‹ Essais critiquesChapitre 33 sur 52 · DES SENTIERS DE LA VERTU JUSQU AU ROI · texte numérisé non relu

DES SENTIERS DE LA VERTU JUSQU AU ROI

On peut tout contester à ces auteurs dramatiques^ insolemment, impudemment heureux qui s'appellent de Fiers et de Caillavet : tout sauf leur succès. Ils réussissent. Ils réussissent constamment, ils réussissent toujours. Et sans doute, la pénible flagornerie de la critique s'exerce en leur faveur, ou plutôt contre eux, avec une dangereuse persévérance. Néanmoins, leurs réussites sont réelles. Le public suit chacune de leurs œuvres avec une allégresse facile et un peu distraite. Il les applaudit joyeusement, quitte à n'y plus penser l'année suivante ou l'instant d'après... Ils réussissent opiniâtrement, systématiquement. Et c'est bien ce qui me désespère. Je les aime assez quant à moi pour souhaicer qu'ils échouent au moins une fois, une toute petite fois, par charité pour leurs confrères et pour euxmêmes. Ils auraient ainsi l'occasion d'observer atte ntivement leur œuvre, de la décomposer en ses é léments. Et peut-être jugeraient-ils opportun de la re-

nouveler, afin de la fortifier, et de remplacer ainsi d'éphémères triomphes par des victoires plus solides et plus durables... Certes, MM. de Fiers et Caillavet ont beau réussir toujours : ils ne sont jpas complètement négligeables dans l'histoire littéraire du théâtre de notre époque. Becque, Porto Riche, tant d'autres, ont été, moins souvent que ces jeunes auteurs, acclamés par les foules. Ils exercent une influence immense, que n'exercent point de Fiers et Caillavet. . . Car de Fiers et de Caillavet n'exercent pas d'influence. C'est même la caractéristique de leur œuvre quelle ne peut pas exercer d'influence du tout. Elle est une résultante, un résultat. Elle provient de tout et rien n'en peut sortir. Mais [n'oublions pas que si l'importance littéraire d'une œuvre et son succès ne sont pas proportionnels, ils ne sont pas non plus incompatibles. Sachons le reconnaître, MM. de Fiers et de Caillavet représentent un moment de l'esprit parisien qui est quelque chose de plus que l'esprit boulevardier et beaucoup moins que l'esprit français. .. Ce n'est pa& tout à lait leur faute si ces moments se succèdent vite et s'ils sont petits, petits, petits...

Auteurs heureux ! Auteurs qui plaisent ! Ils plaisent parce qu'ils veulent bien. Charmants, jeunes, traînant tous les cœurs. Ah ! oui, traînant tous les cœurs, et ils tirent de leur mieux. C'est exactement ce qu'ils ont eu dessein de faire. Ils saven* que le Français aime à rire, particulièrement au théâtre. Ils se sont résolus à flatter en lui ce goût agréable du rire. Depuis les Sentiers de la Vertu jusqu'au Roi, ils n'ont travaillé que pour cela. Leur travail fut on ne peut plus habile. Ils ont

une gaieté spontanée, naturelle, vive et franche, copieuse même, et dont la surabondance presque irrésistible choquerait si elle n'était constamment assez élégante. Toutes leurs impressions se traduisent par des sourires. Eux aussi sont des optimistes. Ils ne font point parade de leur optimisme et ne se piquent point de répandre parmi le monde aucune philosophie. Ils sourient, simplement. D'ailleurs, s'ils se hâtent de sourire de tout, ce n'est nullement de peur d'être obligés d'en pleurer. . . Ils sont immuablement souriants. Ils le sont avec légèreté, avec bonne grâce, avec séduction... Du moins, ils cultivent, ils exploitent lenr plaisante nature, avec une adresse incomparable. S'ils sont nés pour sourire, ils sont nés surtout pour sourire au théâtre. •Que leur virtuosité est donc ingénieuse ! Et quelle facilité coulante! Leur talent d'auteur dramatique est toujours naturel, jamais guindé. Leur discipline méthodique n'ôte rien de leur libre allure. Leur infatigable dextérité fait merveille. Et leur talent est admirablement administré.

