‹ Essais critiquesChapitre 34 sur 52 · PRIMEROSE · texte numérisé non relu

PRIMEROSE

II est permis de prendre en mépris la vie parisienne. II n'est pas permis de s'y ennuyer. Et tenez pour certain, par exemple, que les couloirs de la Gomédie-Française durant la répétition générale de cette aimable et faible pièce de MM. de Gaillavet et de Fiers qui s'intitule Primerose donnaient a l'observateur impartial une idée très peu avantageuse de l'humanité, mais qu'ils n'étaient pas médiocrement gais.

Je ne pense pas que personne songe à attribuer à de Fiers et de Gaillavet une importance considé-

rable dans Ihistoire de notre littérature dramatique. Mais riiistoire et surtout Ihistoire de demain intéresse peu ces hommes du présent. Ils ont une (( grosse situation » qui tâche tous les jours à se transformer en une « grande situation». On les dit ambitieux de tout, et je ne saurais les en blâmer. Si j'en crois les envieux — ils ont autant d'envieux que damis et ceux mêmes qui sont leurs amis me semblent être aussi leurs envieux — il ne leur suffit pas de réussir, ils prétendent dominer. Ils ne manqueront pas de fournir ainsi sur le théâtre de la vie — vieille métaphore — un beau spectacle ; et je le suivrai avec plaisir. Jai déjà commencé. Au surplus leur ambition redoutable est aussi amène et souriante que tenace. Elle est vraiment plaisante e^ elle n est nullement antipathique. Il y a beaucoup de bonne grâce chez ces balzaciens de taille moyenne. Si la bonne grâce disparaissait du reste de la terre — et elle en disparaît rapidement â moins que je ne me trompe — elle se retrouverait dans l'ambition de de Fiers et de Cailla vet. Vous voyez bien que ces jeunes hommes ne sont pas négligeables. Dommage que leur théâtre le soit. Mais çà c'est une autre question.

Bref, nous avons « le cas » de Fiers et de Gaillavet. Un cas bien parisien, s'il vous plaît. Ces dramaturges associés ont constitué une grande (( marque » de théâtre. Ils produisent énormément et ils vendent beaucoup. Ils encombrent tous les marchés à Paris, en province, à l'étranger. Ils font diligence pour les accaparer. Serons-nous surpris s'ils y aboutissent puisqu'ils procurent à la clientèle exactement ce que la clientèle demande 1 Eh

bien ! les confrères de MM. de Fiers et de Cailla vet ne leur savent aucun gré de leur activité sans effort» de leur opiniâtreté avenante, de leur talent aisé et de leurs succès faciles. Ils jugent que ces deux auteurs occupent trop de place. Ils n'en sont pas satistaits du tout. Mais la puissance actuelle — et la puissance éventuelle — de MM. de Fiers et de Cailla vet les impressionnent. Ils flattent en rageant ces heureux conquérants de la scène.

Durant la répétition générale de Primerose il y avait de quoi rire au Théâtre-Français — au moins pendant les entractes, car la pièce de Caillavet et de Fiers est plus terne et moins spirituelle que leurs autres pièces ; elle est inférieure à leur production courante... Les « couloirs », comme on dit, étaient déplorables. On déchirait avec une furieuse allégresse les auteurs de Primerose. Vous n'ignorez pas que les couloirs ont autant d'importance dans un théâtre qu'au Palais-Bourbon. Les couloirs sont bons ou les couloirs sont mauvais. Ils sont indulgents ou ils sont féroces. Et je sais quelques personnes sur qui l'opinion des couloirs fait beaucoup d'effet. L'autre jour les couloirs étaient féroces. On accablait les auteurs et la pièce à lunanimité. Naturellement les auteurs n'étaient pas là pour se défendre; quant à la pièce, je reconnais qu'elle ne pouvait guère se défendre, mais il y avait lieu de s'attrister. Pour moi, je ne vous le cache pas, j'éprouvais quelque mélancolie : n'est-il point fâcheux de

