‹ Essais d'appréciations historiques;Chapitre 9 sur 57 · DE HENRI ESTIENNE · texte numérisé non relu

DE HENRI ESTIENNE

Depuis long-temps, faire un dictionnaire, c'est publier le meilleur des dictionnaires précédents , en rectifiant quelques définitions , choisissant de meilleurs exemples et ajoutant un certain nombre de mots» Cette opération souvent répétée , donnant , chaque^ fois , un résultat supérieur au résultat précédent , a fini par nous procurer des dictionnaires à peu près complets sur toutes les langues les plus répandues. Mais le plus ancien de ces ouvrages , celui qui forme le premier anneau de cette chaîne de perfectionnements successifs , quelque incomplet qu'il fût , supposait plus de travail et de recherches de la pari de son auteur qu'aucun des suivants. La langue grecque et la langue latine ont

SUR LE TRESOR DE HENRI fiSTIENI^E. 7 S

en cela de particulier que, pour chacune d'elles, ce premier travail a produit un chef-d'œuvre , tel que , malgré cette succession de progrès propres aux travaux lexicographiques, il est encore à Élire dans la plupart des autres langues. Deux hommes que la France doit compter avec orgueil parmi ses plus grandes illustrations , Robert Ëstienne et Henri, son fils, sont les auteurs de ces étonnants ouvrages. Celui de Robert est le Thésaurus linguœ latinœ , en deux volumes grand in-folio , imprimé à Paris en 1543 , et contenant quinze cent cinquante pages d'impression à deux colonnes. Voici ce que disait de ce travail feu M. Firmin Didot^

< H engagea plusieurs p^sonnes à se diar-^ ger de la composition de ce dictiounaire : il offirit même de fortes récompenses pour un pareil travail , mais ce fut en vain : on n'avait paà alors le secours des index qui facilitent les recherches. Il fallait , pour retrouver les passages des auteurs , les chercher dans sa mémoire et user, comme il en fit l'expérience , les livres à force de les feuilleter. Enfin , sentant la nécessité urgente d'un tel ouvrage pour 1 éducation publique , il prit lo parti de l'exécuter lui-même

et donna aux savants le Trésor de la langue latine. MaÎH il pensa succomber à ce pénible travail , qu'il avait accompli en deux ans ^ s*en occupant nuit et jour*. »

Ce que nous venons de rapporter sur Robert Ëstienne, pour le latin, s applique pow le grec à son fils , qui , ^evé avec les plo^ grands soins par xm tel père , fut un véritable prodige. Nous rappellerons idée que nous disions nous-méme sur les travaux de ce grand honune : Il semble avoir surpassé les Ibrces oniinair^ de l'homme, h considérer conunent , dans le cours d'ime vie sans cesse agitée , se mêlant d'affaires politiques et religieuses , dirigeant son imprimerie , dom il corrigeait luîrmême toutes les épreuves grecques , il a pu mettre fin à ce travail immense du Thésaurus linguœ grœcœ, et publier plus de cinquante autres ouvrages latins, sans compter des notes sur plus de trente auteurs grecs ou latins, et des traductions latinesde plus de douze auteurs grecs.

* Observations littéraires et typographiques sur Jtoheri et Henri Estienne , insérées à la suite des Poésies et Traduction en vers de Firmin Didot. — Paris, 1826; in-12, page

Mais rétonnement que causent d'aussi vastes travaux est à $(hi comble , lorsqu'on voit ce même homme traduire en français des livres de tous les principaux auteurs grecs , et composer plus de vingt ouvrages dans notre langue, qu'il passait pour parler et écrire aussi bien qu'homme de son temps \-

Dans les ouvrages écrits par Henri Estienne et in]f>rimés chez lui , tout , absolument tout , était de lui , jusqu'aux poinçons destinés à la fonderie des caractères, lesquels étaient gravés d'après des lettres tracées de sa main ; car son éariture , dont il reste de nombreux échantillons à la biUiothèque du roi et ailleurs , peut être comparée à celle du célèl»^ calligraphe crétois x\nge Vergèce , que François l^ avait fait venir en France , et dont l'écriture servit de mod^e aux premiers poinçons grecs gravés par ordre de ce prince. J'ai eu occasion d'en faire , plus d'une fois , la comparaison.

Le Thésaurus de Henri Estienne n'avait ja-

*" Voyez Touvrage intitulé Recherches sur les Sources anr tiques de la Littérature française, — Paris, Crapelet , 1820, in-8°, partie I, page H 4.

mais été réimprimé \ lorqu en 1815 le libraire Valpy, à Londres , en commença une nouvelle édition qui fut terminée en 1829. Telle futlestime que le monde savant fit de cette entreprise, que la nouvelle édition , dont le prix était de douze cents fi^ncs l'exemplaire , obtint , dès son apparition , mille quatre-vingt-six sousopipteurs.

