LA TOURNEE
Depuis quelques jours on en parlait — il serait excessif de prétendre qu'on ne parlait que de cela — mais enfin on parlait beaucoup sur la terrasse du Casino et dans tous les salons de tous les hôtels, de la prochaine représentation au casino de la Bourboule de Papillon dit Lj'onnais le Juste, aYec Gémier dans le rôle de Papillon.
Un certain nombre de personnes se flattaient d' avoir vu la pièce à Paris ; d'autres se flattaient aussi de l'avoir vue. mais ne lavaient vue nullement, et on devinait sans retard leur petit mensonge, car le Français ne sait pas très bien mentir ; est-ce qu'il en est autrement de la Française? D'autres se considéraient comme obligés, manquant de ressources d'esprit pour travestir ouvertement la vérité, de faire l'humiliant aveu que Papillon dit Lj'onnais le Jaste^ « le grand succès de Tannée » selon l'affirmation insolente des affiches, leur avait échappé. Ces personnes-là. pour excuser dans une certaine mesure leur évidente infériorité, alléguaient des raisons de famille,' des événements prodigieux, qu'un décret spécial et mystérieux de l'ironique Providence avait suscités précisément à cette
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fin de les empêcher de voir une pièce qu'elles avaient tout particulièrement envie de voir. D'autres, enfin, déclaraient bonnement avoir lu la pièce dans V Illustration, et, en eflet, elles devaient l'avoir lue ou avoir été sur le point de la lire. Mais si le Français de ville d'eaux est malhabile à mentir — j'excepte les quelques hâbleurs professionnels qui sévissent malheureusement dans tous les groupements de la société française et de toutes les sociétés de tous les mondes — le Français de ville d'eaux nest pas méchant. Il a une certaine incompréhension de ce qui se passe autour de lui : il a l'air systématiquement assoupi et de ne pas vouloir en apprendre davantage: il a une bonhomie agréable par où se traduit sa merveilleuse aptitude à la sociabilité perfectionnée et déjà raffinée : il ne cherche point à couvrir de honte et de ridicule, ainsi qu'il conviendrait, celui qui se vante d'avoir accompli une action d'éclat qu'il n'a pas accomplie, et, par exemple, d'avoir assisté à la représentation de Papillon dit Lyonnais le Juste alors que visiblement il n'y a pas assisté. Dans le courant de la vie, il n'en va pas ainsi, et j'ai ouï dire qu'on ne balançait jamais à aggraver l'embarras de quiconque s'y mettait — en en faisant... Mais il appert de tout cela que le Français a non pas peut-être un amour passionné du théâtre, mais le snobisme au moins superficiel du théâtre. Il importe qu'il paraisse entendu aux choses théâtrales, et très informé des gens de théâtre. Est-ce signe de décadence? Le goût des jeux du cirque... Je vous épargne le développement. On peut dire avec autant de vraisemblance que cette inclination pour les œuvres théâtrales qui, après
SPECTACLES DE CASIXOS '33 1
tout, ne sont pas constamment des divertissements folâtres, témoigne chez les Français de notre temps dun désir sincère de s'intéresser à la littérature.
Spectacle de famille!
Gémier, qui est à beaucoup d'égards un grand artiste, est par surcroît un homme intelligent et sage. Il ne s'étonne de rien, et il paraît connaître admirablement les hommes et les femmes qui vont au théâtre dans les villes deaux. Il sait très bien que la plupart de ces baigaeurs. si j'ose m'exprimer ainsi, qui se vantent d'avoir vu des pièces, se vantent à tort et qu'on peut sans inconvénient leur faire prendre des vessies pour des lanternes.
Il déclare donc hardiment que Papillon dit Lyonnais le Juste est le spectacle de famille par excellence.
Spectacle de famille î
Laissez-moi rire ! Mais la salle du théâtre sera pleine. Elle le sera parce que tous ceux qui depuis quinze jours prétendent plusieurs fois par jour qu'ils ont vu Papillon dit Lyonnais le Juste veulent, en effet, l'avoir vu. Elle le sera parce qu'un entraînement se produit fatalement dans une foule médiocrement considérable : c'est la contagion. Elle le sera parce que si le Français est économe dans lordinaire de son existence, il ne lui plait point de le paraître devant des voisins d'hôtel qu'il connaît à peine. Le Français des villes d'eaux est sympathiquement glorieux, n'en doutons pas. Et il paie huit francs un fauteuil d'orchestre pour lequel dans la ville de ses
affaires il refuserait ol^stinément de donner quatre francs...
Spectacle de famille 1
Ah ! Gémier en a de bonnes, comme on dit dans un monde moins distingué de manières et moins élégant de langages que celui de La Bourboule. Spectacle de famille'.... Il saofit d'abord de rhéritagre d'un vieux rentier qui était l'amant de sa cuisinière. Exemple. Le vieux rentier a eu un enfant de sa bonne. Exemple. Il a aussitôt laissé courir au diable la bonne et l'enfant. Exemple. Enfin, au hasard d'une promenade en automobile, il a rencontré trois jours avant sa mort son fils qui est aussi celui de sa cuisinière, et il a immédiatement fait un testament en sa faveur, afin d'être aussi désagréable que possible à ses héritiers légitimes. Exemple. Il y a donc lieu pour les héritiers légitimes de ne pas laisser échapper les millions qui reviennent nécessairement à Fouvrier tailleur de pierres, Papillon. Et pour cela, après avoir étudié de près tous les vols que le Gode autorise, M"'^ Verhillac, l'héritière légitime, femme d'un président de tribunal civil, jette sa fille innocente dans les bras du riche Papillon. Elle lui indique tout net qu'elle doit séduire l'ouvrier mUlion— naire, se faire épouser par lui, enfin l'art et la manière de rendre un mariage indispensable. Exemple. Mais nous sommes admis à contempler par surcroît deux jeunes aristocrates, le frère et la sœur, dans leurs manœuvres et manèges. Ils sont perdus de dettes. Et le jeune homme ne néglige rien pour épouser la fille innocente des Verhillac, qui aura bien tout de même une partie de l'héritage. Et la jeune aristocrate s'ofire au naïf Papillon comme
une prostituée qui a sait y faire ». Exemple. Quant à Papillon il se jette, devant nous ou peu s'en faut comme une bête en fureur sur les deux jeunes filles tour à tour. Exemple. Et la mère, qui ne perd pas la carte, le tire par les basques de son habit et lui dit sévère comme la justice et hautaine comme la morale : « Vous réparerez ! » Exemple. Et tout ce joli monde et toutes ces belles actions sont récompensées. A la vérité. Papillon n épouse pas les deux jeunes filles, car cela ferait trop et ni nos lois ni nos mœurs ne permettent de tels mariages, même à des millionnaires, et puis Papillon veut épouser, et épouse, en effet, une autre jeune fille qui n est plus tout à fait une jeune fille puisqu'elle est depuis dix ans sa bonne amie et puisqu'il a d'elle un enfant. Exemple. Mais vous apercevez, j'en suis sûr. que tout finit on ne peut mieux et que Papilton dit Connais le Juste est assurément un spectacle de famille comme on n'en fait guère.
