la dévore.

Cette femme si profondément amoureuse mêle à ce point sa personnalité avec celle de Michel Davernier qui sera son amant, qu'on ne peut dire si l'amour n'est pas là comme ailleurs une transfiguration de Fégoïsme. On ne sait plus quel est le tyran, ni quel est l'esclave ; il s'accomplit une fusion des êtres... « Il me semble que je viens de cesser, à mon tovLv, d'être celle qui s'est si longtemos ignorée ellemême... Et à cette nouvelle, si brusque qu'il m'allait falloir vous perdre... (fondant en laivnes) y dii senti que je m'étais habituée à vous considérer comme un peu à moi... je ne sais comment... mais beaucoup même à moi... » Et vous discernez très bien aussi la retenue, la pudeur même, dans la déclaration de l'amour ou de l'abandon, et dont j'ose croire qu'elle relève singulièrement le prix soit de la déclaration, soit de l'abandon. Les amoureuses du théâtre de Paul Hervieu ont toutes, à peu de chose près, cette noblesse dans la faute même ; elles ne sont pas les sœurs de ces brutes impulsives

et grossières qui pullulent dans le théâtre contemporain...

Non point sottement idéalisées, d'ailleurs. Non point, encore que héroïnes tragiques, placées audessus de l'humanité. Mais des femmes. Des temmes sincèrement, profondément vivantes. Elles savent mêler la sensualité au sentiment. En vérité elles ne supposent pas que lamour puisse aller sans aucune sensualité. Nullement. Elles professent au contraire, que le don de soi est le complément 'nécessaire de l'amour, qu il n'est permis que lorsque 1 amour existe et parce qu'il existe. Les liens du mariage ne lient rien du tout : seuls les liens de l amour enchaînent. Irène le comprend très bien et justement parce qu'elle aime un autre homme que son mari : « La religion, toute faite qu'elle soit d abnégation, n'en peut commander d'aussi humihante à aucune de ses créatures !... Ne nous ensei-net-on pas, d'ailleurs, que la chasteté est l'état le plus proche de Dieu?... Et je n'imagine pas de péché plus misérable que d'imposer une complaisance à sa chair. Quoi I ce serait là le mariage? On aurait transformé un tel mensonge en institution sacrée' Sentir dans un être le seul obstacle à tout son bonheur, l'abominer de toutes ses forces, et lui laisser confondre l'instant de ses plaisirs avec celui où l'on rêverait le plus ardemment sa mortî... Ah.'la profanation, la honte, la sale canaiUerie lâche!» Elle parle avec virulence parce qu'elle aime. Mais son amour même, pour si proche de la nature qu'il puisse être, sera toujours de qualité supérieure parce que, unissant étroitement tous les éléments de rameur, il conservera une dignité fondamentale ;

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<( Ah ! s'écrie Irène, que votre âme est pareille à la mienne, et que votre amour me paraît plus grand encore dans toute l'étendue de nos fiertés !... Ni l'un ni l'autre, nous n'avons conçu la possibilité d'un semblant de bonheur dans la déloyauté ! » Certes, les fiertés faibliront et la déloyauté viendra. Mais les êtres, emportés par la passion, auront lutté contre la passion. Et l'ardente Irène Fergan, si hostile à son désagréable mari, aura bien mené la lutte de l'amour et du devoir.

La conscience n'est jamais abolie chez les amoureuses. Rappelez- vous les pathétiques scrupules de Micheline (Bagatelle) aimant le mari de sa meilleure amie. Non, la conscience n'est jamais abolie chez les amoureuses. Voilà pourquoi l'amour est grand, voilà pourquoi l'amour est tragique. Les réclamations de la conscience sont quelquefois poignantes. Et je ne sais rien de plus douloureux que la détresse, que le remords — avant la faute — de Thérèse de Megée violemment amoureuse du prince Jean (Le Réçeil). Elle est sur le point de tomber du côté où elle penche, elle est encline à la chute; pourtant avec quelle sincérité, avec quelle vigueur morale, avec quels bons arguments, si pertinents, si touchants, elle cherche à se retenir!

