LE GÉNIE DE RODIN
Et moi aussi je veux chanter la gloire de Rodin, César- Auguste de la sculpture, et depuis trois ou quatre jours apôtre et martyre.
Gomment peut-on s'ennuyer dans la vie parisienne! Elle est prodigue de cocasseries incomparables. Elle multiplie les incidents les plus baroques et les plus imprévus. Elle mêle à l'émotion je ne sais quelle surabondante fantaisie. Elle est exquise, elle est la plus joyeuse ou, si vous préférez, elle est la plus comique vie qui se puisse imaginer.
Il nous faut des sujets de sourire, n'en fùt-il plus au monde de la presse, de la littérature et de l'art. L'aimable M. Gaston Galmette, avec ce sens admirable de l'actualité qui fait les vrais journalistes, a eu la bonne grâce de s'indigner au moment où on ne savait plus de quoi parler dans les salons. Il est devenu instantanément le champion de la morale et de la vertu : ce qui était déjà pour nous causer un plaisir extrême. Nous vivons à une époque de championnats. Certains championnats sont très disputés. D'autres le sont moins. — Les concurrents pour le championnat de la morale et de la vertu ne pullulent pas. M. Gaston Calmette est venu de la meilleure manière tendre le caleçon à Timmoralitc et au vice. C'était aimable de sa part. Il a d'abord fait choir dans la poussière M. Nijinski, le sauteur distingué que vous connaissez. Et puis il a traité notre grand Rodin international comme un simple Delcassé. Il lui a asséné un de ces coups décisifs dont on ne savait pas ([ue M. Gaston Calmette eût
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le secret. Maintenant que ces luttes héroïques sont terminées — du moins j'aime à le croire, — il ne reste plus qu'à exposer le caleçon dans un musée.
Après tout, on pourrait peut-être l'exposer à r hôtel Biron — car il est souhaitable que Tliôtel Biron serve à quelque chose... que la morale triomphe avec éclat et que, dans notre démocratie, la vertu et ses champions soient magnifiquement récompensés.
A propos de l'hôtel Bh^on! Mais que Rodin d'abord nous occupe ! . . .
Eh bien ! on se demande à tort ce que venait faire Rodin dans cette galère où M. Nijinski s'agitait, garçon extraordinairement bondissant! Rodin, avec la simplicité du génie, venait accomplir son devoir.
Rodin est un des rares hommes de génie que nous possédions en notre temps où les hommes de talent sont tellement nombreux que nous ne savons plus où les mettre. Or, la situation des hommes de génie est à la fois délicate et difficile. Les hommes de talent ne doivent autant que possible discuter que des questions qu'ils connaissent. Les hommes de génie ont la mission austère et réjouissante de donner leur avis sur toutes les questions. Rien de ce qui leur est étranger n'échappe à leur compétence. Et il importe qu'ils prononcent en tous les débats des paroles nettes et définitives.
Autrefois, Renan prenait son rôle au sérieux, il vaticinait convenablement sur tous les sujets : Il était prêt à dire son mot concernant nos entreprises
éventuelles au Maroc, et si notre ami Charles Benoist s'en était allé l'interviewer, certes Renan n'eût pas manqué déjuger notre ami un peu «rasoir», mais il lui eût communique des idées ingénieuses et fortes sur la représentation proportionnelle dont il se moquait d'ailleurs éperdument. Quant à l'illustre Berthelot, sa bienveillance était exceptionenlle comme son esprit était encyclopédique, et il répondait délicieusement quand on l'interrogeait sur le moyen de prévenir les inondations durant les années de sécheresse, ou la sécheresse pendant les périodes de crue, sur l'évolution de la mode féminine, ou sur les bienfaits que la littérature peut attendre du progrès de la télégraphie sans fil.
Berthelot est mort, hélas ! Je crois que Renan est mort, lui aussi. Nous avons dû changer d'homme de génie. Nous avons pris notre homme de génie nouveau, si j'ose m'exprimer ainsi, dans la sculpture.
Je dis : nous, parce que le génie de Rodin est la création des hommes de lettres ; et naguère Mirbeau, que l'on sait merveilleusement fort en gueule, poussa en faveur du sculpteur des Bourgeois de CrtZrt /.s de mémorables hurlements... 11 nous a paru qu'un homme de génie choisi dans la sculpture serait moins encombrant pour nous. Nous avions choisi quelques retentissants rastaquouères des lettres, bientôt importuns. Un homme de génie choisi dans la sculpture devait être un homme de génie de tout repos. Rodin fut élu parmi les acclamations assourdissantes de l'élite qui pense bruyamment. Heureuse élection, car Rodin a tout de même du génie, n'est-ce pas? et il sculpte mieux encore que M. Nijinski ne saute.
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Seulement, Rodin ne plaisanta pas sur sa mission d'homme de génie. Et il entreprit de bavarder congniment sur tout et sur le reste encore. Les journaux s'enorgueillirent de publier les opinions de Rodin sur n'importe qui et particulièrement sur n'importe quoi. Flegmatique et doctoral, Rodin opina à l'occasion de l'impôt et des réformes militaires, de la dépopulation des campagnes et de la concurrence des Compagnies de navigation... Il aurait pu se taire, et peut-être qu'il eût préféré se taire ; mais étant notre homme de génie il fallait qu'il parlât. Il parlait. Nous l'écoutions avec une stupeur émerveillée... Un jour vint où s'émut le grand débat concernant le faune surexcité du Ghâtelet. Le sympathique Ezéchiel de la rue Drouot vaticina. De même qu'il avait pleuré sur la décadence de notre marine, de même il vitupéra violemment la scandaleuse immoralité du théâtre. Les rapports de l'art et de la morale, -c'était une affaire personnelle. Sans doute était-ce depuis qu'il avait été promu notre homme de génie, la seule question dont il eut discuté avec une absolue compétence, où de toute nécessité il fallait recourir à son autorité. Le plus aimable et le j)lus virulent des polémistes, connaissant bien Paris et l'esprit parisien, se rendit compte aussitôt que l'attitude de Rodin était insupportable et il le traita de vieux dégoûtant.
' Ainsi va le monde, et c'est justice, il ne vous échappe point que chacun peut parler librement de ce qui ne le regarde pas, mais qu'il ne saurait s'exprimer qu'avec réserve sur ce qui le regarde. Et voici que notre Rodin est devenu subitement un
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vieillard libidineux et un pornographe professionnel. Heureusement tout le monde n est point d'accord avec M. Gaston Cal mette. Et Camille Lemonnier, qui est un vaillant romancier et qui .n'ignore pas ce que parler belge veut dire, a écrit pour l'éternité : a Rodin a le grand sexe erotique et chaste de l'art fait d'androgynisme mâle et féminin. » Voilà qui est parlé, et c'est rudement bien fait pour Ezéchiel... Alors! alors il est urgent que cela finisse. M. Gaston Calmette a donné à Rodin les palmes du martyre : c'était la consécration suprême qui lui manquait. Rentrons sans retaad dans la logique de la vie parisienne. On commence déjà d'y rentrer, Dieu merci! M'^^Judith Cladel obtiendra la création de ce musée Rodin" dont elle a pris si hardiment et si généreusement l'initiative. Le musée sera installé dans l'hôtel Biron, et le jour de l'inauguration, une fête sera donnée dans les jardins du Sacré-Cœur. M. Calmette recevra les invités, et Nijinski dansera dans la chapelle.