M. DUREAU DE LA MALLE
MEMBIE DE L^IHSTITVT.
C €haqu6 mur avait deux étages, et, cooime ils étaient creux en dedans et œuverts , le rezde-chaussée servait d'écurie pour trois cents éléphants, et de magasin pour tout ce qui était destiné à leur nourriture. Le premier étage contenait quatre mille chevaux avec le fourrage et Forge suffisants pour les nourrir ; au-dessus étaient des casernes pour vingt-quatre mille soldats. > Telle est la description des remparts de Garthage par Âppien , qui , comme le prouve M. Dureau de la Malle , s'est servi de Polybe ,
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rhistorien par exœllence pour la guerre punique , à laquelle il assista pendant deux ans avec Scîpîon , son élève et son ami. Les citernes immenses destinées à contenir Teau nécessaire à la population renfermée dans de pareils murs existent encore à Malqâ , village situé' sur quelque point de l'emplacement de l'antique Carthage. M. Shaw, auteur d'importants travaux sur cette ville, représente leurs maçonneries comme si solides, qu'elles ne sont nullement endommagées , et le révérend père Caroni , savant antiquaire qui a fait servir à l'archéologie l'accident qui le fît tomber au pouvoir des corsaires et son esclavage à Tunis , au commencement de ce siècle , donne les dimensions de ces citernes , qui sont de plus de cent quarante pieds de longueur , de plus de cinquante de largeur , avec trente pieds de hauteur. Les murs sont flanqués de six tours aux angks et au milieu. D'autres citernes , situées sur un point diflerent de la vaste ville punique , sont au nombre de vingt , placées sur deux rangs , longues chacune de cent pieds et large de trente. Tout, dans cette fameuse république, avait des proportions colossales ; et c'est bien à la lutte
d^extermindtîon qu'elle soutînt contre les Romains qu*on pourrait donner avec le pluB de justestse le nom de guerre des géants.
Cartilage était une de ces puissances en quelque sorte factices par la disproportion des limites naturelles de leur métropole avec leurs développements excentriques. Rien, dansThistoire moderne^ ne peut représenter exactement cette di^roportion. L'état de Venise , il est vrai , n'était aussi qu'une ville ; mais, quelle qu'ait été sa puissance , elle ne peut être comparée à celle de l'antique Garthage, à laquelle on pourrait très^bien , sous ce dernier rapport , comparer l'Angleterre. Mais, si ce royaume présente une comparaison convenable par la grandeur de ses forces et de ses possessions éloignées, il offre une grande différence par les proportions de l'île métropole , centre assez imposant pour former , fût-il seul comme par le passé , un état qui , à la rigueur, saurait glorieusement se suffire » et faire survivre son indépendance nationale à la perte de son développement exagéré.
Pour se faire une idée de la république de Carthage en employant des termes de compa-
raison modernes , il fendrait se représenter une ville puissante en ramifications lointaines , comme était Venise , mais donner à cette ville un aussi grand développement politique et commercial que celui de l'Angleterre. On conçoit alors que le sort d'un tel empire vînt à dépendre d'un siège , et , si le peuple assiégeant dispute à celui de la ville assiégée l'empire du monde , on conçoit encore que les destins du monde seront attachés à l'issue dé ce siège. Il est nécessaire de se placa^ à ce point de vue pour comprendre l'importance extraordinaire que l'histoire a toujours mise â la prise de Carthage par les Romains , et pour pénéti*er la profonde politique de ce sénat qui avait reçu de ses devanciers et transmettait à ses successeurs le projet d'une domination universelle. On sait que tous les moyens lui furent bons pour vaincre dans cette guerre à mort ; il y employa même , suivant l'expression de M. Dureau de la Malle, une perfidie plus que punique» Voilà comment cette grande et austère figure de Scipion se trouve présider, en instrument soumis, aux mesures d'une politique à la fois inflexible , impitoyable et sacrilège t A plus forte raison , les
travaux les plus étonnans , les efforts les plus surhumains devaient-ils être tentés par cet illustre capitaine, dont Gicéron dit qu'il était un de ces honunes rares, en qui une nature admirable se trouve fécondée par tous les secours de réducation et des circonstances.
