‹ Essais critiquesChapitre 32 sur 52 · LE VIEIL HOMME · texte numérisé non relu

LE VIEIL HOMME

On a dit que c'était un chef-d'œuvre. Laissons les gens parler. Un ouvrage littéraire ne peut jamais

devenir un chef-d'œuvre qu'avec le concours du temps. Il nous est donc permis de nous refuser, sans lui faire de tort, à qualifier de chef-d'œuvre Le Vieil Homme. Mais nous devons être très satifaits d'avoir entendu un certain nombre de personnes tenir à ce sujet des propos enthousiastes et inconsidérés. Elles manifestaient à leur façon, qui est indiscrète, leur amour, qui n'est point modéré, de la littérature. Elles attestaient que lorsqu'un écrivain dramatique comme Porto-Riche accomplit un nouvel effort attendu pendant deux ou trois lustres, il faut élever son àme à la hauteur des circonstances. Elles attestaient qu'il faut alors faire trêve e/jx petits dénigrements méchants et aux petites plaisanteries malicieuses avec quoi on accueille la plupart des « produits de la verve » facile et futile de nos contemporains. Elles attestaient qu'il faut alors 'respecter et puis admirer.

L'admiration fut abondante, exaltée, impérieuse, et, franchement, elle fut justifiée.

Il fut indiscutable, dans l'ardeur d'une répétition générale où chacun se flattait d'aimer les belleslettres plus que son voisin, il fut indiscutable que Le Vieil Homme était une œuvre exceptionnelle... Cela reste indiscutable. Le Vieil Homme, ce n'est point l'article courant de la j)roduction dramatique, oh non! De longues méditations, un soin prodigieusement attentif de la vérité, l'application à tout dire fortement et profondément, le labeur incessamment recommencé, le goût maladif et presque douloureux : la plupart des auteurs dramatiques de notre temps ne s'imposent pas d'avoir ces qualités fatigantes et ces soucis pénibles. Ils travaillent vite pour des suc-

ces éphémères. Et cela leur suffit. Et ils sont bien contents. Nous sommes bien contents aussi, car nous sommes extrêmement gentils les uns et les autres. M. G. de Porto-Riche se distingue de cette foule écrivante et je me demande s'il ne s'en distingue pas par le Vieil Homme plus encore que par ses précédents ouvrages. Ah! décidément cette œuvre si substantielle, et d'une substance si riche et si diverse, n'aurait jamais pu être, n'a jamais risqué de devenir une œuvre banale. Le dramaturge, l'écrivain, le poète avait ouvertement des ambitions trop hautes.

Qu'on dise : il osa trop, mais l'audace était belle ! Il voulait pénétrer plus avant dans les âmes, il voulait émouvoir plus puissamment les intelligences, il voulait faire vibrer les cœurs plus longuement. Il se souvenait îV Amoiweiise et de l'efiet produit et de l'influence exercée pendant des années ; moins spontanément, plus méthodiquement, il voulait recommencer ou plutôt continuer Amoureuse en la rectifiant si c'était nécessaire, et ce faisant obtenir, plus accusés encore, les mêmes résultats.

Il voulut que la forme même de son œuvre témoignât sans feinte de son ambition. Le style 'du Vieil homme ne ressemble à aucun style connu. Je ne dis pas qu'il soit plus mauvais pour cela. Au contraire. Amoureuse est une pièce écrite par un bon écrivain, mais les personnages parlent avec simplicité. Les personnages du Passé sont déjà plus enclins à la littérature. Ceux du Vieil Homme, si humains dans leurs sentiments, ne sont que littérature dans l'expression de leurs sentiments. Ils parlent comme des livres, comme de beaux livres, comme de très

beaux livres. Mais ils parlent comme des livres. Et puissent donc tous les livres parler comme eux !

