FERDINAND BUISSON
C'en est fait. La réforme électorale est votée et Cantagrel est vainqueur. Ou plutôt non, la réforme électorale n'est pas votée du tout et Cantagrel n'est nullement vainqueur. Qui ça, Cantagrel? Cantagrel est ce bon démocrate qui^ ayant été à la peine, fut à l'honneur par la grâce de M. Ferdinand Buisson. Cantagrel est cet homme politique que nous aurions peut-être complètement oublié s'il n'avait pas eu l'esprit de professer sur la représentation proportionnelle des opinions excellentes en elles-mêmes et agréables particulièrement à M. Ferdinand Buisson.
Mais tout le monde au Parlement n'est pas capable d'invoquer à propos Cantagrel. Et voilà ce qui singularise le plus heureusement du monde M. Ferdinand Buisson. Il connaît Cantagrel. Il estime Cantagrel. Il sait ce que vaut Cantagrel.
Je suis de ceux qui pensent qu'une opinion sou-
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tenue par M. Ferdinand Buisson est assez forte par elle-même et n a pas besoin d'être soutenue par Cantagrel. Mais M. Ferdinand Buisson, en faisant appel à l'autorité de Gantagrel, donne une leçon aux hommes puérils qui lécoutent. Il leur prouve que la démocratie doit avoir des traditions intellectuelles et morales, et même politiques et sociales, et qu'il n'est pas illusoire pour elle de se référer constamment à ses traditions. M. Ferdinand Buisson est un homme de bien et un sage.
Il est entré tard au Parlement, et il y obtint tout de suite une situation au moins comparable à la situation qu'aurait pu avoir Gantagrel... Le président actif et ardent de la commission de la réforme électorale ne prétendit, en se faisant élire député, qu'à donner à ses concitoyens le bénéfice de son expérience. Le cas est assez rare pour être si^-nalé, comme on dit. M. Ferdinand Buisson était\lors professeur à la Sorbonne. Il enseignait ce qui lui plaisait le mieux, à savoir la science de l'éducation laïque. En 1902 il consentit à battre et à remplacer un député nationaliste. En changeant de milieu, il resta fidèle à son passé et il porta seulement parmi les barbares la bonne parole de l'éducateur et du libéral.
M. Ferdinand Buisson avait été pédagoo-ue à la fleur de l'âge. En 18-1, il était âgé de trente sns et Jules Simon avait confiance en lui. Avoir mérité la confiance de Jules Simon, c'est un bon souvenir! Jules Simon, ministre de l'instruction publique, nomma donc M. Ferdinand Buisson inspecteur primaire à Paris. Mais l'évêque d'Orléans, Ma^rDupanloup, dénonça à la tribune de l'Assemblée natio-
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nale diverses brochures dont M. Ferdinand Buisson était l'auteur responsable, et dans lesquelles il exposait que les écoles de l'Etat ne devaient donner qu'un enseignement moral purement laïque et que l'histoire sainte devait être exclue de renseignement donné aux enfants. Que les années passent vite! Il fut un temps où Ferdinand Buisson était un homme dangereux. Jules Simon, la douceur même, céda aux objurgations fougueuses de Mgr Dupanloup. L'évéque l'emportait et l'inspecteur primaire était sacrifié. Mais Jules Ferry devait être moins tendre aux évêques que ne l'avait été Jules Simon et il fit de M. Ferdinand Buisson le directeur général de l'enseignement primaire. Quel triomphe pour un pédagogue de trente-huit ans, dont Mgr Dupanloup avait eu à se plaindre !
L'œuvre accomplie alors au ministère de l'instruction publique par M. Ferdinand Buisson lut immense. Elle reste telle. Les lois scolaires votées, M. Ferdinand Buisson fut le principal auteur des programmes du nouvel enseignement et les institutions relatives à son application lui sont dues.