Âppien , encore cité comme reproduisant le récit de Polybe , dit que Scipion , voulant fermer aux assiégés la communication avec la mer, c fit jeter une digue qui s avançait , presqu'en droite ligne , vers Tembouchure du port peu distant du rivage. Cette jetée avait vingtquatre pieds de large au sommet , et quatrevingt-seize à la base. » Elle fut construite , dit M. Dureau de la Malle, comme celles des rades de Cherbourg et de Plymouth Font été depuis , en jetant à flot perdu d'énormes quartiers de roche qui , par leur cohésion et l'inclinaison de leur plan , pussent résister à Faction des flots. € Scipion, continue Appien, disposait d'une nombreuse armée qu'il faisait travailler jour et nuit ; et les Carthaginois , qui d'abord avaient ri de ce projet gigantesque , aUaient se trouver entièrement. bloqués; car, ne pouvant
recevoir de vivres par terre , et la mer leur I. 11
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étant fermée , la &im les eût contrmnts de ise rendre à discrétion. C'est alors qu'ils entreprirent d ouvrir une nouvelle issue Àams une autre partie de leur port qui regardait la pleine mer- Ils clioisirent ce point parce que la profondeur de Teau et la violence des vagues qm s y Incisent rendaient impossible aux Romiâns de le fermer avec une digue* Hommes, femmes et enfants , tout y travailla jour et nuit , en commiençant par la partie. intérieure, et avec tant de secret , que Scipicm ne put rien savoir des prisonniers qu'il &isait pendant cet intervalle, sinon qu on entendait un grand bruit dans les ports, maisqu^on en ignorait la cause et l'objet. En même temps ils construisaient , avec d'anciens matériaux , des trirèmes et des quin- (fuérèmes avec une adresse et une activité singulières. Enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois ,, au point du jour , ouvrirent la coiomunication avec la mer , et sortirait avec cinquante trirèmes et un grand nomln^e d'autres navires qu'ils avaient Êdmqués dans cet inter^. valle. »
On retrouve partout chez les Carthaginois qes grandes proportions : dani$ leur férocité
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coimme tkns leup eùnfnge ; dans kùr plus sublimé dévouement comme ôslub leurs superstitions monstrueuses. € La statue de Saturne , à Garthage , Mus dit Diodore , était d airain ; elle avait ks br^^s pendants ; les mains^^, dont la paume était en dessus , indiûant vers la terre , de manière à ce que Reniant qfii y était placé routait subitement' et tombait dans un goiillre plein de feu. Plutarque ajoute à là peinture de cet horrible sacrifice, où Ton inunolait à la fois deux cents et trois cents enfants des ptas nobles Ëimillés , que les mères y assistaient sans pleurer ni gémir. Si quelqu'une poussait un soupir ou versait une larme , elle était déshonorée , et son fils n'en était pas moins immolé. Devant la statue retentissait le bruit des flûtes et des tambours , pour qu'on ne plit entendre lés cris et les hurfeitients des victimes.
» Quînte-€urce affirme , continue M. Dureau de la Malle, que Carthage conserva jusqu'à sa destruction ce culte,- qui était, dit-il , plutôt un sacrilège^ qu'un sacrifice ; Silius , que le sacrifice était annuel. »
Ces citations , prises dans les recherches qui viennent de paraître sur là topographe de Car-
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thage, indiquent la manière dont leur savant auteur a su rendre la vie et le mouvement à chacun des lieux qu'il décrit , en y replaçant la scène de ce qui s y était passé de plus remarquable. Ce travail se distingue d'une manière toute particulière par la célébrité presque sans égale des lieux dont il détermine l'ensemble et les détails , et en même temps par la confusion des seules traces qui nous restent d'une aussi vaste cité ; car la nature a depuis long-tanps repris ses droits sur cette plage stérile , où une combinaison politique avait assis la métropole d'un empire si fort. Tandis que de faibles villes de l'antiquité sont devenues ailleurs des cités aujourd'hui dans l'état le plus florissant , à peine quelques misérables cabanes couvrent-elles le sol de cette antique Carthage, qui , après avoir été la rivale de Rome, renaît sous Jules-César à une prospérité nouvelle, et prend bientôt un tel accroissement , qu'au quatrième siècle de notre ère elle était considérée comme la troisième ville de l'empire. Néanmoins tout ce qui reste de colossal dans les ruines actuelles , comme les citernes dont nous avons parlé en commençant , appartient à la Garthage punique.
