LE BOURGEOIS HENRI LAVEDAN
Gomme les académiciens savent mal parler de la vertu! Ils se guindent. Ils prennent des poses. Ils font de grandes manières et de petites mines. Au fond, ils n'aiment ni la vertu, ni ceux qui la pra-
tiquent. Henri Lavedan le prouva lorsqu'il fut chargé par les circonstances d'écrire un discours sur les prix de vertu. Alors, lui si spirituel, il entassa les phrases et les périphrases, les images et les métaphores. Il prétendit être éloquent, et grandiloquent, impressionnant et imposant. Il ne lui fut pas possible d'être simple. Or, la vertu veut être vantée simplement. Mais la vertu est profondément indifférente à Henri Lavedan, et aussi les gens vertueux, qui l'ennuient. Et puis la vertu, même cette sorte de vertu que l'Académie distingue et récompense, est une vertu- populaire. Le peuple, comme la vertu, est en dehors de l'esprit et de l'œuvre de Henri Lavedan.
Oh ! je ne lui en fais pas reproche. Il a eu la franchise, lui, de prouver par les redondances laborieuses de son discours trop brillant, trop poli, trop ouvragé, trop éclatant, que 1?. vertu commune ne l'intéressait point, et dé démontrer aussi le formidable mensonge de ces fêtes annuelles de l'Académie. .. Enfin, il a révélé loyalement son àme charmante. Et que de peine il sest donnée, mon Dieu! notre Lavedan, qui ailleurs est toujours si facilement et si gracieusement attendri et souriant, mais qui ignore le peuple comme Paul Bourget ignore la grammaire !
Henri Lavedan était un écrivain délicieux : il est maintenant un type social.
Au fond. Henri Lavedan, amoureux du passé pour ce qu'il a de pittoresque et de joli — les choses qu'on voit de loin sont toujours plus jolies et plus pittoresques — Henri Lavedan a toujours goûté volontiers la vie intellectuelle et même la vie morale
de son temps. Il a pris quelque plaisir à ses sottises, à ses perversités, même à ses turpitudes. Il en a fait la satire, car aujourd'hui la cordialité ne va jamais «ans ironie. Mais il en fut un spectateur amusé parce cpj'il en était un observateur sympathique.
Il a donc obéi gentiment aux directions littéraires contemporaines. Henri Lavedan fut d'abord au bon moment et de la bonne manière auteur de ces dialogues de fantaisie parisienne auxquels on prenait avec application un plaisir si vif. Puis le genre devint suranné. Henri Lavedan l'abandonna sans malice et il se métamorphosa auteur dramatique à Tépoque précise où les lettrés véritables comme lui et les illettrés comme beaucoup d'autres, se métamorphosaient à l'envi auteurs dramatiques. Il fut un dramaturge souple, ondoyant et divers, se renouvelant avec une remarquable incohérence; inattendu, piquant, mieux que cela, curieux, réellement, profondément curieux, capal)le de fantaisie nonchalanteet d'ardente puissance, se recherchant toujours à travers ses transformations — ayant quelque peine à se retrouver daillears.
Henri Lavedan se reconnaît lui-même dans ses travestissements à l'aide de^sa morale, — car il est moraliste lui aussi. Qui donc n'est pas moraliste? Trouverons-nous jamais un homme de théâtre qui ne soit pas peu ou prou moraliste ? Nous périssons -de moralisation. Mais en la compagnie de Henri Lavedan nous sommes assurés de périr gaiement. Et le moraliste qui prône, en se forçant un peu, dans le Duel, la conception chrétienne d e la vie ou dans Servir un gros mysticisme patriotique, ne nous fait pas oublier qu'il fut l'excellent camarade
de Bobette Langlois et de ce vieux farceur de Labosse. Excellent camarade, certes, mais excellent camarade bien pensant. Il pense bien depuis son enfance. 11 pense bien jusque dans, les cabarets de nuit de Viveiu^s, et quand il a, ainsi que le Vieux Marcheur j la gueule de bois — révérence parler — il pense bien. De cette façon, Henri Lavedan est très rassurant et il y en a, comme on dit, pour tous les goûts, Lavedan serait même un moraliste rétrograde s'il pouvait être fanatique. Mais son fanatisme nest jamais dépourvu d'indolence. Il a beau vous entraîner à la croisade, à nimporte quelle croisade, il a toujours Tair de rire ; et on doit prudemment se demander s'il ne vous emmène pas rejoindre Pauline deGlaves — qui n'est qu'une grue.
Bref, Henri Lavedan est un bon Français.
Il appartient à ce monde bourgeois qui approche l'aristocratie, qui se mêle constamment à l'aristocratie. Alors, il ne cherche pas midi à quatorze heures. Il se dit que les choses sont bonnes qui sont ainsi et que ce n'est point par Teflet du hasard tout pur qu'il y a l'aristocratie et au-dessous, le peuple, lequel travaille sans aucun doute (est-ce qu'on sait?) Henri Lavedan ignore le peuple avec sérénité.