Je suis bien convaincu que les « oies blanches » que l'on a menées en troupeaux à ce spectacle de famille en sont sorties moins blanches, encore que oies tout autant. Ah! si je n'étais pas occupé comme je voudrais réformer l'éducation des jeunes filles françaises! Mais je ne suis pas ici pour cela et d ailleurs j ai beaucoup d'autres choses à faire.
Bref, je le « retiens » le spectacle de famille de mon ami Gémier. Mais, notez-le, je suis certain que ce spectacle de famille n'a causé, ne cause, ne eausera aucun mal profond. N'est-il pas. comme les spectateurs eux-mêmes des villes d'eaux, plein de bonhomie? De la loyauté, et comme de la candeur dans rmconscience, aucune malice, point de per-
versité. D'ailleurs, j'y pense, il n'y a pas dadultère dans Papillon dit Lj^onnais le Juste. Voilà doncpourquoi c'est un spectacle de famille. Je ne m'en étais pas avisé jusque-là.
Gaston Deschamps me disait un jour avec tristesse : « Il n'y a plus de critique littéraire ! » Je lui répondis qu'il exagérait et que, aussi bien, jamais le public n'a eu plus besoin de guide. On lui offre beaucoup plus d'œuyres qu'on ne lui en offrait naguère, et il ne sait sur quelles raisons décider son choix: il ne sait pas choisir... Même s'il s'amuse, il ignore pourquoi et comment.
Papillon dit Lj-onnais le Juste obtint à La Bourboule un énorme succès. Comme on sortait lentement — car les dégagements des théâtres de casinos sont aussi étriqués que ceux des théâtres de Paris : le terrain coûte pourtant moins cher à la campagne — un fâcheux rastaquouère exubérant et que Ton voyait partout en même temps dans le pays, entreprenait près de moi une jeune bourgeoise française et même en quelque façon bordelaise. Il lui confia d'abord avec faste que, dans la journée, il était allé visiter Clermont et Royat, que, au retour, il avait eu « une panne d'auto » — idiot, va ! — et ne trouvant rien de mieux pour « épater » cette jeune femme dont le visage, charmant encore que maussade, avait une expression peu intelligente, il se prit à débiner la pièce. La jeune femme, qui s'était amusée comme uj^e petite folle, ne voulut pas avoir l'air d'avoir trop ri et elle répondit, avec cette stupidité incommensurable, qui n'est malheureusement pas l'apanage exclusif des femmes, que, quant à elle, elle avait trouvé « la pièce bien, mais que c'était
une pièce réaliste » (sicj, et elle était toute Hère de lancer ce grand mot au rastaquoucre qui, je Tavoue, en resta un instant suffoqué. Mais, lai ble femme, il ne s'agit pas seulement de river leur clou d'or — titre fixe, tout au plus — aux rastaquouères de villes d'eaux, il s'agit de savoir ce qu'on pense et de se comprendre quand on parle. Et vous ignorez la signification du mot : réaliste. Que Gaston Deschamps n'a-t-il passé par là! Au vrai, Papillon dit Lj'onnais le Juste n'est pas du tout une œuvre réaliste, c'est l'œuvre la plus romanesque que j'aie vue depuis longtemps. Ces reconnaissances d'enfants, ces héritages tombés du ciei, le peuple, la bourgoisie et l'aristocratie mêlés, de la simplicité et du luxe, un château seigneurial et un compagnon tailleur de pierres, et tout cela si ingénieusement agencé que chaque spectateur croit posséder le château, toucher l'argent^, être le héros d'une aventure aussi improbable et pourtant aussi naturelle, cela c'est du romanesque toul pur. C'est un roman de Georges Ohnet, auquel M. Benière a, Dieu merci, ajouté une grossièreté pittoresque et savoureuse dont le charme est irrésistible... Il faut au public des villes d'eaux du romanesque, n'en fùt-il plus au monde. Il y en a, du romanesque, dans Papillon, il y en a, et j'ai vu toutes 'es petites oies blanches de la salle prêtes à épouser Papillon... O le prestige du romanesque!...
Mais, plus loin, une dame disait son plaisir sans l'analyser, et une autre dame lui répondait d'une
voix aigre : « Moi, je n'aime pas ce genre de pièce^ mais c'était très bien interprété!... » Ça, c'est une autre affaire.
Gémier inscrit sur ses affiches : Papillon dit Lyonnais le Juste, interprété par Gémier et sa troupe homogène.
