‹ Essais critiquesChapitre 37 sur 52 · REVUES D'ÉTÉ · texte numérisé non relu

REVUES D'ÉTÉ

Il pleut dos revues. C'est gai, la pluie!

Néanmoins certaines de ces revues obtiennent un certain succès. Il m'a paru que la revue jouée au théâtre Marigny et qui s'intitule avec une judieieuse simplicité , Main g-nj—Reçme obtenait peut-être plus de succès que les autres. Il y avait là, disait-on? des exhibitions importantes desprit et de femmes- J'ai voulu voir ce que devenaient l'esprit français et la beauté française.

LEsprit! ah! mon Dieu! les auteurs de Marigny- Revue — une revue n'a jamais moins de deux auteurs — ne se sont pas fatigués pour trouver d'ingénieuses combinaisons. En cette année où M. Muller et Régis Gignoux ont voulu rénover la revue complètement et où MM. Rip et Bousquet à leur tour ont réalisé en partie la rénovation que MM. Muller et Régis Gignoux avaient eu dessein d'accomplir, M. Michel Carré et M. André Barde se sont visiblement proposé de ne rien renouveler du tout... Les scènes se suivent comme elles peuvent

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on se ressemblant ou sans se ressembler. La plus aimable incohérence ne cesse de régner. Le compère et la commère présentent en liberté les phénomènes. Afin de rompre sans doute la monotonie de ces présentations mondaines ou demimondaines, le compère et la commère changent de vêtements le plus souvent possible. Le compère est généralement en toilette de bain de mer, il a un petit veston délicieux, un pantalon je ne vous dis ([uc ça, des souliers qui prouvent que la fantaisie ou tout au moins la chaussure de fantaisie n'est pas morte — lorsque la commère est en toilette de soirée. Au surplus, le compère passe une grande partie de son temps à rajuster son chapeau sur sa tête et à mettre ou à quitter ses gants . Mais s'il met ses gants ce n'est pas que le texte Texige ; et s'il les quitte, ne cherchez point là une intention des auteurs. Non, c'est une idée que le compère a comme ça. Il figure mieux ainsi l'élégance aisée et souriante du véritable gentleman.

Quant à la commère, elle est bien jolie, la commère. Elle porte un nom charmant, n'est-ce ])as? Lina Ruby. Convenons qu'elle est très agréable à regarder. Au reste, il ne lui suffit pas d'être belle et bien habillée. Elle sourit. Elle ■sourit beaucoup. Elle sourit bien. Et elle a l'air de s'intéresser d'un peu haut à toutes les actualités disparates dont elle provoque le défilé devant les spectateurs.

Elle observe et elle juge. Elle n'est pas émerveillée sottement par le talent des revuistes et de leurs interprètes. On devine que cette jolie femme a le sens critique. Alors elle lève légèrement

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ses sourcils en signe de dédain intéressé ou d'intérêt dédaigneux. Elle fait la moue, une gracieuse petite moue, en souriant, bien entendu. Surtout, elle désapprouve les gravelures que les auteurs ont répandues dans leur ouvrage. Elle paraît choquée, mais pitoyable. On peut croire qu'elle réprouve la médiocrité d'inspiration des auteurs et ce regret- i table mauvais ton. Elle stipule, étant distante et > comme absente, que les auteurs de revues imposent I de déplorables obligations aux commères distinguées. Ecouter ces choses-là, fi donc ! Car M™^ Lina Ruby est une commère distinguée et je lui en fais mon compliment. Cette lemme aux proportions harmonieuses, et dont on ne saurait dire exactement si ses toilettes «l'avantagent» ou si elle «avantage» ses toilettes, joue de l'éventail d'une façon très suffisamment dégagée comme doivent laire les «dussèches». et après tout, elle met ses mains sur ses hanches beaucoup moins souvent que ne font les grandes ou les petites coquettes de la Comédie- Française. Bref, M™® Lina Ruby a de la tenue, énormément de tenue; et si, parfois elle cligne un peu de l'œil gauche afin de s'adapter au milieu, il faut reconnaître que, de l'œil droit, elle reste vraiment femme du monde. J'ai hâte d'ajouter que ses deux yeux sont aussi jolis l'un que l'autre.

