LE CHANTEUR MAYOL
Et si nous allions au café-concert? On nous a dit souvent que le goût du café-concert était un goût bien français. On nous a dit souvent : Par malheur, le café-concert est en décadence. Il est en décadence depuis qu'il existe. Et les progrès de sa décadence attestent les progrès de notre dégénérescence nationale... On nous l'a dit... et des étoiles dé caféconcert ont scintillé, puis se sont éteintes et ont été remplacées par d'autres étoiles. Le public de café-concert fait et défait constamment des popularités... Il y a de grandes gloires de la Scala, de l'Eldorado, ou de la Cigale. Qui écrira l'histoire de ces hommes célèbres ou de ces femmes illustres qui, triomphalement pendant quelques années, « poussent la chansonnette î » qui l'écrira? Celui qui entreprendrait de l'écrire ne manquerait pas de se persuader bien vite de cette impressionnante vérité, à savoir que la décadence du café-concert
est un vain mot, que le café-concert a toujours été, est toujours semblable à lui-même, et que c'est pour cela précisément qu'il est et reste le café-concert.
Depuis M"'® Yvette Guilbert, les femmes n'ont brillé que d'un éclat modéré. Des hommes ont accaparé le principat. Actuellement, si je ne me trompe, il y a trois consuls au café-concert : Polin, Dranem, Mayol. Les deux premiers font rire la foule et ils suscitent l'enthousiasme des élites. C'est nous qui sont les élites, comme disait cette bonne M"^"^ Flocon. On fait preuve de quelque raffinement d'esprit en admirant sentencieusement dans les salons l'art nuancé de Polin. Quant à Dranem, les gens vraiment distingués par leur intelligence et par leurs manières se doivent à eux-mêmes de décider qu'il est inénarrable. Inénarrable vraiment, il n'y a pas autre chose à dire. Mais c'est dire beaucoup, c'est dire énormément, c'est tout dire : il n'est accordé qu'à bien peu de gens, au café-concert, d'être inénarrables.
Bref, Polin, Dranem, peuvent s'enorgueillir des suffrages des hommes de lettres. Un homme de lettres, au contraire, qui préférerait Mayol, et qui déclarerait sa préférence, tomberait dans les profondeurs insondables de la déconsidération... Et cependant, Mayol!... Mayol, je viens de l'entendre dans la plus grande ville d'une de nos provinces méridionales. Mayol obtient un succès formidable en province Gela n'est pas une ironie... Non, certes! L'ironie ne doit pas s'appliquer à tout. Et puis, c'est au café-concert que la province et que Paris se ressemblent le plus. Ils se ressemblent tellement
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qu'ils finissent par se confondre. Les succès formidables de Mayol en province sont la suite naturelle de ses succès formidables à Paris et la préparation nécessaire de ses prochains succès à Paris, lesquels, normalement, seront formidables encore...
Mayol personnifie le café-concert traditionnel... lia ces qualités qui enchantent le public moyen de ces établissements où Tesprit et le ca^ur se récréent à bon compte. Il plaît infiniment à ce public : il est doué pour cela; il a du talent, il a de l'habileté» enfin, il veut plaire... Il s'est fait une drôle de silhouette. Il n'est pas le pitre à la Dranem, vêtu de vestons à carreaux beaucoup trop courts, mais de couleurs éclatantes et bariolées. Il chante en habit, fleurs à la boutonnière. Il est grassouillet, bedonnant : il n'est pas follement aristocrate. Il a l'air d'un petit boutiquier vulgaire épaissi prématurément derrière le comptoir. Mais sa tête est bizarre : médiocrement expressive, je n'en disconviens pas, mais surmontée d un toupet extraordinaire, immense en hauteur, immense en largeur, prodigieux, prestigieux, qui transforme la physionomie tout entière... Et cette physionomie s'impose. Le toupet de Mayol appartient à Mayol, et seulement à Mayol. Il ne lui appartiendrait pas davantage si Mayol avait pris un brevet.
Mayol paraît. Il a dessein de conquérir son public. Il est aimable avec lui. Il sourit. Il salue. Il sourit. Il chante. Sa bonne grâce est infatigable. On l'applaudit. Il est content. Il ne dissimule pas son contentement. On lui demande une chanson de plus. Il la chante.
