II
SUR
La situation géographique de la France en fait un tout homogène , favorable à l'amour de la patrie. Â la fin du siècle dernier, la défense du territoire envahi , suivie aussitôt de nos irruptions victorieuses et de tant de prodigieux succès y fit tourner au profit du patriotisme gêné* rai tous les sentiments partiels d'attachement à la province, qui se fondirent, plus qu'à aucune autre époque, en un sentiment national, corn? mun àtous. Ainsi, dans cette crise si complète, la grande explosion guerrière qui succéda à ce bouleversement de la société , et la main puissante qui y établit solidement un ordre nouveau, déracinèrent dans la nouvelle génération
ces habitudes des mœurs anciennes, transnuses presque sans altération depuis des siècles.
Quand la paix , succédant enfin à ces vingt ans de guerre , en ramenant chez eux ceux qui avaient survécu , Êivorisa le goût du repos et les tranquilles études, l'esprit se reporta d'abord sur les grands événements qui venaient de bouleverser le monde. Après avoir étudié ou décrit cette période étonnante que l'on achevait à peine de traverser, l'investigation s'avança davantage dans le passé, toujours en y cherchant des armes pour combattre l'ordre présent. La révolution communale au douzième siècle Ait présentée d'une manière brillante, par M. Augustin Thierry, comme les premiers efforts d'une lutte que le parti populaire vaincu avait reprise six siècles plus tard, pour y remporter un triomphe dé&iitif dont le dénoûment s'effectuait sous nos yeux. Les libres discussions propres au gouvernement représentatif attaquant successivement les différents abus, on reconnut, avec plus de certitude encore, que la centralisation , telle que l'avait organisée cette main si forte qui tenait les rênes de l'empire ^SLUS quitter l'épée, était une grande source
d'abus adminisiratirs, d'entraves aux libertés les plus légitimes et d'extension immodérément progressive, donnée à la capitale, au détriment du rpste du royaume. Il n'était que trop facile de prouver la justice de ces plaintes.
Si Ion chercha dans l'examen du passé quel avait été ^ avant 89 , l'état respectif de la capitale et des provinces , on put apercevoir déjà une tendance à l'abaissement de cellesci dans l'éclat de la cour de Louis XIV. Là commencèrent à se réunir , comme de pâles satellites, tous ces astres de province , autour desquels se réunissaient auparavant autant de petites cours, qui entretenaient sur les divers points de la France des centres de richesse et d'élégance de mœurs. Alors le mot de provincial , qui devient une espèce de moquerie. Le langage à la mode divise ce grand royaume en trois parts bien inégales : la cour, la ville et les provinces. Celles-ci commencent à devenir moins agréables ; car les prétentions du bel air de la cour s'y étant une fois répandues, et s'y renouvelant , pour ainsi dire, à chaque nouvel arrivant de Versailles, y donnèrent trop sou- \ vent à la lx)nne compagnie un air faux et guindé,
mine féconde pour les auteurs comiques du dix-huitième siècle. Bien des ambitions , qui , sous les règnes précédents, auraient trouyé un théâtre suffisant dans leur province ^ s'y sentirent à la gène ; et dans Tespoir de briller à la cour et d'y trouver la feveur, vinrent se ruiner à Paris et à Versailles, au lieu de tenir chez eux le même état que leurs ancêtres , en contribuant ainsi pour leur part à la prospérité et à l'agrément de leur province.
Toutefois cette tendance n'avait guère d'effet que sur les sommités de la société. La cour et la ville offraient sans doute alors à beaucoup de gens des chances de fortunes aussi étonnantes que rapides ; mais c'étaient des &its isolés , et ,. comme on dit^ un billet à la loterie. La séduc-» tion n'y était pas organisée d'une manière dangereuse pour l'émigration provinciale , comme elle l'est aujourd'hui par la perspective qu'offre aux ambitions de tout étage l'immense personnel de tant d'administrations diverses.
On sait que Louvois était ministre de la guerre avec vingt-quatre commis pour tout personnel administratif. De plus alors , non pas seulement chaque gouvernement ou chaque
province , mais chaque généralité, chaque élection s'administrait chacun chez soi , et offrait ainsi , sur les lieux mêmes, un but honorable et suffisant à toutes les ambitions modérées. D'une stabilité plus grande dans les existences, et d'habitudes plus sédentaires il résultait que , malgré les petites prétentions d'imiter de loin la cour et Paris , peu de personnes , surtout dans la bourgeoisie, avaient en perspectiye l'idée d'y aller demeurer. La perspective de coulw ses jours dans le lieu qui nous avait vus naître était une idée aussi agréable que naturelle et ordinaire. On cherchait donc à embellir de son mieux un séjour qui devait être le théâtre de toute l'existence. De là , pour la haute bourgeoisie, cette bonne et agréable vie de certaines provinces, dont nos grands-pères nous ont fait des récits plus attrayants encore que ceux du brillant tourbillon de la cour.