Donc, le compère qui met ses gants après les avoir quittés -ou qui les quitte les ayant mis d'abord afin de les quitter ensuite, et la commère réellement grande dame et grande dame française et même parisienne, annoncent infatigablement les actualités selon des procédés qu'un enfant en bas âge trouverait tout seul, mais dont il ne voudrait pas se

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servir parce qu'il les considérerait comme trop ingénus.

MM. Rip et Bousquet, écrivant leur revue : Les fils Touffe sont à Paris en ont lait une sorte de pièce de théâtre avec une action indiquée et des péripéties enchaînées. Leur revue est une comédie d'intrigue, de plusieurs intrigues. J'irai jusqu'à proclamer qu'elle est aussi une comédie de caractères; et les lils Touffe se complètent en s'opposant. M. Carré et M. Barde, revuistes traditionalistes, négligent d entreprendre un pareil efïort. Les scènes se succèdent à la queue leu leu et il n'y a pas de raison pour qu'aucune d'elles finisse, il n'y en a même pas pour qu'aucune d'elles commence. Leur revue n'est nullement composée. Mais elle est peut-être « écrite » si je puis m'ex primer ainsi.

Assurément Marignj'-Reviie est une revue à grand spectacle ; elle n'en est pas moins pour cela une revue satirique. Xous tombons tous d'accord qu'une revue qui ne serait pas satirique ne serait pas une revue digne de ce nom. Or, j'ai lu dans un conteur de fables que la satire, particulièrement en France, ne va point sans esprit. Concluons donc que les auteurs de Marignj'-Reviie ont placé tout leur esprit dans leur satire.

Qui sait? ils l'ont placé sans doute de préférence dans leur satire politique. Cherchons-le. MM. Carré et Barde se flattent d'avoir des idées sur la vie politique, ce sont des idées générales. Ils négligent les détails. Ils examinent les tendances essentielles du pays. Ils notent l'évolution des opinions et des mœurs... La France tout entière aspire à l'élégance d'un compère de revue, elle a

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tout entière un violent appétit de distinction — de distinction de commère de revue. Elle est écœurée de la vulgarité contemporaine et elle n'ignore pas que les politiciens gouvernementaux sont responsables de cette vulgai'ité. Vestris et la Camargo comparent le présent et le passé : comparaison naturellement déplorable pour le présent.

Vesïris

Au foyer, des marquis à jabots Nous saluaient de tac on fort civile.

La Camargo

Mais sous la républiqu' c'est moins beau Le foyer, c'est Tplotoir des quinz* mille.

Vestris

Jadis dans la log", très attentif, Le roi v'nait de façon régulière.

La Camargo

Aujourd'hui c'est moins décoratif, Une fois l'an on voit l'bide à Fallières.

Vestris

J'aimais mieux au milieu de sa cour Le proiil de la Pompadour.

La Camargo

Elle ne coûtait pas plus cher, je pense.

Mais représentait mieux, oui, beaucoup mieux.

Je ne sais pour quelle cause je ne comprends pas très bien. Comment se fait-il que les auteurs

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de Marigny-Revue si loyalement gémissants sur la décadence de la grâce française, se croient obligés de proférer leurs plaintes en termes grossiers? Les music-halls sont des théâtres coûteux où ne se répandent guère les voyous désargentés. On y rencontre plutôt des bourgeois cossus, avides de distractions faciles, mais qui ne parlent pas volontiers la langue des apaches. On y rencontre aussi beaucoup d'étrangers qui n'entendent pas le français fort bien, mais qui n'entendeiït pas mieux Fargot des boulevards extérieurs. Il n'y a donc pas pour les auteurs de revues nécessité absolue de s'exprimer bassement.

Et puisque j'ai pris un exemple que je crois topique, en vérité j'applaudirais complaisamment un tableau finement ironique des mœurs d'aujourdhui. 11 est à peu près évident que notre bonne vieille sociabilité française toujours jeune est en train de perdre un peu de sa fraîcheur et de sa délicatesse. On pourrait le regretter en vers aimables sur des airs connus et d'ailleurs aimables eux aussi. Mais quand les champions généreux de l'urbanité abolie d'autrefois incriminent galamment « le bide à Fallières », je suis éberlué et très enclin à conclure qu'ils se moquent de nous ou qu'ils sont « mal propres à discuter la chose ».