Noble et attendrissante Thérèse, j)roiede l'amour! Elle verse de vraies larmes sur son foyer sur le point d'être ruiné : « L'obsession que j'ai de vous me fait vivre comme une étrangère à mon propre foyer; je ne sais plus y parler; je n'entends pas le langage qu'on y tient. Vous avez détruit ce repos moral, cette honnête tranquillité que, pendant de longues années de ménage, j'avais pris pour le bon-

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heur! » Mais la passion est là qui l'appelle. Et Tliérèse sourit déjà à travers ses larmes. « Mon mari!... La [ircmière perversion que vous m'avez i;lissée dans l'àuio, c'est je ne sais quel dédain coupal)le envers l'homme à qui j'ai apporté ma foi conjus^ale, c'est une sorte de rancune honteuse ! Vos serments exaltés, vos paroles brûlantes, vos insinuations aussi m'ont fait apercevoir que, malgré le mariage et la maternité, je gardais mon ignoranec de l'amour et quelque niaiserie de jeune fille. Dans la fièvre que me font éprouver vos prières et vos persécutions, j'entrevois des ciels inconnus et des fleurs que ma jeunesse n'aura pas cueillies ! » inspirations; impulsions; extases aperçues, désirées; exaltations dans l'idéal de l'amour ! Mais retraites néanmoins, reculs, reprises de la femme encore libre ! « Je ne suis pas à l'abri d un vertige. Je suis faillible. Je suis impure. Je suis humaine !... Comme vous qui travaillez à corrompre la femme de votre ami d'enfance, je suis pétrie du limon de la terre. Et vous avez le pouvoir de soulever dans mes veines les bourbes de l'instinct. Mais tout ce qu'il y a de meilleur en moi et de noble, lutte contre vous pour me sauver.. Non, je n'irai pas jusqu'au bout du parjure... Non, je ne deviendrai pas, en face de mon mari, l'impardonnable menteuse de tous les jours. Non, je n'infligerai pas à ma fille ce flétrissant contact de rentrer près d'elle au sortir de votre lit!... » Il s'en faudra de très peu que Thérèse ne succombe en dépit de sa belle résistance; et si elle ne devient pas la maîtresse du prince Jean, c'est par suite de circonstances tout à fait exceptionnelles et sur lesquelles les femmes ordinaires, ravagées par un

amour coupable, feront bien de ne jamais compter pour éviter l'irréparable faute... L'amour est tellement puissant, en etTet!

Et toujours puissant. L'amour, dans le théâtre de Paul Hervieu, a constamment ce caractère irrésistible, malgré que la conscience, constamment, s'applique à limiter, sinon à arrêter son invasion.. . Dans Bagatelle, Micheline est surprise par son amie Florence qu'elle trahit. Florence pardonnerait ,peutètre. Qu'importe le pardon pour Micheline? Elle est la proie de l'amour ! « Ta générosité? Que pourraitelle pour moi ?... Même ton absolu pardon, qu'estce que j'en ferais? Au point où nous en sommes, pourquoi n'irions-nous pas jusqu'au fond du vrai? Je n'ai pas perdu seulement ton amitié ! Mon rendezvous de ce soir, je ne veux pas que ton mépris le confonde avec une de ces équipées familières aux femmes qui s'amusent. Ce qui s'était emparé de moi, c'était de l'amour, comprends-tu?.., C'est contre mon propre amour que je me suis débattue longtemps. J'aime ton mari, je l'aime !...*Je te ledispour que tu saisisses comme quoi, le ^voudrais-tu de tout ton cœur, tu serais impuissante à me soulager!... Quelle horrible chose dorénavant! Toi, moi, quand les hasards nous feront nous rencontrer, les regards se chargeront de méfiance ou de défi; je te jetterai le coup d'œil d'une voleuse 'qui ^fut arrêtée à temps et qui s'en retourne à la solitude où elle expie, inconsolable. » N'est-ce donc pas à cause que Tamour est irrésistible qu'il convient sans doute d'être indulgent à l'amour ? Et lorsque, à la fin de \ Énigme, devant le mari justicier, le marquis de Neste relève Léonore, n'exprime-t-il i)as les sentiments

