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LE THÉÂTRE D'AMOUR

Georges de Porto-Riche est un initiateur du théâtre contemporain. Il importe médiocrement qu'à une reprise quelconque dans un théâtre quelconque, avec des interprètes quelconques, telle ou telle de ses œuvres ou, plus particulièrement, Amoureuse. apparaisse surannée. Surannée, elle l'est sans doute comme toute œuvre de style à un certain moment, mais elle n'est pas caduque et elle resplendira un jour d'une nouvelle jeunesse qui sera peut-être immortelle. Georges de Porto-Riche a porte, vingt années durant, le poids de son œuvre capitale, et il l'a trouvé lourd. Son inquiétude explique sa relative impuissance. Il est de son temps comme ses héros. Mais son théâtre a des éléments de durée comme ses héros ont des caractères d'universalité. Carrière pénible et même douloureuse d'un dramaturge qui a exercé trop d'influence. 11 est plus dur de surmonter son influence que d'être égal à sa gloire. Georges de Porto-Riche n'avait plus à vaincre le public qu'il avait conquis. Il ne lui restait qu'à triompher de ses disciples. Rares, ceux qui le peuvent.

I. Voir Le Théâtre /tes Poètes de i85o à igio. par J, Ernest-Charles

Mais, en vain conteste-t-on les mérites de l'auteur d'Amoiu^ense et du Passé, on est contraint de constater son action. Et les critiques qui la ravalent ne raffirment pas moins que ceux qui l'exaltent. Le fait l'emporte sur les opinions. Georges de Porto-Riche est situé à sa place véritable dans l'histoire du théâtre de notre époque par les plus rebelles autant que par les plus soumis à son empire. Admettons qu'il ne jouisse pas de tout le pouvoir qu'il exerce. Il gouverne avec vigueur s'il règne avec anxiété. Son improductivité même précise sa puissance. Il lui était permis d'être un dramaturge peu fécond puisqu'il n'était pas un esprit stérile.

Porto -Riche a voulu déterminer lui-même les limites de son empire. Il a intitulé son théâtre : le Théâtre cV amour. C'est dans la peinture de l'amour que réside son originalité entière. Des admirateurs, que je veux croire sincères et que je sais pernicieux, ont essayé de préférer Porto-Riche à Racine. Voilà une question dont nous disputerons de nouveau dans trois siècles. Aussi bien, il est prouvé que les gens, qui de nos jours font profession d'admirer, sont dépourvus de mesure et de tact. Du moins est-il évident que Porto-Riche se rattache à Racine. Il est comme lui le peintre amoureux de l'amour. On lui reconnaît des analogues dans l'histoire de la littérature : Marivaux, assurément; par instants, Musset,, et s'il n'imite pas spécialement les romantiques, ni tels romantiques spécialement, il semble procéder d'eux par sa conception des fatalités délicieuses, terribles, inéluctables de l'amour. Corneille jugeait l'amour « une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante au théâtre. » Et vive tout de

même notre vieux Corneille! Mais il nous plaît, depuis Racine, que l'amour avec ses faiblesses, à cause de ses faiblesses, soit partout dans notre théâtre. Georges de Porto-Riche, dans le Théâtre d'amour, semble avoir voulu paraphraser le chœur des veillards thébains dans Antigone : « Invincible amour, ù toi qui fonds sur les riches maisons, qui reposes sur les j(jues délicates de la jeune fdle, qui passes les mers et visites les étables, aucun des immortels ne peut te fuir, ni aucun des hommes qui vivent peu de jours, et qui te possède est en délire ! »

Porto-Riche fait l'analyse animée de ce délire eflroyalde et ravissant. Il est un analyste ingénieux, subtil même, mais qui ne s'écarte jamais de la vérité. Il n'a aucun souci des effets victorieux de l'amour dans la société, des bouleversements qu'il peut produire dans la vie, des révoltes qu'il peut amener contre la morale ou contre la loi. Son théâtre d'amour n'est nullement un théâtre de moraliste ou de législateur, c'est un théâtre d âme. 11 étudie les passions, la passion. Il ne s'applique qu'à suivre l'évolution sentimentale des héros, des héros qui sont grands et durables justement parce qu'ils ne sont pas exceptionnels, parce qu'ils ressemblent extrêmement à tous les autres êtres humains. Rien en eux de particulier, de momentané. Ils représentent la vérité générale de l'amour. Ils ne sont proprement d'aucun milieu, d'aucune race, d'aucun temps. Ils sont des êtres qui aiment, simplement. Et voilà comment Porto-Riche reprend la tradition des classiques. S'il donne à l'amour qu'il peint deux caractères qui le modernisent, il faut convenir que ces caractères sont néanmoins universels. En effet. Porto-Riche

montre avec une insistance émouvante le féroce égoïsme de l'amour. Il en montre aussi la tristesse amère et son théâtre est le plus douloureux, le plus noir qui soit. Égoïsme et tristesse : c'est l'amour d'aujourd'hui, — d'aujourd'hui et de toujours!