Toir des auteurs doués de bonnes qualités françaises s'enlizer dans la plus vaine littérature? Les couloirs toutefois étaieut guillerets dans leur colère. Ah! enfin! MM. de Caillavet et de Fiers avaient écrit une pièce réellement vide, véritablement falote! Enfin! Enfin! Les couloirs considéraient cet événement comme une victoire personnelle. Une belle victoire, en vérité. Ils auraient souhaité cependant une victoire plus décisive. Les couloirs sont méchants, mais les couloirs ne sont pas bêtes. Les couloirs étaient contraints d'avouer que pour détestable que fût la pièce, elle ravirait le public, elle « ferait de l'argent ». Et les couloirs avaient de l'amertume en même temps que de la joie. Certains dramaturges des couloirs semblaient même afiectés très péniblement. Eh! cultivez votre jardin, mon cher auteur dramatique, mais ne faites pas cette tête-là. Il y a place pour tout le monde sous le pâle soleil des lustres de théâtre. Il n'est pas nécessaire de jalouser à ce point MM. de Fiers et de Caillavet pour rivaliser avec eux. On peut même avoir moins de talent que MM. de Fiers et de Caillavet — vous en avez moins — et l'employer mieux.

Mais bientôt les couloirs furent désertés et les journaux parlèrent. MM. de Caillavet et de Fiers n'étaient plus du tout massacrés. Ils redevenaient des auteurs admirables. On acclamait avec un loyal enthousiasme leur œuvre nouvelle. Des fleurs, des fleurs à profusion. Couloirs aigres, presse douce. Les dithyrambes après les sarcasmes. Quelques journaux n'ont-ils pas poussé l'audace de l'éloge jusqu'à dire que la pièce nouvelle de MM. de Caillavet et de Fiers est une pièce neuve ! . . .

MM. de Gaillavet et de Fiers ont décidément beaucoup d'amis, autant damis que d'envieux, vous disais-je, et ces combattants favorisés des dieux sont accompagnés d'un cortège exubérant, disposé à les porter en triomphe, mais qui les déchirerait volontiers... Il en est ainsi quand on a une « grosse situation » qui tâche à devenir une « grande situation » .

Je n'éprouve point d'inquiétude à l'endroit de ces dramaturges dont l'ambition est si sociable; ils régneront. Cela dit, il faut dire ceci : les sarcasmes des couloirs étaient plus judicieux que les dithyrambes des journaux.

Primerose est une œuvre très piètre. Elle n'a aucune solidité, aucune portée, et ses agréments même sont fragiles et pauvres. Il est visible que MM. de Fiers et de Gaillavet n'ont pas pris leur œuvre au sérieux. Elle n'est qu'un assemblage composite d'effets de théâtre usagés. Et quelle petitesse ! Quelle banalité surannée I Convenons que MM. de Fiers et de Caillavet n'ont pas d'h}^)ocrisie. Ils ne nous trompent point sur la qualité de la marchandise vendue. Ils donnent leur œuvre pour ce qu'elle vaut. Ils ne prennent point de grands airs. Ils livrent hardiment, franchement, une étude rapide et superficielle. Ils ne dissimulent même pas leur habileté, leurs procédés. Agréable camelote littéraire, au demeurant. Ils le savent, et si on les en priait; peut-être qu'ils le diraient. Mais ils se moquent bien de nous car ils se tiennent pour assurés de plaire.

Ils ont raison de se tenir pour assurés de plaire et je leur fais seulement ce reproche d'avoir toujours

eu le souci unique de plaire, et cet autre reproche encore d'être de moins en moins difficiles sur le choix des moyens de plaire. Mais la peste soit du grincheux !

Le sujet î Gonterai-je donc le sujet de Primerose ? et la fadeur de son romanesque ranci ? Gela se passe dans le plus grand monde. Il y a des ducs et des marquises et un cardinal comte. Un milieu bien distingué^ comme on dit dans les milieux qui passent pour l'être moins. Pourtant, M"^ Primerose, la fille du comte de Piélan, méprise les gens qui l'entourent. Elle les a jugés intellectuellement et moralement. Elle ne veut aimer qu'un homme qui leur sera très supérieur à ces deux points de vue. Et précisément Pierre de Lancry... Quarante ans, mais bon gentilhomme, énergique, hardi, ayant gagné honnêtement au Texas une fortune imposante. M^'^ Primerose, le matin, a glissé un billet dans les mains de Pierre. Sur ce billet elle avait écrit : «Je vous aime. . . » Pierre va répondre. Elle l'attend. Or, la vie romanesque a de ces complications et de ces coïncidences, Pierre avouerait bien que, étant aimé, il aime, mais à ce moment-là et non point à un autre moment, un télégramme lui apprend la perte totale de sa fortune. Get homme peu prudent l'avait placée toute entière chez le même banquier et la banque est en faillite. Naturellement, il ne fait pas confidence à >r'^ Primerose de ses pertes d'argent. Comme il est un homme supérieur, il refoule vigoureusement dans le fond de son cœur son cher secret, et ce Tantale par persuasion

