‹ Essais critiquesChapitre 40 sur 52 · CHARLES BENOIST · texte numérisé non relu

CHARLES BENOIST

Ils ne sont pas ici ; ils sont ailleurs, ils sont làl)as dans les provinces peut-être ou peut-être ailleurs <encore. Personne ne sait où ils sont. Personne ne tient à savoir où ils sont. Et pourtant ils font parler d'eux. Ah ! ces parlementaires que l'on raille et que l'on dédaigne, que Ton attaque et que l'on caresse, -que l'on considère avec mépris et avec indulgence tout à la fois, que l'on ne saurait détester beaucoup, mais à qui le pis qui puisse arriver c'est qu'on se détache d'eux — et ne commence-t-on pas à se détacher d'eux ? — ah ! ces parlementaires ! Ils avaient Tine occasion admirable de reconquérir l'estime en se taisant. Et voici qu'ils parlent pour faire parler d'eux... En leur nom, au nom de leurs compères et camarades indisciplinés, Charles Benoist et Jacques Piou font la parade pour attirer les badauds.

Comment, Charles Benoist, c'est toi, mon cher ami, qui t'agites et te trémousses ! En vérité, tu me consternes. Charles Benoist est gamin entre tons ses collègues au jour d'aujourd'hui. Et le plus grave^ ^'est quil se croit gamin de Paris. Maintenant il badine et fait la petite folle à sa manière qui est pesante. Ce parlementaire modèle a consacré une partie de ses travaux à nous préparer un parlemen-

tarisme modèle. A l'heure présente, il demande la convocation des Chambres comme un aimable farceur, comme un loustic irrésistible qui a toujours le mot pour rire et qui fait « rigoler » en effet le garçon et la caissière du café. Navrante métamorphose. Vanité des vanités.

Certains naissent poètes, vous le savez. D'autres naissent professeurs. Charles Benoist est né élève. Il Test resté. Bon élève, bien entendu. Gela va sans dire. Mais cela va encore mieux en le disant. 11 fut toujours le premier de sa classe qui n'était pas extrêmement brillante. Entré au Parlement, il a tont simplement changé de classe ; et il veut tou^ jours être le premier. Il se remue pour se faire remarquer. Il a réponse à toutes les questions. Il veut que ce soit lui qui donne la réponse quand ce ce n'est pas lui qui pose la question. Ses camarades reconnaissent ses qualités, et s'amusent toutefois de son zèle un peu naïf et de son envie pétulante et brouillonne et bourdonnante d'être constamment « distingué ». Mais il est si laborieux, si consciencieux ! Il force tellement l'estime par la sincérité de son honnête ambition. Il est si touchant par sa vertueuse passion de parvenir, de parvenir à quoi? au pouvoir, à la gloire, à imposer au monde le grand nom de Charles Benoist?... Il multiplie si gentiment ses eff'orts héroïques pour s'adapter à son milieu ! Qui ne lui saurait gré de son énergie obstinée et pas toujours efficace !

Il a écrit comme à plaisir et avec une sorte de jubilation qui malheureusement est demeurée tout intérieure, de gros livres mornes. Il a étudié la crise de rÉtat moderne et ce n'est pas gai ! Il a étudié;

rorganisation du suffrage universel, et c'est bien ennuyeux ! Il a étudié l'organisation du travail et même l'organisation de la démocratie et je vous prie de croire que c'est très triste. Charles Benoist a tout étudié, Charles Benoist était fait pour étudier tout et pour étudier toujours. Mais soudain Charles Benoist a voulu agir. Cet homme de bibliothèque a été subitement pressé de descendre sur les places publiques et de monter dans les assemblées parlementaires. Ce lauréat infatigable de l'Institut a prétendu conquérir Paris — la rive gauche tout au moins. Ayant proclamé avec d'innombrables arguments que les parlementaires ne pouvaient accomplir aucun travail utile, il a jugé opportun de devenir parlementaire à son tour ; et ce n'était pas afin de se reposer.

Charles Benoist est l'homme qui ne se repose pas. Un bon élève, vous ai-je dit, et ardent à la besogne. Quant il entra à la Chambre, Charles Benoist avait lame chargée d'un grand dessein — comme Hamlet. C'était un tout petit Hamlet de Saint-Sulpice. Naturellement beaucoup plus actif que feu le prince de Danemark. Charles Benoist voulait effectuer la réforme électorale. Il voulait gratifier la France de la représentation proportionnelle. La France jusqu'ici a été rebelle aux séductions du député de la rive gauche, la France a repoussé les présents informes d'Artaxercès-Benoist... Elle ne les a même pas repoussés vivement, elle a montré quelleneles désirait pas... et avec bonhomie elle a oublié le cadeau et le faiseur de cadeaux. Sur le point de se retrouver lauréat et même membre de l'Institut comme devant, Charles Benoist est fort affligé.

Dans son respectable chagrin, il se livre à ces manifestations véhémentes et incohérentes qui accompagnent naturellement tout chagrin. Il réclame bruyamment la convocation des Chambres. Il écrit pour cela une lettre qu'il communique aux journaux, à tous les journaux — prière d'insérer — et qui est contournée, chantournée, bistournée, prétentieuse et supercoquentieuse. Charles Benoist, qu'on le sache, y a mis tout son esprit. Oh ! quand Charles Benoist fait une gaminerie, il la fait sérieument. Il s'applique et on le voit bien. Il a beaucoup d'esprit et de l'esprit de toutes sortes, mais il ne sait pas choisir et il accumule lourdement dans sa lettre comme dans ses discours, toutes les sortes d'esprit. Il vise opiniâtrement à leltet. Il dépasse le but : c'est une façon de ne pas l'atteindre.

Impatience de renommée ? Fièvre d'influence ? Action délétère du milieu lui-même? Qui le dira? Mais il y a décidément quelque nervosité désordonnée dans les mouvements de Charles Benoist.

Considérez cet homme instruit longuement des problèmes politiques. Il a, dans ses ouvrages, cette limpidité, cette netteté qui constituent la loyauté des raisonnements. Il ne manque ni d'autorité intellectuelle, ni d'autorité morale. Il est pondéré par nature et par destination. Au surplus, ses opinions doivent lui assurer une pondération nouvelle. Charles Benoist, en effet, s'est voué tout entier à des opinions qui vieillissent ceux qui les professent. Il personnifie le libéralisme caduc, anodin et inopérant qui ne fait plus merveille que dans les développements de l'éloquence académique. En outre, il a cinquante ans : c'est l'âge, à moins que je ne me

trompe, où la sagesse s'impose à tous les hommes, même aux hommes politiques. Or, Charles Benoist abandomie aujourd'hui cette sagesse dont il ne pouvait se départir autrefois. Il n'a plus de méthode^ lui qui semblait jadis être la méthode elle-même appliquée aux discussions parlementaires. J'oserai dire qu'il n'a plus de boussole. En tous cas, sa boussole est bien déréglée.

Il s'agite et on ne sait ce qui le mène; lui, le champion de la réforme politique, il devient le fantaisiste de la petite guerre des partis. Il donne avec fracas des coups d'épée dans l'eau trouble. Il est tout éclaboussé et ne s'aperçoit même pas qu'il Test et qu'il l'est tout seul... Et voilà ce qu'est devenu après peu d'années de pratique parlementaire le plus raisonnable des pédants politiques.,.

Y a-t-il donc au Parlement une puissance maléfique qui s'exerce contre les meilleurs, et parfois les dénature et les rend méconnaissables ?

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