GABY DESLYS
M"e Gaby Deslys est une jeune personne très •connue qui, à l'instar de Jean-Jacques Rousseau, dont on célèbre judicieusement le bi-centenaire ces jours-ci, représente le génie français à l'étranger. Peut-être même qu'à force de représenter le génie français à l'étranger, elle en est venue à représenter aussi le génie étranger en France. Mais cela n'offre aucune importance d'aucune sorte. L'essentiel est que M"® Gaby Deslys représente quelque chose. Et je vous prie de croire qu'elle représente quelque chose, et c'est assurément l'extravagante monstruosité du snobisme et la puissance gigantesque de la publicité.
]Vr^° Gaby Deslys est d'abord une jolie fille, elle est ensuite une danseuse ou, si vous préférez, une chanteuse de music-hall. Elle est ce que vous aimerez mieux qu'elle soit. Comme à parler franc et à parler net, M"* Gabv Deslys ne sait guère chanter ni danser^ elle est indifféremment chanteuse ou danseuse, chanteuse particulièrement quand elle danse, et danseuse surtout à l'instant qu'elle se flatte de chanter.
Cela encore n'ofi're aucune espèce d'importance ; car enfin, plus ]\r'® Gaby Deslys chante mal, et plus loin, en dansant, elle recule les limites de la médiocrité chorégraphique, plus il est visible que M''^ Gaby Deslys est d'abord une jolie fille. Une jolie fille, i évidemment, et ce n'est pas une impression person- J nelle que je vous communique ici. Mon impression personnelle, à moi, risquerait de ne pas s'accorder complètement avec l'impression personnelle de l'univers tout entier et on aurait vite fait de conclure que je suis bien insensible à la grâce et à la beauté.
Donc, M"e Gaby Deslys est une jolie fille. Elle est jolie avec éclat et c'est pourquoi elle est, avec éclat, ne sachant guère chanter ni danser, chanteuse et danseuse de music-hall. M'i« Gaby Deslys a eu l'esprit de ne pas se confondre dans la cohue des iolies filles qui ne dansent ni ne chantent mieux qu'elle n'est habile à le faire, mais qui ont, sans doute, plus de charme et de séduction. Elle est enti'ée dans la gloire par la porte d'un des palais royaux. Il est constant que M'^^ Gaby Deslys a enchanté par sa conversation un monarque adolescent des pays méridionaux et qu'elle lui a appris
Fart et la manière la plus commode pour un roi de décamper nuitamment d'un royaume où on ne fait nul effort pour le retenir. Oui, M"° Gaby Deslys connut la grande réputation, parce qu'elle dit à un souverain, détrôné à la fleur de l'âge, des choses définitives. Il n'y a pas grand mérite à fréquenter les rois détrônés. Ils sont beaucoup plus nombreux ujourd'hui qu'ils n'étaient jadis, lorsque, au temps de Candide, ils s'en allaient passer le carnaval à Venise; ils sont gens banaux et que fuient les sages. Courtisane du malheur, Mi'« Gaby Deslys n'aurait pas évité le roi désormais sans couronne mais non plus sans prestige. Et comme il y a une justice ici-bas — et quelle justice ! — M^'^ Gaby Deslys gagna par son dévouement opiniâtre à la jeunesse infortunée et grassouillette de Manoel une renommée très étendue. Elle devint tout de suite un personnage cosmopolite également apprécié dans toutes les civilisations... Il semble bien qu'ellemême se soit imprégnée du cosmopolitisme qui 'Caractérise sa réputation. Elle n'est plus ni Anglaise, ni Française, mais les deux à la fois et un peu Belge par surcroît, et vaguement Portugaise, Américaine aussi, bizarre et déconcertante assurément, non pas négligeable, je vous prie de le croire, mais insupportable à mon goût, irrésistible du reste pour les spectateurs des music-halls où l'on digère [)esamment. M"'= Gaby Deslys a une beauté cosmopolite, terriblement cosmopolite.
Et son accent est comme sa beauté : il est indéfinissable et neutre. Il n'est d'aucun temps ni d'aucun pays. C'est un accent de paquebot.
