LÉON BOURGEOIS
C'est le chanoine ordinaire du parti républicain, disait de lui M. Combes. En réalité, M. Léon Bourgeois a un plus haut rang dans la hiérarchie démocratique. I\ est au moins le cardinal, ou le grand pontife de la République. Mais il est lyi cardinal rutilant avec beaucoup de discrétion, il est un pontife bien aimable et qui ne s'en fait pas accroire.
M. Léon Bourgeois est, par excellence, le donneur de conseils, ce qui ne l'empêche pas d'être parfois donneur d'eau bénite. Dans les circonstances graves — et les circonstances graves pullulent, et il
n'y a jamais eu autant de circonstances graves qu'à notre époque — on appelle M. Léon Bourgeois. On lui demande des conseils et on a raison de les lui demander, car M. Léon Bourgeois a de la finesse et de l'expérience. Mais il ne faut, dit-on, attendre rien autre de cet homme, qui s'est placé de bonne heure à la retraite pour mieux regarder agir les hommes de son temps... Aussi, M. Léon Bourgeois a-t-il l'air de faire des grâces et des coquetteries. Il est l'homme à qui on a le plus souvent offert de présider le Conseil des ministres et la République ellemême. Mais il s'est toujours abstenu, et comme par un système définitivement arrêté. Une seule fois, il fut chef du gouvernement, mais il était jeune encore: quarante-six ans à peine , et sa conception de la vie politique sereine, nonchalante, éclairée de philosophie et d'idées générales, embellie de générosité et d'humanitarisme ne s'était pas formée encore.
En effet, M. Léon Bourgeois, avant qu'il eût eu le loisir de méditer, avait été accaparé par l'action. Cela arrive à des gens moins intelligents que M. Léon Bourgois et qui ayant beaucoup agi d'abord n'ont jamais le loisir de méditer ensuite ou n'en éprouvent pas le besoin.
M. Léon Bourgeois naquit en i85i. Et il fut le plus brillant des jeunes hommes à qui la jeune République était disposée à confier hardiment toutes les fonctions administraves. Il devint, pour commencer, sous-chef du contentieux au ministère des travaux publics. O poésie ! Il fut même révoqué le
jour du iG mai ! O politique ! Etre sous-chef du contentieux au ministère des travaux publics et être révoqué au i6 mai ! Ce jeune homme avait toutes les chances. 11 les méritait toutes. Ayant alors atteint l'âge de vingt-sej^t ans, ayant donc souffert pour la République et pour la démocratie, il lui était permis d'aspirer à tout et, singulièrement, à gouverner l'Etat. 11 s'entraîna dans les départements. 11 fournit une course effrénée à travers les préfectures. Il avait des qualités si exceptionnelles d'administrateur qu'on ne lui laissait pas le temps de les employer tout entières dans une région où elles eussent fait merveille. Et M. Léon Bourgeois, sympathique météore préfectoral^ passe de la Marne au Tarn et de la Seine à la Garonne. Il fut même préfet de police. Il n'avait que trente-sept ans lorsque la Marne, son pays d'origine, le choisit pour député. Le Parlement le souhaitait, l'espérait, l'attendait. M. Léon Bourgeois s'y trouva immédiatement chez lui. Il fut instantanément l'homme nécessaire du parti radical. Son radicalisme, d'ailleurs, pour être d'une heureuse fermeté dans les principes savait, ainsi qu'il convient, fléchir opportunément dans l'application. C'était un radicalisme de très bonne compagnie. A peine député, M. Léon Bourgeois est déjà ministre. On se l'arrache. Chacun en demapde, et tout le monde en veut. La souplesse agréable et persuasive de sa parole souvent élégante ajoute à sa séduction. Floquet, Tirard, Freycinet, Ribot, l'appellent dans leurs ministères. Enfin, vers 1896, M. Léon Bourgeois devient président du Conseil lui-même. Il fait preuve d'une merveilleuse énergie et part en guerre contre le Sénat, où il devait plus tard conquérir une
autorité exceptionnelle. Mais au moment que l'on croit la guerre déchaînée et la France jetée par un ministre aventureux dans l'horreur des révolutions, M. Léon Bourgeois montre son calme et fait signe que c'était pour rire...