Aucun homme du peuple ne paraît dans son œuvre essentiellement aristocratique et bourgeoise. Quelques silhouettes populaires se profilent dans Sire, mais ce ne sont que fantoches rudimentaires. D'où il faut conclure que la hiérarchie des
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classes est comme l'harmonie préétablie, quelle n'est pas un vain mot. Henri Lavedan est donc très attaché à tous les principes conservateurs de l'ordre dans la société. Il leur est systématiquement et inconsciemment attaché. C'est chez lui tradition et instinct. Son siège est fait. Et il croit, sans que rien, rien, rien puisse troubler sa foi, à la mission sociale des classes dirigeantes. Seulement tout cela n'empêche pas de s'amuser et de peindre finement les gens qui s'amusent bêtement.
Et il arrive que, une grande partie de l'œuvre dramatique de Lavedan constitue la plus cruelle satire des classes dirigeantes dans la société contemporaine — ; et cette satire n'aurait pas été faite avec plus de brutalité — elle l'eût été avec moins d'esprit^ par un dramaturge révolutionnaire. Le Prince dWurec constate impitoyablement la décadence définitive de l'aristocratie. Mais Lavedan, champion des classes dirigeantes, nest pas plus clément à la bourgeoisie, autre classe dirigeante...
Les Viçeurs sont tous des bourgeois, des boura^eois riches. Ni dignité, ni tenue, ni principes. Pas même ce sentiment 'de la famille que les pires critiques de la bourgeoisie lui accordent toujours. Ils sont écœurants. Ils sont ignobles. Ils ne respectent même pas la jeune fille. Ils sont « mufles ». Ils sont abjects. Et rien ne relève leur muflerie. Rien ne décore leur abjection. Quelquefois, du moins, Lavedan consent à dissimuler leur bassesse sous leur drôlerie. Les fêtards du Nouveau Jeu sont des bambocheurs vraiment joyeux. Ne vous y trompez pas pas cependant : la famille bourgeoise de Paul Costard est aussi profondément dégénérée que celle de
Blondain-Guenora ou Paul Salomon. Elle est de meilleure humeur, voilà tout.
Au surplus, dans ce théâtre, iinyaguère que les filles qui aient des jugements, du bon sens, et des règles de conduite assez solides. C'est Bobette Langlois qui prédit à Paul Costard qu'il deviendra plus tard un bourgeois très « classe dirigeante » .
Quant à elle, elle compte bien finir ses jours dans un château, donner le pain bénit et être l'amie de Monsieur le curé. D'ailleurs, Henri Lavedan, continuant son œuvre de destruction, tient à stipuler que ses aristocrates et ses bourgeois ne sont pas une bande exceptionnelle de'Parisiens surexcités. Non,'la province ne les assainit pas : ils y vivent une vie de corrompus et de dévoyés. Le village où vit le Vieux Marcheur Labosse, sénateur rallié (Lavedan y insiste), devient, grâce à ce gai parlementaire, une succursale de Montmartre. Lavedan veut-il donc nous contraindre à la suppression des classes dirigeantes ?
Non.
Il compte en efïet les excuser totalement par la gaieté de leur fantaisie. Les personnages de Henri Lavedan ont tous énormément d'esprit parce que tous — si abrutis qu'ils soient — ils ont l'es^^rit de Lavedan. C'est l'esprit qu'on nomme parisien, insaisissable, indéfinissable, mais qui se reconnaît à ceci : on le goûte énormément en province. Esprit de conversation folle, le plus convenable aux êtres auxquels il le prête, aux œuvres dans lesquelles il létale. Esprit éblouissant, savoureux, méthodique et spontané, varié jusqu'à l'infini, esprit joyeux, csi3rit... sj)irituel ; esprit rendu i)1up amusant
encore et plus fou par le voisinage perpétuel de je ne sais quelle sentimentalité bien bourgeoise que l'auteur possède de naissance, de tempérament, d'éducation, de tradition... Mais puisque la gaieté emporte tout, puisque l'esprit purifie tout. Lavedan est bien persuadé, en fin de compte, qu'il ne reste rien de ses critiques féroces, et que les classes dirigeantes seront plus dirigeantes que jamais.
Classe diris^eante il était. Classe dirisfeante il restait, et il reste. Henri Lavedan, naturellement bon et généreux, célèbre la vertu d'un peu haut. Il a l'air très humble, il semble éperdu d'enthousiasme. On sent l'effort. La vertu n'est point la spécialité des classes dirigeantes. Fatalement, Henri Lavedan la considère avec quelque surprise. Pouvons-nous être stupéfaits de son aimable stupeur?