La troupe homogène est un chef-d'œuvre comme \c spectacle de famille. Gémier a, comme cela, des trouvailles exquises... La plupart des oisifs de La Bourboule eussent été bien empêchés d'expliquer la signification de cette épithète inattendue. La dame qui disait : « Je n'aime pas ce genre de pièce, mais c'était très bien interprété » en avait du moins deviné Timpérieuse énergie. Franchement, Gémier écrase toute sa troupe. Il la supprime. Il ne joue pas. Il est (( comme dans la vie », selon la forte parole de Georges Ohnet déjà nommé ou dAlbert Delpit, mort depuis. Il est comme dans la vie, mais il ne semble pas prendre la vie au sérieux. Et c'est délicieux.
Au surplus, il prête à Papillon un accent étrange, et — voilà bien le mirage du théâtre —tous les spectateurs venus des Charentes, ou de la Guyenne, ou de la Gascogne, ou de la Provence, ou simplement de l'Auvergne et de Paris, reconnaissent cet accent et proclament avec une immense satisfaction : « Comme c'est bien ça! Ah! Ta-t-il attrapé, cet accent! » Mais quel accent? Personne ne songe à se demander lequel. On est dans les villes d'eaux pour se reposer et non pas pour suivre un raisonnnement jusqu'au bout...
Un profond penseur l'a dit : « Il faut du mélodrame pour le peuple. » Je suis allé éprouver la vérité de cette maxime à l'Ambigu. Ah oui ! il en faut du mélodrame pour le peuple ! Mes voisines en pleurent encore... Riennest d'ailleurs plus amusant que de voir pleurer ses voisines. On irait au théâtre simplement pour cela.
Elles arrivent parées et pimpantes. Elles sont contentes d être au théâtre. C'est si agréable d'être au théâtre ! Elles regardent la salle avec complaisance . Visiblement elles se promettent bien du plaisir. Mais la représentation du mélodrame commence ! Qu'il est atendrissant, qu'il est émouvant! La jeune fille ne rit plus. Elle prend un air très sérieux. Sa physionomie se contracte. Et soudain voici qu'elle pleure, qu'elle pleure . Elle s'accoude au premier rang du balcon pour pleui»er plus à son aise, cependantqu'on assassine là-l)as jusque dans les coulisses. Et ses larmes tombent une à une sur le crâne chauve d'un monsieur placidement assis aux fauteuils d'orchestre.
Rieuse jeune fille, pourquoi ces torrents d'eau? Prends-Y garde, ta sensibilité effrénée devient contagieuse. Ta mère va pleurer comme toi. Elle a mis sa plus belle toilette, ta mère, pour venir avec toi
passer la soirée au théâtre de lAmbigu. Et tout à Iheure, avant le spectacle, tandis qu'un employé hurleur vous offrait^ comme en vous menaçant, bonbons, caramels, pastilles de menthe, vous étiez charmantes toutes deux dans votre élégance simple et gracieuse de boutiquières parisiennes du quartier Popincourt.. . Seulement vous étiez si pressées de venir au théâtre que Tune de vous a oublié de prendre son mouchoir. Vous n'avez quun mouchoir pour deux. Où l'enfant a séché ses larmes la mère peut bien sécher les siennes I Certes. Mais vous pleurez tellement toutes deux que le mouchoir n y suffit plus. Et pendant que la jeune fille cache sa jolie figure, les larmes de la maman dégoulinent doucement tout le long, le long de son visage, sur la poudre de riz de qualité ordinaire... On pleure partout. On pleure franchement. On pleure hardiment. Il y a bien quelques personnes particulièrement énergiques qui résistent à l'émotion et font semblant de ricaner avec un scepticisme supérieur... Mais il n'est pas de scepticisme vraiment supérieur à 1 Ambigu. Avouons-le, tous ceux qui ne pleurent pas sont sur le point de pleurer. C'est très touchant. C'est très réjouissant. Cela ne peut surprendre, puisqu'on joue Rogerla-Honte qui est bien le modèle du vieux mélodrame Je dis : le vieux mélodrame, mais le mélodrame nouveau n'a pas encore été enfanté. On l'attend, cependant, le mélodrame nouveau. On le veut, on le demande. Il tarde à venir. Je ne devine pas du tout ce qu'il pourrait être. Prétendez-vous exiger que l'on parle français dans les mélodrames? Votre exigence est sans seconde. Et d'ailleurs elle surprendra prodigieusement —et je crains qu'ils n'en demeurent
stupides — les auteurs de vieux mélodrames 1 Ils sont bien capables de discerner la ditïérence pourtant considérable qui existe entre le jargon de leurs héros — le leur — et la langue française, la pure langue française dont le Congres d'Arlon-Luxembourg se propose de cultiver la perfection et de propager l'usage.
Exigerez-vous plus de pondération de la part des héros et ré clamerez- vous qu'ils n'assassinent que dans les cas d'absolue nécessité?. ..Mais si vous sauvez ainsi la vie de quelques êtres humains sans importance vous tuez le mélodrame lui-même. . . Et puis regardez donc pleurer ces femmes, et dites si ce n'est pas là (( de la belle ouvrage ! » Jamais, non jamais, le nouveau mélodrame régénéré ne produira sur le public un effet comparable àlellet que produit fatalement, irrésistiblement, le bon vieux mélodrame caduc. Décidément, à bas le progrès ! Le mélodi^ame est essentiellement le genre dramatique qui ne comporte point de progrès... Et au diable les délicats'.
Mes compliments, messieurs I Vous êtes des assassins actifs et expérimentés! C'est à çoiis à qui je parle comme on dit dans certains mélos, à vous les auteurs immortels de ce Roger-la- Honte où meurent tant de gens! Le premier principe pour fabriquer un mélodrame réellement mélodramatique consiste à se munir d'un revolver qui ne « rate » pas, si tant est, ô style des acteurs de mélodrames, qu'un prii^cipe puisse consister à se munir d'un revolver. Dans Roger-la-Honte, nous ne comptons pas moins de
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cinq morts ou assassinats, et c'est ce qui fait la su" périorité de cette œuvre inoubliable.