Œuvre immense! Et pourtant elle n'accaparait pas tout entière l'activité de cet administrateur, de ce pédagogue qui se flattait de demeurer toujours un étudiant. Cependant qu'il organisait l'enseignement des enfants de France, M. Ferdinand Buisson se donnait le loisir d'être érudit, et il élaborait patiemment un grand ouvrage sur Sébastien Castalion ou Châteillon, et qui n'était pour rien dans les lois sur l'instruction primaire... Mais Castellion était à la fois un pédagogue et un indépendant. Cela devait suffire pour enchanter M. Ferdinand Buisson i
Castcllion avait écrit des livres scolaires, et tout protestant qu'il fût, il avait, au nom de la tolérance? combattu Calvin, homme peu gracieux et enclin à la tyrannie. M. Ferdinand Buisson ne pouvait résister à des attraits aussi forts. Il devint par delà les siècles, le compagnon, l'ami de Sébastien Gastalion, que d'autres appellent aussi Castellion ou Gliàteillon. Il explora sa vie, il la révéla. Et par un bel après-midi du printemps de 1891, on put voir un homme, qui avait atteint la maturité de son âge puisqu'il avait cinquante ans en cette année même, s'asseoir devant des juges universitaires et débattre contre eux des mérites du théologien et de l'humaniste à qui nous devons le Traité des Hérétiques et des Dialogues sacrés et à qui M. Ferdinand Buisson devait des heures bien douces... C'était M. Ferdinand Buisson, l'un des premiers fonctionnaires de l'Université, mais étudiant irréductible, qui soutenait sa thèse de doctorat es lettres!...
Un homme de cinquante ans qui s'occupe de Castellion après avoir régénéré l'enseignement primaire de son pays ne saurait sous aucun prétexte ressembler au commun des députés. M. Ferdinand Buisson a, en eflet, parmi eux, une précieuse et infatigable originalité. Certes, il appartient comme tout le monde à un parti politique. Mais il a plus souci des doctrines que des intérêts, et des idées que des hommes. Ce démocrate est l'indépendance et le libéralisme mêmes. C'est sa façon à lui d'être un représentant du peuple parisien. Il a une manie char-
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mante — je vous demande si elle est entièrement inoffensive — il fait volontiers intervenir la conscience dans la politique. Et je ne trouve pas cela si ridicule! Mais n'est-ce pas très hardi et très dangereux? En tous cas, c'est inattendu...
Au reste, M. Ferdinand Buisson est de toutes manières un homme singulier. Il a une activité sans bornes. Il est certainement de beaucoup le plus jeune des hommes de soixante-dix ans. Le travail entretient chez lui la jeunesse. M. Ferdinand Buisson sera toujours jeune, car il travaille incessamment. Il « abat la besogne » parlementaire. Il élucide les projets de loi dans les commissions. Je le soupçonne d'y être encore professeur et d'enseigner ses collègues comme on enseigne des élèves. Il ne serait pas mauvais qu'un certain nombre de députés se donnassent la mission d'enseigner leurs collègues. M. Ferdinand Buisson explique tout, éclaire tout. Il comprend et il sait. Il remonte aux sources, il descend aux réalités. Il tient pour certain que si un législateur doit être pratique, il doit être savant. Son rôle est considérable.
Mais quest-ce que 1 action parlementaire pour M. Ferdinand Buisson ? Il ne lui suffit pas d'avoir été rapporteur de la loi relative à la suppressirn de renseignement congréganiste. Il ne lui suffit pas de présider la commission de la réforme électorale. 11 ne lui suffît pas d'avoir coopéré et de coopérer aussi à des lois essentielles de la République. En dehors du Parlement, M. Ferdinand Buisson travaille encore.
M. Ferdinand Buisson est un intrépide. Certes, il est plus préoccupé de vertu que de beauté. Il veut
assurer la domination de l'honnêteté plutôt que le règne de la joie. Mais il professe que les hommes sont bons ou peuvent le devenir. Il a foi dans la perfectibilité de l'espèce humaine. Il ne néglige rien pour améliorer les hommes. Dieu pardonne à sa chimère! je crois bien qu'il ne renonce pas à améliorer également les femmes ! Ah ! ses désillusions seront cruelles quand il aura cessé d'être jeune... Alors il fonde des ligues utiles, au moins autant qu'agréables. Il préside des réunions de moralistes bien intentionnés. Il y répand sa parole coulante, claire, abondante et persuasive. Et il compte que tous ces eftorts généreux ne seront pas vains, qu'un jour viendra où les hommes et même les parlementaires, tout en développant en eux l'individualisme, seront sociables de la meilleure manière qui soit, auront le sentiment permanent de l'intérêt général et de la solidarité universelle... et cela lui fait prendre à la vie contemporaine un plaisir énorme. Et il ne rit pas parce qu'il n'en a pas l'habitude, mais il est bien content tout de même. M. Buisson est un réformateur optimiste. M. Buisson est un homme heureux.
