L IDÉALISME DE JOSEPH REINACH
M. Joseph Reinach est idéaliste fieffé. Il veut généreusement améliorer le sort du peuple en améliorant son intelligence et son àme. Il tient essentiellement à lui communiquer le goût des idées générales qui est son goût. Il en attend pour lui de merveilleux résultats. Il les attend avec persistance, avec obstination. Et, parce que cet esijoir lencourage, il soutient valeureusement les causes justes, même si les causes doivent être pour longtemps encore des causes perdues. Peut-être méme^ est-ce surtout pour les causes perdues qu'il a de la prédilection, si elles sont des causes justes. M. Joseph Reinach est le plus remarquable idéaliste que je connaisse au Parlement.
Son idéalisme le poussant, M. Joseph Reinach livre toutes les batailles désespérées. Ce rêveur charmant n'a-t-il pas la prétention de faire limiter le nombre des débits de boissons?... Il est de ces députés — je ne fais injure à personne, en attestant qu'ils ne pullulent pas au Palais-Bourbon — que le souci de la réélection n'obsède point à toutes les heures du jour et à tous les votes de chaque séance Il croit avoir le droit de penser librement, encore qu il soit représentant du peuple sou,verain. Et il
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va, il va poursuivant sa chimère... Il a dessein de relever la santé et de ranimer la force du pays. Voilà un beau sujet de poèmes. C'est aussi un beau sujet à mettre en propositions de lois.
M. Joseph Reinach tout naturellement « appuie » donc à la Chambre une proposition de loi destinée à régénérer la France qui a bien besoin d'être régénérée. En vérité, un certain nombre de républicains fidèles aux nobles inspirations des républicains dautrefois, secondent son effort. Cependant, pour défendre l'alcoolisme et pour souhaiter l'augmentation progressive du nombre des débitants de boissons utiles aux courtiers politiques, deux réactionnaires, d'une hardiesse supérieure à leur talent, conspirent à la tribune. M. Georges Berry, réactionnaire-nationaliste et M. Plichon, réactionnaireclérical, proclament le droit de tous les cito^ ens de boire « jusqu'à plus soif». Après quoi. Timmense majorité de leurs auditeurs, ayant jugé ce droit très légitime et tout naturel l'exercice de ce droitse répand à la buvette.
Ainsi, l'idéalisme est vaincu, et M. Georges Berry et M. Plichon, en dépit de M. Joseph Reinach, de M. Siegfried et du loyal empereur du peuple lyonnais, M. Augagneur. empêchent que leurs contemporains ne soient moralises par l'entremise de leurs hommes politiques et excitent avec succès la foule à boire plus que modérément.
Lidéalisme est vaincu — si toutefois l'idéalisme peut être vaincu. Mais l'opiniâtreté, la ténacité est
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une des caractéristiques de M. Joseph Reiiiach, et il reprendra la lutte au point où il l'a laissée et il compte bien, à force de batailler, triompher un jour. Même s'il ne triomphait pas, un tel emploi de son activité serait d'un bon exemple.
Il est beau de voir un homme politique se préoccuper incessamment des idées générales — et des principes fondamentaux par lesquels peuvent être réglés, en dehors des intérêts de parti, Tordre et le progrès de la société... Cette double préoccupation exphque toute la vie parlementaire de M. Joseph Reinach. Vous le voyez se jeter et même se ruer dans les polémiques violentes de Fafïaire Drevfus. Evidemment, — et je ne veux pas le dissimuler davantage— M. Joseph Reinach est juif. Mais ne le dites pas. On finirait par le savoir, et cela lui procurerait peut-être quelques' petits désagréments. Donc, je le répète, M. Joseph Reinach est juif. J'ai du moins le sentiment très net que l'affaire Dreyfus leùt attiré aussi irrésistiblement si Thomme injustement condamné avait appartenu à la rehgion de M. PHchon et fréquenté les établissements chers à M. Georges Berry. Il était question de justice et de vérité.
