‹ Essais critiquesChapitre 41 sur 52 · LE CONFÉRENCIER JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

LE CONFÉRENCIER JEAN RICHEPIN

Et l'on prétend que les Français n'aiment pas les voyages !

Depuis quelques années, ils courent les terres et les mers, non pas même pour visiter les beaux pays, mais pour y porter la bonne parole. Nos écrivains surtout ne sont plus casaniers. Ils entrent en relation avec l'univers pour pérorer. L'Afrique du Nord attend Jean Richepin.

Le plus curieux de cette petite histoire, c'est qu'on puisse encore trouver des auditeurs, tant on rencontre de conférenciers ! Tant on rencontre de conférencières aussi! Les femmes, en effet, parlent beaucoup, et cela ne saurait étonner personne. Mais elles ont pris, de nos jours, l'habitude de parler en public, renonçant à cette discrétion, bien vaine, dont séparaient leurs aïeules. Reste-t-il donc quelqu'un pour savoir écouter? Savoir écouter est aussi difficile que savoir parler.

Proclamons vite que tous les conférenciers et même, toutes les conférencières, ne savent pas parler. Il m'a été donné comme aux plus privilégiés de nos contemporains d'être témoin de délicieux et lamentables spectacles. Je ne voudrais faire à >P^^ Jane Dieulafoy nulle peine, même légère; mais jai assisté jadis à une conférence — la langue française est bien pauvre — qu'elle prononça, si j'ose dire, à TOdéon sur les Enfants d'Edouard, et qui était une bouffonnerie immense^ navrante, et d'ailleurs respectable infiniment comme toutes les choses très tristes.

Cette petite personne habillée en croque-mort, cachant derrière une petite table, ses petites jambes, et enfouie plus qu'à demi dans un fauteuil trop vaste pour elle, ayant l'air de disparaître presque entièrement sous la table, lisant d'une voix grêle et pointue une sorte de composition française où il était question du duc de Glocester et d'un certain nombre de gens morts depuis longtemps, ne faisant parvenir jusqu'à l'auditoire que quelques mots incertains, le public se distrayant de cette lecture puérile par des causeries amicales en petits groupes

et souriant modérément, gentiment, indulgemment, et toute cette aventure cocasse se terminant comme un malaise, c'est là un des souvenirs les plus impressionnants de mon existence.

Encore M"'* Jane Dieulafoy n'ajoutait-elle pas, et pour cause, à l'attrait de sa conférence, la pénible exhibition des chapeaux empanachés ou des robes de la mode prochaine. On jugeait cependant que si cette estimable exploratrice avait eu raison d'aller à Suze ou à Persépolis, elle avait eu tort d'en revenir, les Enfants d'Edouard du moins n'avaient rien gagné à son retour, un nouveau malheur s'ajoutait à leurs infortunes. C'était, en vérité, un malheur de trop.

Hélas ! combien de conférenciers et de conférencières massacrent, non seulement les Enfants d'Edouard, mais la conférence même. La France est un pays charmant. Il n'est pas de mal qui n'ait immédiatement son remède. L'incapacité vaniteuse des conférenciers et des conférencières a vite fait décarter la foule des sottes conférences. La mauvaise conférence est sur le point de mourir en France. Jean Richepin suffirait a faire vivre la bonne.

Jean Richepin est le grand conférencier de notre âge fécond en paroles. Il parle sur tout. Il parle partout. Il parle tout le temps. Les gracieuses amies de M"'*' Adolphe Brisson l'applaudissent encore, que déjà Richepin est parti pour Lille, ou Lvon, ou Rouen, ou Bordeaux, ou Marseille, ou

Toulouse. Il ne cennaît plus de frontières. Il fran^ chit les espaces afin de parler plus loin. Les Amériques l'acclameront après-demain. Demain, il va pacifier, par ses discours ailés, l'Algérie, la Tunisie, le Maroc, le Cameroun allemand et le Congo belge. Il proclame, avec une conviction exquise et une fierté d'autant plus délectable qu'elle est plus modeste : « Cette année, j'ai fait six mille trois cent soixante-sept conférences », mais Jean Richepin n'est pas plus orgueilleux qu'il ne convient. Il n'a pas épuisé sa vaillance et Tan prochain, il parlera davantage encore.

Laissez geindre les méchants. Ils affirment que Jean Richepin est le commis-voyageur de la conférence. Il en est l'apôtre. Il n'est point du tout le Gaudissart du lieu commun, il est le Chrysostôme de l'idée générale.