Sûrs de leur métier, maîtres de leurs dons, ils laissent leur esprit s'épanouir. Nous voulons être gais, mais il nous plaît surtout que notre gaieté soit spirituelle. De Fiers et Caillavet se sont mis à deux — quelquefois à trois— pour avoir de l'esprit. Ils en ont beaucoup, du meilleur et du plus médiocre. Leur esprit possède toutes sortes de quahtés appréciables. Il est alerte, preste, léger, joli, jeune, pimpant. Il arrive qu'il soit assez fm. Il est narquois, d'une gracieuse ironie, aisée et bonne fdle. S'il est satirique, il l'est sans méchanceté, comme sans profondeur... La verve spirituelle de ces collaborateurs

ardents à la besogne est presque inépuisable, d'une fécondité surabondante. Et elle ne surveille pas assez ses enfants... Il est beau de pouvoir être spirituel de mille et une manières. Il est plus beau de choisir entre elles. De Caillavet et de Fiers ne choisissent pas. Ils n'ont pas le temps. Leur esprit n'est donc pas seulement varié, il est surtout disparate. Et ce n'est point une qualité. Au reste, si l'on goûte avec délice l'esprit spontané, jaillissant, qui éclate, qui brille et qui fuse, on désire qu'il soit en rapport avec les situations dramatiques. Trop souvent,^ Fiers et Caillavet ne développent une scène que pour amener un mot. Des mots ! Des mots ! Ils sont plaisants, ces mots, presque tous. La 'plupart n'ont pas trop traîné dans les conversations ou les journaux parisiens. Quelques-uns sont même comme neufs. Ou s'ils n'étonnent pas par l'imprévu de leur invention, ils apparaissent rajeunis, à peu près renouvelés, charmants ainsi... Mais ces dramaturges qui sont spirituels naturellement, ont le tort de vouloir l'être systématiquement. Et ils le sont euxmêmes, eux seuls, toujours eux, non pas leurs personnages. Chacun de leurs petits héros, si gentils, si falots, a tous les genres d'esprit de Fiers et tous les genres d'esprit de Caillavet... N'empêche que nul ne résiste encore à la séduction de cet esprit indiscret où tant d'éléments s'amalgament... Et c'est par l'esprit qui l'anime, l'embellit, le surcharge parlois et l'entrave, que le théâtre avenant de Fiers et Caillavet exerce surtout sur mes contemporains de Paris son agréable souveraineté.

Souveraineté superficielle comme la fantaisie qui

l'engendre. Le théâtre de Fiers et Cailla vet n'a aucune réalité. Il n'a point créé un être vivant. Il n'a créé que des fantoches amusants mais essentiellement caricaturaux. A maintes reprises on s'était aperçu de l'incapacité de ces jeunes dramaturges de sortir de la boudonnerie mesurée certes, quand ils le veulent, mais toujours exclusive de toute vérité humaine. Quand ils écrivent Le Roi, leur incapacité devient plus sensil)le . Ils ont par-ci par-là de menues ambitions de psychologues, et de grosses prétentions de satiristes. En effet, ils savent dans certains détails secondaires, se montrer fugitivement des observateurs assez fins, précis, même subtils et véridiques. Mais ils surprennent parce que alors ils sont mal d'accord avec la fantaisie de leurs personnages mêmes. Ici, dans Le Roi, ces personnages sont tous des grotesques,]d'exhi tarantes ganaches et Fiers et Gaillavet exploitent visiblement la tradition burlesque que l'on croyait perdue depuis l'opérette du second Empire. Là, dans Miqiiette et sa Mèi^e, ils ne sont que de sympathiques petits pantins qui s'agitent gentiment quand les auteurs tirent les ficelles, mais qui ne touchent jamais la terre. Ailleurs, dans V Amour veille, dans les Sentiers de la Vertu f dans V Firent ail... [ils construisent le monde le plus inconsistant et le plus conventionnel... Non, il n'y a pas dans l'œuvre entière de Fiers et de Gaillavet un seul être vivant et vrai. C'est pourquoi, phi^ losophique, morale, politique, sociale, leur œuvre est dépourvue de portée autant que possible. Tant pis ! Mais aussi c'est peut-être pour cela qu'elle est si librement amusante. On est bien sûr de s'évader grâce à elle de la vie véritable et que cela ne tire

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point à conséquence... Rions donc, rions encore puisqu'il n'y a pas lieu de réfléchir...

