‹ Essais d'appréciations historiques;Chapitre 10 sur 57 · TRADUITES EN FAA.RÇAI · texte numérisé non relu

TRADUITES EN FAA.RÇAI

Les maximes qui reposent sur robservation sont presque toujours plus curieuses qu'utiles ; il n'en est pas de même de celles qui sont fondées sur l'autorité du devoir. Quant aux premières , on ne les apprécie réellement qu'après en avoir vérifié la vérité par soi-même. On se dit alors : C'est bien vrai, j'en sais quelque chose ; et la maxime sert à nous retracer à nousméme , d'une manière nette et concise , notre

propre observation. Un bon esprit peut ainsi , après chaque expérience faite à ses propres dépens , prelidre au moraliste la maxime qui résume cette expérience , afin d'en profiter plus sûrement. C'est là , il nous semble , le moyen de mettre à profit ces ouvrages : ils ne guident pas la conduite , mais ils la résument , en aidant chacun à appliquer son passé à son avenir.

Alors les belles sentences paraissent fécondes ; on y voit des causes et des effets qu'on n'y avait pas soupçonnés.

Un des auteurs qui offrent le plus de ces maximes d'application , est La Fontaine. Il est vrai que la place qu'elles occupent dans ses iables leur donne quelque chose d'animé , tenant le milieu entre les sentences purement spéculatives des moralistes, et les enseigne^ ments de la comédie.

C'est sous les replis les plus cachés du cœur humain , que La Rochefoucauld a dirigé ses pénétrantes et profondes investigations. Il y a bien dans le noble et brillant philosophe un assez grand nombre de maximes » dont l'application, pour être juste , doit être laite à la haute société de son temps , et surtout aux femmes de cette

cour , OÙ l'on avait Êiit de la galanterie une occupation dominante et une véritable science ; mais plus de la moitié des maximes de La Rochefoucauld porte à nu sur le cœur humain , et ne peut vieillir,'

Au reste , de tels auteurs semUent trop profonds pour être populaires ; leurs aperçus les phis frappants sont sans application pour la conduite. Souvent même l'extrême raffinement de leur pensée , en soumettant toutes les vertus à une trop minutieuse analyse , arrive à les anéantir, et à ne mettre de diflerencè entre le bien et le mal , que dans les nuances diverses de l'égoîsme (car l'on désigne ainsi aujourd'hui ce que La Rochefoucauld appelle amour^propre ). Un moraliste trop subtil déviait par là un docteur d'immoralité.

Chaque peuple , avant ces livres-là , et même avant tous les autres , a dans ses proverbes des maximes plus sûres et toutes d'application. Aussi , les proverbes de tout temps offrent une étude philosophique des plus intéressantes aux meilleurs esprits. Mais il est des peuples plus sentencieux que d'autres. On sait que tels sont, en général , les Orientaux : ils font un* plus

grand usage que nous de proverbes usuels, et, de plus , les recueils de maximes tiennent une place trèsKTonsidérable dans leur littérature. 11 semble que les Grecs , placés sur la limite de rOrîent et de l'Occident , participent davantage de rOrient par leur goût pour les sentences. C'est aux écrivains moralistes que s'attachèrent de préférence les littérateurs grecs, qui , dès le commencement de ce siècle , préludaient déjà à l'aiTranchissement de leur patrie en appliquant à des traductions leur langue riche et flexible i Fontenelle fut un des premiers traduits et des plus goûtés.

L'école spéciale des langues orientales près la bibliothèque du roi a trouvé quelquefois, dans les grands événements contemporains, les causes d'une sorte de popularité pour quelquesuns de ces cours dont la profonde érudition semble ordinairement réservée à l'attention forte et studieuse d'un auditoire d'élite. Tel fut sur l'Arabe l'effet de notre expédition d'Alger, sur le Grec moderne l'héroïque alfranchissemenl de ce peuple aux grands souvenirs. Le cours de M. Hase joignait alors un intérêt de circonstance à la merveilleuse érudition de cet illustre

d t SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.

professeur. Tous œux qui y ont assisté à cette époque ne se rappelleront pas sans émotion l'effet que produisait l'annonce des succès ou des revers des Grecs, au milieu des doctes excursions de M. Hase dans les trente siècles de cette belle langue qui leur est arrivée sans interruption depuis Homère.