Cet orateur a tout ce qu'il faut pour plaire. D'abord, il est un très bel homme de conférencier.,. « On n'a pas besoin d'être beau, quand on est intelligent », dit un personnage immortel de Georges Feydeau. Mais la beauté est un superflu qui s'ajoute agréablement au nécessaire. Cependant je n'ai pas dit que l'intelligence fût nécessaire. Une certaine spontanéité de l'esprit le remplace aisément: un certain élan. Jean Richepin a cet élan, et il n'est pas dépourvu de cetto spontanéité. Il retient, ravit les auditrices que son physique avantageux enchante justement.

Et il est très sincère en son éloquence lyrique. N'en doutez pas. Il emploie des procédés oratoires et il a pris l'habitude de chanter aux bons moments quelques couplets d'un effet sûr. Mais ces procédés

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sont sommaires et presque ingénus. Ils sont légitimes et jamais ils ne trompent. Au reste, le loyal Richepin est, même en ces instants, emporté par sa sincérité généreuse. Il revit, il recrée ses développements usuels, et il les modifie, et il les assujettit» et il les adapte. Il semble les improviser une fois encore.

Jean Richepin parle avec une infatigable facilité. N'en concevez point d'elTroi. La facilité est la qualité indispensable de l'orateur. C'est une qualité malchanceuse ; on la méconnaît. Qui donc entreprendra l'éloge, la réhabilitation de la facilité de parole? Elle est l'unique garantie du talent oratoire. Méditez ce principe strict, ce précepte fondamental : « Il faut savoir parler pour ne rien dire si l'on veut être capable de parler pour dire quelque chose. »

Jean Richepin est doué d'une facilité de parole tellement vertigineuse, que les observateurs les plus exercés ne parviennent pas toujours à discerner s'il dit quelque chose, ou s'il ne dit rien. En tous cas, il le dit avec une prestigieuse exubérance. Que cette véhémence ne vous soit pas suspecte ; ne vous inquiétez pas de cette fougue !

Non, Richepin n'est pas un rhétoricien bavard et fastidieux; il reste toujours un orateur, oi, si vous préférez, un poète de l'éloquence. En effet, sa sincérité initiale persiste, qui vivifie tout; Richepin croit à ce qu'il dit même s'il ne dit rien ou pas grand'chose. Il n'est pas un comédien. Je vous prie de croire qu'il est un artiste.

Un brave artiste, souple et riche, vigoureux et, d'aventure, assez fin et qui ne fait pas un sort à chaque mot parce qu'il n'a pas le temps, mais en

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lait un, et des plus heureux, à toutes les phrases qui ont du nombre et presque du rythme; mieux, aux groupes de phrases qui se succèdent en se précipitant et en se pressant, mais ne s'encombrent pas et, au contraire, se déroulent en bon ordre de bataille — de bataille encore et déjà de victoire. Ah ! il arrive que Richepin, toujours maître de lui cependant, n'ait plus le pouvoir de s'arrêter. Il développerait parfois à perdre haleine, si un valeureux conférencier «omme lui pouvaitperdre haleine, mais il développe, il développe, il développe. Richepin parlera-t-il une heure ? parlera-t-il deux heures ? On ne sait. Mais on ne tient pas à savoir. On le suivra, jusqu'au bout. Sa prolixité même est entraînante magnifiquement. Jean Richepin se rappelle l'anecdote contée par Plutarqne. On louait devant Agésilas un orateur sur son talent à amplifier les petites choses. Agésilas demanda : a Estimeriez-vous un cordonnier qui ferait de grands souliers pour de petits pieds ? » Les souliers que fait Jean Richepin sont quelquefois un peu grands , mais ils sont irrésistibles...

Triomphes favorables d'un orateur dont la voix cordiale est encourageante comme les idées !

N'essayez pas d'imiter Richepin. Vous n'avez pas sa prestance et la bonhomie de son jeune regard essentielles à son action oratoire. Mais il connaît les règles. Il est un maître. Il sait dire : son geste à sa diction s'accorde. Il est un excellent animateur de phrases. Et son abondance même est limpide. Ses

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t^auseries, pour tumultuenses quelles puissent être, sont méthodiques et claires ; pour creuses qu'elles puissent paraître, elles ne sont pas vides. Jean Ricliepin, poète au repos , se vouant au lyrisme quotidien de la conférence, s'est retrouvé le normalien, vivant et frémissant, qu'il iut naguère et toujours. Sa culture universitaire le contient, et son érudition exalte et fortifie sa verve. Son croùt classique discipline son indépendance.

Jean Richepin est décidément aussi aimable qu'admirable en son apostolat au jour le jour.

Réjouissons-nous dans nos cœurs, puisque les modulations caressantes ou grondantes de sa voix musicale se répandent concurremment à Paris, dans les départements, les colonies, les nations étrangères et les pays barbares, et que grâce à elles se propage le culte des belles lettres, — aussi bonnes que belles, Jean Richepin est un bienfaiteur de l'humanité d'aujourd'hui, trop fatiguée pour apprendre et pour penser par elle-même.

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