M. de Porto-Riche a compris qu'ils n'étaient point en leur langage, sinon en leurs actions, des êtres ordinaires et il a entrepris ingénieusement d'expliquer ce langage ou de Texcuser... Cette famille de héros pathétiques et bourgeois est aussi lettrée que livresque. Elle s'adonne aux travaux de Timprimerie. Mais les Fontanet sont des imprimeurs supérieurs et vraiment exquis. Ils connaissent à fond les chefs-d'œuvre qu'ils impriment. Ils rappellent les beaux temps de l'imprimerie française. Michel Fontanet, sa femme frémissante, son fils enthousiaste et inquiet de la vie : tous trois ont le culte de l'harmonie littéraire... Ils ne prononcent guère que des phrases musicales.

Certes, et cela est plaisant et on vivrait dans cette imprimerie mélodieuse de Yizille, ne fût-ce que pour entendre retentir de cette jolie et caressante prose poétique les échos infatigables. Mais, étrange, contagion, M"'^ Allain, l'héroïne dépassée d'un drame à quoi elle ne comprend rien, la petite Parisienne facile etjbornée, se laisse aller bien vite à parler comme ses hôtes, et il n'est pas jusqu'à la dactylographe, confidente de cette moderne tragédie, qui ne soit prête à dérouler des phrases enchanteresses. . .

C'est que Porto-Riche, peintre de la réalité, demeure au-dessus de la réalité . Il peint de la réalité stylisée. Ce n'est pas simplement un drame conjugal et familial qu'il écrit, il écrit une tragédie de l'amour dans la société contemporaine... Il veut, il cherche, il crée un style de tragédie... Il ne tolère point les platitudes de la conversation courante... Il ne peut

employer le lyrisme eonlinu de la poésie. Sa prose est anssi chargée de poésie que possible; elle reste apte à exprimer les détails réalistes de la vie quotidienne où la tragédie se développe. « Vous direz à mon joyeux père, vous direz à mes parents, que je me suis enfoncé dans les bois que voici... En moins de cinq minutes j'aurai franchi les herbages. J'entrerai sous les châtaigniers. Et de là-haut sur la colline la plus fleurie^ comme à vos pieds, dans une sorte de rendez-vous suprême, je vous crierai mon désespoir et ma gratitude une seconde fois . Et si lointaine, si absorbée que vous soyez, il n'est pas poésil)le que le vent, les parfums, et ma volonté ne vous apportent pas quelques lambeaux de mes elTusions dérisoires... Adieu ma clière aventure, adieu les battements de mon cœur, adieu mon désir éternel, adieu mes larmes préférées î... »

On ne s'exprime point comme cela dans les compartiments de première classe du Métropolitain et encore que, même si j'étais poète, je ne voulusse point écrire : les lambeaux de mes elTusions... — galimatias ! — je m'abandonne à la grâce ensorcelante de cette poésie en prose. . .

Porto-Riche a cherché et a peut-être trouvé le style intermédiaire qui convient à la tragédie de nos jours. Ce n'est pas une modique découverte.

Avec quelles délices Porto-Riche surveille ses périodes qui ont tant de nombre 1 Comme son style est ouvragé! Qu'il est nuancé ! Et dans cette abondance, point de verbosité... Porto-Riche exprime constamment des impressions, des idées. Il ne dit rien d'inutile, il dit avec concision tout ce qu'il doit dire. Il le dit joliment, délicieusement. Situations

pathétiques, badinages frivoles et presque facétieux : le charme n'est jamais absent de son dialogue. Charme fort, charme mièvre, charme de bon goût, charme de mauvais goût, préciosité et même par hasard vulgarité, mais préciosité charmante et charmante vulgarité : le charme est la caractéristique du style des tragédies de Porto -Riche.

Des tragédies ! Les pièces de Porto-Riche sont des œuvres où des âmes s'exhalent.

Ce sont des études d'àmes, purement et simplement. Le Vieil Homme surtout. Certes Porto-Riche est imprégné de romantisme. Toutes sortes de circonstances extérieures se mêlent à la vie intérieure des héros, la déterminent, la dominent, la modifient, la bouleversent. Et nous vo^^ons même dans Le Vieil Homme un orage opportun annoncer la catastrophe. Mais l'étude d'âme demeure fondamentale... Le conflit d'où surgira le drame s'accuse entre un petit nombre de personnages qui se comprennent, se raisonnent, et sont la proie d'une sorte de fatalité... Je parlais de romantisme. Porto-Riche ne tient pas à être romantique extrêmement. Il lui plairait davantage, j'en suis sûr, que l'on rattachât le tragique de son œuvre à la tradition classique, et que l'on remontât même jusqu'aux origines de la tragédie. Il a voulu mettre quelque chose d'eschylien dans la catastrophe inévitable, décidée par le destin, où aboutissent les héros du Vieil homme. Porto-Riche est en tout cas un Eschyle bien humain et bien gracieux.