Il est toujours content. La joie du public devient
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aussi plus chaleureuse... D'ailleurs, Mavol sait chanter. Sa voix est forte. Elle n'est pas dépourvue d'agrément. Il la conduit avec sûreté. S il n'était que chanteur, il obtiendrait le succès. Mais il sait dire, et surtout, il sait gesticuler. Ses gestes sont extrêmement vivants et variés. Mayol fait autant de gestes qu'il y a d'idées dans une chanson — si toutefois vous admettez qu'il puisse y avoir des idées dans une chanson — autant de gestes qu'il y a de mots; parfois un seul mot, pour peu qu'il soit évocateur, Mayol le souligne avec un grand nombre de gestes significatifs. Ces gestes sont toujours les mêmes, en ce sens que Mayol n'est pas spontané et imprévu, il a « travaillé » ses gestes avec soin, il n'a rien laissé au hasard, mais ces gestes sont assez nombreux pour ne jamais paraître monotones. Mayol, qui sait chanter, s'il n'était que mime, obtiendrait le succès néanmoins.
Enfin, son répertoire est exactement le répertoire habituel des cafés-concerts. Il n'omet rien, il ne prétend rien innover. C'est léternel mélange de gauloiserie et de sensibilité. La plupart du temps — pas tout le temps — Mayol ne va pas jusqu'à l'obscénité. Il reste à mi-chemin entre la grivoiserie et la pornographie. Je ne sais sil faut le complimenter. La chanson de café-concert semble appeler fatalement une certaine immoralité. Les uns sont plus directement et plus crûment grossiers Les autres procèdent par allusions, qui se flattent, apparemment, d'être discrètes. Les uns ne valent pas mieux que les autres, sans doute... On nous avait annoncé cet hiver lépuration du café-concert par la littérature ! Eh 1 là • " J'ai assisté à un spectacle du café-concert épuré !
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Prenons garde à nous si l'épuration continue ! Bref, le répertoire de Mayol est exactement le répertoire habituel des cafés -concerts. Mayol n'a pas une âme de réformateur. Il est seulement un chanteur de lafé-concert.
L'une des plus connues parmi les chansons de Mayol a pour titre : Les Mains de Femmes. Tout Mayol est dans cette chanson-là — et tout le caféconcert !
Les mains des p'tit's femm's sont admirables
Et tout semblables
A des oiseaux, Ell's agit'nt leurs doigts mignons et frêles
Comme des ailes
De passereaux.
La fine menotte
Coud, pique, tricote.
Quand ell's se coilTent aussi, En faisant comm" ceci, Leurs gestes sont toujours jolis.
Quand ell's jou'nt de l'éventail Ou d' leurs yeux aviv nt lémail,
Quand ell's pianotent,
Quand ell's tapotent,
Quand, sur leurs minois jolis, Ell's mett'nt de la jîoudi e de riz,
Je le proclame,
Les mains de femmes
Sont des bijoux
Dont je suis foui
Dans toutes les rues^ pendant des mois et des mois, vous avez entendu des gens n ayant pas atteint
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la maturité de leur âge proclamer que les mains de femmes étaient des bijoux dont ils étaient fous. Mayol avait « lancé » le refrain et même la chanson. C'est qu'il la détaillait avec une surprenante minutie de gestes et une remarquable précision de nuances. .. Il ne vous échappe pas que l'œuvre était digne de l'habileté de l'interprète. L'œuvre est poétique d'abord : et le café-concert comporte une certaine poésie... Comparer des mains de femmes à des oiseaux: on appelle cela une « trouvaille ». Et insister en stipulant que si les mains sont des oiseaux, leurs doigts mignons et frêles sont des ailes de passereaux, c'est plus qu'une a trouvaille »; le génie a j)assé par là. Après la poésie, la réalité. Toute la vie ouvrière en deux mots. Coudre, piquer, tricoter. Vie ouvrière, vie familiale, midinette, épouse et mère... Et Mayol mime infatigablement : il coud, il pique, il tricote en chantant. Labeur auguste et simple ! Mais la femme ne perd point sa grâce. La main reste une fine menotte. Et voici des élégances, toutes les élégances... L éventail et la poudre de riz. Telle est donc l'idée générale.
Mais quand une chanson est, comme celle-ci, une chanson philosophique, le deuxième couplet se fait plus particulier, plus spécial. Il est l'exemple à l'appui, il est l'anecdote. C'est une loi du genre. Deuxième couplet :
J'adore les mains des p'tifs fleuristes,
Joli's artistes,
En frais bouquets.
Des fleurs tortillant viv'ment la tige.
Leur main voltige
D'un air coquet.
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Mèiii' les cuisinières
Qui prépar'nt, ma chère,
Des petits plats succulents.