Le malheur est que cette fantaisie fondamentale, tantôt modérée, tantôt violente à l'excès, des personnages gâte toute la sentimentalité que Fiers et Caillavet veulent mettre, par surcroît, dans leur œuvre. Fiers et Caillavet ne sont pas nécessairement des sentimentaux. Leur sensibilité n'éprouve guère le besoin de déborder. Ils sont hommes à la contenir parfaitement. Seulement ils n'ignorent pas qu'un peu d'émotion est d'un elTet utile avant et après le rire. Ils nous attendrissent par moments pour nous faire sourire davantage les autres moments. Leur sensibilité est un moyen, un procédé. Quand les marionnettes de r.4.monr r^///e expriment leur petite tendresse délicate et mélancolique et nuancée, nous les écoutons volontiers, et il nous suffit de ne pas les prendre au sérieux. Mais voici Miquette et sa mère. Elles régissent un bureau de tabac dans la Touraine. Miquette suit à Paris un hobereau vieux marcheur, dont elle aime le fils gâteux à la fleur de l'âge. La mère de Miquette rejoint sa fille dans l'hôtel du vieux marcheur. Miquette veut entrer au théâtre; sa mère y entre avec elle. Enfin, le vieux marcheur cesse complaisamment d'être amoureux de Miquette pour épouser sa mère et, du coup, il rajeunit de vingt ans. Enfin Miquette épouse le jeune échappé de sanatorium... Gomment les cou" plets sentimentaux qu'échangent ces êtres cocasses ne seraient-ils point de la parodie ! . . . Ici la parodie reste peut-être assez attrayante pour n'être point blessante. Mais Le Roi^ le roi de Cerdagne vient à Paris, 11 n'oublie pas de rendre visite à son ancienne

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maîtresse, devenue la maîtresse du socialiste multimillionnaire Bourdier. Par compensation, il promet à Bourdier d'aller chasser — une fois de plus — sur ses terres. 11 arrive au château... et il devient instantanément l'amant de Youyou, ex-trottin, devenue la femme légitime de Bourdier. Or, au lendemain de cette nuit, Youyou et le Roi se retrouvent et devant toute la suite royale, les ministres, les invités réunis et impassibles, ils échangent sans rire des paroles d'amour, de l'amour le plus doux, le plus sucré, le plus éthéré, le plus petite fleur bleue, le plus attendrissant. Ils ne rient pas, eux, mais laissez-moi rire. Et si je ris seulement, c'est que cette farce échevelée et brutale quest Le Roi m'a joyeusement diverti jusqu'à maintenant et m'a disposé à l'indulgence. Les auteurs, pas plus que le roi de Cerdagne et Youyou, ne sauraient m'é mouvoir. Je suis enclin à croire qu'ils raillent toujours. Mais ils raillent lourdement et la caricature du sentiment que donnent Youvou et le roi offense comme une errave faute de goût. Bref, dans cette troupe comique de fantaisistes exaspérés, le sentiment n'est jamais sincère, est toujours faux. Il est toujours déplacé, parfois pénible. Ils regretteront que Fiers et Caillavet se soient entièrement mêlés à la sarabande de leurs héros, ceux qui se rappellent le Cœur a des raisons et l'esquisse de Gisèle \di\iàYe\n\.àQ Y Éventail. Là. Fiers et Caillavet apparaissent — furtivement — comme des analystes]exacts, assez pénétrants, et délicieux du cœur humain.

Il n'est pas question de vérité. Le caractère composite de leurs pièces enlève à leur œuvre toute vrai-

semblance. C'est une des pires faiblesses qu'on puisse reprocher à cette œuvre. Tout ce qu'ils en en font est pour être plus assurés de plaire immédiatement. Ils seraient bien fâchés, s'ils ne nous amusaient pas . Et comment leur tenir rigueur puisqu'ils ont tant d'obligeance pour nous. On leur serait plus indulgent s'ils n'avaient tant de talent et d'une aisance si prodigieuse. Ils veulent produire l'effet le plus vif, sinon le plus profond, d'urgence. Pour produire cet elTet, ils multiplient les combinaisons ingénieuses d'une adresse professionnelle très exercée. Ils mêlent hardiment comédie, vaudeville, opérette. Dangereux mélange, surtout dans Le Roi où ils ont souci de donner quelques leçons à la démocratie contemporaine et où ces moralistes se sou« viennent trop d'avoir écrit Monsieur de la Palisse et le Sij'e de Vergy. Ailleurs le contraste, moins violent, est tout aussi brusque. Ils s'amusent et nous amusent; mais ils ne savent et nous ne savons sur quel pied danser. La première impression évanouie — elle est presque toujours agréable — rien ne reste, sauf l'idée vague — et juste — que nous sommes un peu dupes de l'habileté de ces dramaturges flatteurs et du désir que nous avons de sourire.

Et s'ils ne méprisaient pas tant l'originalité ! Mais l'originalité les dégoûte ! Point die ces créations inattendues qui déroutent la foule. Caractères, situations, dialogues : de Fiers et Caillavet n ont rien innové . Ils ne font point métier d'être audacieux. Ils ne se reprocheront jamais d'avoir montré une de ces hardiesses qui provoquent les résistances passagères quitte à soulever plus tard — trop tard à leur gré — de définitives admirations. Carpe diem... Ils tra-

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vaillent pour le moment présent. Ils sont les épicuriens allèj^res du succès instantané. Ils ne tiennent pas à ce que leurs successeurs leur doivent quelque chose. Il leur suffit de devoir beaucoup à leurs prédécesseurs.