Ce fut alors qu'un des plus jeunes , et aujourd'hui l'un des plus savants auditeurs de ce cours , M. Wladimir Brunet , entreprit la traduction grecque moderne des Maximes de La Rochefoucauld. « Je commençai ce travail , ditil dans sa prélace , après la chute de Missolonghi , et je le ternûnai alors que retentit le canon de Navarin. » Cette version, écrite' avec infiniment d'élégance et de fidélité , fut revue par un vieux réfugié de Patras , nommé Theocharopoulos f qui avait été précepteur des princes Ypsilantis, et que toutes les personnes cultivant alors le grec moderne se rappelleront trèsbien avoii* vu avec sa double robe , Ses moustaches blanches et son air de gaîté. C'était un vieillard singulier par l'étrangeté de ses remarques sur tant d'objets nouveaux qui venaient frapper ses regards au déclin de sa carrière. Du

reste , il possédait toutes les finesses de sa km-* gne dans une véritable perfection. M. Brunet eut recours à lui pour ôter à sa traduction tout ce qui pouvait sentir l'étranger ; en sorte qu'il est impossible de trouver dans toute la litt^ature grecque moderne un ouvrage écrit avec plus de soin. Le traducteur l'accompagna d'un texte anglais , et MM. Firmin Didot disposèrent ce triple texte d'une manière commode et agréable à l'œil* Cette belle édition trilingue de La Rochefoucauld , dédiée à M. Hase , obtint en Grèce un succès mérité ; et certainement un Anglais , un Français ou un Grec , qui voudrait étudier avec fruit et agrément l'une des deux autres langues, ne pourrait choisir un livre plus convenable à ce dessein.

M. Wladimîr Brunet vient d'acquérir un nouveau titre à la reconnaissance des Hellènes, en contribuant à leur donner une traduction du divin livre des Devoirs de Sylvio Pellico. Il s'est réuni pour ce travail à l'un des premiers élèves de M. Hase, M. Dehèque, auteur du Dictionnaire grec-moderne et français , et d'autres ouvrages estimés des connaisseurs. Ces deux Hellénistes distingués pardonneront à un de leurs CQudis-

cîples d'apprendre au public les véritables noms que cache le pseudonyme de Cébès le Thébaîn. On sait que cet ancien philosophe , disciple de Socrate , avait composé sur la morale un livre qui fut admiré de l'antiquité , ce qui lui fit attribuer plus tard le Tableau de la vie humaine qui nous a été conservé sous son nom , et que l'on a joint au Manuel d'Épictète.

Les traducteurs grecs de Sylvio Pellico ont mis en tète de leur traduction , au lieu de préface 9 un dialogue tout-à-Êût dans le goût socratique y genre toujours en grande &veur chez les Grecs d'aujourd'hui , qui ont conservé , chose bien remarquable après tant de siècles , toute la tournure d esprit de leurs ancêtres. Ce dialogue a lieu aux Champs-Elysées entre Socrate et plusieurs de ses disciples. C'est Cébès qui est supposé en faire le récit , à la manière de Plat(Hi. Voici connue on en peut traduire le début : € Nous venions de célébrer, avec ApoUodore , Simmias , Platon et d'autres amis de Socrate , l'anniversaire du jour dont le Phédon a immortalisé la mémoire, lorâqu'arriva dans l'Elysée un jeune martyr de la liberté , qui , consolé par une amitié illustre , et comme initié

mx secrets de l'avenir , était mort sans maudire ses juges. D pressait sur son cœur un livre qu'il nous présenta avec une joie rayonnante* Ce livre était intitulé : des Devoirs , par Sylvio Pellico. »

Les auteurs de ce prologue ont probablement pensé là au comte Oroboni ^ ce sublime jeune homme dont Sylvio Pellico , dans ses Prisons , raconte la mort avec une si touchante éloquence. Gébès donne lecture du livre qu'il apporte. Grande admiration parmi ces sages., Socrate se livre alors à quelques réflexions dont l'exprès* sion grecque , pleine d'atticisme ^ dénote des écrivains à qui Platon est &milier* Cébès reprend ensuite :

« Socrate , lui dis-je , un livre où l'on montre si bien que la lib^té est le patrimoine impérissable de l'homme , mais que ce patrimoine doit être administré par des mains pures et justes , et qu'il faut fortifier et embellir l'indépendance et les droits de la société par la vertu du citoyen, ne serait-il point utile à la Grèce , notre chère patrie , qui s'est r^énérée et affranchie par les armes ? Je réclame la bonne action de le traduire et de le publier. C'est un privilège qu'on

peut accorder à l'auteur du Tableau de la vie humaine , et comme une consolation de la perte de son livre.— Sans doute, reprit Socrate; mais pour que le bienfait soit complet , il faut que ce livre, Eût pour tout le monde, soit traduit dans la langue populaire. Les réformateurs de la langue font sans doute de l'idiome grec un des plus beaux dialectes de la langue ancienne ; mais sois modeste , Gébès , et contente-toi du langage vulgaire , que d'ailleurs j'ai toujours aimé , comme tu le sais , même au temps du plus pur atticisme.