Dabord un certain Luversan, que Ton croit être Roger Larocque, assassine un certain Gerbier. Puis M™« Larocque meurt, mais, Dieu merci, elle fait comme les petits oiseaux du brave Coppée, elle se cache pour mourir. L'avocat de Noirv^Ue, un maitre de la parole, est moins discret. Il meurt devant nous, au milieu de sa plaidoirie. Effet d'audience. Et malgré cela il fait condamner son client. Rien ne sert de mourir, il faut mourir à point. Douze ans après. Luversan tue Julia de |Noirville. Mais Roger Larocque qui a l'esprit de répartie répond du tac au tac : il tue Luversan. « Ce que l'existence humaine est fragile » ! opine un spectateur. Je vous prie de remarquer que dans les mélodrames le revolver est de beaucoup préférable au poignard. Le poignard on le voit à peine, et l'on ne l'entend pas. Au contraire on voit le revolver — l'assassin de mélodrame ne tire jamais qu'au visé — et on l'entend. Et cela produit déjà une émotion physique énorme : pleurez, pleurez, mes yeux.
Mais les événements fâcheux qui pullulent inévi-^ tablement dans [les mélodrames doivent être entourés de toutes les circonstances accessoires qui le& rendent physiquement plus émouvants... Lorsque Luversan, habillé comme Roger Larocqne et lui ressemblant étrangement, assassine Gerbier, il se trouve comme par hasard que Gerbier habite en face de l'habitation des Larocque, que Gerbier s'installe dans sa véranda pour se faire assassiner, et qu'il éclaire a giorno la véranda pour queM""^ Larocque et sa fille puissent, de leur balcon mieux con-
templer l'assassinat... Et il se trouve comme par hasard que Larocque rentre un moment après chez lui, et qu'il a bien l'air, en effet, d'avoir assassiné quelqu'un, et c'est le jour anniversaire de sa fillette qui a dix ans et la fillette doit réciter un compliment à son papa qu'elle croit coupable d'un crime. La police empêche cette scène de famille... Quand l'innocent Larocque passe aux assises, le président, intrépide, appelle la petite Larocque pour témoigner contre son père. Celle-ci paraît en vêtements de deuil, elle dit de \son mieux ; « Je n'ai rien vu, rien entendu. » Et comme Larocque gémit et frémit, la petite Suzanne apprend tout de go à son papa que M^^' Larocque, sa femme à lui. sa maman à elle, est morte, la veille au soir, de honte et de chagrin. Le président, (( comme de juste », suspend l'audience. Que feriez-vous à sa j)lace?...
Or il se trouve comme par hasard que l'infortuné Larocque est défendu par le grand avocat de Noirville, son intime ami, mais, comme par hasard encore, que Larocque, avant de connaître Noirville, avait connu M"^^' de Noirville et l'avait eue pour maîtresse. Le mari, bien entendu, ignorait tout. L'abominable Luversan, redoutant l'acquittement de Larocque à cause de l'éloquence irrésistible de Noirville, juge le moment opportun pour apprendre au mari son infortune conj ugale à l'instant précis où il se lève pour plaider... De Noirville a juste le temps de se retourner vers son client et de l'invectiver : «Bandit, canaille, cochon, crapule... » puis il reprend de
sa plus belle voix : « Messieurs de la Cour, Messieurs les jurés, l'honnête homme que j'ai l'honneur de défendre est mon meilleur ami... » Cette scène, vraiment inénarrable, est d'un effet sûr. Mais naturellement, a ça lui a porté un coup, à c't homme » et, tout en plaidant, il meurt. Le président, a comme de juste », suspend 1 audience. Que feriez-vous à sa place ?
A la fin du compte, étant donné que Larocque est innocent, il est condamné aux travaux forcés... Mais dites-moi quel est le spectateur assez sec pour demeurer insensible àtouteSjCes atrocités si brutales si violentes, qui se succèdent, s'accumulent, accablantes, écrasantes, ahurissantes, affolantes! 11 faut bien convenir que si tous ces événements épouvantables avaient la-moindre vraisemblance, ils engen dreraient le maximum d'émotion que l'homme, sans parler de la femme, puisse supporter.
Et la loi du mélodrame est encore que la fatalité s'acharne odieusement sur l'être qu'elle a choisi pour sa victime et que celui-ci ne puisse, sous aucun prétexte, se soustraire à elle ou à ses effets, et que les événements soient tous associés les uns aux autres le plus étroitement du monde et :qu ils s" enchaînent, s'engendrent les uns les autres avec si peu de raison, mais avec tant de logique, que réellement, il n'y a rien à laire ni même à tenter contre eux. L'estimable Roger Larocque a une guigne (touchez du bois î), ce qui s'appelle une guigne, mais^une guigne noire...
Il a été lamant de Julia de Noirville. Si vous ^viez connu Julia de Noirville, peut-être auriez-vous été son amant. Cela peut arriver à tout le monde .
L'actrice qui personnifie Julia de Noirville a d'ailleurs une «bonne balle » et elle joue la distinction et la passion avec une sincérité et une allure faites pour émerveiller toute la rue de Lancry. Du moins Roger Larocque a été l'amant de Julia de Noirville sans méchanceté et sans perversité. Et puis il ne connaissait pas le mari. Mais la guerre est survenue. Celle de 1870. Larocque et de Noirville st rencontrent — toujours comme par hasard — dans le même régiment. Lieutenants de mobiles, ils combattent côte à côte et se sauvent mutuellement la vie si je ne fais erreur. Larocque l'explique de son mieux à Julia de Noirville qui ne veut rien savoir parce qu'elle l'aime toujours...