En 1850, MM. Firmin Didot frères en ont conunencé une troisième. Ici quelques explications ne sont pas inutiles. Henri Estienne portait dans les matières qu'il traitait ce coup^l'œil perçant et original d'un génie supérieur qui sait s'approprier un sujet par un point de vue neuf et saillant , sa création à lui. C'est ainsi qu'il vit dans cette langue grecque , si prodigieusement riche, et dont il réunit plus de cent mille mots**,

* M. Ambroise Firmin Didot a examiné, dans une savante dissertation, la question bibliographique relative à Topinion qui supposait deux éditions données par Henri Estienne lui-même , et il a prouvé que c'était une erreur basée sur l'impression simultanée, à Paris et à Genève, des premières feuilles de Touvrage , et d'un titre offrant quelques différences.

^* Le Dictionnaire de l'Académie française en compte à peine quarante mille.

un nombre assez restreint de formes primitives ou racines , souches communes d'un nombre égal de familles , méthode aussi ingéni^se que commode pour la mémoire de l'étudiant. Il employa ainsi, pour l'étude du grec, ce système de classification , qui , plus tard , apphqué d'une manière plus heureuse et plus complète à une science qui s'y prêtait davantage , devait Eure la gloire du suédois Linné , porter l'ordre et la clarté dans toutes les branches des sciences naturelles , et s'étendre presque à tout. Car ces classifications , ingénieuses fictions de l'esprit philosophique , se sont appliquées , de nos jours , aux sciences les plus différentes.

Henri Estienne réduisit donc à environ trois mille familles tous les mots de son vaste dictionnaire. Les peines et les recherches que lui causa un pareil travail fiirent , peut-être , pour un esprit comme le sien , l'attrait principal qui contribua à le soutenir dans cette tache im>mense. Mais quoiqu'il y ait entre les mots de la langue grecque des rapports étymologiques plus marqués que dans d'autres langues , que dans la nôtre, par exemple, cependant pour compléter un tel système d'étymologie , on ne peut se

dissimuler qu'il allait souvent hasarder des explications dont les plus ingénieuses sont quelquefois les moins fondées. C'est ce qu'a prouvé , dans ces derniers temps, l'étude des langues antérieures à la grecque : Ton y a retrouvé les véritables racines de plusieurs mots auxquels Henri Estienne avait donné à tort pour racines d'autres mots grecs. Néanmoins, sa méthode a quelque chose de bien ordonné qui séduit ; et d'ailleurs, des efforts qu'il fit pour l'exécuter, jaillirent presque à chaque mot de petites dissertations nourries d'une forte érudition , et qui sont , pour la plupart , des modèles de critique verbale.

Il faut dire cependant que cette méthode a introduit dans l'université de France un usage qui y subsiste encore , celui de &ire apprendre les racines grecques et de les faire considérer comme la base de la langue : usage qui , au dire de plusieurs savants hellénistes , serait l'une des causes de notre infériorité dans cette partie des études.

LfC plan suivi par Henri Estienne a encore l'inconvénient de rendre son Thésaurus moins commode pour 1 usage qu'un dictionnaire dis-

posé dans cet oixlre habituel où le hasard assigne aux mots leur place d'après le rang que tient leur pranière lettre dans lalphabet , au lieu de cette classification étymologique qui plait à rintelligence , en rapprochant les mots par les idées. Henri Ëstienne apporta à cet inconvénient le seul remède possible , qui était de faire suivre le premier dictionnaire d'un autre qui contkit tous les mêmes mots dans Tordre alphabétique , avec l'indication de la page et de la partie de la page oii le mot était expliqué. De cette manèk-e il feut presque toujours chercher deux fois.

Cette table , ou index , que j'ai appelée second dictionnaire , forme la seconde partie du cinquième volume , intitulée : Appendix tibeltorwn ad Thesaurum grœcœ linguœ pertinentium, et qui contient d'abord les traités suivants, en grec :

1® Des dialectes grecs , par Jean le Grammairien ;

2<^ Un autre traité sur le même sujet, par Gr^oire de Corinthe ;

Deux extraits de Plutarque, dont :

5° L'un , sur l'usage qu'a fait Homère des dilïérents dialectes ;

A^ L autre ^ sur l'emploi des figures dans le même poète ;

5^ Un traité des figures de mots par le gram^ mairien Tryphon ;

6^ Une liste des mots qui ont un acœnt différent selon la différence de leur signification , par Philoponus;

7*^ Un traité d'Ammonius sur ce qu'on appellerait aujourd'hui les synonymes ;

8° Un traité sur les termes de tactique et sur les dénominations des officiers , par Orbidus.

