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L AMI DES LOCATAIRES

Tout homme a dans son cœur un « Cochon » qui sommeille. Oui, tout homme, au moins s'il est Français.

Naguère, le Cochon en vogue s'appelait Pataud, caries Français ont des noms étranges, et certains de ces noms sont pittoresques, cocasses et même un peu ridicules. Mais les braves gens du bon peuple ne songent pas à corriger la fortune des noms, ni à s'affubler de noms sonores et avantageux. Ils consentent volontiers â se nommer Pataud comme leurs aïeux ou à rester des Cochon comme leurs pères.

Bref, le Cochon en vogue s'appelait naguère Pataud. Il remuait la foule, inquiétait le bourgeois,

agaçait le gouvernement, et il « épatait » notre Bourget national, un « fin connaisseur » pourtant de la question sociale, notre Bourget qui a cette conception singulière et d'une hardie originalité que les grèves ouvrières sont fomentées et dirigées par les contremaîtres. Pataud travaillait dans l'électricité, ou plutôt il empêchait de travailler dans l'électricité et il obtenait dans ce rôle les applaudissements du public . Il personnifiait l'esprit d'association pour la révolte. Il était le mécontent qui se plaint avec méthode et qui organise son mécontentement et celui de ses voisins en révolution. Il faisait le boniment avec allégresse et jovialité. Il était le frondeur comique et parfois saugrenu, mais irrésistible.

Un vent de Fronde A soufflé ce matin, Je crois qu'il gronde Contre le Mazarin.

Le Mazarin, maintenant, c'est le capital sous toutes ses formes et tous ses travestissements ; et le vent de Fronde souffle infatigablement en tempête violente et fantaisiste. Et le Pataud d'hier s'appelle aujourd'hui Cochon. Comment s'appellera le Pataud de demain?

Car il y aura un Pataud de demain. Les gloires sont éphémères dans la révolution et les personnalités les plus caractéristiques pendant quelques moments, deviennent vite fugitives, bientôt insai-

sissables : elles s'évanouissent comme Galathée luyant derrière les saules... Goûtons l'heure. Apprécions Cochon avant qu'il ne fasse comme Galathée.

M. Cochon est évidemment un gaillard sympathique, résolu, et qui n'a pas. comme on dit, froid aux yeux. Il n'a pas la peur de se faire remarquer : il n'est point un de ces neurasthéniques tremblotants et débiles que terrorise et qu'anéantit la simple pensée qu'ils auront une décision à prendre. Non, M. Cochon est un homme énergique, opiniâtre, tenace. Il ne sait peut-être pas être exactement cequ'il veut, mais il le veut bien. Il n'est pas non plus un de ces volontaires dissimulés qui cachent leur décisioil afin d'être plus sûrs qu'on ne la leur enlève pas. Il agit au grand jour et il demande hardiment la collaboration du peuple.

Pourquoi cette collaboration? M. Cochon est ie secrétaire fondateur du Syndical des locataires. Le propriétaire, voilà l'ennemi. Écrasons l'infâme. Et dépêchons-nous.

Jadis, quand les Américains entreprenaient de .fonder une ville dans quelque lointaine solitude des grandes villes, immédiatement ils marquaient la place de l'église et ils créaient un club. Les Français ne sont pas aussi diflérents des Américains qu'on le croit communément. Et quoi qu'ils aient dessein d'accomplir, immédiatement, ils ouvrent un cale et ils organisent un syndicat. M. Cochon est un vrai Français.

Ainsi, l'esprit d'association est merveilleusement développé chez nous. Par malheur, nous épioavons toujours le besoin de nous associer contri? quelqu'un. Les locataires pouvaient s'unir pour

mille et une raisons, et groupés, se rendre obligeamment les services les plus divers. Ils ont j)référé s'unir contre les propriétaires, et je crains que, ce faisant, ils ne soient infiniment désagréables aux propriétaires, mais qu'ils n'aggravent peu à peu la situation des locataires. Nous verrons bien. Mais, en atendant, M. Cochon a constitué une association qui est on ne peut plus expressive et significative, une association qui, bruyamment, est le type de l'association française.

Cest une coutume aussi dans notre aimable pays que les associations, au lieu de discipliner les individualités, en mettent quelques-unes en relief, et les aident à se produire en désordre et avec exubérance. Le facétieux Pataud, était le syndicat des électriciens tout entier. Le badin Cochon est à lui seul la multitude mouvante des locataires. Au demeurant, le meilleur fils du monde.