Cependant, Larocque, prisonnier, a une querelle avec un nommé Luversan. Il s'est battu contre lui au sabre, il lui a coupé deux doigts. Et il a retrouvé Luversan à Orléans, et Ta convaincu d'espionnage. Luversan a juré de se venger. Retour de la guerre, Larocque a donc contre lui la haine de Luversan, l'amour de Julia, les bouleversements économiques, car la guerre ruine son industrie prospère auparavant et l'accule à la faillite, — sa générosité même, car Larocque a prêté, comme par hasard, cent mille francs à sa maîtresse qui les [avait dépensés comme par hasard à l'insu de son mari, et Luversan, comme par hasard, a su ce prêt, et comme par hasard, il vient à point nommé les ^rendre à Julia qui les accepte comme par hasard de cet inconnu et les restitue comme par hasard à Larocque afin de le perdre par vengeance et par amour. Tout à l'avenant. Larocque est le « guignard » type, parce que le mélodrame l'exige. Sans doute, une douzaine d'années
après ce regrettable événement, Larocque sera proclamé innocent, mais on pourra dire sans exagération qu'il a « gâché » sa vie et il sera obligé de commettre un nouveau crime — en tuant Luversan — pour que son innocence soit plus éclatante: il sera donc obligé de passer une fois encore en Cour d'assises et j'espère bien qu'il sera acquitté, mais tout de même cela n'est pas gai, et je n'oublie pas qu'il s'est évadé du bagne pour retrouver sa fille et prouver son innocence, et cette fuite va lui procurer encore des complications comme je n'en souhaite pas à mes pires ennemis... Pauvre diable I
Mais si, pour obéir aux lois du mélodrame, l'honorable Larocque soufïre nécessairement le martyre sans que ce martyre ne nuise à sa santé ni ne diminue sa corpulence, puisque, échappé du bagne, l'acteur qui joue Roger-la-Honte, est aussi grassouillet qu'avant la Cour d'assises; il est indispensable, en outre, pour obéir aux mêmes lois, que Larocque soit tout honneur et rien que vertu, tandis que Luversan sera tout crime et rien que bassesse... On ne sait pas pourquoi Roger Larocque est si vertueux. On ne sait pas pourquoi Luversan est si criminel. Le mélodrame ne serait pas le mélodrame si les contrastes n'étaient pas aussi saisissants et aussi heurtés. Notez que l'énigmatique Luversan me parait perdre son temps à multiplier les crimes. Sa haine inexpiable contre Larocque lui prend, pour être satisfaite, tous les moments de sa vie. Et on comprend difficilement qu'un homme obligé pour vivre eni8;o
à se livrer aux opérations pénibles, plutôt méprisables et, par surcroit, médiocrement rémunérées de l'espionnage, ait assez de loisir pour suivre pas à pas l'insouciant Larocque, pour être informé des moindres détails de son existence mieux que la meilleure agence de renseignements, pour se dissimuler partout sous des déguisements onéreux (etc., etc.)... Mais cela ne fait rien. Mais je vous dis que cela n'a aucune espèce d'importance. Et c'est beau parce que c'est compliqué et inexplicable et c'est d'antant plus dramatique. Il n y aurait pas de mélodrame si la vertu ne luttait pas jusqu'au bout contre le vice, si elle n'était pas continuellement battue à plate couture jusqu'au moment où elle triomphera définitivement du vice — pani pan! en plein cœur, bien visé, c'est touché I — et ce sera justice!
Et parce que vous voyez de braves gens du peuple s'agiter en face d'aristocrates, n'allez pas vous imaginer que les auteurs de mélodrame aient eu une quelconque préoccupation sociale. Ils mettent là de l'aristocratie, parce que l'aristocratie n'est déplacée nulle part, et puis. « ça change »... et puis, « ça fait bien »... Mais le mélodrame ne saurait exciter personne à aucune révolution. Et à la vérité, Julia de Noirville n'est pas une femme très recommandable. Mais elle aime. A la vérité, elle aime d'un amour qui n'est ni très noble ni très raffiné. Mais elle aime. Julia de Noirville est une héroïne romantique. Son amour la possède tout entière; et elle ne veut point se dérober à son amour. Je
sais que l'industriel qu elle aime est un industriel important puisqu'il a besoin de cent trente mille francs pour payer ses ouvriers à la fin du mois — (entre nous, il me semble que le salaire des ouvriers se paie chaque semaine, mais qu'est-ce que cela fait? — mais enfin, cet industriel important n'appartient pas à la « caste » de Julia de Noirville. Toutefois, Julia de Noirville est vindicative comme une véritable aristocrate, quand sa fierté est blessée. Et elle n'hésite point, pour se venger de son amant revenu au devoir, à écouter les paroles traîtresses de l'odieux Luversan et à commettre l'acte le plus abject qui soit au monde. Mon impartialité bien connue me contraint d'ajouter que douze ans après, soit par amour, soit par remords, Julia de Noirville se reprend... Faible femme! Luversan ne se reprend pas, lui. Luversan est un homme. Mais pendant que Julia de Noirville charge sa conscience de fautes graves et fait envoyer au bagne celui qu'elle chérit toujours, le mari, M. de Noirville, aristocrate lui aussi, et trompé comme on ne l'est pas, conserve une dignité de bon aloi et se conduit comme un honnête homme... D'ailleurs, il exerce la profession d'avocat, et cette profession n'est pas encore une profession réservée aux aristocrates.. .