du dramaturge lui-même en disant : a C'est par nous autres, amis fervents et respectueux de la vie, c'est par nous pécheurs qui, dans la créature, 'soutenons notre sœur de faiblesse, c'est par nous que finira pourtant le règne de Gain. »

Notre so'ur de faiblesse î Émouvante autant que possible en sa faiblesse. A^ous croyez que les héroïnes de Paul Ilervieu sont l'oides, un peu compassées, se guindcnt au-dessus de Thumanité, afin de concentrer, de personnifier en elles toute la tragédie de l'amour. Regardez-les mieux vivre, et vous jugerez au contraire que rien de ce qui est humain n'est étranger à ces amoureuses brûlantes et douloureuses, et que de l'amour elles n'écartent aucun des éléments les plus naturels et les plus puissants. Considérez, s'il vous plaît, ce qu'elles mêlent de sensualité au sentiment. Tels dramaturges avilissent le sentiment même à leur insu : ce n'est pas la faute à Paul Hervieu : quoi qu'il en ait, il ennoblit la sensualité. Et il n'y aura pas lieu de lui rien reprocher à cet égard. Mais, en vérité, ces héroïnes de la tragédie moderne sont des femmes, des femmes; c'est Vénus même tout entière à sa proie attachée, et quelques-unes d'entre elles, comme Paulette du Dédale et Anna de Connais-toi, sont même de charmantes petites femmes... Entrez dans ce théâtre austère et grand, et vous verrez les femmes telles qu'elles sont.

Laure de Raguais souflre beaucoup de la loi de Ihomme et elle le dit volontiers, et Paul Hervieu

prouve que sa souffrance est justifiée ; mais la loi de riiomme serait moins importune à Laure de Raguais si cette délicieuse, droite, pure, noble et belle femme trompée ne souffrait surtout de l'infidélité de l'homme !

Avec quelle franchise elle révèle son amour, tout son amour, avec tout ce qu'il y a dans son amour, et la forte sensualité fondamentale. Elle sait que M. de Raguais est l'amant de M"'^ d'Orcieu. Depuis quand? Son amie Henriette évalue : deux ans !... Et Laure s'appesantit sur son chagrin et le caractérise exactement : « Tant que ça ! Le pire que j'eusse supposé en essayant de me rappeler toute chose, c'était une liaison entre eux qui ne fût vieille que de quelques mois!... Mais d'après toi, voilà qui profane encore bien des souvenirs que je pensais pouvoir garder intacts. (Apec dégoût.) L'ai-je donc si longtemps partagé ! » Cela est parler ; et c'est le cri dune femme amoureuse, et qui n'exclut rien de l'amour. Et les souvenirs remontent en elle des heures passées, des heures de plaisir, des heures d'ivresse. Elle a peur d* obéir encore à sa passion. L'âme est haute, mais la chair est faillie. Laure aime toujours M. de Raguais. Et comment l'aime-t-elle? « Je ne sens que trop ma lâcheté dans cette hâte que j'ai d'échapper à sa présence. . . J'ai pu me laisser engourdir pendant les heures d'incertitude, mais aujourd'hui que le doute ne m'est plus permis, quelle femme serais-je si, conservant un lien avec cet être, je m'exposais à l'abjection d'être un jour encore grisée par ses baisers qui ne sont plus que de la galanterie ou du vice!... Ah! Je me réveillerais de là, avec un si mortel dégoût de moi que, je te le jure,