s'inflige lui-même le supplice de la soif éternelle. Il déclare à M"* Primerose qu'il ne l'aime point. ]\|iie Pi'inierose en reste pantoise... Elle pleure et pour pleurer mieux se jette dans les bras obligeants du cardinal dodu qui est l'oncle bonasse et fin de toute la famille . Après quoi, elle court se jeter dans les bras de Dieu. Elle entre au couvent de Sainte- Glaire. Elle est novice chez les petites sœurs des pauvres. Bien entendu, Pierre de Lancry revient des Amériques avant que le noviciat ne soit terminé, i*^ rapporte les morceaux de sa fortune et ces morceaux sont encore très bons ; il rapporte aussi son amour et maintenant il ne le cachera plus. Las! Primerose est la fiancée de Dieu. Heureusement, le gouvernement disperse les congrégations : je dis: heureusement, car Octave Feuillet et Georges Ohnet l'exigent, il faut que Pierre de Lancry épouse Primerose et Pierre de Lancry ne saurait épouser une religieuse : les unions de ce genre s'accomplissent rarement dans sonmonde. La novice Primerose est donc sécularisée de main de maître . Il y aura bientôt un grand mariage où seront conviés les châtelains des environs et Pobligeant cardinal prononcera une allocution toute paternelle. Il parlera de la Providence.

La naïveté de cette historiette ne se démontre pas. Elle est évidente par elle-même. MM. de Fiers et de Gaillavet auraient pu étudier l'état d'àmedune religieuse rejetée brutalement dans le siècle. Cette étude ne les a point attirés. Ils n'ont vu qu'une anecdote sentimentale : et il leur a paru que l'entrée au cou-

vent ainsi que la sortie du couvent étaient des inci dents dramatiques ingénieux et que le romanesqu de leur œuvre serait ainsi plus savoureux. Ils on dédaigné la psycholohie humaine, ils ne furent ei quête que de situations de théâtre. Inutiles recherche car on n'a aucune incertitude sur le sort des amou reux bien nés et on sait d'avance qu'ils se marieroni Au surplus, les auteurs de Primerose ont diccejitii le romanesque désuet de leur ouvrage. En face de amoureux d'aujourd'hui ils ont placé les amoureu: d'autrefois. La charmante marquise, qui s'agite dan cette pièce avec d'autant plus d'aisance qu'elle s'es agitée déjà identiquement dans beaucoup de pièces a été aimée naguère, et elle aimait. Elle aimait ui beau lieutenant qui l'aimait. Et ces deux héros d( romans élégants ne se sont pas dit leur amour. Ef la marquise s'est résignée à devenir un personnage bien connu des pièces romanesques ; et le beau lieutenant a engraissé, et il est devenu le cardinal Constantin... L'histoire se recommence, mais non pas l'historiette : maintenant on épouse.

D'ailleurs MM. de Caillavet et de Fiers rajeunissent ce romanesque caduc par un opportunisme mondain qui situe davantage leur œuvre dans l'actualité et la rend encore plus éphémère, mais qui ne laisse pas d'être assez attrayant. Le cardinal Constantin a cette indulgence onctueuse que la plupart des prêtres de théâtre ont empruntée de Renan ; et il joue avec bonhomie le rôle d'un « cardinal vert ». Il est tolérant et a foi dans M. Briand. Il ahurit par ses raisonnements conciliants un petit camelot du Roi surexcité... Le public est enclin à beaucoup applaudir ces allusions aux faits du jour qui divisent la

bonne société. MM. Caillavet et de Fiers s'y manifestent d'ailleurs agiles et souples Ils sont aussi malins que malicieux.

Dramaturges trop adroits et qui ne sont qu'adroits et que leur adresse perd. Toutes les scènes à faire, ils les font à l'instant que vous voulez qu'ils les fassent et vous vous attendiez bien à ce qu'ils les fissent de cette façon et non pas d'une autre façon. Leurs effets sont prévus, oh ! oui, ils sont prévus ; mais cela peut signifier qu'ils sont sûrs. Et comme ils ne sont point dégoûtés de cette variété banale qui n'est que le résultat de contrastes faciles, les scènes d'esprit et les scènes de sensibilité se succèdent et s'entremêlent... Et il parait que c'est du théâtre, mais je vous jure que ce n'est pas delà vie.