Donc, ne cherchez pas dans le mélodrame une théorie sociale, ni même une observation sociale. N'y cherchez pas non plus de psychologie. Je vous défie d'en trouver. Les personnages obéissent tous à des sentiments prodigieusement simples. Ils en sont les esclaves. Ce pauvre Roger Larocque est voué aux plus déplorables catastrophes parce que
LE MELODRAME S^j
l'honneur lui défend de dire qu'il a donné un jour cent mille francs à sa maîtresse. L'ignoble Luversan se rendra coupable des plus horribles infamies parce qu'il liait, et Julia de Noirville idem parce qu'elle aime... L'émotion ne jaillit pas du conflit des âmes mais du choc des faits. Ce choc est constamment d'une brutalité prodigieuse. Et les faits sont tellement nombreux que pour les raconter convenablement il faudrait écrire au moins deux ou trois volumes. Ils sont tellement précipités qu'on est entraîné, emporté par eux et que la mère qui a mis de la poudre de riz pour venir au théâtre, pleure, pleure, pleure éperdument, pleure comme si elle n'avait pas mis de poudre de riz et qu'elle est obligée d'arracher le mouchoir de sa fille parce qu'elle a oublié le sien...
Et je n'ignore pas que quelques personnes présomptueuses se flattent de résister à cette émotion, et je n'ignore pas que quelques personnes y résistent effectivement. Mais alors nous entrons dans la littérature. Assurément, le mélodrame n'est pas moral parce que, si le vice est enfin puni, la vertu n'est pas récompensée, ou que, si elle est récompensée, elle l'est tellement tard que cela n'en vaut plus la peine et qu'elle cause à ceux qui la pratiquent de terribles ( embêtements ». Le mélodrame n'est pas moral, mais il n'est pas méchant. On peut tout espérer d'un peuple que passionne le mélodrame. Et pour conclure, si j'étais auteur de mélodrames, je voudrais bien avoir fait llogerla- Honte.
Coulez, coulez, larmes bienfaisantes!
Nous avons aujourd hui de célèbres acteurs mondains, car rien ne manque au charme pittoresque et plutôt cocasse de notre époque. Nous avons autant d'acteurs mondains que de poétesses : c'est un peu plus qu'il ne nous en laut. Il est cependant permis de dire qu'abondance d'acteurs mondains ne nuit pas. Si c'est un mal, ce mal est tout à fait inoffensif...
Au surplus, de tout temps les femmes du monde et les hommes distingués qui les entourent ont eu pour le théâtre une sorte de passion. Cette passion est aujourd'hui frénétique. Elle ne connaît point de limites. Une quantité considérable de jeunes filles de bonne famille et de jeunes gens qui n'ont pas dans la vie des occupations très absorbantes s'appliquent à jouer des pièces, et, ayant joué des pièces, à jouer d'autres pièces ensuite. Mais ces artistes zélés ne se bornent plus à jouer pour euxmêmes et pour olTrir simplement au « débinage » de leurs amis et amies un sujet commode et une proie facile. Ce sera l'une des caractéristiques de notre temps : les acteurs mondains tâchent à s'évader des salons. Les petites scènes ne leur suffisent pas, ils aspirent aux grandes. Et les applaudissements modérés d'un public restreint, mais choisi, ou
choisi, mais restreint, ne les contentent pas. Ils veulent toutes les louanges de la publicité par la presse, par l'affiche et par Timage. N'hésitons pas à le noter dans nos mémoires pour servir à l'histoire de ce temps : le fait a quelque importance et quelque signification... Durant l'hiver, plusieurs artistes mondains, jeunes hommes, jeunes femmes, jeunes filles, ont pris part à des représentations organisées bruyamment dans des théâtres réguliers de Paris, représentations auxquelles le public était convié à la condition qu il payât sa place. Et aux lendemains de ces exhibitions, les journaux appréciaient, à la place habituelle aux articles de théâtre, les mérites de ces concurrents imprévus de M-^^ Bartet et de M. Le Bargy... Un tel fait n'appelle aucun blâme. Mais il vaut d'être constaté. Ainsi les acteurs mondains tendent à ne pas demeurer dans le cercle aimable de la vie mondaine. Ils tendent à ne plus limiter leurs exercices dramatiques aux proportions d'un divertissement agréable pour leurs amis comme pour eux-mêmes. Un certain « professionnalisme » naît. On fait métier d'être acteur mondain comme on fait métier d'être chanteur d'opéra ou danseuse du corps de ballet. En réalité, il y a déjà dans Paris une petite troupe d'acteurs mondains connus, appréciés, éprouvés. Les mêmes noms reviennent toujours dans les comptes rendus toujours généreux. On devine confusément que les X^rivilégiés qui font partie de cette petite troupe en permettent à leurs concurrents ou à leurs concur rentes l'accès aussi difficilement que les sociétai^ es de la Comédie-Française à leurs rivaux issus brusquement du Conservatoire ou du boulevard...
Mais pour que les acteurs mondains d'aujourd'hui, à porter leur talent en ville, conquièrent une expérience véritablement professionnelle, il y a lieu de penser que le goût du théâtre est plus répandu que jamais dans la bonne société. Francliemcnt, il y fut toujours répandu et toujours dominant. Et les acteurs mondains firent toujours leurs délices de leurs petites exhibitions anodines, en dépit des récriminations des méchants... Un publiciste qui discutait de la comédie de salon voilà quelque cinquante ans, écrivait : « On a raillé, décrié la comédie de salon. On n'a pas tari d'épigrammes contre ceux qui s'adonnent exclusivement au théâtre et, sans en faire leur métier, affrontent le feu de la rampe et cherchent des plaisirs et des succès dans des travaux scéniques. La critique est, du reste, sans portée pour juger de ces remuons intimes qui échappent à Vappréciation publique. Trop de gens et des plus intelligents sont intéressés à la réussite de ces essais pour que la raillerie de quelques-uns ait beaucoup de chance de succès. » Ce garçon-là avait T esprit sain. 11 prévoyait, cinquante ans d'avance, le pire danger auquel le théâtre mondain pouvait être exposé. Il prévoyait qu'un jour les artistes mondains ne se produiraient plus seulement dans des réunions intimes. Il prévoyait qu'un jour ni les réunions ni les artistes n'échapperaient à Vappréciation publique mais plutôt la rechercheraient. Il prévoyait qu'un jour tel jeune premier aimé dans les salons mettrait sur ses cartes de visite :
Vicomte Roger de Z...
