DELCASSÉ
C'est un petit homme, un petit bout d'homme. Mais c'est un homme.
11 a de l'énergie. Il a même de l'obstination. Il va où il veut. Il obtient ce qu'il veut. Il fait ce qu'il veut. Il a même l'air de savoir ce qu'il veut. Il est plus qu'un praticien politique au jour le jour. Il est
plus qu'un parlementaire ambitieux et malin. C'est peut-être un homme d'État. C'est un homme.
M. Delcassé a imposé lentement, patiemment son autorité aux assemblées et aux chancelleries. J'ai dit le mot qui convient. M. Delcassé a de l'autorité, oh î oui, une autorité laborieusement acquise, conquise péniblement, mais non sans force peut-être et assez solide pour résister à de violentes secousses. Avoir de l'autorité dans les milieux politiques, comme cela est rare! On a de l'entregent, de la souplesse, de Fhabileté, et avec ces qualités-là on gagne le pouvoir. Mais avoir de l'autorité, comme cela est rare ! M . Delcassé en a.
Il ne la doit point à son prestige physique. Il est de taille minuscule. Mais Thiers était de taille minuscule, lui aussi. Et puis, j'en demande pardon aux géants. Mais les hommes très grands ne sont que j^ar exception des hommes très intelligents. Au moins la taille de M. Delcassé est-elle trop exiguë pour que M. Delcassé puisse se flatter d'être un beau gars. En outre, convenons que son visage est sans grâce. Il serait sans rayonnement si ne brillaient avec une vivacité extraordinaire ses yeux derrière le lorgnon lourd. Bref, en redingote, M. Delcassé semble un principal de collège dépaysé.
Ce n'est pas avec sa taille, sa redingote et son lorgnon que M. Delcassé a maîtrisé peu à peu le Parlement où il assura son règne. Non, mais remarquez la continuité de son labeur.
11 est licencié es lettres. Peut-être passe-t-il comme répétiteur en quelque lycée. Presque tout de suite, il vient à Paris et il entre à la République française. Il y écrit immédiatement des articles de politique
étrangère ; et on les lit. Est-ce que les circonstances le conduisent? Est-ce lui, au contraire, qui détermine sa chance? En tous cas, il n'hésite pas dans la vie et la vie n'hésite pas pour lui. Sans retard, M. Delcassé étudie et discute les conditions de cette politique extérieure à laquelle il s'adonnera tout entier.
M. Delcassé est incapal^le de se laisser distraire de sa tâche. Ce licencié es lettres est-il un primaire ou n'est-il pas un primaire? C'est une question. Comment savoir à quel point on cesse d'être un primaire, pour se hausser jusque dans cette aristocratie intellectuelle qui se recrute elle-même ? On ne peut pas savoir.
Toujours est- il que M. Delcassé n'emprunte pas les brillantes apparences des gens qui ont l'heur de n'être point des primaires. Une s'affirme ni lettré, ni artiste. Il n'a pas de ces petites affectations élégantes et faciles de grande culture et de dilettantisme désintéressé. Il ne collectionne pas les vieux livres, il ne fréquente pas les courses et les concerts. Il creuse patiemment son sillon. Il est intégralement dévoué à son travail, qui est de faire de la politique extérieure dans la presse et dans le Parlement, en attendant de faire des traités secrets...
Son progrès sera comme son labeur, régulier et sans hâte et solide. M. Delcassé ne s'abandonne pas à la fantaisie. Il ne lui plaît pas de devenir un jour, comme par hasard, ministre de l'Instruction publique, et pourtant n'a-t-il pas été journaliste? ou
ministre de l'agriculture, et pourtant n'est-il pas licencié es lettres ! Il a choisi d'urgence sa spécialité — qui est vaste. Tout ce qui concerne la puissaace nationale de la France au dehors lui appartient. Problèmes immenses, chaque jour agrandis et renouvelés chaque jour, d'une époque où tous les peuples débordent les uns sur les autres, où toutes les relations deviennent internationales, problèmes d'une époque fertile en complications d'abord européennes et bientôt mondiales ! M. Delcassé les étudie gravement avec un esprit aussi lucide que sa volonté est nette et son opiniâtreté soutenue. En vérité, M. Delcassé est un bon esprit clair, compréhensif, direct, assimilateur. Mais M. Delcassé est un peu chargé par ses travaux, par sa compétence même. Il ne badine pas ; il ne s'accorde pas le loisir de folâtrer. Il est très sérieux.
On le tient pour tel.