Au moins les auteurs de revues sont essentiellement patriotes ; et nous devons leur savoir gré de ce patriotisme. Ce patriotisme serait assurément indiscret si le patriotisme pouvait jamais l'être et il ne gagne guère à s'épancher en un lyrisme de trottoir. Mais enfin voici que l'encombrant Védrine s, qui ne pardonne pas à laFrance républi-

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caine d'avoir eu Dujardin-Beaumetz pour secrétaire des Beaux-Arts, vient expliquer son état d'âme. Il était gamin de Paris, « titi » parisien. Peut-être lest-il encore. Mais sentimental et joyeux, il professait des opinions subversives. Il en a changé maintenant et les citoyens de Limoux peuvent tout espérer de ce « mécano» sublime et converti :

J'avoue que j'étais pas patriote.

L'armée, c'était pas mon dada. ,

J'trouvais bèt* de mettr'un'capote,

Un pantalon d' soldat.

Mais un jour, aux manœuvr s d'automne.

Que j 'dominais d'mon monoplan. Devant ces bataillons qui moutonnent.

Mon cœur fait rataplan.

Ça m'a frappé,

Je n'y ai pas coupé,

Bon Dieu, j'étais chopé.

Car le titi, le gamin de Paris A beau chiner, pour un rien il est pris.

Sitôt qu'un clairon soime

Plus qu'un autre il frissonne Et si jamais y avait un coup de tampon

Là-haut, je vous en réponds, Qu'est-ce qui s'écrierait tout d' suit' : j'y suis! C'est le titi, le gamin de Paris.

Le progrès du patriotisme s'associe forcément au progrès de l'aviation militaire :

Le patriotisme se réveille Et la retraite l'a prouvé Malgré ceux qu'on écoutait la veille, Les Thalamas et les Hervé.

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C'est que plus rien ne nous alarme Lorsque Ton peut dim même élan

Acclamer la quatrième arme,

Le bataillon des monoplans 1

La foule heureuse fait cortège A ces oiseaux coutumiers du succès

Et dont là-haut le vol protège De leurs grand's ail's nos p'tits pioupious français!

Donc tout va bien et il n'est pas français de constater que l'ardeur patriotique est habituelle à tous les auteurs de revue sans exception. Patriotisme et conservatisme. Que la démocratie veille ! Les foyers de music-halls sont des foyers de réaction. Pourtant les auteurs de Marignj'-Reviie^ si le programme radical- socialiste leur est suspect, ont la gentillesse de ne pas désespérer de la France et je suppose qu'ils font confiance à M. Raymond Poincaré. Ils constatent que l'agitation socialiste et même anarchiste se manifeste un peu partout, mais que cette agitation est plus superficielle que profonde, et qu'enfin (je n'éprouve aucune peine à le croire), Paris sera toujours Paris. Allons, tant mieux! tant mieux!

Venez voir Paris devenu socialiste,

Ce Paris neuf commandé par Pataud

Et qui pourtant n'a qu' des capitalistes

Qui s'y ballad'nt tranquill'ment en auto.

On chambard' tout, on cherche à tout défaire.

Mais r Parisien est tranquill', il sourit,

Il sait très bien que l'on aura beau faire

Rien ne chang'ra Paris, le vrai Paris I

Cela est, en effet, assez probable. Et MM. Barde

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et Carré ont été sasfeinent inspirés de témoigner de leur optimisme. Mais il est indiscutable que leur satire politique est banale et qu'elle est médiocrement spirituelle. Ainsi elle apparaît peu parisienne et peu française.

Hélas ! les auteurs de revue à grand spectacle ne se tiennent pas rigueur à eux-mêmes, et le principe du moindre effort est leur principe. Ils sont modestes. Ils ne demandent qu'à s'effacer. Ils savent qu'une revue à grand spectacle réussira par son grand spectacle, par ses vedettes et par ses numéros. Le texte n'est que remplissage. A Marigny nous trouvons autour du texte d^ MM. Carré et Barde, Vilbert et Gaby Deslys.

Vilbert est un artiste incomparable. Il chantait et il chante encore des inepties dans les cafés-concerts. Mais Antoine a découvert en lui un acteur di^amatique excellent et Vilbert à l'Odéon joua le Bourgeois Gentilhomme de façon à ce qu'on s'en souvînt.

Jadis j'avais Ipoil roux

Je chantais les tourlourous J' racontais des liistoires d'andouille^

Sitôt que je parlais.