Et son génie !... Recueillons nous avant que de parler du génie de M^'^ Gabv Deslys! C'est un grand sujet. Mais parlons-en après nous être recueillis.
M""' Gabv Deslys est danseuse et chanteuse de music-hall. Ne vous l'ai-je point dit? Mais il est telles choses que Ton ne saurait trop répéter. Pourtant, M*'*^ Gabv Deslys, en vérité, ne danse et ne chante et comment ferait-elle? Elle s'exhibe.... L'exhibition : voilà le vice de notre époque. On ne veut pas conquérir les faveurs publiques, on veut les surprendre. On n'attire pas doucement la gloire^ on la viole. Citeriez-vous un romancier, un dramaturge, un poète, un philosophe qui nimite plus ou moins Gaby Deslys ? Tous font à Tenvi ce que fait cette jolie fille. Ils s'exhibent.
M""' Gaby Deslys, en s'exhibant, saccage tout^ supprime tout. Musique, harmonie, littérature : plus rien ne reste autour d'elle. Seule, Gaby Deslys demeure, impressionnante comme la bêtise humaine.
Elle s'exhibe dans des « numéros » composé» spécialement pour elle, ô mon Dieu î L'incohérence peut-elle triompher à ce point? L'absurdité peutelle être victorieuse aussi insolemment?
Il m'a été donné d'entendre ]M"® Gaby Deslys chanter des airs anglais sur des paroles nègres, de la voir danser sans cadence d'inexprimables danses et je reste persuadé qu'une troupe d'idiots en délire, a voulu réunir tous les éléments du burlesque dans une ahurissante et sinistre bouffonnerie. Tou indique, dans les scènes où se produit M^'® Gaby Des lys, la dissociation absolue des idées, la complet
rupture d'équilibre. Ali! ma tète! ma tète! 11 y a un « numéro » où se mêlent en toute leur horreur, la sentimentalité anglo-américaine et la pornographie internationale, où M"'' Gaby Deslys invoque la lune — autrement dit le danseur Pilcer — et lui demande un mari, où de petites pensionnaires anglaises s'agitent dans les petits lits du petit dortoir d'un pensionnat anglais, où le danseur Pilcer, la lune, se transforme en Pierrot et dit, en dansant, naturellement, et même en chantant, nécessairement à la pensionnaire Gaby Deslys des choses de cette force :
Voulez-vous jouer au trou-madame, Ou bien à cachtampon
et où, la pensionnaire Gaby Deslys répond hélas ! en chantant et malheureusement en dansant :
Non, le seul jeu que je réclame Est beaucoup plus fripon.
Je veux savoir quelque chose Que j'ignore, et j)our cause.
Et je deviens toute rose Rien qu'en vous le proposant :
C'est un jeu qu'on joue à tout âge, A quarante ans comme à quinze ans. Qui l'essaye en veut davantage.
C'est le jeu le plus amusant.
Et de sous-entendus égrillards à niaiseries langoureuses, on arrive au point culminant de la stupidité. Ne vous effrayez pas, c'est M"" Gaby Deslys qui s'exhibe. Mais comme il faut que la logique et le bon sens soient entièrement écrasés, M"'' Gaby
Deslys qui s'exhibe comme jolie fille finit par se travestir en négresse et par affirmer le droit des femmes de music-hall à la sensationnelle hideur.
Eftarante déroute de toutes les joies des yeux et de l'esprit 1 C'est M*'* Gaby Deslys qu'on acclame... Voyez reparaître sur la scène cette souveraine effarante d'un peuple d'esclaves abrutis. Elle est assez jolie, par ma foi, elle a de l'élégance et de la sveltesse, elle salue bien et son sourire n'est pas dépourvu d'une grâce aimable. Elle serait peut-être capable de chanter agréablement des chansons plaisantes et danser sans vulgarité des danses pittoresques... Mais il est indispensable qu'elle se sacrifie à sa formidable gloire : elle est le « phénomène », elle est le « monstre »... elle est la jolie fille qui a gagné une renommée sans seconde dans d'exceptionnelles conditions et qui l'a développée par une réclame digne d'estime ; elle est devenue la proie de la barbarie mondiale, et il n'est pas étonnant que finesse, délicatesse, mesure, harmonie s'évanouissent, puisque M^'® Gaby Deslys, afin de conserver sa situation de phénomène et de monstre^, est obligée de plaire surtout aux électeurs sauvages du colonel Cody Roosevelt... Au surplus, qui donc, entrant au music-hall, ne prend pas. peu ou prou, la mentalité d'un électeur de Roosevelt ' ?