Et M. Joseph Reinach ne saurait être indifférent à ces choses-là, précisément parce qu'elles sont intéressantes elles-mêmes et parce qu'elles peuvent intéresser indifféremment tous les partis politiques... Les temps s'écoulent,etrheure est venue où lallaire Dreyfus appartient à l'Histoire et d'elle on ne parle pas plus que de l'affaire de la Barre ou Galas... M. Joseph Reinach, écarté pendant quelques années du Palais-Bourbon, y retrouve la place qu'il mérite.
Mais il faut de toute nécessité qu'il complique sa vie parlementaire, et que l'idée générale le domine au détriment de sa tranquillité particulière... Il lui apparaît urgent de transformer le mode de scrutin. M. Joseph Reinacli a pris en horreur le scrutin d'arrondissement. Il est un des champions les plus assidus et les plus vigoureux de la réforme électorale et du scrutin de liste et de la représentation proporiionnelle... Son idéalisme ne l'abandonne pas, et voici qu'il tient pour certain que la transformation du scrutin transformerait non seulement les habitudes, les mœurs des parlementaires, mais encore l'esprit des hommes.
Je me demande si M. Joseph Reinach n'a pas une foi excessive en la perfectibilité de l'espèce humaine, et, singulièrement, de l'espèce politique. Mais, s'il y a de lutopiste en ce réformateur qui pourrait être comme les autres, pratique et terre-à-terre, son utopie elle-même est efficace et bienfaisante.
Idéalisme de sentiment, idéalisme d'intelligence. M. Joseph Reinach développe ses penchants politiques par sa vaste culture intellectuelle. M. Joseph Reinach croit à Futilité des livres. Il a une puissance de labeur formidable, et il écrit aussi volontiers qu'il parle; il écrit même plus volontiers qu'il ne parle. Il se persuade que, écrivant, il ne fait pas œuvre vaine. Et c'est ainsi que, malgré des travaux de toutes sortes, qui suffiraient à absorber la vie d'un homme politique ordinaire, il écrit des ouvrages de toutes sortes, qui suffiraient à remplir l'existence
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d'un écrivain ordinaire. Cette activité intense et néanmoins méthodique nous confond. Chaque événement de notre histoire contemporaine retient audelà du moment présent sa curiosité et sa réflexion. Il observe, il compare et il généralise. Il cherche des leçons au delà des frontières afin d'apprécier plus exactement la France. Il ne perd pas de vue l'actualité, mais il se dégage d'elle afin de la mieux comprendre. Et ce sont des livres, des livres où se dépensent les ressources d'un esprit exactement agile, souple, divers et pénétrant. A vingt ans, il a déjà des idées sur la Serbie et le Monténégro et il ne se tient en repos qu'après les avoir exprimées. Il étudie maintenant la République ou le Gâchis. Il publie un Voj^ageen Orient. Et voici des livres, des livres : Les Récidivistes, Gambetta orateur. Le Ministère Clemenceau, Léon Gambetta, Dépêche de la Défense Nationale, Le Ministère civil de la Guerre, La France et l'Italie devant V Histoire, Diderot, L'Éloquence française depuis la Révolution jusquà nos jours, Démagogues et Socialistes^ L Education Politique, Essais de Politique et d'Histoire, La Loi Militaire et cette admirable Histoire de V Araire Dreyfus, qui constitue les annales les plus mouvementées, frémissantes, colorées, pittoresques, éloquentes et minutieuses de la vie française pendant dix ans. On ne sait pas assez, je crois, que M. Joseph Reinach est un des très bons écrivains de notre époque.
Et puis, il a foi dans la vertu du livre. Et cette foi est magnifiquement impressionnante. Elle est tout une doctrine. Elle est tout un programme... L'intelligence on ne peut plus variée et vaste ; l'habi-
leté à suivre les calculs des hommes et les combinaisons des événements ; l'aptitude à suggérer, à conseiller, à agir; la volonté servie, par les plus précieuses qualités, d'exercer une influence; un rare talent; du courage; le dédain flegmatique de l'impopularité : M. Joseph Reinach est un homme digne de remarque à beaucoup d'égards. Mais il importe de l'admirer surtout pour son idéalisme incorrigible. Voilà ce qu'on est enclin à ne pas faire toujours.