L'audace novatrice de Porto-Riche est d'avoir découvert dans l'amour la domination du sentiment par la sensualité. Tous les héros de son théâtre sont des sensuels plus encore que des amoureux, sensuels frémissants comme Germaine, sensuels exubérants et distraits comme François Prieur du Passé ou lassés comme Etienne Fériaud, d'Amoureuse^ ou fantaisistes comme la cohorte des petites femmes qui traversent les deux pièces, ou entraînés comme la fine et véhémente Dominique. Enfin, on ne nous dissimule plus que les sens ont quelque part à la passion et que parfois ils la soutiennent complètement! Germaine aime son mari parce qu'il est beau et pour l'usage constant qu'elle fait de la beauté de son mari. François Prieur aime toutes les femmes parce qu'elles sont belles et parce que leur beauté est d'un usage délectable... Et des drames traversent l'existence de ces personnages qui savent aimer, et pour cause, avec leur chair non moins qu'avec leur cœur. Ces drames seraient-ils plus pathétiques si l'amour qui les engendre était plus idéal? N'en croyons rien. Ce fut jusqu'ici l'hyi^ocrisie de beaucoup d'écrivains de subordonner systématiquement l'entraînement des sens à l'entraînement du cœur, de cacher celui-là pour mettre 'celui-ci !en 'relief, bref de séparer ce qui est inséparable, et de distinguer dans l'amour les éléments qui ne forment l'amour que s'ils sont confondus. Porto-Riche a eu la fran-

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cliise hardie de |cherclier au delà de la réalité conventionnelle la réalité réelle. Plièdre se plaignait noblement et magniliquement d'être consumée par un leu dangereux. Cet incendie intérieur provenait de sa sensualité, mais d'une sensualité grandiose et quasi-inhumaine... Porte- Riche a ramené sur la terre ce qui est lait pour y rester.

Kt il a voulu que ses héros lussent sincères comme lui. Germaine Fériaud l'amoureuse dit nettement ce qu'elle éprouve et que, somme toute, ses sens sont déchaînes. Elle est assez peupréoccupéade savoir si des personnes délicates la jugeroni matérielle et grossière. Klle ne se demande pas un seul instant si le sacrement du mariage ou la signature du registre municipal communique à l'amour conjugal un caractère auguste et réservé que ne saurait, en aucun cas, avoir 1 amour impétueux des libres courtisanes... Elle va, elle s'otlre, impétueusement provocante. Elle n'est pas débauchée. Elle n est pas polissonne. Elle est même dépourvue de toute espèce de perversité. Elle aime frénétiquement et ne pense pas que l'amour puisse se traduire autrement que par ce que vous savez. Elle ne regarde pas le ciel avec des yeux blancs, elle ne parle pas des petits oiseaux et de la douceur des nids. Le ht a remplacé le nid poui^ l'amoureuse. Elle ne se blottit pras, elle se couche. Elle n'est pas heureuse d'aimer pour le bonheur d'être protégée par celui qu'elle aime. Son amour est égoïste non seulement par ses exigences despotiques et insatiables, mais par sa nature même. L'amour de la lemme, dans le tliéàtre de Porto-Kiche, est l'expansion de sa personnalité. 11 se trouve simplement que cette personnalité est médiocrement ijoetique.

C'est ainsi surtout que le théâtre de Porto-Riche est moderne, fait vivre d'une vie singulièrement intense une partie de notre société, sinon notre société tout entière. Notre société a introduit délibérément le matérialisme en amour. Elle a supprimé, par surcroît, toutes les fausses pudeurs des femmes et même leur vraie pudeur. Sera-t-on plus choqué parce que cette pudeur a disparu de la réalité même ou parce que l'impudicité des paroles se fait impudente?... Ce n'est pas la vertu qui manque, c'est la délicatesse. Les héroïnes de Porto-Riche mettent, semble- t-il, trop de bonne volonté à nous informer qu'elles sont indifférentes à la vertu et qu'elles s'abandonnent à leurs seuls instincts. Il est entendu depuis ce temps-là que les femmes du monde aiment avec désinvolture mais elles disent, un peu trop hardiment pour notre goût encore prudent, ce qu'elles font et comment elles le iont; c'est pourquoi il est presque reconnu aussi que les femmes du demi-monde sont plus réservées dans leur langage, peut-être même dans leurs actes. Quelle influence Porto-Riche a exercée par là sur le théâtre contemporain î Cette étrange liberté d'allures, ce mépris de préjugés somme toute estimables ou utiles, cette trépidante inconscience des amoureuses, nous les retrouvons maintenant en chacune des œuvres dramatiques et, par conséquent, nous retrouvons en chacune d'elles l'action de Porto-Riche. Lui, dès la première heure, il a analysé loyalement et profondément les caractères essentiels de notre vie en amour. 11 a été un précurseur.