9° Une longue table des verbes irréguliers , par Henri Estienne ;

lO"" Un traité des chifires , par Hérodien ;

1 1 ^ Un traité des poids et mesures des Grecs , par Galien, auquel sont joints deux autres traités sur la même matière ^ l'un par Gléopâtre , l'autre par Dioscoride , avec la traduction latine , par Henri Estienne ;

12^ Un traité latin d'Henri Estienne sur le même sujet ;

Vient ensuite l'index alphabétique , qui com* prend 1723 colonnes **

'^ Il y a deux colonnes à chaque page. En comparant la contenance de ces deux colonnes avec celle des pages d'un in-8<»

Le véritable dictionnaîre comprend quatre volumes , formant en tout 6,275 colonnes. Au commencement du premier volume sont les pièces suivantes :

l^ Deux épigraphes , l'une grecque, l'autre latine , et les extraits de trois privil^es , àxmt deux accordés par l'empereur Maximilien II pour toute l'étendue de Tempire , et im par Charles IX pour la France ; ^

2^ La dédicace aux princes suivants : Charles IX ^ roi de France ; Elisabeth , reine d'Angleterre ; Frédéric , comte palatin du Rhin ; Auguste 9 duc de Saxe ; Jean George , marquis de Brandebourg ; et aux plus illustres acadé^ mies des états de ces souverains ;

5"^ La liste des auteurs cités ;

A"" La pré&ce de Henri Estienne ;

Puis trois éloges de la littérature grecque , dont:

^ Le premier, par Scipion Cartéromaque ;

ordinaire d*aujdurd*bui , on trouve qu'une colonne représente au moins trois pages in-s**. En faisant l'addition des colonnes de tout l'ouvrage, on voit qu'il faudrait, pour en représenter le contenu ; cinquante-quatre volumeà in^8** de

&00 pages chacun.

82 SUR LE TRKSOR DE HENRI BSTIBNPTE.

a^ Le fieoond, par MaroÂntohie Antimaque;

7^ Le troisième ^ par Conrad Herliasch.

YJennent elisnite , dans un sixi^e volume deux glossaires ou recueils de mots plus rares, que les grammairiens nous ont appris être d'origine étrangère ; car c'est là le sens que les gramûiairiens donnent au mot vAokraa (glossa). L'mi de ces glossaires est latin^rec » l'autre greo-latin. De plus, des extraits de plusieurs anciens lexiques grecs , et un traité du dialecte attique par Henri Ëstienne. €e traité compraid à lut seul cent quaraiite^x pages (sans division pflf <!^lonnes). La première partie , oiï sont les glossaires , est de six cent soixante-^six colonnes.

Tel est l'ouvrage que Henri Estienne publia en 1572 , sans autre secours imprimé antérieur que les Coni$Mniaires de la langue grecque de Budé. Ce savant parisien avait jeté pêle-mêle , dans un volume in*folio , au fur et à mesure de ses lectures , d'excellentes observations sur le$ véritables acceptions de beaucoup d'expressions grecques. Henri Estienne en fit passer la substance dans son Thésaurus , en rendant toujours un éclatant hommage à Budé.

Comme un désir insatiable d'instruction faisait iàire tous les jours à Henri Ëstienne de nou^ vellei^ lectures , il plaça à la fin des deux pre^ miers volumes des adjicienda, et^ de plus, in^ troduisit dans l'index alphabétique un asses ^nd nombre de mots quMl avait découverts depuis Fimpression du dictionnaire^

Le Trésor de Henri Ëstienne fut » comme on le pense bien , la source médiate ou immédiate des nombreux dictionnaires grecs qui oïit paru depuis, soit en latin, soit dans les langues modernes. Seulement on peut affirmer que les meiU^ors y recoururent toujours directement et sans intermédiaire.

Les éditeurs anglais , malgré les nomtH*euses additions de mots que les savants leur envoyé* rent de toute TEurope % ne donnèrent pas à l'œuvre d^Estienne ce degré de perfection qui doit caractériser une édition nouvelle* Au con-* traire , ils y introduisirent un grand désordre par le peu de soin qu^ils mirent dans la répar* tidon des richesses qui leur arrivaient de tous

* M. Bohâonad^ en envoya , pour sa part , environ douze miJle.