(i) Ce portrait d'une personne connue fut publié dans le journal Gil Blas le 24 juin 1912. M"- Gaby Deslys intenta alors un procès, en donnmages- intérêts à M. Pierre Mortier, directeur du Gil Blas, au gérant du journal et à moi-même. Je publiai dans Gil Blas la note suivante le 27 juin :
Je suis bien aise cCapprcndre à l'univers que J/"' Gaby Deslys intente vn procès à Gil Blas^ au sujet de Varticle publié lundi en tête de ses colonnes.
Je m'en réjouirais davantatje si la cause de J/"'' Gaby Deslys n'étai
CArÉS-COXCERTS ET MUSIC-HALLS 32;
perdue d'avance. Mais voilà tôt procès opportun. H dépassera M^'-' Gaby Deslys et Gil Blas et moi-même, autant que mon article dépassait cette jeune personne bruijamment stjmbolique .
Ce sera le procès de certains spectacles du music-hall d'aujourd'hui. On dira enfin, s'ils peuvent, oui ou non. contribuer de plus en plus à l'abêtissement des foides par l'incohérence, la fiornographie et la plate grossièreté. C'est un procès que f ai plaidé souvent dans mes études critiques : je le plaiderai volontiers devatit les tribunaux. l't peut-être que la révolte nécessaire des gens de goût finira par se produire. Il est temps.
Qu'il me soit donc permis d'exprimer ici à M^^^ Gaby Deslys mon admiration pour sa courageuse initiative, et ma reconnaissance pour l'appui iirérieux et inattendu qu'elle m'apporte dans une campagne où je désespériis de triompher sans son concours.
M"' Gaby Deslys par une nouvelle assignation réclama cinquante mille Irancs de dommages et intérêts. Puis on put lire dans GiZ^Zas le 2- février 1913. cette lettre adressée à M. Pierre Morfier.
fti février lOrS.
Mon cher directeur et ami,
Malgré notre petit différend, permettez-moi d'ajouter ce mot d'ami et, d'ailleurs, à ce titre, ne me suis-je pas rendue, en juin dernier, au banquet lie l'Association des Courriéristes, dont vous êtes le distingué président?
En lisant ces lignes, vous allez certainement vous imaginer que je viens à vous en solliciteuse pour vous parler de mes grands succès en Amëriqne, des vols relatés par les journaux, que sais-jel... Non, détrompez-vous ; je viens simplement, et sans j)hrases. vous rappeler que, sur des conseils d'amis t^'op zélés, j'ai iutenté un procès à Gil Blas, parce que la plume •lun de vos rédaclears a rertainement dépassé sa pensée, et je crois même lui avoir demandé 50.000 francs de dommages-intérêts . Mais, à distance, les choses s'estompent et se regardent sous d'autres angles. Aussi, ai-je le plaisir de vous informer que, par le même courrier, je prte mon a>ocat d'éteindre les fotidres de Thémis et, dans l'espoir qu'il ne restera rien entre nous de ce petit mouvement de mauvaise humeur, je prie l'habile directeur de Gil Blas que vous êtes, de recevoir tous mes syinpathiques .\'>urc)iirs.
Gaby Desiys*.
*" Je ne comprends pas très bien « le français » de M"* Gaby Deslys. Veut-elle dire, en son langage, que ma plume a dépassé la pensée de Gil Blas? Mais si elle veut dire que ma plume a dépassé ma pensée, elle se trompe. Ma plume a traduit avec modération ma pensée trop modérée.