Il devient donc naturellement sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, ministre des (Colonies, ministre des Affaires étrangères, ministre de la Marine. Il a circonscrit son domaine, mais il l'a ambitieusement circonscrit et son domaine a des proportions importantes. L'avenir nous promet bien des choses et M. Delcassé pourra être ministre de la Guerre sans quitter son domaine. Les éléments de la force expansive de la France devant l'univers appartiennent tous à la spécialité. La France doit prospérer au dehors avec le concours de M. Delcassé.
M. Delcassé est parvenu à communiquer cette conviction au Parlement. Triomphe précieux. M. Delcassé, en réalité, est médiocrement connu du pays. Mais il est populaire dans les assemblées.
Il leur inspire confiance. Il leur donne du courage. II exalte leurs vertus législatrices et quand il prononces de valeureuses paroles sur le Maroc ou sur nos navires, tous les députés se sentent fiers d'être Français; l'Allemagae deyient inolTensive, et la poudre B devient innocente.
Popularité parlementaire obtenue par des soins acharnés. M. Delcassé fut un merveilleux stratégiste en Chambre. Il eut raison de vouloir lêtre. Il fut, il est avec les politiciens d'une insinuante aménité qui les enchante. Ah î le séduisant garçon que ce petit Delcassé ! Comme il excelle à donner à ses collègues les plus falots le sentiment de leur importance ! Gomme il les caresse ! Mais il ne les courtise point bassement. Il ne flatte que pour dominer. Il sait la cruauté sauvage des luttes entre politiciens. Il sait la couardise infâme des groupes et des foules lorsqu'un chef est momentanément vaincu. Il a éprouvé l'une et l'autre. Mais il a annihilé lune et l'autre par ses blandices ingénieuses. Et, vite, il a repris pied. En dépit de notre vie extérieure mouvementée et périlleuse, M. Delcassé a bien établi sa puissance sur le Parlement.
Il n'est personne, en etTet, qui ne résiste à une volonté tenace. Et M. Delcassé a l'obstination têtue. Si vaillante et si persévérante est sa volonté, -qu en assurant funité digne d'admiration de sa carrière, elle a paru servir une véritable vocation.
Franchement, M. Delcassé finit par nous persuader qu'il était créé pour diriger les relations exté-
rieures de notre pays. Il est, pour les assemblées parlementaires, un de ces hommes exceptionnels vraiment qualifiés pour ordonner la diplomatie. Talleyrand définissait minutieusement le ministre des Affaires étrangères :
« La réunion des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, que ce ministre soit doué d'une sorte d'instinct qui, Tavisant promptement, l'empéclie avant toute discussion de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions ; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve... Cependant, toutes ces qualités pourraient n'être pas suffisantes si la bonne foi ne leur donnait pas une garantie dont elles ont presque toujours besoin... On a voulu confondre la réserve avec la ruse, la bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve, et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance. Dominé par l'honneur et par l'intérêt du pays, par l'amour de la liberté fondée sur Tordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre. »
M. Delcassé est-il un esprit élevé? Incertitude qui subsiste encore. Et l'avenir ne manquera pas de nous en aviser. Mais il est diplomate d'autant plus aisément qu'il est meilleur tacticien parlementaire. Certes, à force de modifier la carte des cinq parties du monde, M. Delcassé fut enclin à voir un peu
grand, et, se plaçant au centre de son œuvre, fut enclin à se voir un peu grand. Sa personnalité, enhardie, s'exalta. Et ce réaliste forcené des couloirs du Palais-Bourbon faillit passer pour un idéaliste effréné, pour un mystique surexcité. M. Delcassé parut à quelques-uns qui en dirent avec vigueur leur sentiment, une sorte de fou dangereux. Je fais bien mon compliment aux personnes qui croient pouvoir décider avant cinquante ans, si la politique de M . Delcassé fut ou sera favorable ou pernicieuse à la France, et qui devancent gaillardement, pour les juger, les répercussions des événements.
Mais M. Delcassé a su avoir une politique, et avoir foi dans cette politique comme il avait foi en son étoile et en lui-même. Politique ferme dans ses lignes, un peu glorieuse, un peu aventureuse, apparemment. Qu'on dise : il osa trop, mais Taudace était belle. D'ailleurs osa-t-il trop?
Eh, je sais bien ! On s'endort Richelieu, on se réveille Alberoni. Alberoni échoua : mais Alberoni^ je vous prie de le croire, n'était pas un sot. et puis. M. Delcassé n'a pas échoué.