M. Cochon est donc chargé d'avoir, au nom de tous les pauvres diables habitant des maisons qui appartiennent à des privilégiés, les initiatives les plus utiles. Il les a. Il n'est pas homme à réduire son rôle. Depuis que le syndicat des locataires est fondé, on s'est aperçu — et il était temps — que le locataire est la victime réelle de notre détestable état social. A la rigueur, nous pouvons supporter les inégalités et les injustices sociales, la tyrannie et la misère qui nous atteignent et nous accablent en tant que débardeurs, chiffonniers, mineurs ou cochers de fiacre. Mais la situation devient absolument intolérable dès que nous nous considérons comme locataires... M. Cochon non seulement l'affirme, mais encore il le prouve par

des exemples choisis avec soin et qui sont tous des exemples retentissants.

Notez que les inspirations de M. Cochon sont essentiellement raisonnables et généreuses. Elles révèlent Tinconscience des hommes et des institutions. Aujourd'hui l'heureux génie de ce locataire avide d'équité prouve péremptoirement que dans notre pays qui se dépeuple, les familles nombreuses ne peuvent pas trouver de logement. M. Cochon nous attendrit en nous faisant rire.

Mais il veut être martyr afin de mieux montrer qu'il est apôtre. Une rude propriétaire expulse M. Cochon; et l'expulsion du locataire récalcitrant est d'une gaieté savoureuse. Un propriétaire bénévole accepte dans sa maison M. Cochon demeuré sans abri, et l'emménagement du locataire empressé avec' le concours des compagnons de la cloche de bois a de quoi dérider les gens les moins hilares. Et puis il recommence, et il promène à travers les rues sa générosité gueularde et gesticulante.

Parla se manifeste notre esprit national. On prétend que les idées changent, et les peuples, rapprochés par des relations maintenant incessantes, se ressemblent de plus en plus. Mais non, l'esprit national des peuples reste partout ce qu'il était naguèra. Vous vous souvenez de l'anecdote qui est célèbre, je crois, ou qui pourrait l'être. On demandait un jour à un Anglais, à un Allemand, à un Français de donner la meilleure définition du chameau. L'Anglais parcourut le monde, séjourna dans toutes les contrées de l'univers où il y a des chameaux, observa jusque dans ses moindres détails l'activité de ces animaux sympathiques et il écrivit

un gros livre, net et minutieux, qui était comme rencyclopédie du chameau. L'Allemand se retira dans le silence de son cabinet de travail. Il évoqua Leibnitz, Kant, Fichte, Hegel; puis, ayant médité longuement, pesamment, profondément, il élabora le concept du chameau en soi. Le Français se contenta d'aller au Jardin d'Acclimatation; il vit là deux ou trois chameaux respectables habitués de l'endroit et il écrivit en toute hâte sur le chameau une chronique claire et précise, agrémentée de quelques plaisanteries fortes et faciles, qu'il publia dans un journal des boulevards. On convint que c'était le Français qui avait fait le mieux connaître les chameaux, et qu'il n'avait ennuyé personne.

Tel est le Français, même lorsqu'il réforme la société. Il y aura toujours des peuples qui prendront à la légèretés choses sérieuses. La rénovation sociale est une chose sérieuse. M. Cochon n'en doute pas ; mais il faut qu'il nous amuse ; il faut qu'il améliore avec une jovialité formidable le sort malheureux des locataires ; il faut qu'il s'offre joyeusement en holocauste et qu'il aille au supplice comme à une partie de plaisir.

Admirons-le et plaignons-le. Peut-être les locataires, au bout de deux ou trois ans, penseront-ils simplement de M. Cochon :

11 m'a trop fait de bien pour en dire dumal, 11 m'a trop fait de mal pour en dire du bien.

Peut-être, au contraire, lui reprocheront-ils d^avoir accru l'anarchie sans avoir obtenu l'abaissement du prix des loyers, et considéreront-ils ce héros comme un polichinelle. Peut-être détesteront-

ils ce champion des locataires à l'égal d'un propriétaire. Ainsi va la popularité dans le monde révolutionnaire : il n'est point de Cochon qui tienne.

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