La nouveauté les épouvante tellement qu'ils s'imitent eux-mêmes et se reproduisent avec une certaine complaisance. Ils essaient, en effet, et l'expérience laite, ils insistent et développent. Le roi de Gerdagne du Roi est indiqué, préparé par la reine des Baléares desSentieî's de la Vertu. Essen des Sentiers de la Vertu annonce Lévy de V Éventail qui lui ressemble comme un frère. Dans Le Roi, une facétie revient constamment sur laquelle on appuie sans précaution. Lorsque le roi passe une heure chez quelque maîtresse on dit qu'il est allé rendre visite au président du Sénat. Et le président du. Sénat apparaît lui-même pour que nous comprenions bien. Nous aurions dû l'attendre. Déjà dans les Sentiers de la Vertu un Don Juan de pacotille dissimule ainsi une bonne fortune. Lorsqu'ils ne s'imitent pas euxmêmes, ces auteurs trop prudents — comme on les aimerait s'ils consentaient à avoir moins de circonspection ! — suivent l'actualité. L'actualité, lorsqu'elle aboutit au théâtre, n'est plus de la nouveauté. Elle est, en tout cas, de la nouveauté sans péril puisque le goût public l'a pour un temps consacrée. Relisez telle ou telle pièce de Fiers ou Gaillavet datant d'il y a quatre, cinq ou sept ans : les Sentiers de la Vertu, par exemple, qui sont de I9v>3, même, hélas ! Miqaette et sa mère qui sont de 1906-190-, les plaisanteries périmées y abondent; l'esprit, si jeune pourtant, a souvent Tair d'être suranné. Il dut fleurir avec éclat

en 1907 ou 1903 ; cette fleur est toute fanée maintenant. De Fiers et Caillavet étaient désignés pour personnifier au théâtre le charmant esprit d'une époque française ; par passion du succès, par eflroi de l'originalité, ils ne sont que les chroniqueurs dramatiques et humoristiques de la vie au jour le jour.

Ils sont deux, quelquefois trois. Ils ont peur de leur solitude. C'est qu'ils sont éminement sociables. Alors ils ne veulent point, quoi qu'ils fassent, quitter les écrivains et les œuvres d'hier ou d'aujourd'hui. Pour leur faire plaisir — on veut toujours faire plaisir — on les compare volontiers à Marivaux. On n'a pas tout à fait tort. Mais Marivaux est mort, et, pressés et modernes, Fiers et Caillavet fabriquent du Marivaux à la grosse. Ils rappellent beaucoup, beaucoup d'écrivains : Meilhac et Halévy, c'est évident ; Alfred Capus, ce n'est pas douteux... En citerai-je quelques milliers d'autres... Mais surtout chacune de leurs pièces rappelle très précisément d'autres pièces. On cite, on cite, et les réminiscences exactes se lèvent innombrables, dans la brume peu à peu éclaircie des souvenirs. Et si toutes les pièces de Fiers et Caillavet ont évoqué un très grand nombre de pièces précédentes dont ils n'étaient pas nécessairement les auteurs, Le Roi en évoque un plus grand nombre encore. Allez, vous les vains érudits du théâtre de nos jours, vous citez, et êtesvous assez fiers de citer la Grande- Duchesse de Gerolstein de Meilhac et Halévy, le Nouveau Jeu de Lavedan, Education de Prince de Maurice Donnay, La Carrière d'Abel Hermant, Y Ecole des Ministres (roman) de Pîerre Veber! Vous oubliez Y Attentat d'Alfred Capus et Lucien Descaves, et cependant le

héros du Roi, Bourdier, est identique au héros de V Attentat, Montferrand. Vous ne songez même pas à cette stupéfiante coïncidence : le roi de Gerdagne du Roi est cousin du prince non dénommé de Occupetoi cV Amélie, de Georges Feydeau, même du prince de Sylvanie du Boiite-en-Train d'Alfred Athis : tous les rois et tous les princes ne sont-ils pas cousins ? Ainsi, Fiers et Gaillavet chaussent les souliers des morts et des vivants. Mais ces souliers si usagés, lorsqu'ils les chaussent, ne paraissent plus éculés Et ils vont, ils vont en toute hâte, vers le succès, vers les succès, vers tous les succès, vers les plus bruyants, les plus charmants, les plus illusoires ; et regardezles, enjoués, avenants, industrieux, regardez-les si vous pouvez les apercevoir encore, ils passent, ils sont passés.

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