LE THEATRE DE G, DE rOIMO-UIGHE 2^9

Tragédie, conflit sentimental, crise et lutte d'âmes. Tous ces termes sont exacts, appliqués au Vieil Homme. Ajoutons : trapjédie d'amour... On sait l'importance capitale de l'amour dans l'œuvre de Porto-Riche. Je rappelais tout à l'heure le théâtre grec. Je le rappelle encore. Ne dirait-on pas que Porto-Riche dans tout le Théâtre (V Amour comme dans Amoureuse même, a voulu paraphraser le chœur des vieillards thébains à' Antigone :

« Invincible amour, ô toi qui fonds sur les riches maisons, qui reposes sur les joues délicates de la jeune fille, qui passes les mers et visites les étables, aucun des immortels ne peut te fuir, ni aucun des hommes qui vivent peu de jours, — et qui te possède est en délire. »

ïous les héros du Vieil Homme possèdent l'amour ou sont possédés par lui et, chacun selon son tempérament, ils sont tous en délire... Mais, dans cette œuvre où toutes les passions, qui sont la même passion et qui sont une passion si difTérente d'ellemême, sont poussées à leur maximum d'intensité pour produire l'inéluctable drame, il semble que Porto-Riche ait voulu élargir, et ennoblir la conception qu'il se faisait de l'amour moderne, ou, si vous préférez, de l'amour.

Certes, Porto-Riche a toujours étudié la passion amoureuse avec vme obstination et avec une pénétration peu communes. Il ne s'est appliqué qu'à l'évolution sentimentale de héros qui sont grands et durables, justement parce qu'ils ne sont pas extraordinaires, parce qu'ils ressemblent à tous les autres êtres. Rien en eux de particulier, de momentané. Oui, les personnages de VInfidèle, d'Amoureuse,

du Passé représentent en somme la vérité générale de lamour... Cependant Porto-Riche donne à Tamour deux caractères qui le modernisent; mais convenons que ces caractères sont néanmoins universels. En effet, Porto-Rico montre avec une insistance émouvante le féroce égoïsme de Famour. Il en montre aussi la tristesse amère et son théâtre est le plus douloureux qui soit.

Infiniment douloureux, douloureux au suprême degré Le Vieil Homme! Mais Le Vieil Homme affirme en l'élargissant la conception de l'auteur LVAmoureuse ou du Passé. Jadis, Porto-Riche exprimait surtout dans l'amour la domination du sentiment par la sensualité. Tous les héros de son théâtre sont des sensuels plus encore que des amoureux, nous ne l'ignorons pas.

Dans Le Vieil Homme, il n'en est plus tout à fait ainsi. Porto -Riche peint l'amour tragique, l'amour qui est vrai, profondément vrai, mais qui n'est pas l'amour banal, qui n'est pas l'amour auquel tous les êtres médiocres peuvent prétendre. Et il en résume en quatre ou cinq êtres toute la diversité.

Vous savez l'histoire certainement, et c'est pourquoi je ne vous lai pas contée. Michel Fontanet, époux frivole maintenant assagi, vit dans les environs de Grenoble avec sa femme et son' fils. Une jeune Parisienne, M™^ AUain, passe, et le vieil homme renaît. Michel aime tout de suite, malgré les pathétiques sanglots de sa femme amoureuse, il aime tout de suite M"'^ Allain, mais il l'aime avec la

[)lus aimable légèreté et avec une parfaite insouciance. Ûrame conjugal. Mais le fils de ces époux diversement portes à Tamour s'est épris de M'"° AUain : il est la passion poétique et furieuse d'une jeunesse avide de se consacrer tout entière à l'amour. Trouvant en son père un rival, il se tue, et les deux époux pleurent sur leur enfant mort.

