ALBERT DE MUN
Le comte AU^ert de Mun est l'homme des idées anciennes. Silencieux durant quelques années on pouvait croire qu'il se reposait en elles et qu'elles dormaient en lui l'un de leurs derniers sommeils.
Mais soudain, il accomplit, à l'âge de soixante et et onze ans, deux rentrées solennelles dans la politique et dans l'éloquence. Et on acclama volontiers ici et là, à la Chambre des députés comme à l'Aca-
demie française, les périodes nombreuses d'un bel orateur qui ne laisse rien au hasard de ce qu'il peut lui enlever par un travail opiniâtre et par la culture acharnée d'une mémoire toujours docile. Oui, le comte de Mun, de retour à la vie oratoire, fut aussi généreusement applaudi au Palais Bourbon, lorsqu'il discourut sur ou contre le traité franco-allemand-congolais-marocain qu'au Palais Mazarin, lorsqu'il discourut sur Henri de Régnier, qu'il traita au surplus comme un simple ministre des aflaires étrangères de la Troisième République . Et ces applau dissements agréables à ceux qui les reçurent, firent grand honneur à ceux qui les donnèrent. Je dirai même que les applaudissements des politiciens furent plus méritoires que les applaudissements des académiciens et de leur petite cohorte surannée d'admiratrices toujours empanachées à l'avant-dernière mode...
On se rappelle la cruauté de Leconte de Lisle. Bibliothécaire du Sénat, il faisait visiter son empire à des femmes élégantes et charmantes, et, leur montrant les grandes tables de la bibliothèque, il laissa tomber :
— C'est ici que viennent lire ces messieurs — ceux qui savent lire !
Eh bien ! la cruauté de Leconte de Lisle était presque injuste. Ces messieurs du Luxembourg et du Palais-Bourbon savent lire, et lorsque le comte de Mun monte à la tribune de la Chambre des députés, ils prouvent bien qu'ils savent écouter. Ils prouvent bien, par surcroît, qu'ils savent apprécier le mérite littéraire d'une éloquence harmonieuse, car le comte de Mun n'exprime guère que les idées d'un
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autre âge, et tout ce qu'il dit est noble, mais vaine littérature.
Du moins, le comte de Mun exprime-t-il ses idées avec une éminente sincérité.
Et le jour même qu'il reçut M.Henri de Régnier à l'Académie française, le comte de Mun attesta qu'il avait été capitaine de cuirassiers. Nous nous «n étions toujours douté. Le comte de Mun a, en effet, cette simplicité directe qui convient aux soldats de la grosse cavalerie.
C'était un beau guerrier que le comte de Mun : 11 eût fait un général digne d'admiration. Mais Dieu, qui veillait sur lui, l'appela à son service particulier. Et le comte de Mun abandonna bientôt la caserne pour la sacristie et pour la salle de conférences. D'abord, il avait essayé loyalement de transformer en salle de conférences ou en sacristie la caserne elle-même. Tout aussitôt après la guerre de 187 1 il prit une part prépondérante à la fondation des cercles catholiques d'ouvriers, et il y prononça des discours qui étaient des harangues et des homélies, des discours où la politique et la religion se mêlaient jusqu'à se confondre. Le ministre de la Guerre d'alors n'était pas un méchant homme ; il n'était vendu ni aux sectaires, ni aux francs-maçons, il jugea, néanmoins, que le capitaine de cuirassiers, agréable à regarder, pérorait un peu trop. Et il prétendit l'envoyer tenir garnison loin de Paris, en des pays calmes et somnolents où l'éloquence militaire d'un soldat bien intentionné ne pouvait avoir
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de retentissement dangereux. Le comte de Mun donna sa démission. Il n'avait que trente-cinq ans. Dieu, la religion, Tapostolat catholique et social le prenaient tout entier, et aussi l'amour de la gloire.
Le comte de Mun fut, pendant des années, des années, Tapôtre ambulant d'une société réorganisée sous la présidence honoraire du bon Dieu, et la présidence effective du vicaire de Jésus-Clirist. Nul ne fut plus convaincu que le comte de Mun de l'intervention divine dans les affaires humaines. Et comme il consacra toutes ses forces à ramener vers la religion, pour leur plus grand bien d'ici et d'ailleurs, ceux qu'un mauvais destin en avait écartés, son apostolat prit aux regards de tous une unité ample et imposante.
Le Morbihan et le Finistère choisirent tour à tour pour représentant à la Chambre ce merveilleux champion catholique. Le comte de Mun prononça, au Palais-Bourbon, une série de discours qui plurent infiniment. Mais ce n'était pas au Palais- Bourbon que le comte de Mun accomplissait son œuvre principale. Il ne fut pas essentiellement un parlementaire. Il développa sa propagande dans le pays. Il alla de ville en ville, d'association catholique en association catholique. Il fut toujours très bien reçu à la gare par des personnes, riches et pourtant distinguées et qui aimaient beaucoup le peuple. Le comte de Mun aimait beaucoup le peuple, lui aussi, et pour réaliser son bonheur, il parlait, en termes abondants et sonores, du socia-
lisme chrétien, du retour à Tancien régime des corporations, et spécialement, de la nécessité urgente pour les honnêtes gens de défendre l'Eglise . Le comte de Mun était un cuirassier mystique, pratique et bien disant.
L'Église n'aime pas les hommes qui la servent avec trop de succès. Elle le fit bien voir au comte de Mun qui faillit être traité par elle comme un simple mécréant... Il conserva, néanmoins, sa foi et son idéal, et il parla toujours pour celle-là comme pour celui-ci... Le comte de Mun était un apôtre obstiné.
Un jour vint où on crut que sa voix était tombée et que son ardeur s'éteignait; et, en effet, le comte de Mun garda un long silence. Mais il conservait en même temps ses convictions... Et maintenant le silence rompu, il apporte encore un hommage, un lyrique hommage à la religion. En recevant à l'Académie française Henri de Régnier successeur de Melchior de Vogue, il manifeste sa joie parce que Melchior de Vogue eut sincèrement l'âme religieuse. Il invoque alors le langage d'Emile Boutroux : « De la religion procèdent les conceptions idéales de la vie humaine, les enthousiasmes généreux, les élans vers l'inconnu, les énergies profondes et inlassables. » C'est une victoire personnelle pour le comte de Mun que Merchior de Vogue eut ces conceptions, ces enthousiasmes, ces élans, ces énergies. Mais plus encore que ne les eut Melchior de Vogue, le comte de Mun les a. Et chez lui plus encore que chez Melchior de Vogue, conceptions, enthousiasmes, élans, énergies, procèdent de la religion...
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Evidemment, le comte de Mun est venu un peu trop tard dans un monde un peu trop vieux. Il na pas pu conquérir à sa doctrine tous les disciples que la franchise du doctrinaire méritait. N'ayant point converti la France, il entra, comme il convenait, à l'Académie française qui est comme l'Académie nationale de musique pour les grands ténors oratoires à la retraite, et fidèle à lui-même et à son passé, le comte de Mun se contenta de démontrer opiniâtrement par son exemple à quel point la loi de l'hérédité est fausse. Si, en effet, le philosophe Helvétius reconnaît le comte Albert de Mun pour son arrière-petit-fils, il ne se reconnaît pas en lui...