je n'y survivrais pas! » Ne jurez point! La sensualité est si impérieuse... Et comme elle est excitatrice de jalousie ! La jalousie, — Paul Hervieu l'a bien vu — s'incorpore surtout à l'amour lorsque la frénésie sensuelle soutient et avive cet amour. Florence de Raon en porterait témoignage. Et Laure tremble devant le trop séduisant Raguais : « Ah ! quand vos yeux et votre voix sont là pour m 'ensorceler ! » Et Raguais joue la comédie sentimentale : « Je t'aime ! » dit-il à sa femme. Mais Laure, le contemplant : « Ta bouche!... quia été à une autre!... Oh! non, ne m'embrasse pas! » Eh! mon Dieu, je sens bien que Laure de Raguais est le modèle des belles femmes vertueuses : elle ne se fait pas toutefois plus déesse qu'elle n'est. Elle est allée suivre son mari jusqu'à la maison de complaisance rue Salvator-Rosa, et que se rappelle-t-elle entre tout? « J'ai vu ta maîtresse arriver à ta suite et repartir toute pâle du temps qu'elle avait passé dans tes bras ! » Ainsi jalousie et sensualité s'associent et Paul Hervieu a un goût assez fort de la vérité pour ne point dépouiller l'amour de ces éléments.

Mais jalousie et sensualité n'abaissent point les femmes. Marianne de Pogis est noble autant que Laure de Raguais ou que les deux héroïnes de Bagatelle; et cela n'empêche pas qu'elle ne s'engage dans le Dédale uniquement par jalousie et par sensualité, c'est à savoir, par passion. Quand on fait allusion devant elle à la maîtresse de son mari : « Laissons cette gueuse », s'écrie -t-elle avec une rage qui ne dissimule rien. D'ailleurs elle pense toujours à Max de Pogis : elle s'écarte de lui et tout la ramène à lui. Vers lui convergent tous ses senti-

ments. Elle serait heureuse de se venger: dépit qui est encore de Tamour : « Tu crois toi, que si Max apprenait que j'aime quelqu'un, il pourrait ressentir à mon sujet une velléité de regret, de désir?... Tu crois, que par le seul fait d'avoir disposé de ma personne, j'aurais chance de lui infliger je ne sais quoi d'unique peut-être et de pénible? » Les événements rejetteront bientôt Marianne dans les bras de Max de Pogis. Elle n'y tombera pas sans une magnifique ardeur. Max implore son pardon pour la trahison d'autrefois : il n'a pas insisté jadis pour l'obtenir. Marianne était si cruelle en sa colère. Et Marianne de plus en plus gémissante : a II ne fallait rien croire ! Il ne fallait pas m'écouter, dans cette plainte horrible de ma chair jalouse, dans ce déchirement de ma confiance infinie. » Aveu bien clair où l'amour vibre encore, et Max qui connaît les femmes, la femme, chante réternelle chanson d'amour qui n'est à certaines heures que le refrain de la sensualité : « Marianne, j'ai été léger, odieux, mais je n'ai jamais eu d'amour que pour toi. Tous mes souvenirs d'amour, c'est toi ! Tous mes désirs d'amour, c'est encore toi! c'est toujours toi! » Désirs d'amour! L'appel direct est décisif; et Marianne a vite fait de tomber dans les bras de l'homme qui dit les mots qu'il faut dire.

Après quoi, ce sera le réveil de la conscience ; et la torlure morale ravagera cette âme délicate. Femme profondément, et qui fléchit sous la passion, Marianne vit d'une vie intérieure intense, et parce

qu'elle sait que l'inslinct ne doit pas imposer souverainement sa loi, et que la dignité de la femme est en"dehors des satisfactions de l'instinct, Marianne est représentative des amoureuses de Paul Hervieu.