Acteur mondain.
Il prévoyait qu'un jour cette délicieuse jeune fille que vous connaissez bien, qui disait avec tant de grâce délicate et de réserve rougissante des petites saynètes bleues et roses, rédigerait et enverrait elle-même les communiqués aux journaux. L'acteur mondain est entré délibérément dans la publicité. 11 sest rué dans la lutte pour la gloire. Il a provoqué l'appréciation publique L'appréciation publique chez nous, sans être nécessairement méchante, est malveillante assez volontiers. Cette appréciation publique, recherchée par les acteurs mondains, bouleversera leur vie, si je ne me trompe.
Toujours est-il que l'heure avait sonné à toutes les horloges depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la porte Saint-Jacques où devait paraître un Guide pratique des comédiens mondains. M. André de Lorde nous en a gratifiés. Grâces lui soient rendues ! Maintenant nous n'ignorerons plus rien de ce qui est indispensable mais suffisant pour jouer la comédie de salon. M. André de Lorde est un guide minutieux, précis, excellent. Mais M. de Lorde a l'habitude de faire jouer des pièces terrifiantes : dans ce petit livre il n'a pas pu se retenir de nous donner des conseils effrayants.
Us sont d'ailleurs marqués au coin, si je peux dire, du bon sens le plus solide. Ainsi M. André de Lorde conseille vivement aux maîtresses de maison, qui veulent faire jouer la comédie dans leurs salons de ne pas choisir des pièces pornographiques. C'est très curieux, si j'avais écrit le livre de M. André de ] Lorde, j'aurais donné le même conseil, ou plutôt, je ne l'aurais pas donné, le jugeant superflu. Sans
doute aurais-je eu tort! Et tous les autres conseils de M. André de Lorde sont judicieux autant que. celui-ci. M. André de Lorde est un maître attentif et prévoyant. Mademoiselle, vous ne pourrez vous passer de lui...
Mademoiselle, vous êtes charmante. Vous avez fait des études assez bonnes. Vous n'êtes donc pas complètement illettrée. Vous êtes jolie et vous désirez jouer la comédie de salon. Vous avez évidemment des dons naturels pour jouer la comédie de salon. Il est utile néanmoins que vous ti^availliez beaucoup. Mademoiselle, votre grâce discrète est poétique. Mais vous voulez jouer la comédie de salon. Mademoiselle, pour jouer la comédie de salon, il faut connaître la diction. La diction est l'art de parler correctement, c'est-à-dire de bien articuler, de s'arrêter aux points, aux virgules, de respirer à propos, de prononcer sans grassej^ementy bièsement ou bégniement. Pourquoi bégaie-t-on? On bégaie parce que, avant de parler, on laisse échapper soit par la bouche, soit par le nez, une certaine quantité d'air. Et voilà! Mademoiselle, je constate avec plaisir que vous ne bégayez pas. Gela vous eût gênée pour jouer la comédie de salon. En vérité, vous ne grasseyez pas et vous ne blésez pas non plus. Malheureusement il vous arrive de balbutier et de bredouiller, de bredouiller surtout. Et puis, mademoiselle, vous ronflez quelquefois. Oui, mademoiselle, vous êtes exquise, mais vous ronflez. Puisque vous ronflez, je ne peux pas dire, moi, que
VOUS ne ronflez point... Vous ronflez, c'est-à-dire que vous çihrez trop, vous roulez les /% vous martelez avec excès les syllabes, surtout les finales. Prenez-y garde, mademoiselle, c'est un défaut aussi insupportable, aussi irritant que le grasseyement, et, aussi bien, M°^ Bartet, déjà nommée/ ne ronfle pas. Je veux vous en corriger. Eflbrcez-vous, mademoiselle, de prononcer 1> doucement en repliant la langue le moins possible et en la faisant frapper le plus doucement possible contre les dents. C'est très simple et c'est gentil tout plein! ! Allons, recommencez... Pas mal!... Très bien!... Quand vous vous serez appliquée à ce petit exercice cinq ou six cents fois dans la semaine, au bout de quelques semaines vous ne ronflerez plus.
Vous pourrez alors jouer la comédie de salon!... Le jour de la représentation est arrivé. Vous êtes impatiente. A^ous vous énervez. Vous avez le trac. Eh bien! promenez-vous! Et en vous promenant, récitez des vers, de préférence des vers difficiles à dire, qui demandent un eflort considérable de la bouche pour les émettre :
AVaterloo ! AVaterloo ! AVateiioo ! morne plaine ! Comme une onde qui bout dans une urne trop x)leine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres l)ataillons!
Bien entendu ne criez pas à tue-tête, car il faut éviter de se servir de sa voix avant la représentation. Jl faut, au contraire, et vous me comprenez, faire travailler, fatiguer sa langue, sa mâchoire, afin de les assouplir et d'obtenir au moment voulu
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une grande légèreté de débit et une parfaite netteté (le diction. Assouplissez votre màclioire, mademoiselle! assouplissez votre mâchoire!) En outre, si vous voulez m'en croire, ne mangez pas trop. Si vous évitez, par surcroît, de trop boire, vous serez la sagesse même. Bref, excluez de votre repas tout ce qui pourrait empâter votre langue ou altérer votre voix. Vous n'ignorez pas Maurice des Ombiaux. C'est un bon écrivain. Il est Belge, comme un certain nombre d'écrivains français. Etant belge, il aime passionnément le vin de Bourgogne , il en a célébré les vertus inappréciables dans un petit livre qui peut être mis d'ailleurs dans toutes les mains de jeunes filles : Manuel de Vamaieiir de Boiwg'ogne. Le vin de Bourgogne a donc toutes les qualités. Mais il a un défaut. Mademoiselle, aimeriez-vous le bourgogne autant que Maurice des Ombiaux, n'en buvez pas avant déjouer la comédie de salon, car le vin de Bourgogne empâte la langue...