Avec la culture la plus riche, la plus souple intelligence, un idéalisme que n'a pas affaibli son expérience, une belle autorité morale, le député du XI V^ arrondissement de Paris est un apôtre. Dans quels arrondissements les apôtres vont -ils se nicher?
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LES SOULIERS DE PAUL BOURGET
On nous a dit que les pièces de M. Paul Bourget étaient faites par un grand comédien : j'avais toujours cru qu'elles étaient faites par un petit concierge bien pensant.
Mais M. Paul Bourget, ces temps-ci, ne s'est pas révélé à l'inattention publique seulement par l'insuccès énorme, et tellement justifié, de La Crise, et par sa joyeuse polémique avec Guitry. Il a publié, par surcroit, six ou sept cents pages de critique et de doctrine qui ne sont pas dans une musette, comme disait Sainte-Beuve. Nous retrouvons là notre Bourget tout entier dans sa naïveté et dans sa violence, et cette fois nous savons, sans aucun doute possible, que Guitry n'y est pour rien. C'est dailleurs dommage. A cette collaboration, la critique et la doctrine de Paul Bourget eussent pu gagner ce je ne sais quoi d'un peu parisien qui est indispensable même à la critique et à la doctrine et qui est précisément ce qui manqua toujours au plus psychologue de nos romanciers mondains et godiches.
Au fond, Paul Bourget est un homme heureux, parce qu'il est une àme simple. La vie ne lui a jamais rien appris. Il naquit snob ; il mourra snob et compte que ce sera le plus tard possible, car il nous faut des snobs comme Paul Bourget, n'en fût-il plus au monde littéraire et politique. 11 importe de ne pas oublier que ce profond penseur qui veut rénover la France par la monarchie et la société moderne par le retour au passé a dédié^
jadis, une de ses œuvres à feu Joseph Brinquant, parce que cet estimable gentleman possédait un nombre considérable de paires de chaussures. Paul Bourget est essentiellement l'homme que les chaussures de feu Joseph Brinquant ont émerveillé. Il nest pas encore revenu à l'heure actuelle de la forte impression que ces souliers innombrables avaient produite sur son esprit et sur son cœur. La collection de bottines de feu Joseph Brinquant est à l'origine de toute la pliilosophie morale et sociale de Bourget : elle en est l'inspiration, le fondement, je suis autorisé à ajouter quelle en sera le couronnement. Pour ma part, j'en accepte l'augure et je veux l'espérer.
Mais il est vain de prophétiser. L'historien impartial se borne à constater les faits et à les expliquer. Je constate et j'explique, Pa:ul Bourget est parti des souliers de leu Joseph Brinquant pour aboutir à ses théories définitives et conclure à la nécessité d'un gouvernement fort pour M"-' Moraines, et pour les talons rouges, et à la bienfaisance d'une religion pour le peuple et pour le vanu-pieds. Ainsi, Paul Bourget conscient de son rôle et conséquent à lui-même, ne perdit jamais de vue les bottines initiales. Au jour d'aujourd'hui ses yeux en sont encore éblouis ; ses principes en sont encore éclairés, illuminés, vivifiés.
Bref, le jeune et naïf Paul Bourget ayant chaussé les , souliers de Brinquant — oui... mais Ribby habille mieux ! — partit pour la gloire et pour la conquête et la domination de la bonne société. Bien entendu, il n'arriva pas tout de suite à l'élaboration totale de son système, car, dès l'abord, les souliers
de Brinquant le gênaient. Ses premiers romans mondains ont pour héroïnes des bourgeoises cossues et d'ailleurs raffinées; mais peu à peu Bourget s'exalte et on trouve dans les autres plus de comtesses, de marquises, de duchesses — qui en sont bleues — de reines qu'on n en peut rencontrer dans l'Europe entière. De même, il se satisfit, au commencement, d'un «conservatisme», ingénu et sommaire, d'un respect ahuri pour les élégances superficielles du milieu qui garde, même dans la société contemporaine, une apparente suprématie, d'une admiration abasourdie pour les personnes particulièrement représentatives qui ont hérité, Dieu sait comment ! de quelques vieux noms fatigués pour avoir servi au cours des siècles à toutes sortes d'usages. Dans les bottines, un peu étroites pour lui, de Joseph Brinquant, Paul Bourget se sentit devenir immédiatement poète lyrique ; mais petit à petit l'exaltation, l'enthousiasme engendrèrent la méditation et, sans se déchausser, Paul Bourget s'affirma doctrinaire. Il appuj^a sur une théorie ses prédilections pour l'existence mondaine parmi les gens bien nés.