On voudrait pouvoir dire qu elle est représentative de toutes les femmes d'aujourd'hui. Le théâtre contemporain qui multiplie les amoureuses impulsives, ne nous permet pas de le croire. Au reste, Paul Hervieu a bien vu que ces femmes existent dans la réalité. Et c'est la frivole Anna Doncières de Connais-toi, vaine et sans malice, et qui devient la maîtresse de Jean de Sibéran, tout simplement parce qu'elle subit l'attraction de l'amour : « J'étais attirée, parce que j'étais aimée. Parce que j'étais aimée, j'allais croire que j'aimais, j'allais aimer jusqu'à me perdre. » Clarisse de Sibéran est moins superficielle que sa cousine facile ; sa conscience est plus armée ; mais c'est une âme féminine, et elle sent, elle aussi, la puissance de cette attraction : c( J'entrevois, en effet, que ce qui peut être la sauvegarde de bien des femmes, c'est le respect qui fait s'abstenir de s'attaquer à elles, c'est le préjugé que l'on n'aurait rien à en obtenir... Mais lorsque ces conditions ont été transgressées, lorsqu'un homme a eu l'audace de se déclarer... Alors, être sans trêve harcelée par lui ! Voir constamment planer sur soi une volonté qui guette sa proie ! La fascination d'être convoitée!... il y a là, oui, une épreuve dont je conçois qu'il faille avoir peur! » Peur qui est pour la femme le commencement de la sagesse. Anna Doncières l'éprouvera désormais, et elle vivra en surveillant ses impulsions sentimentales et paisiblement

près de son mari mélancolique et indulgent... Seule, dans ce théâtre où nous cherchons l'existence du cœur féminin, Pauletle du Dédale proclamera la liberté de F amour et se fera la théoricienne de la souveraineté de Tinstinct...

Paulette a pris un amant sans bien savoir pourquoi elle Ta pris, et après s'être partagée, elle a pu s'écarter, enfin, de son mari toujours amoureux. Et elle est très satisfaite d'elle-même. Et la voix de son instinct est pour elle bien réconfortante : « Le baiser qu'il me dénonce comme le plus impur, ce n'est pas celui que la loi défend, c'est celui dont on n'a pas envie... » Et Marianne lui remontre que de s'abandonner ainsi à des relations plus ou moins passagères c'est se ravaler, et qu'une femme ne doit pas ignorer tout devoir, et que le mariage a sa grandeur et qu'il grandit jusqu'à l'amour même : « Sans ce titre de mari, tout individu qui me voudrait approcher me ferait retfet d'un fou, d'un satyre... Mais, par la magie de ce mot, mon mari! je sens ne plus avoir en face d'un être qui s'appelle ainsi, ni restriction, ni personnalité. Je me confonds en lui. » Paulette elle-même, l'instinctive Paulette et dont l'adultère est si glorieusement dissertant, se rendra a ces raisons lorsque le malheur l'aura renouvelée. . Et il est bien évident que toutes ces amoureuses, pour si passionnées qu'elles puissent être, ne sont point désordonnées ni basses. L'amour est un grand maître dans le tliéàtre de Paul Hcrvieu, dans la vie ; mais il ne ravale point à la grossièreté des brutes les femmes qui ont l'àme bien située. Il est excellent de nous avoir donné la preuve que la femme, même à notre

époque, peut concilier tout l'amour et autant de noblesse que possible.

Plus il est noble, l'amour, plus il est grand.

Noblesse terre à terre, si vous voulez, comme dans la Course du Flambeau où la jeune Marie- Jeanne, parce qu'elle est amoureuse de son mari l'ingénieur et industriel Maravon, nous montre ce que peut produire la passion dans la bourgeoisie, ce que peut faire l'amour conjugal aux prises avec la vie réelle, et quel héroïsme acharné peut dépenser une bonne épouse à la fleur de l'âge et de la tendresse pour sauver son mari de ses créanciers. Noblesse terre à terre de l'amour merveilleusement agissant !