Pensive à son balcon, la vierge se dérobe Sous un voile de fleurs mystique et parfumé. L'émoi des clairs printemps rouvre son cœur fermé Et leur parfum s'imprègne aux longs plis de sa robe.
Elle écoute et tressaille aux cris joyeux des nids Parmi lesranieauxlourdSj où tremble un frisson d'ailes, Les cieux d azur nouveau frémissent d'hirondeUes Et les bois sont émus de troul)les infinis.
Oh ! vivre ainsi dans la fraîcheur des matins roses. Vivre comme un lis pur, sans jamais se flétrir, Sentir son rêve éclore et son àme fleurir, En un cadre éternel de verdure et de roses !
Ainsi chante doucement, tendrement, finement, joliment, le poète André Rivoire. Vous le jugez puéril, mademoiselle, et vous savez bien que ce n'est pas à cela que rêvent les jeunes filles. Tout à l'heure vous entrez en scène... Chaque jeunesse a ses plaisirs. Du moins ne vous mettez pas en costume, ne préparez pas votre figure trop longtemps à l'avance, car une trop longue attente vous mettra dans un état nerveux déplorable, votre fard s'en ira peu à peu, vous devrez vous maquiller de nouveau. Au théâtre , le tout n'est pas de faire sa figure, mademoiselle, il faut laire sa figure au bon moment...
,..Et André de Lorde conseille, conseille éperdument. Il est plein de sollicitude. Mais si on suit seulement la moitié de ses préceptes qui sont tous raisonnables, on a un travail colossal à accomplir pour jouer même médiocrement la comédie de salon... Quant à moi, j'y renonce. Je me range tout de suite au parti de cet Oriental de distinction qui, voyageant eu France, fut invité à une soirée somptueuse suivie d'un grand bal. Après la fête on lui demanda ses impressions, et il répondit avec simplicité : <( Je suis stupéfait que des gens assez riches pour f>ayer des danseuses se fatiguent eux-mêmes à ce pénible exercice. » Aujourd'hui on ne pense guère comme ce bon Oriental, et les artistes mondains pullulent.
Ils pullulent parce que le théâtre est en vogue, le théâtre et les gens de théâtre et les choses de théâtre. Nous sommes fous de théâtre. Nous en sommes, pour le moins, malades. Considérez seulement l'importance prodigieuse, l'importance attristante que nous attribuons aux concours du Conser-
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vatoire. Pendant les mois d'été, alors que la chaleur a chassé les spectateurs des salles accoutumées où Ton sert à un public constamment empressé, de la musique, des comédies ou des drames, on prépare pour la France de nouveaux artistes dramatiques ou lyriques . Des gamines qui n'ont pas toutes dépassé leur dix-huitième année , des adolescents qui n'ont pas tous fait leur service militaire se disputent les récompenses qui leur permettront de gagner cent francs par mois dans un théâtre subventionné ou de courir obscurément les provinces. Aussitôt tous les critiques de tous les journaux sont mobilisés. Et ils ont l'obligation de noter pour un public en délire les moindres ânonnements du moindre candidat à la gloire théâtrale. Ces concours d'artistes à la fleur de làge, d'artistes qui ne sont pas artistes et qui ne le deviendront peut-être jamais, paraissent plus dignes d'attention que tous les concours qui donnent à la France ses ingénieurs, ses professeurs de droit ou de médecine ou de lettres et dont la presse ne dit jamais un seul mot. Nous avons la maladie du théâtre. Étonnez-vous après cela que les mondains, dociles à toutes les suggestions de la mode , s'adonnent entièrement au tliéâtre.Ge faisant, ils s'imaginent bien entretenir des rapports directs avec la littérature, et je ne dis pas qu'ils aient complètements tort. On peut donc affirmer a la rigueur — et cela est extrêmement flatteur pour notre amour-propre national — que la passion du théâtre est la passion d'un peuple cultivé. -
On a le droit et surtout le devoir d'ajouter que toutes les préparations variées d'une représentation
quelconque dans un salon quelconque sont très favorables à ces « flirts » qui occupent aujourd'hui une bonne partie de la société parisienne... On a surtout l'obligation d'ajouter que le théâtre mondain remplit, dans l'exercice de la sociabilité, le même office que le « bridge ». Ce jeu et les autres ont prospéré parmi nous parce que Fart de la conversation dépérit chez nous, parce que le goût de la conversation s'en va. Les hommes qui travaillent, fatigués par des journées d'un labeur plus rude qu'il ne fut jamais, n'ont plus au soir la force ou la dispo" sitiou d'esprit nécessaire pour reprendre avec les femmes élégantes ces jeux de la conversation qui furent la gloire de la société française... Le théâtre, auquel se consacrent les oisifs de toute société, le théâtre les protège contre l'obligation de causer... C'est dommage, et je prévois avec tristesse ce que la réputation et l'influence française y perdront tôt ou tard. La causerie fut toujours sa supériorité la plus éclatante et la moins contestée. On ne se dépouille pas d'une pareille supériorité impunément...
Cela dit, je m'empresse de concéder que la vogue extraordinaire du théâtre mondain parmi nous n'est point condamnable. Elle est sans crime aucun. Elle est sans grand péril. Mais le théâtre mondain demeure l'amusement, attrayant et discret, des gens du monde ! Qu'il ne devienne pas pour eux un moyen équivoque de publicité... Ils seraient vite jugés sévèrement, jugés injustement. Et nousmêmes , toujours ardents à mettre en relief les moindres symptômes de notre décadence intellectuelle ou morale, nous exprimerions peut-être à ce
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sujet des idées générales aussi fâcheuses que définitives. Sans compter que nous nous croirions obligés de demander raison aux artistes mondains de leur manque de talent. Et cela serait peut-être plus crrave que tout le reste.