» Le voilà donc , cet ouvrage , ô mes chers concitoyens , cet ouvrage qui est comme le résumé de la vie d'un juste , comme le testament moral d'un confesseur de la vérité , et comme le sceau de l'alliance de la liberté avec la morale ; qui , à tous ces titres , a droit d'être compté parmi ces livres qu'une main mystérieuse apporte , et dont une voix du ciel dit : Prends

et lisr

> Cébés de Thèbes. »

Cette fiction est ingénieuse , noble et par£ûtement à sa place. C'est un préambule qui n'est pas indigne du livre qu'il précède ; je n'en puis

rien dire de plus honorable. Les Grecs trouveront d'ailleurs dans cette introduction de leur goût un attrait pour l'ouvrage le plus utile sans doute qu'on puisse répandre parmi les hommes , et qui est digne d'être aussi admiré , aussi médité^ aussi répandu que Ylnùtatim de Jesus-ChrisL

M. Dehèque , avant de se réunir à M. Brunet pour cette belle et utile entreprise , avait aussi servi de collaborateur au vieillard de Patras dont nous ayons parlé , en traduisant en français un ouvrage grec d'un genre bien différent , les poésies erotiques d'Athanase Christopoulos , le chansonnier chéri des Grecs , et dont le bonhomme Théochar opoulos avait pubUé le texte. Ces petites pièces de vers sont , pour la plupart^ des imitations serviles d'Anacréon, dans un style tout-à-fait pc^ulaire , mais plein de grâce et de douceur dans sa familiarité. Aussi M. Dehèque dit avec beaucoup de justesse dans sa préface : « C'est peut-être moins comme poète que sous le rapport de la philologie que Christopoulos trouvera chez nous des lecteurs. C'est comme écrivain, et pour le style, c'est

comme pouvant nous donner une idée précise

de Fétat de la langue grecque usuelle et familière , et comme représentant tout un système grammatical , que Christopoulos nous semble surtout digne d'étude et d'observation. i>

On conçoit que la traduction d'un pareil ouvrage était une œuvre bien ingrate. Pourtant , dans ces petites peintures anacréontiques , il y a un laisser-aller voluptueux et oriental , qui se retrouve encore après le terrible passage de ces petits vers si iaciles dans la prose d'une autre langue. En voici un court échantillon : c Dans le jardin des Grâces , l'Amour était avec moi et certaine jeune beauté ; Bacchus était aussi des nôtres ; nous foisions bonne chère , nous prenions du bon temps , jouant ensemble , riant , causant ^ criant vive l'Amour ! Bacchus chantait, et l'Amour versait à pleine coupe un breuvage enchanteur , et souvent de son éventail il

nous envoyait un vent frais. Pour nous

Alors vinrent les Grâces , portant toutes

trms des cithares dcmt elles tiraient de doux accords. Lorsqu'elles cessaient de jouer comme pour se reposa*, Bacchus reprenait et nous chantait des chants ingénieux. Cédant à cette douce mélodie , ma jeune compagne et moi ,

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étendus sor xak lit de fleurs , nous goûtâmes un profond sommeil , et ràmour , près de nous , nous rafraîchissait de son souffle l^er. >

Ghristopoulos ne s'est pas toujouis coatenté de sacrifier aux Grâces , il a quelquefois sacrifié au mauvais goût , témoin le commencement de cette petite élégie : c O tombeau qui renfermes mon amante, prends la plume, écris, je te donnerai pom* encre les larmes que je répands. Écris à Tenfer , sombre demeure sans soleil , ce que je vais te dicter : — En£^ inexorable qui dévores le monde , etc. >

On est presque étonné aujourd'hui de revenir avec quelques détails sur ces Grecs qui , il y a dix ans , taisaient battre tous les cœurs , pour qui toutes les belles dames disaient des quêtes , à qui les arts divers empruntai^it leurs sujets , dont Tavenii* occupait également le philosophe , l'archéologue , l'homme d^état , le militaire , le poète , l'aventuriOT. Il est des esprits plus constants^ qui, s'étant voués dès lors à l'étude de ce peuple remarquable , n'ont cessé de le suivre dans sa gloire , ses fautes , ses succès , ses revers et ses nombreuses vicissitudes poli-

tiques. Ils recueillent avec constance et coor* donnent avec soin tout ce qui intéresse cette nation de leur choix ; et, jeunes encore, ils sont ainsi les représentants d'une époque qui semble déjà bien loin de nous.

SUR

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