L'esprit, du moins, est-il de bonne qualité? La e J sensibilité est-elle de bon aloi? Que non pas!

MM. de Fiers et de Caillavet sont spirituels au plus haut point. Et ils sont capables de l'être avec délicatesse. Mais où est la délicatesse d'antan? MM. de Caillavet et de Fiers ont tellement confiance en eux-mêmes et en nous qu'ils ne prennent plus la peine d'être spirituels délicatement. La grande scène d'esprit de Primeiwse met en présence de la marquise et du cardinal une petite bouvière du pays de langue d'oc devenue religieuse. Vous devinez ce que la petite bouvière peut dire et comment cela peut être drôle. Mais, horreur! et pour que cela soit plus drôle, la petite bouvière a l'accent du Midi, et quand le cardinal lui demande : « Vous êtes du Midi, ma sœur? » elle répond : « Comment Favez-vous deviné ? » Honte à de Fiers et de Caillavet

Scènes d'esprit ! Scènes de sensibilité ! Les scènes de sensibilité pullulent dans Primerose. On y verse de gracieux petits torrents de larmes très douces. Mais que Témotion est donc vulgaire et produite par des moyens vulgaires ! Lorsque Pierre de Lancry retrouve à Timproviste — il est seul surpris de la rencontre — la novice Primerose, tous deux échangent des propos à faire pleurer gentiment les personnes qui ont de très jolis mouchoirs et des réserves de poudre de riz. Mais le gaillard veul frapper un grand coup d'émotion, il demande à h novice si elle a conservé sa chevelure. Matérialisme un peu grossier sans doute d'un amoureux qui s( porte bien et qui est d'ailleurs plus ignorant qut nature des habitudes monastiques, car il est de notoriété publique que les cheveux ne sont point cou pés avant que les vœux ne soient prononcés, et que par conséquent, les novices gardent leur chevelure La nonnette fait aussitôt l'aimable mensonge qu( nous espérions, sur lequel nous comptions et don nous avions besoin. Elle dit que ses cheveux son coupés... Ça se corse, dirai-je, et je dirai même, : condition que vous me le pardonniez, ça se corse cheveux plats... En effet, le gentilhomme retou d'Amérique est puissamment ému par cette compli cation prodigieusement pathétique... Avec une lo gique intrépide, il reconnaît immédiatement ^qu tout est fini, qu'il nira plus au bois puisque le cheveux sont coupés, que les derniers liens son rompus entre Primerose et le monde, entre la jeun fille et celui qui l'aime... J'ai jugé, pour ma par

ce trait direct et brutal presque choquant — et il ne m'a point étonné, lancé par ce lourdaud inexpressil qu'est Pierre de Lancry. Mais le public a été ravi en extase : il y a vu le fin du fin de l'idéal, et même de la poésie. Coulez, douces larmes, coulez !

Ainsi MM. de Gaillavet et de Fiers obtiennent des preuves que leur séduction est irrésistible sur la foule. Ils animent donc en se jouant de petites marionnettes de jadis qu'ils habillent à la mode d'aujourd'hui avec les laissés pour compte des grands auteurs d'hier. Pas de caricatures^ pas d'êtres, pas de vie. Des fantoches romanesques bien modestes rajeunis à peine par une fantaisie habilement menée. Et du badinage, et du larmoiement! Et tout y passe, et MM . de Gaillavet et de Fiers ne font plus guère oeuvre d'art puisqu'ils ne font plus guère œuvre de choix. Et avec politesse encore et en gens qui restent de bonne compagnie, agréables à fréquenter, ni desséchants, ni démoralisants, ils se moquent triomphalement de nous. Et j'applaudis à mon tour, pour faire comme tout le monde, leurs triomphes funestes pour eux . Ayant applaudi, je dégage ma responsabilité... Il est temps \

I J'avais raison de dire : Il est temps ! L'Habit çert qui a suivi Primerose dans le succès insolent et dans la riante médiocrité, est une parodie burlesque assez lourde et assez plate. Mais nous manquions de comédies boufTes. M, de Fiers et M. de Gaillavet en ont improvisé une qui peut se passer de musique. On regrette cependant qu'il n'y ait pas de musique.

Quant à la Belle Aventure c'est une aimable petite comédie romanesque dont l'heureuse banalité ne dissimule point la puérilité.