Ailleurs, noblesse idéale de l'amour dégagé du terrestre et du vulgaire. Toutes les nuances du sentiment sont peut-être exprimées dans ce théâtre où frémissent tant d'amoureuses. Mais Clarisse de Sibéran, dans Connais-toi, chante un tel chant d'amour que toutes les femmes sans doute, en reconnaîtront l'air. Elle résume les aspirations féminines que le devoir féminin contrarie. Et se résignant au devoir elle exprime néanmoins la poésie entière de l'amour !

Et d'abord jaillit spontanément l'amour. Il est insoupçonné. Il est vague. Déjà il se précise. C'est une sorte d'intérêt tendre et jaloux, mais les affinités se déterminent entre deux êtres destinés de toute éternité à se rapprocher davantage. « Eh, mon Dieu! dit Clarisse au lieutenant Pavail, comment ai-je pu

être portée tout récemment à vous questionner tant? N'était-ce pas le contraire de rindifîérence qui m'incitait à vouloir TOUS connaître mieux?... Et tout à l'heure, pourquoi vous ai-je abordé avec des phrases méchantes? J'avais donc ressenti un froissement singulier de ce que l'on vous attribuait Anna pour maîtresse? » Curiosité jalouse. Puis, « je démêle aussi que je me serais moins prêtée à la tournure de cet entretien si ma pensée jusqu'alors ne s'était jamais égarée vers vous. A force de me pencher naguère sur le vide de mon cœur, j'y ai sans doute vu, dans l'étourdissement, passer le rêve d'une affection entre nous toute innocente... Mais je m'aventure je brode. Que me faites-vous raconter? » Attendrissement complaisant. Et l'amour naît. Voici qu'il est né déjà!

La progression du sentiment a été rapide et régulière. Mais il n'y a pas eu dénaturation. Dès l'origine, c'était de l'amour, c'était l'amour. Clarisse s'analyse avec cette perspicacité que la plupart des femmes possèdent inconsciemment et dont cjuelquesunes, il est vrai, se servent pour se retenir sur la pente où elles glissent trop volontiers : « Vous m'avez fait m'égarcr bien au-delà? Je me suis prouvé à moi-même, j'ai souligné à vos yeux l'intérêt excessif que vous m'inspiriez, j'ai été jusqu'à me reconnaître presque jalouse déjà. Je me suis défaite du masque sous lequel j'aurais eu ma dernière chance, à présent, de vous en imposer. » Confession de

lemnie amoureuse 'et qui envisage déjà toutes les conséquences fatales de son amour.

Et l'entraînement s'affirme : « Vous avez fait tressaillir en moi ce que je croyais n être plus que des renoncements, ce que j'ai comprimé là, ce qu'on y a refoulé, ce qui essaye encore d'y palpiter. Sous votre influence, en effet, j'ai aperçu, durant un moment, la possibilité fantastique d'un autre destin. C'a été une lueur, une flamme, qui passait par vous, dans mon existence glacée. Oui, je me suis alors dit éperdument : Qui sait, l'être pour lequel je fus mise au monde? Qui sait... Qui sait si cet être-là n'était pas justement vous-même? »

Et félan s'accentue. Le destinest convoqué; mieux, la prédestination : « Dans l'instant de votre adieu, je me suis dit encore qu'à l'heure où j'en étais de ma destinée, le grand événement d'amour n'a qu'une occasion. Lorsque vous avez disparu, quelque ctiose agonisait eii moi ; je perdais, en même temps Iqu'il avait pu naître, mon seul espoir d'une seconde vie sur cette terre. »

Alors commence le poème de famour complet, de toutes les harmonies préétablies entre deux êtres. C'est l'enivrement. C'est l'extase : « Quand je vous écoute, une fièvre inconnue me monte au cerveau. L'avenir se rouvre, des perspectives se déroulent. Oh! échapper à l'isolement moral, et, même si Ton est seule, sentir que l'on est toujours deux, lui et soi, mêlés en soi-même!... Parler, rire, se taire, songer, agir, se quitter et se retrouver, avec l'impression sans cesse d'être dans de l'amour, ainsi qae dans le/parfum' chaud d'un perpétuel été ! » Poésie, vérité I

