‹ Essais critiquesChapitre 6 sur 52 · L.-A. GARMER-PAGÈS 2S · texte numérisé non relu

L.-A. GARMER-PAGÈS 2S

trouvait en sa vanité soit le talent de ne pas voir les périls extraordinaires d'une situation critique, soit la force téméraire de les affronter. On peut surabondamment prouver qu'il fut un politique incons- . cient, mais il ne fut pas inconscient sans courage. A l'heure terrible où la banqueroute était à nos portes et qu'on délibérait, Garnier-Pagès, seul parmi les autres, eut l'audace d'employer son incapacité jusque dans les finances...

Sa vanité fut le balancier de sa vie : par elle ses qualités et ses défauts conservèrent un juste équilibre. Ses qualités, en somme, lurent négligeables à l'État; ses défauts ne furent dangereux qu'à Garnier-Pagès. — Parce qu'il se faisait le centre de tous les événements il leur donnait une base trop étroite. Il était débordé par eux. Il ne péchait jamais par clairvoyance et il se trompait sans efïort. — Puis, il s'appliquait assidûment à être majestueux ; il ne parvenait qu'à être grave. Et limperturbable sérieux dont il ne pouvait s" abstenir prêtait fréquemment à sourire . De tels rires ne diminuaient pas son prestige à ses yeux. — Enfin on pouvait impunément l'attaquer. Il planait sur les dédains ; et, surtout lorsqu'on la lui adressait, il ne comprenait pas l'ironie. « Eh! s'exclamait-il un joiu\ parlant à Cavaignac,... nous vous avons nommé général de division, gouverneur de l'Algérie, ministre de la guerre... » Cavaignac répondit soudain : (( Je laisse au pays le soin d'apprécier ce que je puis devoir à Monsieur Garnier-Pagès ! » Celui-ci ne fut pas blessé du trait. Sa vanité lui servait d'armure.

Bref, il était content de lui el il avait un bon caractère.

Il ne tint pas à lui qu'il ne fût un orateur. Sa politique, en effet, étaitessentiellementoratoire, je veux dire qu'elle était seulement et verbale et verbeuse. Et tout le caractère de Garnier-Pagès se précise en son éloquence. Et toute son époque revit en elle. — Garnier-Pagès pensait comme un démocrate, mais il parlait comme un courtier de commerce. L'emphase de ses sentiments se traduisait en paroles plates.

Il professait que tout politicien doit être premièrement un orateur. Il croyait en l'efficacité des paroles . Les idées n'étaient pour lui qu'un complément. Il importait d'abord qu'on parlât. C'est pourquoi il manifestait une inclination extrême à discourir, car il savait bien que les paroles déversées sur le peuple n'ont de vertu que par celui qui les prononce. Et cette pensée n'était pas conjecturale; elle surgissait d'observations. « M. Dupont voulut parler; sa voix ne put percer le bruit. Sans avoir entendu, la foule applaudit avec un redoublement d'enthousiasme... » A plus forte raison, le second des Garnier-Pagès est tout-puissant s'il ouvre seulement la bouche. Il est tellement pénétré de celte conviction que, lorsqu'il parle, il exprime rarement une idée. Mais il parle, il parle. Ecoutez cet homme qui parle, qui parle ! . . .

Il connaît son temps et il l'interprète. Parmi les péripéties révolutionnaires il distingue les occasions de i)arler. Mais, — est-ce donc parce que sa parole

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