La transibon de sa destruction à la splendeur de la Garthage romaine nous a semblé le plus intéressant des points établis par cette
belle réédification archéologique , où le monde savant verra sans doute un solide jalon fixé par une main ferme dans la critique de Thistoire. Contre lopinîon généralement répandue , lauteur a prouvé avec la dernière évidence < que la colonie romaine établie sur les ruines de €arthage , vingtKjuatre ans après la prise de cette ville, dut trouver un grand nombre d'édifices subsistants , les uns entiers , les autres endommagés par le feu , et qu'enfin , malgré l'arrêté des dix commissaires , l'armée dé Sd* pion , vu le peu de temps qu'elle y employa , ne put que démanteler Garthage, et non pas la détruire de fond en comble. >
€ Je me suis vu forcé , dit l'auteur ^ d'établir . une discussion précise des^ faits et des dates pour détruire, s'il est possible, mais ce dont je désespère , une vieille erreur de notre enfance, née du. fameux detenda Carthago, des déclamations oratoires et des amplifications poétiques, qui, depuis Yelléius jusqu'à Sannazar et au Tasse , a fom'ûi de si belles pages à l'élo-
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quence et à la poésie , et qui nous r^résaite l'emplacem^it de Carthage œmme use tsàbie rase où les ruines même awient péri , etiam periere ruiner, i^
Mais < comment , ajoute*t-il feientôt > puîsrje espérer de réussir à dissiper le nuage obsour qui enveloppe les ruines de Cartilage , lorsque l'iljustre auteiûr des Martyrs et dé VItméraire , lorsque le poe^emier écrivain politique du siècle , ayant reconnu^le^lieux, s 'appuyant sur istlditgue expérience d'un saTant qui aradt £ut , pour ailisi dire , de Carthage son domaine (le liaitenantcolonel du génie Hunihert), fortifiant la véra* cité de ses récits de tout le poids dé son éloquence et de son imagination puisjs^yite , n a pu détruire une erreur palpable , mais qui , deqpuis deux mille ans , avait pris de pwrfÎMïdes racines dans la crédulité de l'esprit hmnaîû? »
Chose en effet ti*ès -remàrqtfâble : Iwsque tant de savants en différents' genres otït commis des erreurs très*^avos au sujet de Témplace- ^ ment de Carthage , M. de ChâtèaulMriand, avec ce sentiment de rectitude d'tm génie supérieur^ n'a émis sur cette haute quefetion archéologique aucune assertion que ne soient venues conftp*
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mer plemement ces laborieuses et patientes inyeslîgations.
Ainsi M. Dureau dé k Malle était éclairé sur plusieurs points de cette difficile étude par la viye liumère qae sait répandre sur tous les objets. leflan^iBan du irénîe. A cela se joisnaient
ittgésôéors ou archéologues très*eKacts , tels que le R. P« Garoni ^ le liefitenant-cokmel Hum* bert, «t surtout M^ Falbe , capitaine de vaîs^ seau et consal-f[^éral de Daneuiarck à Tunis, à qui sq»partieBt Ffaonneur d'avoir étaUii la véritaUe position de Carthage* Avant lui , elle était indiquée d'une manière tout^4ait erronée, d'aporès Fauftwité de M. Sbaw et une dîss^t^tioh du docteur Es trup , très4iabiles gens pom*^ tant , mais doat Terreur prouve combien sont épineuses les questions archéologiques. On en Toit un exemple curieux par la comparaison que r^^utewr de ces recherches a permis d'éta** faKr y en réunissant sur une même feuille , dans iHie.des cartes qui accompagnent œ vdume , cinq plyns de Garthage , dont pas un ne resisemUeiàlautro* M« Bureau de la Malle rend à plusieurs re*
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prises ^ à M. Falbe , l'hommage le plus expikite, avec cette délicatesse de justice distributive que la véritable critique met à bien &ire la part des autres avant de faire la sienne. Mais M. Falbe n était point entré dans la discussion archéologique des différents points. C'est là que les témoignages épars dans toute la littérature de l'antiquité devaient iaire retrouver le système de fortification , les temples -, les monuments, les places , les principales rues , et jusqu'aux principales maisons de la Garthage punique et de la Carthage romaine. Voilà ce qu'a exécuté le savant académicien avec une érudition qui rend cette étude un modèle du genre. On peut dire qu'il a épuisé tous les textes grecs et latins au sujet de Garthage ; et ce désir de la perfection dont il a mis l'empreinte dans son travail a été jusqu'à nous prier de consigner ici , en manière d'addenda , le seul témoignage peut-être qui lui soit échappé , et que nous lui avions signalé , après l'avoir découvwt trop tard pour qu'il pût en faire iMX)fiter sa dissertation. G 'est un passage de la Cité de Dieu , où saint Augustin , après avoir décrit plusieurs êtres monstrueux, ajoute : « On voit encore d!autres espèces
) dliommes ou de quasi-hommes {liomtmm
> vel qtmsi'liominum ) , qui , d'après les témoi-
> guages consignés dans les livres , ou conser-
> yés dans de curieuses traditions , ont été re- » présentés dans un tableau en mosaïque , qui » est sur la place Maritime à Garthage. >
Ce nouvel ouvrage de M. Dureau de la Malle est digne en tout point d'un nom si justement estimé dans les travaux d'histoire , et du nom respectable et illustre de M. Silvestre de Sacy, à qui il est dédié. Désormais il ne sera plus permis à un critique de quelque gravité d'aborder aucun point de l'histoire punique sans avoir consulté ce livre , qui ne peut manquer d'être bientôt traduit et fort goûté en Allemagne et en Italie.