Lpublic se gondolait Tell'ment j'avais l'air niguedouille.

C'est à Parisiana

Qu"im soir Antoia' s'am na Et me dit d'un ton péremptoire :

Tu joueras F répertoire

Mieux qu'au Conservatoire ;

L'café-concert

M'est nécessaire.

CAFÉS-CONCERTS ET MUSIC-HALLS SlÇ)

Quand je joii' le classique,

Ou trag-ique

Ou comique,

Le public

Prend sa cliqu On peut le dir', c' n'est pas un mystère, Tout' S les pièc's que je mont' s' fout'nt par terre.

La pièce peut ètr" très bonne

Y a personne

Qui s'abonne

Faut que j" donne

Du Colonne.

Je vais essayer pour que ça colle

Un peu de music-hall — e.

En effet, Antoine décide que Yilbert est bâti pour porter le travesti et nous assistons à une répétition (lu Misanthrope, Yilbert jouant Gélimène. Bien »^ntendu,le Misanthrope est modernisé, mis au goût du jour et la raillerie un peu forte des revuistes ne laisse pas d'être gaie. Quant à Yilbert, costumé en Gélimène, disant et chantant le Misanthrope, il est

l'un comique énorme et irrésistible. Ce comique -uffit. Il emporte les rires, presque les acclamalions d'un public disparate qui ne connaît que

aguement le Misanthrope, qui connaît plus vaguement encore les essais heureux de Yilbert dans l'interprétation des comédies, et qui ne connaît pas du tout les originales tentatives d'Antoine pour renou- \ eler l'interprétation des rôles tragiques du répertoire. C'est Yilbert qui amuse, c'est Yilbert qui triomphe. Il est joyeux, il est caricatural et cependant il est fin. Il est à merveille et on distingue même tout ce quïl dit. Il chante juste et drôle. On

acclame Yilbert : on racclamerait quoi qu'il fît. Alors pourquoi lui imposer de chanter des couplets obscènes? Vilbert paraît dans une scène où il tient le rôle d'un garde municipal accompagnant les chauffeurs de taxis pendant la grève. Rôle lourdement chargé d'allusions égrillardes, d'accablantes polissonneries. De braves gens qui n'étaient pas si bêtes, se sont fâchés quelquefois parce que les music-halls exhibaient des femmes nues, sans que cela lut absolument indispensable. A Marigny, on exhibe bien, sous le prétexte de nous faire assister au bain à travers les âges, un certain nombre de femmes i^lus qu'à demi-nues. Plantureuses personnes tellement copieuses que l'on ne peut que sourire. Limmoralité n'est point là. Au moins, cette immoralité est sans péril. Mais les récits et les couplets de Vilbert sont abjects. On applaudirait Vilbert récitant des poèmes de Lamartine ou de Victor Hugo. Je ne lui demande pas d'ailleurs d'en réciter à Marigny, mais pourquoi le condamner à des rôles somme toute ignominieux? Lhomme n'est pas parfait, surtout quand il écrit des replies ou qu'il assiste à des revues. Mais il n'exige pas la pornographie volontaire, appuyée, formidable et douloureuse. Est-ce donc une fatalité qui pèse sur les autejirs de revues et sur les revues elles-mêmes ? il est temps de se dégager de celte fatalité. Il est temps.

Vedettes et numéros. Après Vilbert, Gaby Deslys. Cette jeune personne a conquis une renommée universelle pour des raisons qui ne sont pas exclusivement artistiques, m'a-t-on dit. Elle danse et chante des choses incohérentes et absurdes en compagnie d'un danseur et chanteur nommé Pilcer qui

porte des cheveux longs, mais qui ne sait ni chanter ni danser. Et c'est autant que possible dépourvu de pittoresque, d'intérêt, d'agrément. Et c'est d'une absurdité déconcertante. Mais elle obtient beaucoup de succès parce qu'elle a conquis une renommée universelle pour des raisons qui ne sont pas exclusivement artistiques, ma-t-on dit, et parce que le j)ublic des music-halls ne réclame rien qui soit exclusivement artistique.

Il y a d'ailleurs à Marignyune danseuse exquise : Mado Minty. Allez la voir. C'est un déhce, Gaby !

Mais la vogue de la revue de Marigny est bien désolante en une saison où l'on nous avait dit que la revue serait corrigée et considérablement améliorée.

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