Le café-concert est-il ou n'est-il pas en décadence? C'est la question. Ou plutôt c'est une question, car on peut i)rétendre qu'à notre époque d'autres questions se posent qui sont tout de même plus importantes que celle-ci. Quant à moi, je réponds immédiatement que le café-concert n'est pas en décadence, pour cette simple raison qu'il ne pourra jamais être plus bas qu'il ne Test maintenant. Je me hâte d'ajouter que le calé-concert est, si je ne me trompe, un peu plus modérément pornographique cette année-ci que les années précédentes. Les campagnes indispensables esquissées cet hiver ne sont pas restées complètement inefficaces. Il faudra les recommencer en les développant. Et nous verrons bien qui aura le dernier mot, et si ce dernier mot n'est pas, en fin de compte, le mot propre. Mais le café-concert a atteint le fond de la bêtise humaine. S'il n'est plus, ces jours-ci, ignoblement pornographique, il est toujours mortellement ennuyeux. La

oirée lue j'ai passée, cette semaine, au café-concert des Ambassadeurs est la plus douloureuse de mon histoire. J'ai du moins supporté mon malheur

ivec optimisme.

Le café-concert n'a jamais entretenu des rapports

troits avec la littérature. On s'était efforcé d'espé-

rer quelque chose de lui, lorsque Jules Lemaitre parlait cordialement de la grosse Demay. Yvette Guilbert intéressa prodigieusement par son réalisme si pittoresque. Elle s'est éclipsée des cafés-concerts parisiens. Elle n'y a pas été remplacée. Les artistes d'aujourd'hui se contentent de dire, d'une façon généralement inepte, des choses qui le sont toujours. Et cela suffit. Et le public se tient pour satisfait. Il bannit lui-même toute psychologie et tout style du café -concert. Il y vient pour se reposer l'esprit, s'il y a lieu de croire que la morne bêtise est ce qui le repose le mieux.

L'inspiration des chansons de café-concert est demeurée identique à ce qu'elle fut voilà vingt an*^. Lorsqu'on chante maintenant aux Ambassadeurs : Amour et Moulin, Toc-toc, c' est V ajnour , Je fais du crochet, Y en a jamais que pour eux, Les Femmes aussi, Ripolin^Ripoli, Horizontale pol)' glotte, les, personnes d'âge mûr qui fréquentaient le café-con- i cert autrefois et qui le fréquentent encore reconnaissent sans difficulté : Estelle, tu perds ta flanelle A Tsuis pas fâché dj' avoir dit ça! Ma petite Chopi^ nette. J'ai des fourmis dans les mollets, le Panta- Ion de Timoléon, Ma mère est teinturière, et tant d'autres chefs-d'œuvre inoubliables. Yous rappelez-j vous la stupidité entraînante que Ton chantail Tannée dernière dans les endroits élégants d( Paris :

Ta petite sœur Est-ce qu'elle a mal an cœur?

Ton petit frère Craint-il les courants d'air?

CAFES-CONCERTS ET MUSIC-HALLS 2-iJ

Ta maman Est-ce qu elle a mal aux dents ?

Ton papa Est-ce qu'il a les foies gras?

Ahî

Cette chanson pleine de délicatesse et si fine, reproduisait presque servilement, si je peux dire, la chanson non moins spirituelle de jadis :

Dits-moi, mademoiselle, Où souffrez-vous donc?

— J' souffre ma chandelle.

Et vous, mon garçon?

— Je souffr" de la rougeole, Je m'appelle Anatole.

— Je souffr' du choléra.

Je m'appelle Amanda.

Ici et là, c'est évidemment la même fantaisie idiote, la même bouffonnerie de crétins pour crétins. Et il apparaît bien que Anatole n'a la rougeole que parce qu'il s'appelle Anatole et que le choléra n'incommoderait pas M"'' Amanda si elle avait seulement un autre nom. de même que le mal de dents n'intervient que pour rimer — pauvrement — avec maman. Dites que tout cela est sot, dites que tout cela est bête à faire pleurer, mais ne vous fâchez pas. C'est ce qui procure au public, le plaisir le plus vif. 11 convient de reconnaître que les chanteurs qui détaillent les ouvrages de ce goût ont une manière grotesque d'agiter les jambes ou les bras ou de grimacer qui est irrésistible... Aussi bien, le public semble-t-il ne réclamer que des bouffonneries dé-

28o ESSAIS CRITIQUES

nuées de bon sens ou de sens niais qui font « rigoler » . Et les chansons qui triomphent au café-concert sont toutes de vagues reproductions de celles qui furent célèbres naguère parce qu elles avaient déjà r inappréciable originalité de ne vouloir rien dire du tout :

J' m'appelle Jules de mon nom de baptême ; Dans Trifouilly-les-Potirons Je suis adoré pour moi-même Grâce à mes mollets gros et ronds.

ou bien :

A Noisj-r Sec naquit ma sœur aînée, Ma soeur cadelt' vit le jour à Ghaillot, C'est dans les plain' des Vertus que j'suis née Et c'est pour ça que j'ai Fair rigolo.