€Ôtés. Ainsi , comme dans les nouveaux aperçus sur la signification des mots déjà connus , qu'envoyaient beaucoup de savants , il devait se trouver tout naturellement et assez fréquemment les mêmes exemples, les mêmes citations, il est arrivé que les personnes chargées de mettre en œuvre ces matériaux , conservant trop rieligieusement dans son intégrité l'envoi de chacun , ont souvent répété trois et quatre fois la même chose. De plus , parmi ces mots que Henri Estienne , après son travail principal , ajouta dans l'index alphabétique , les uns sont reportés à leur place dans le corps du dictionnaire, les autres restent dans cet index. Les addenda sont imprimés à part , les glossaires de même ; en sorte que ce que fit Henri Estienne jusqu'au dernier moment , par les seuls moyens qui lui restaient pour donnera son édition toute la perfection qui dépendait de lui , est devenu dans l'édition anglaise une source d'imperfection par la négligence des éditeurs.

M. Firmin Didot a donc cherché non seulement à éviter les fautes des éditeurs anglais , mais à remédier aux inconvénients qu'une .expérience de deux siècles et demi avait feit

reconnaître dans 1 édition primitive. Pour arriver à cette double amélioration , d'une part il adopte Tordre alphabétique ; de l'autre , il fond dans le corps du texte tous les suppléments d'Estîenne et toutes les additions postérieures. € Cependant (dit son prospectus, au sujet de l'ordre étymologique), afin de ne rien laisser à perdre , même sur ce point , du travail de Henri Ëstienne , travail prodigieux qui lui causa tant de peine , ainsi qu'il le dit lui-même , et de ne feiire que ce qui semble nécessaire, nous ajouterons à la fin de notre nouvelle édition la table étymologique des mots , selon Tordre présenté par Henri Ëstienne. »

Noua n'ignorons pas que , malgré cette sage précaution ,. beaucoup de lecteurs n'ont pas su k. MM. Didot tout le gré qu'ils espéraient du remaniement alphabétique. Pourtant si jamais une entreprise , par les dépenses et les soins dé tout genre qu'elle a causés à ses éditeurs , mérite d'être encouragée , c'est bien cellekîi. M. Didot, après eh avoir mûri le plan avec M. de Sînner, désira qu'elle obtint , aux yeux de l'Europe savante^ la garantie d'iin nom ^es•^

pecté de tous. Il proposa donc à M. Hase de prepdre la direction de tout 1 ouvrage. Maïs M, Hase voulut auparavant que le plan en fût Boumis à l'académie des inscriptions et beUeslettres , qui , l'ayant fait examiner par une commission spéciale, lapprouva le 29 mai 1829.

Les grandes connaissances bibliographiques et les nombreuses relations littéraires de M. de Sinner furent les éléments principaux d'une richesse de matériaux qui donna aux premières livraisons de notre nouvelle édition française un dévdoppement immense^ dont on a, depuis y reconnu l'excès , par l'impossibilité de continuer sur une teUe échelle.

Les rédacteurs des trois premières livraisons sont MM. Hase , de Sinner et Fix. La quatrième n'a été rédigée que par MM. Hase et Fix , qui ont eu pour collaborateur dans la cinquième M. Tafel, professeur de Tuniversité de Tubingue. Le reste des nombreux matériaux sur Y alpha a été confié à MM. Dindorf , professeurs à Leipsig , mais qui ne publieront cette partie de Touvrage, que lorsque la rédaction sera parvenue , à peu près, à la moitié de l'alpha-

bet. C'est le seul moyen que puisse employer M. Didot , pour empêcher soit une contrefaçon , soit un extrait.

Le second volume, en six livraisons, contient les lettres béta, gamma et delta complètes. Les deux premières livraisons du troisième volume sont formées par le commencement de Y epsilon , et le quatrième comprendra le zêta.

Tous ces volumes sont rédigés par MM. Dindorf, et enrichis ensuite par. M. Hase d'additions y dont il est pariaitement inutile de qualifier le mérite , surtout pour ceux qui savent combien de p^sonnes ont mis à profit ses savantes et libérales communications.

De la sorte , on pourra arriver en quelques années à la fin de l'édition alphabétique du Trésor de la langue gre^qm. Mais la vue de toutes les difficultés que MMi* Firmîn ïAioi ne peuvent s^rmont^ qu'avec la plus louable persévérance augmente enrx)re notre admiration pour pette puissance extraordinaire d'action , que le grand Henri £s tienne avait trouvée dans son génie supérieur.

Les

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