Son mérite parlementaire en est accru, mais l'heure a sonné pour M. Léon Bourgeois. Il ne consent plus qu'à être homme d'État honoraire. Il préside indolemment la Chambre des députés, et sans se soucier d'obtenir par cette présidence une autre présidence. Il rêve. Il pense. Il élabore des théories sociales.
L'esprit de cet administrateur s'est élargi. On savait l'ancien ministre de l'instruction publique lettré et artiste, ce qui ne gâte rien, comme disait feu Dujardin-Beaumetz. On ne lui supposait pas l'esprit et l'âme d'un doctrinaire. Il en avait l'esprit et l'âme pourtant.
Voici que, retiré sur les hauteurs, M. Léon Bourgeois s'adonne avec autant de précision que possible à la philosophie sociale. Il nous gratifie de sa brochure célèbre sur la Solidarité. C'est toute une histoire ! C'est toute une théorie ! Et je ne trouve pas cela si ridicule. Les hommes sont solidaires les uns des autres. Ils sont liés les uns aux autres en naisnant par un quasi- contrat. Obligations mutuelles, devoir social. Cette solidarité qui existe entre les hommes de la même époque, existe également entre les générations. Et la solidarité des générations, n'estce pas, plus complète et plus efficace, la doctrine de
PARMI LES HOMMES SSj
«la terre et les morts », qui devait d'un autre côté obtenir un succès considérable, lequel n'est pas encore épuisé complètement aujourd'hui.
M. Léon BouFE^eois, désormais, ne se détache plus (les idées générales. Il n'agit que dans la mesure où il peut faire triompher des idées générales. Sa conception de la solidarité l'amène à la conception du pacifisme. Il y a quelque chose de changé dans l'univers et M. Léon Bourgeois veut que l'on instaure le régime de la paix. Il joue un rôle prépondérant aux conférences internationales de La Haye. Il est le médiateur aftable entre les vieilles théories belliqueuses et les nouvelles théories pacifistes, comme il est, dans le Parlement, le médiateur amène entre les vieux et les jeunes groupements républicains. Il €st lui-même en dehors des groupes, presque audessus des partis. Il plane. En tout cas, il domine : sa domination n'est point tyrannique, mais elle est assez sûre pour lui permettre de prodiguer des conseils. M. Léon Bourgeois n'y manque pas.
Étrange destinée que celle de cet homme d'État moderne. Destinée peu ordinaire dans les Chambres politiques.
La plupart des parlementaires arrivent au Parlement avec des idées et prétendent les appliquer. Puis, lentement, ils s'éloignent des idées et deviennent des praticiens politiques au jour le jour. M. Léon Bourgeois a suivi une évolution toute diflérente. Il est venu de l'action à la doctrine. Il s'est isolé. Il s'est élevé. Et on peut se demander s'il n'a pas,
somme toute, joué un rôle plus important et plus utile en déterminant les grandes directions de l'esprit politique qu'en occupant dix fois la présidence du Conseil des ministres et même cette autre présidence qu'on lui a offerte aussi, et que nul cependant n*a coutume de refuser...
...Mais lorsque à Timproviste, en des moments ue Ton prétend critiques, M. Léon Bourgeois accepte le plus petit département ministériel dans le grand ministère que constitue M. Raymond Poincaré, il se fait honneur à lui-même en acceptant et il fait à M. Raymond Poincaré un honneur que celui-ci mérite.
En donnant ainsi par son action un conseil aux politiciens, ou en les conseillant sans agir, il montre une vertu morale qui n'est pas inférieure à sa vertu intellectuelle. Peut-être a-t-il choisi la meilleure part. Il n'est pas permis à tous de la choisir, et ne la garde point qui veut.