Les maçons de la critique lui reprochent donc son immoralité. Comme si une œuvre aussi douloureuse

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pouvait être le moins du monde immorale ! Il n'y a nulle licence dans les peintures de l'amour grossièrement sensuel d'Amoureuse ou du Passé. Et rien n'est plus propre à vous conseiller le renoncement, l'austérité sentimentale et l'ascétisme des mœurs que le spectacle des tragiques et lamentables fatalités de cet amour sans rêves. Mais sans doute, Porto-Riche n'est pas plus préoccupé de la morale que ne le sont ses héros et ses héroïnes. Il est d'autant plus véridique. Et ceux qui l'accusent d'immoralité ne le sont pas. En fait, la délicatesse est ce qui manque le plus à ce théâtre d'amour, et la délicatesse est l'unique qualité qui lui manque. Nous persistons à souhaiter dans l'amour un certain mystère. Or l'amour de Germaine et d'Etienne, de Dominique et de François est un amour public ; les héroïnes ne pensent point que le don de soi n'a de valeur que s'il est discret; amoureuses, elles triomphent ouvertement de ce qu'elles ont donné comme de ce qu'elles ont obtenu. Et puis, elles sont si mal entourées! Ellesmêmes effrénées sans répit, et exclusivement matérielles, rabaissent leur amour; leur entourage le dégrade.

Dans chaque pièce de Porto-Riche figurent un certain nombre de témoins du drame d'amour qui semblent n'avoir d'autre mission que d'en souligner bassement la grossièreté. Dominique, du Passé, est une femme libre qui aime sans scrupules, mais elle nous attire par sa noblesse... A la première scène ses amis la diminuent devant nous. Ils causent. Regardant les livres dans l'atelier de Dominique : <( Le Jour elle travaille, et le soir elle couche avec un livre, » dit l'un. L'autre de reprendre : <k Elle peut en

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changer toutes les nuits, ce n'est pas compromettant, » Triviale facétie que ces plats faniiliers d'une femme, d'àme et d'esprit aftinés, traîneront d'acte en acte! Et Pascal Delannoy, le « témoin » d'Amoureuse, on dirait qu il prend à tâche d'être le boutfon chargé de ramener les héros supérieurs d'un drame égal à eux au sentiment de la grotesque misère humaine. Autrefois il aurait voulu épouser Germaine qui lui a préféré Fériaud. 11 est devenu le spectateur de cette aventure dont il n'a pu être l'acteur. 11 profitera brutalement d'une délaillance nerveuse de Germaine. En attendant, il raille et rapetisse, et il parle des souifrances de Germaine du même ton dont il parle des amants de la femme de chambre ou des vicissitudes de son propre « collage )) avec une piètre prostituée. Et il fait de l'esprit! Faire de f esprit sur les choses d'amour, c'est presque nécessairement être vulgaire. Pascal Delannoy ne se soustrait pas à cette nécessité... c( On peut aimer madame Brissot. — Trop maigre. — Eh! Les maigres, cest quelquefois dangereux. — Comme les arêtes. » — Ailleurs Etienne dit à Pascal : « Je fais le menu à présent. 2\i as un caneton et une salade russe. » Et Pascal réplique : ce Ajoute des écrevisses pour ta femme, » Toujours ainsi. On comprendra sans peine que Georges de Porto-Kiche ne s est pas abusé sur la qualité de cet esprit. 11 en amultiphé les traits pour multiplier grâce à eux les observations psychologigues et morales. Il a voulu que le drame se développât dans une atmosphère de « mullerie ». La plupart des comparses des pièces de Porto-Riche sont « mufles ». La « mullerie » ce n est pas la méchanceté, c'est seulement

