L.-A. GAUNIER-PAGÈS
ne suffirait pas à produire l'émotion utile? — Garnier-Pagès recherche le décor, la mise en scène. A toute heure du jour et de la nuit il paraît aux fenêtres pour y parler. Il harangue le peuple à jet continu. Ah! l'amusant bavard! — Lisez, si vous voulez rire, le récit où il dévelojDpe les journées de Février : il parle à toutes les fenêtres, à chaque chapitre. C'est l'effet de son tempérament. 11 n'est que de suivre sa nature. 11 l'avoue :
Par un mouvement naturel, M. Garnier-Pagès songe à la tribune improvisée où, deux heures auparavant, ses elTorls ont réussi... M. Odilon-Barrot rentre chez lui suivi par la foule; M. Garnier-Pagès la harangue du haut d'une fenêtre...
Alors la foule tumultueuse applaudit à cause de son frère et se disperse à cause de lui.
Dans les plus pénibles conjonctures il parle encore. — Un soir, soir douloureux, larmée se heurte à la foule près des boulevards. Un coup retentit que d'autres coups suivent. Et voici soudain des morts, des morts sur le pavé. Pourquoi ces morts, hélas! on ne le sait. Les esprits s'étonnent, s'indignent les cœurs. Tous, émus de pitié, relèvent les cadavres; sur des chars ils les entassent; puis, à la clarté lugubre des torches sous la lune, ils accompagnent le convoi. Frémissants, ils passent devant les bureaux du National. Garnier-Pagès est là qui harangue la mort à son passage. Mais plus vite se hâte le cortège et la voix de cet homme poursuit à travers les lueurs sinistres ki foule épouvantée qui s'enfuit...
... Dans les nues épaissies la lune elle-même se cache.
Lorsqu'il ne lui était pas donné d'avoir une mise en scène oratoire, il tâchait tout au moins à être théâtral dans le ton. Il ne dit jamais rien sans importance. Il dépensa une application continue à prononcer des paroles historiques. La persévérance de ses ellorts ne fut pas récompensée. De lui aucun mot ne reste : il n'en est aucun qui soit assez pathétique pour demeurer drôle aujourd'hui.
Toutefois, à aucun d'eux la solennité ne fait défaut. Elle est partout où il faudrait qu'elle ne fût pas.
Un jour, il convoque le général Bedeau pour une communication urgente. Bedeau prend un fiacre et s'empresse.
Général, lui dit Gariiier-Pagès, je vous remercie au nom du pays ! . . .
Il dit :
La chute du ministère c'est la chute irrévocal)le et délmitive du système auquel la France fut si longtemps asservie...
On n'est pas plus hardi dans l'emploi des métaphores incohérentes. — Mais il devient sarcastique :
Tenez, on tire siu* votre ministère intérimaire!...
D'ailleurs nul sacrifice ne dépasse ses forces.
Je ne sais pas ce que feront les autres. Mais pour moi, je suis prêt; le peuple peut compter sur moi!
Heureux les peuples qui peuvent compter sur un