L'auteur de ce couplet est un maître. Relisez-le mot à mot; il n'y a pas une seule expression qui ne puisse être remplacée par une autre, sans aucune espèce d'inconvénient ; la sœur aînée pourrait naître à Pantin, la sœur cadette à Puteaux et la troisième dans la plaine de Saint-Denis, elle n'aurait pas moins <( l'air rigolo » puisqu'elle n'aurait tout de même pas de sens... Et tel est le genre qui s'est prodigieusement développé au café-concert.

Il a supprimé à peu j^rès tous les autres genres. Autrefois florissait, entre deux refrains grivois, la chanson patriotique :

Ils marchent crânement Les gentils volontaires !

Lorsque le régiment Se met en mouvement,

Peut-on voir vos bannières Et vos tètes si chères

Sans tressaillir, .Soldats de l'avenir !

ou bien :

Avant que la neige ou le givre Ne glace votre sang vermeil, Aimez-vous bien!... aimer... c'est vivre L'amour, du cœur est le soleil.

Mais il existe dans la vie D'autres devoirs nobles et grands; Ils sont sacrés, dignes d'envie; Je vais en parler, jeunes gens !

L'un est l'amour de la patrie, C'est le plus beau des sentiments !

Ah ! pour notre France chérie Sachez dépenser vos vingt ans.

De telles chansons ne révélaient aucun génie chez leurs auteurs; elles étaient peut-être déplacées après les chansons gaillardes sur la scène des cafésconcerts ; elles étaient en tout cas fort bien intentionnées ; elles répondaient à un état d'esprit des Français qui, secoués par la guerre de 1870. aimaient à entendre parler souvent de la patrie... Maintenant, les chansons patriotiques ont disparu. Je n'en ai pas entendu une seule, l'autre soir, aux Ambassadeurs. Est-ce le raffinement du goût qui a entraîné leur suppression pour un public capable enfin d'exiger chaque chose en son temps et de ne pas pouvoir supporter des exaltations patriotiques parmi des niaiseries, des platitudes ou des malpropretés? Les directeurs des établissements où Ton

débite ces articles redoutent-ils simplement les protestations, isolées toujours, mais toujours déplaisantes, de quelques ahuris de l' antipatriotisme? Ont-ils constaté que le public n'applaudissait plus les appels à la France? Je ne sais...

La chanson sentimentale a presque disparu, comme la chanson patriotique. Autrefois de bonnes femmes, le plus souvent très grasses, venaient roucouler ou bêler de tendres romances où il y avait des fleurs et des amours, et des yeux ^languissants et des extases :

Le printemps vient de naître î

Déjà, de ma fenêtre

Je vois bien loin là-bas

Tout le long des charmilles

Courir des jeunes tilles

Ne comptant pas leurs pas...

Une demoiselle Berthe Sylvain, qui est aussi une forte personne, maintient la tradition aux Ambassadeurs. Elle est une vedette et qui passe l'avant-dernière de la première partie, à l'instant favorable, quand tout le monde est là et n'est pas encore fatigué d'entendre, vers dix heures. Elle représente un genre distingué. Elle ne chante pas plus mal qu'une autre qui ne chanterait pas très bien. Mais cela ne porte plus. On écoute avec distraction. On applaudit avec mollesse. Roucoulements ou bêlements sont surannés,

La chanson satirique cesse elle-même d'être en vogue. On ne raille plus le gouvernement. Je n'ai noté qu'une chanson très vaguement politique, sans esprit, bien entendu, et d'ailleurs sans méchanceté :

Gloire à Chéron. Le public Fécoutait sans passion. Il n'est Jonc pas contestable que le répertoire des cafés-concerts s'appauvrit. Il est aujourd'hui constitué presque exclusivement par l'ineptie joyeusement égrillarde, ou lourdement graveleuse, ou bassement ordurière. Si je ne me trompe, la grossièreté est plus atténuée, plus prudente cette année que les années passées. Mais tout est à base de grossièreté.