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le contraire de la délicatesse, du tact ; c'est la complaisance sereine à manquer de tact et de délicatesse, et à offenser, incessamment et sans jamais le voir, les personnes affligées de délicatesse et de tact. Peut-être que le genre d'amour des héros de Porto- Riche l'a voulu, et son œuvre en est devenue plus homogène, plus harmonieuse, j'ajoute plus courageuse et plus vraie. Je ne crois pas d'ailleurs que notre générosité et si jose dire notre sociabilité en amour aient dégénéré depuis l'époque des belles amours galantes dont les grâces lactices recouvraient mal tant d'ignominie.,. Je tiens pour certain au contraire que nos sentiments se sont affinés. Mais le progrès est lent. Nous devons^ hélas! en prendre notre parti parce que nous sommes des hommes et parce qu'il est sage de ne point oublier l'infériorité de notre nature.

Et je conclus que le badinage où cette « muflerie » s'épanche, nous serait plus agréable s'il était moins appuyé. J'admets en outre que la composition dramatique de Porto-Riche soit lente et incertaine. Porto-Riche n'a point l'habileté infaillible d'un fabricant professionnel de pièces de théâtre. Ses défauts proviennent de sa conception même. Il ne cherche point à « machiner » une intrigue violente. Il supprime même toute intrigue qui ne naisse pas du mouvement des sentiments. Et c'est par la vérité de ces sentiments qu'il émeut. Aussi bien, toutes ses œuvres s'allongent et se répètent. Il n'en est peut-être pas une qui ne puisse être concentrée. Des parties importantes pourraient être supprimées... Maintes fois l'action languit. Et ce dialogue si consciencieusement élaboré, si intense, surchargé

de détails, pourtant n'apparaît pas tonjours très plein. Mais par ailleurs, il est d'une force et d'une vibration prodigieuses ! Et dans les phrases simples et vives, fermes et nettes, vigoureuses et néanmoins d'une grâce ensorcelante, se révèle l'être le plus rare en notre monde d'aujourd'hui, à savoir un dramaturge qui connaît la langue française, et qui est assez avant dans son intimité pour la traiter avec une familiarité aisée sans lui manquer et ne prendre jamais avec elle des airs de cérémonie.

Qu'importent donc les défauts puisque cet admirable écrivain est de notre temps un anaWste très pénétrant des cœurs féminins, je veux dire aussi du cœur humain, puisque sa psychologie est des plus neuves, des plus profondes, des plus sûres que nous connaissions. 11 a discerné toutes les inquiétudes, tous les troubles, toutes les tristesses atroces de l'amour réduit à lui-même. Il en a noté tous les transports fervents et toutes les amères désespérances. Et parce que cet amour n'a pas de solides fondements dans les âmes, il en a vu toute la nervosité agitée et pénible, et il a vu en chaque àme amoureuse l'effroi du lendemain ou même du moment présent. Il a communiqué à cet amour furibond l'abominable beauté de ce qui est éphémère. Et il a montré cet amour transitoire traversé, violé par l'intrusion inévitable de tous les témoins de la vie, cet amour momentané jamais maître absolu de lui parce que mêlé à la malice indiscrète des hommes et des choses. Et il a prouvé que les blessés de cet amour ne pouvaient trouver un refuge où calmer leurs souffrances. Dominique restera désemparée. Germaine et Etienne ont beau chercher dans l'indul-

genre pitoyable un abri ; ce n'est point là un havre tutélaire et le plus petit souffle de la première tempête le détruira. Mallieureux ceux qui aiment, ceux qui aiment d'un amour découronné de poésie! ils sont voues aux tourments les plus redoutal)les qui sans doute se peuvent apaiser à la longue mais dont rien ne ferme totalement la cruelle blessure. Oh! le pessimisme angoissant, torturant de ce théàlro qui jusque dans la lièvre de la passion sanglote désespérément !

Non, Porto-Riche n'est pas un moraliste disert, qui écrit des œuvres dramatiques pour prêclier. Mais quelle morale sévère découle naturellement de son œuvre désolante ! Un La Rochefoucauld en chérirait la délicieuse àpreté.

Mélancolie qui pleure, regrets qui se lamentent, rires sarcastiques où la douleur d'aimer se brise et se renouvelle, chagrins qui s'affolent et que modère soudain l'ironie désabusée et plus triste encore : là se répand la sensibilité d'une âme voluptueuse atteinte du mal incurable de vivre, d'une âme dolente à laquelle est interdit le bonlieur, d'une âme défiante de la vie et de l'amour parce qu'elle les a goûtés, parce qu'elle les a observés, parce qu'elle on a été rudement froissée, d'une âme de poète meurtrie pour toujours!

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