Tout Tamour, toutes les amours. Michel, Don Juan d'aujourd'hui — et qu'il serait intéressant d'étudier en lui une incarnation nouvelle de Don Juan et une nouvelle personnification du don juanisme ! — brillant et content dans l'amour, pas méchant pour un sou comme on dit, et ne cherchant pas, comme on dit encore, midi k quatorze heures, guilleret, triomphant, incapable de souffrir par T amour, l'homme qui aime facilement parce qu'il est facilement aimé, . mais qui fuira toujours le drame si le drame le rechg:'che. Il est de la race des héros de Porto- Riche, tous vainqueurs ou tous conquérants.

Thérèse, sa femme, est parente aussi des héroïnes de Porto-Riche. Gomme elles, elle souffre. Gomme elles, elle tend, on dirait qu'elle aspire au drame dès qu'elle aime. Mais elle est moralement plus fine. Elle n'a point cette sensualité vulgaire de Germaine Fériaud, elle n'est point envoûtée cemme Dominique Brienne. Elle aime avec tout son co^ur, comme avec son esprit et son co'ur. Elle est une amoureuse endolorie et terriblement abondante en lamentations. Elle n'a point la douleur tranquille. Mais sa grave et triste séduction est puissante. Sa noblesse un peu austère mérite de charmer. Elle est vraiment l'amour, le bel et grand amour en face de son mari qui est le j)laisir facile, badin, un peu grossier, pas même tant!

un peu cynique mais non point désagréablement cynique. Mais Michel comprend Thérèse moins par son cœur que par sonintelhgence. Et c'est pourquoi il y a duel, il y a drame entre cet homme et^cette l'emme...

jyj^me Aiiain est la bonne lille qui se donne parce qu'elle ne sait rien refuser et pour ne faire de peine à personne. Elle est la sensualité — qui ne se pare même point du nom d'amour — elle est la sensualité ardente, éphémère et toujours prête à renaître. M""^ AUain manque de vie intérieure, mais Thérèse hélas! a de la vie intérieure pour deux.

Et Augustin, le fils de Michel et de Thérèse ! Il procède bien de son père et de sa mère voués tous deux à l'amour. 11 a hérité de sa mère l'aptitude à aimer tragiquement. Il ne serait que le jeune homme que la passion peut emporter et dont elle détournera certainement au premier hasard les destinées... Mais il est chargé de littérature et, pour cela, toute la peine de 1" amour juvénile est en lui. AU ! l'éveil du cœur en ce poète ! On a cité tous les héros qu'il rappelle et qu'il rassemble en un seul héros: Chérubin, Chatterton, Werther, Fortunio... On ne pouvait pas ne pas les citer. Porto-Uiche a donné lui-même les références d Augustin... Dans un savant livre; Le Romantisme et les Mœurs, M. Louis Maigron nous a montré par une foule d'exemples significatifs que les Augustin lurent très nombreux à une certaine époque. Il y eut des Werther et des Chatterton égarés à Vizille ! Il yen eut. Mais il est nécessaire, il est naturel qu'Augustin soit tragique dans l'amour .. . Ses lectures n'ont point façonné son âme : elles ont développé plutôt le penchant à la douleur dans iamour qui déjà caractérise sa mère...

Chacun de ces héros suffirait à animer une pièce. Rapprochés, confrontés dans Le Vieil Homme, ils assurent à cette œuvre une surprenante animation psychologique...

Je pourrais ajouter bien des choses ; à savoir, que l'action complexe rend d'intérêt secondaire pour nous l'évolution du vieil homme lui-même et que voilà une maladresse d" auteur dramatique, à savoir que la pièce trop longue n'est peut-être pas très bien équilibrée, à savoir que la partie comique me choque et que le vieux bonhomme Chavassieux qui suit les bonnes à tout faire sert bien grossièrement de repoussoir à Thérèse et à Augustin... Je pourrais ajouter encore... mais il vaut mieux dire simplement que, telle quelle, cetteœuvre est faite pour durer, et qu'en écrivant Le Viel Homme, fauteur d'Amoureuse prolonge et consolide, s'il ne l'étend, son influence sur le théâtre contemporain.

Page 1