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Lyrisme, réalité ! C'est ianiour dans sa plénitude. Mais la femme amoureuse ne se dégage point de la vie. Elle a droit à l'amour, mais non pas au mensonge. Et, trahissant la foi conjugale, elle la trahira du moins avec une précieuse loyauté : « Si je dois vous aimer, si j'en arrive à vous aimer jusqu'au don de ma personne, dès linstant que j'en serais là, je dirais à mon mari que je quitte son domicile, pour disposer entièrement de moi, pour ne plus garder de lui aucun profit. Je m"en irais, n'emportant que la robe dont je serais vêtue... » Tel est l'amour! Aimant ainsi, et libre des contraintes, la femme vivra sa vie : « Il y a des énergies qu'on ne trouve que dans la tempête et dans le naufrage. Pour savoir se révolter, il faut avoir dans l'âme autre chose que que de la vertu!... J'ignore quel nom donner aux forces qui m'animent en ce moment. C'est toute une vitalité en moi qui remonte au jour. C'est l'instinct de vivre réellement ma i)art de vie. C'est la soif de respirer enfin la quantité qui me revient. C'est un souffle ^de résurrection ! » Clarisse ne ressuscitera pas tout à fait, car elle deviendra pitoyable plus encore qu'amoureuse, la pitié l'emportera sur l'amour : elle restera à l'austère devoir pieusement fidèle, mais avec une pitié qui pleure... Toutes les femmes, du moins, pourront répéter ses phrases où est enfermé quelque chose de leurs sentiments éternels.

Irène Fergan, Laure deRaguais, Marie- Jeanne Ma" ravon, Marianne de Pogis, Thérèse de Megée, Clarisse de Sibéran, Florence de Raon, Micheline de Nismes : dans ce théâtre se pressent les amoureuses. Et leur troupe pathétique révèle l'inspiration pro-

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fonde du dramaturge. Oui, il est exact qu'il a non sans hardiesse discuté des lois et des injustices; qu'il a non sans rigueur exposé des thèses juridiques et des inégalités sociales, et que ses discussions et que ses expositions et que ses démonstrations enfin furent loi;iques et persuasives. Il est exact. Mais ce dialecticien était animé toujours par un sentiment qu'il avait puisé à même la vie : une grande charité pour la femme. S'il distingue dans le divorce la loi de l'homme alors qne l'on peut discerner beaucoup plus fréquemment la loi de la femme, c'est que sa charité agit.

Il a observé l'amour, fatalité universelle, et toutes les femmes emportées dans le tourbillon. Il a assisté aux luttes intérieures des femmes contre ellesmêmes. Il a vu leurs révoltes et leurs défaillances. Il fut le témoin de leurs enchantements éphémères et de leurs longues détresses. Prenez garde que dans tout ce théâtre où les femmes aiment à l'envi. il n'est peut-être pas — j'en excepte Marie- Jeanne Maravon — pas une seule femme heureuse ! Il a entendu tous les sanglots d'amour. Amour, fléau du monde, exécrable foUe ! L'amour est rude à celles qui l'éprouvent et trop de douleurs en couronnent les bonheurs ! Toutes les femmes cependant sont entraînées par cette folie. Règles morales, lois civiles, conventions sociales : il n'est rien qui ne rende cette folie plus dangereuse. Mais penchons-nous sur la faiblesse des amoureuses, des victimes!

Lisez lentement ce théâtre volontaire, roide d'attitude, un peu'rèche parfois; et vous le verrez, une sensiljiUté généreuse y est épandue. L'humanité en fait la substance. Substance d'une richesse incom-

parable ! Et le théâtre de Paul Hervieu doit à la vérité des caractères, à la réalité des sentiments, à la sincérité, à Fiiitensité de la vie des âmes, sa grandeur, sa portée, — son originalité.

LE THEATRE DE Cr, DE PORTO-RICHE

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