Il fut brutal parce qu'il était sincère. A cause de sa brutalité, à cause de sa sincérité, Bourget exerça dans un milieu restreint, quelque influence. Au rebours de la nature, la doctrine de Paul Bourget a fait un certain nombre de sots.
Quel snob, en effet, ne se serait laissé prendre à cette candeur charmante du plus formidable d'entre les snobs! Certes, lorsqu'ils le virent affirmer la prééminence nécessaire de l'aristocratie dans une société bien ordonnée, la nécessité d'une hiérarchie
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sociale dont les degrés seraient très difficilement et très lentement franchissables, quelques esprits prudents montrèrent un aimable scepticisme et une gracieuse raillerie. On se souvient, sans doute, de la polémique qui s'éleva à propos de V Etape entre le comte d'Haussonville et Paul Bourget, M. d'Haussonville, plus habitué que Paul Bourget à mesurer les avantages de la monarchie, les prestiges de raristocratie, et les bienfaits de la réaction, remontra spirituellement à Paul Bourget que l'excès en tout est un défaut, que singulièrement par le temps qui court, il convient de ne pas être plus royaliste que le roi et que jamais un lourdaud, quoi qu'il fît, ne saurait passer pour galant... Paul Bourget fut le seul qui ne comprit point, car sa galanterie à lui consiste précisément à être lourdaud.
Mais il était presque touchant dans sa naïveté... Vous vous rappelez l'Étape, où les instincts, les penchants, les aspirations, les prédilections de Paul Bourget s'épanouissent presque pour la première fois en doctrines agressives et virulentes. Paul Bourget accable tous les enfants Monneron parce que leur père est libre-penseur, parce qu'il a brûlé une étape, parce qu'il ignore le bénéfice merveilleux de la (( maturation antérieure de la race ». L'aîné des enfants Monneron, Antoine, employé de banque, opère sur les livres de caisse de rudimentaires grattages qui pourraient le faire condamner au bagne; Gaspard, collégien, est vicieux comme un prolétaire et il parle un argot appliqué qui marque bien sa dégradation; Julie se fait engrosser par Adhémar de Rumesnil, qui lai propose l'avorte-
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ment et la renvoie a sa famille sans indemnité... Et Paul Bourget insiste naturellement sur le crime des enfants Monneron car ils ont avalé à forte dose « le poison quotidien des sopliismes révolutionnaires », mais il a pour l'aristocrate Adliémar de Rumesnil une indulgence attendrie et tout ébaubie. Il s'avance, il lui donne l'absolution parce qu'il sait que ce jeune homme bien élevé ira tôt ou tard se confesser... Voilà les extravagances auxquelles aboutit le snobisme éperdu de Paul Bourget.
Il peut édifier maintenant des systèmes sociaux ; il peut nous faire rétrograder au nom des principes vigoureusement déduits ; il peut nous recommander pour le salut de la France la monarchie intégrale, il nous fera toujours sourire, et nous penserons toujours aux souliers de feu Joseph Brinquant. Et justement. Paul Bourget écrit dans V Étape : « Ses grosses bottines n'arrivaient pas à dissimuler l'élégance de ses pieds fins. » Les fines bottines de Paul Bourget, théoricien politique et social, n'arrivent jamais à dissimuler l'inélégance de ses gros pieds.
Et voilà pourquoi sa doctrine demeurera forcément inopérante. Les amis de Bourget disent qu'il donnerait volontiers son titre d'académicien, sa gloire, la collaboration de Beaunier et de Guitry pour être membre du Jockey-Club : il pourrait sans inconvénient donner aussi les Pages de critique et de doctrine et tous les bouquins qui les font pressentir et qui les préparent... En vérité, il pourrait les donner sans inconvénient; mais je me demande si quelqu'un voudrait les prendre.
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