La vogue des revues de café-concert ne saurait diminuer cette grossièreté. Celle des x-^mbassadeurs a pour titre: Paris tout nu. Il n'est pas de revue qui ne cherche à mériter un tel titre. Paris tout nu. On est immédiatement fixé. Une revue doit parler nudité, chanter la nudité tout le| temps. Quand on s'en éloigne, il faut y revenir au plus vite. Et les auteurs n'y manquent pas. C'est une profession que de fabriquer des revues pour les cafés-concerts. Il y a des spécialistes de cette profession. Il ne leur est pas interdit d'être dans la vie ordinaire des gens d'esprit et de bon ton. Lorsqu'ils « machinent » leurs revues, ils tendent nécessairement à la trivialité. Ils sont nécessairement vulgaires.

Ils considèrent même comme indispensable de porter la vulgarité partout, même dans la satire. Car la satire n'est pas encore bannie de la revue de café-concert. La pornographie continue est si ennuyeuse qu'il y faut des intermèdes, des répits. Alors on observe l'actualité... Etec lions municipales, voyage du président de la République à Londres, le docteur Henri de Rothschild... Mais les

auteurs ne se fatiguent pas (avez-vous remarqué que pour écrire des revues de café-concert on se met toujours à deux ou à trois : est-ce pour avoir moins de peine ou moins de responsabilité?) les auteurs nous donnent comme neuves les plaisanteries les plus éculées... Ils osent encore faire des allusions — si spirituelles! — à l'élégance de M. Escudier, représentant du quartier de l'Europe à r Hôtel de Ville, ou à la calvitie de M. Arthur Meyer. Mais même en s'appliquant à une satire assez anodine de la vie contemporaine et des hommes d'aujourd'hui, ils se croient obligés de retomber dans les grossièretés plus ou moins pornographiques. M. Paul Escudier chante :

J' suis r beau l^lond ; Popol est mon nom.

Partout où j" parais je fais sensation. Au bal Tabarin j inspire un tas de passion Et quand je fais par hasard Mon petit écart Je m'appliqu toujours très consciencieusement : Je travail!' pour 1* arrondissement.

Ah!

Est-ce plus béte que grossier ou plus grossier que bête? C'est du moins inutile. Mais les auteurs de revues ont l'obsession de la malpropreté... Ils n'y entendent pas malice. Ils aimeraient peut-être autant faire autre chose. Ils obéissent aux lois du genre.

Il convient donc de célébrer constamment la beauté de la femme et son influence sur les jeunes et vieux messieurs. On nous montrera des femmes «n maillot aux mains des masseuses. Les masseuses

conseillent à leurs clientes de ne pas bouger si elles désirent de beaux appas. Elles insistent avec une bonne grâce que je recommande à votre attention. La grosse Berthe Sylvain intervient alors et module :

Allons, mesdames, et sans trêve, Dans ce paradis enchanté, Faites-n(»us de vos lilles d'Eve De vrais modèles de ])eauté !

A ce moment, le compère... Vous savez que chaque revue est menée par un compère et une commère qui demeurent toujours en scène et introduisent les figurantes par des procédés dépourvus d'artifice. La commère est le plus souvent une fille assez jolie qui chante aussi mal que possible, et qui /< fait une tête » ou prend des poses méprisantes lorsqu'une camarade a plus de succès quelle. Le compère est tantôt un pitre cocasse qui fait rire pour faire rire, tantôt un bellâtre qui « pousse sa romance » et porte des vestons dune élégance à vous dégoûter de l'élégance... Il est avantageux, isufûsant, roule ses yeux, montre ses dents, caresse avec une délicatesse de goujat les épaules nues des cabotines, et vérifie si les spectatrices le regardent et si sa séduction sur elles est irrésistible... Le compère de la revue des Ambassadeurs n'appartient pas, hélas! à la sympathique catégorie des pitres cocasses... Ce garçon est le joli ténor... Aimez-vous les jolis ténors? Moi, je les fusillerais bien volontiers... Donc, le. joli ténor chante la chanson de l'amour? non, il chante le couplet du nu. Et c'est poétique, et c'est d'une bêtise immense ;

286 ASSAIS CRITIQUES

La nudité En sa fierté Est toute pleine, en vérité D'beauté.