Dont je suis très friand.
Car, je dois l'avouer, j* suis gourmand...
Ces cuisinières sont inévitables. La cuisinière au café-concert est chargée d'exciter le rire. Le chanteur dit simplement : ia cuisinière, et déjà le public sourit! O puissance des mots! Et maintenant, il s'agit d'émouvoir. Les exemples à l'appui, les anecdotes continuent. On nous montre la vieille grandmère aux mains tremblantes, si caressantes aux petits. Elle met ses lunettes pour lire la lettre du petit-fils.
Dans nos colonies Il sert la patrie.
Et Mayol a un geste large qui montre les lointains de notre empire d'outre-mer. Auparavant, il mettait ses lunettes d'un geste prudent, précautionneux, menu, tatillon... Retour à l'idée générale. Les femmes sont consolatrices, et leurs mains sèchent les pleurs, et leurs mains donnent aux malheureux. Alors la conclusion s'impose :
Je le proclame.
Les mains des femmes Sont des bijoux Dont je suis fou.
Et tout le public reprend le refrain. Mais il arrive que Mayol entreprenne de faire verser des larmes exclusivement. Il y réussit. Je 1 ai entendu chanter
devant un auditoire attendri, touché, remué, bouleversé, une modeste chanson intitulée Ze Jouet. Un petit gamin, enfant des faubourgs, vend dans les rues des quartiers riches un lot de soldats de plomb. 11 pleure toutes les fois qu'il en vend un, car il adore ses jouets.
Mais son préféré parmi ces soldats,
Un bel officier hussard de la garde,
Étant le plus cher, ne se vendait pas.
« Au moins cehii-là, pensait-il, je Tgarde, »
Lorsqu'un jeune enfant richement vêtu,
Remarquant un jour le petit homm' d'armes,
Vint, pour Tacheter, ofïrir un écu...
Le pauvr gosse alors fondit tout en larmes...
L'enfant riche lui demande pourquoi il pleure, et conclut : «Je te l'achète, et puis je te le donne.» Dès lors les deux bambins devinrent des amis. Mais un matin le petit camelot apprit la mort de l'enfant riche,
Il prit alors son joujou, son hussard,
Son idole chère Puis il s'en fut le porter, foeil hagard.
Sur la Ijlanche pierre ; Et se, penchant contre la tombe, il dit
D'une voix étrange :
« Emporte-le pour jouer au Paradis.
Avec les anges ! »
Cette histoire est innocente. Elle prouve bien que le café-concert s'adresse à des âmes simples et les peut émouvoir par des moyens simples. Mais pourquoi de pareilles chansons sont-elles fabriquées par
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des auteurs qui n'ont aucune notion de la langue française? Je ne lai jamais su. Je ne le sais pas.
Du moins, la simplicité de l'inspiration est-elle constante et ne manque- t-elle jamais d'être irrésistible. C'est, hélas: tout ce qu'on peut exiger du café-concert, qu'il ne soit pas méchant dans le sens familier du mot. L'esprit français est encore très imprégné de l'esprit gaulois. Les chansons de caféconcert seront donc toujours plus ou moins égrillardes. Quelques-unes d'entre elles le sont sans méchanceté, sans malice ; cela ne les empêche pas d'être acclamées. Connaissez-vous VAmou?' au Chili, que chante Mayol? Le poète rencontre au Chili, dans une forêt, une jeune esclave.
Ah! qu'eir était jolie,
Ma ptit" Lily, Avec ses cheveux légers.
Frisés, Son petit amieau doré
Dans Inezî
Le poète la ramène avec lui, et dans chaque ville qu'elle traverse, la petite Lily demande quelque chose : d'abord un chapeau, puis des épingles à cheveux, une paire de bottines aux Philippines, au Japon un jupon. A Paris, la petite Lily s habille comme toutes les Parisiennes, et le poète n'aime plus la petite Lily, parce qu'il ne la reconnaît plus. La civilisation a tué la simplicité naturelle...
Phénomène bien connu qui se produit trop souvent au café-concert lui-même. La civilisation complique le simple esprit gaulois (que je n'aime d'ailleurs pas du tout) par des affectations souvent
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abjectes et des perversités fréquemment répugnantes... Plusieurs chansons de Mayol sont absolument odieuses. Elles ne « portent » pas plus que les autres sur le public. Au contraire. Mayolles chante parce qu'il représente — à son insu, sans doute — le café-concert dans toutes ses tendances... Et ainsi s'explique son succès.