Et qui l'eût cru?

C'est le seul nu Qui proscrit le sous-entendu î O femmes, sans crainte, Montrez à tous les yeux Vos jolis corps gracieux.

Offrez sans peur à l'étreinte La blanche pureté D' la nudité.

Tombez Glissez, O voiles qui la cachez !

Pourquoi faut-il que, dans les revues, les idées soient aussi misérables que le style est pauvre? Ce couplet développe un lieu commun, l'un des plus insignifiants et l'un des plus généraux et l'un des plus anciens. Il n'est pas interdit de le renouveler^ de le rajeunir un peu par des formes aimables. Les revuistes ne renouvellent, ne rajeunissent que par la platitude. On sent bien d'ailleurs qu'ici je ne juge pas en critique dramatique ou en critique littéraire. Je constate...

Puis, se montre un agent théâtral qui va partout.

Pour trouver des d'moiselles Que n'effraie point le nu.

Et cet individu chante ce beau refrain :

J' suispâl' desjamb's et des tibias!

J'ai les guiboll's en pâté de foie gras

Je suis éreinté, vidéî J'ai r bide tout décortiqué !

J'ai les reins en gélatine et ï ciboulot tout liquéfié, Le d'ssous des arpions frangé !

On se demande sous quel prétexte l'agent théâtral ■emploie cet argot d'alcoolique. Est-ce parce que les agents théàtrauxne sauraient s'exprimer autrement? Mais non, c'est une mode, dans les revues, de se servir du langage argotique, à la condition qu'il soit dépourvu de tout pittoresque. C'est aussi une mode d'employer des vocables qui n'ont aucune signification dans aucune langue. Miss Gampton vient dire, avec l'accent anglais qu'elle est « lockokoutée » :

Ils m'ont tous deux lockokoutée, Le rondibi de radada Y a de quoi êtr dégoûtée :

J' suis lockouté.j'en suis baba, Par ces deux poireaux-là :

Plus d'amour, plus d" ptits chichis J' me r'tourn' comm' un' carp' dans mon lit, J' me dessèch',je d'viens maigr' comme unsalsifis,. Je rassemble à Louise Balthy !

Lock-lock, j' suis l' lockokoutée, J'en suis toute embistrouillée.

Sûr'ment il n' s'emljêtera pas C'iui qui m' délokokoutra !

Ah! ah! ah! ah!

Ah! ah! ah!

Vous comprenez ce que cela veut dire? On lui a lockoutéle rondihé du radada... Le chanteur Mavol, qui jouit d'une grande gloire dans le monde des cafés-concerts, a, le premier, trouvé des poètes

capables d'imaginer pour lui de ces onomatopées baroques qui ne disent rien par elles-mêmes , mais qui disenttoutparles gestes dont on les accompagne. Et M. Mayol a su inventer des gestes qui le classent parmi les plus grands artistes. Les autres jouent de la Toix, du regard, des pieds, des mains... Lui fait plus ; il joue aussi, sauf le respect que je vous dois, du derrière. Et il a conquis pour cela une formidable popularité...

Au surplus, Mayol lui-même ne saurait nous éloigner des femmes où la revue nous ramène incessamment... La revue des Ambassadeurs a voulu chanter les transformations de la femme. Il appert de ce que dit une assez appétissante demoiselle Yvonne Yma que la fillette à huit ans ne sait rien encore :

Cest Tàge heureux, c'est celui de l'enfance Dont nulle tache ne ternit rinnocence Où la fillette quand elle entre au couvent Nous apparaît comme un bel oiseau blanc.

Elle est une colombe alors,

Puis elle grandit en âge

Trop étroit d'vient son corsage.

Elle a des voisines, des amies... Allusions béotiennes ou lesbiennes. Elle sort du couvent. Elle voit un beau garçon. Ça lui donne le frisson. Elle est amoureuse. Et la fillette et le beau garçon roucoulent comme des pigeons. Après quoi, elle a des amants. Elle devient grue. C'est ce qu'on appelle aux Ambassadeurs les transformations de la femme.

CAFÉS-COXCERTS ET MUSIC-HALLS aSr-

Je crois qu'après celle-là il faut tirer réclielle,ou, si vous préférez, le rideau. Mais n'oubliez pas ce que je vous ai dit : le café-concert m'a paru, cette année, un peu moins malpropre que les années précédentes Je ne vous ai pas dit qu'il m'eût paru moins bête.

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