Il est vrai que , de toutes ces coutumes diverses , de toutes ces juridictions différentes , résultait une conhision telle dans les lois, qu'on a peine à comprendre aujourd'hui comment il n'y avait pas à chaque transaction un nouveau conflit , une difficulté nouvelle ; quand on pense
que la ville de Paris , capitale du royaume et résidence des rois jusqu'à Louis XIV, était soumise , jusqu'au règne de ce prince , à trois juridictions différentes : celle du roi, celle de Tévéque de Paris et celle de Tabbesse de Montmartre. Il y avait telle rue qu'il suffisait de traverser pour changer de juridiction. Ainsi, dans une contestation entre deux voisins demeurant en feice l'un de l'autre, arrivaient aussitôt de chaque côtelés officiers de leurs seigneurs respectifs. Mais tout cet embrouillement féodal, dont l'habitude devait cependant diminuer un peu les graves inconvénients , a été mis de côté par l'uniformité du Gode et de l'administration. Maintenant que les inconvénients n'existent plus , on cherche à recouvrer une partie des avantages qui donnaient aux anciennes provinces une importance bien mieux appropriée à l'équilibre raisonnable d'un pays homogène comme le nôtre. Mais la puissance de l'action centrale borne, jusqu'à présent, ces efforts aux recherches de la littérature rétrospective , c'est-à» dire de l'histoire ; car sa mission a toujours été de faire revivre le passé :
Ç*\\^ gesta canens , transactis tempora reddit.
Il semble qu'il y ait dans la carrière des peuples un point avancé où ils se retournent volontiers et se mettent à regarder derrière eux ce passé dont les grandes périodes sont accomplies. C'est surtout après ces violents cataclysmes politiques , qui renouvellent , en quelque sorte, la face de la société, quand le calme succède enfin aux dernières tempêtes , que Ton peut remarquer cette direction. L'interruption des transitions, la différence des mœurs qui détruit toute solidarité, font alors du passé un objet d'étude purement spéculatif. On se flatte de pouvoir y porter un regard dégagé de passion; et en même temps les liens qui nous attachent à nos ancêtres, à notre pays, donnent un grand intérêt à ces recherches. On étudie curieusement les laits de l'histoire sous toutes leurs faces, et l'on est frappé d'y découvrir bien des choses qu'on n'y avait pas même soupçonnées.
C'est ainsi qu'après les luttes épouvantables qui mirent fin à la répubUque romaine et établirent l'empire, lorsque le hasard, qui joue un si grand rôle dans les gouvernements despotiques, fit régner enfin le repos dans le monde sous quelques princes sages et modérés , les
1 hi . ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
recherches litléraîres se portèrent vers les âges antérieurs* Plutarque faisait revivre dans leurs &its et gestes tous ces vieux républicains de la Grèce et de Rome ; Josèphe composait ses Antiquités judaïques ; Pausanias parcourait la Grèce en véritable archéologue ; Apulée cherchait à rajeunir les formes d'un ardiaïsme depuis long-temps délaissé ; Hérode Atticus ornait sa splendide villa de ces monuments triopéens, 011 il se plaisait à faire imiter les caractères des plus anciennes inscriptions ; sans se douter peut-être que , par le hasard singulier d'une conservation refusée à tant de monuments originaux , ces objets d'un ingénieux délassement, devenus à leur tour des monuments plus antiques que ne Tétaient alors ceux qu'ils retraçaient , offriraient , au bout de quinze siècles, une source curieuse et féconde à l'archéologie. Nous paraissons arrivés au même point de vue du passé oii étaient les Romains du second siècle. Comme alors, un calme réel , rarement et Êiiblement troublé , met fin aux orages de l'époque intermédiaire. Comme alors, nous étudions avec respect nos anciennes annales ^ nos coutumes antiques, la langue surannée de
nos pères et tous leurs anciens monuments. Gomme le plus grand mérite d'un bijou pour les dames romaines du second siècle était d'àvoir appartenu àCléopâtre, à Bérénice ou à Statira, nous voyons de même les gens du monde les plus frivoles payer presque au poids de l'or les ciiriosités moyen-âge, naguère si dédaignées. Enfin, pour compléter le rapprochement, on trouve même aujourd'hui des imitateurs d'inscriptions antiques ; seulement ils difièrent d'Hérode Atticus, en ce que ce riche Romain, au lieu de vouloir les donner frauduleusement pour contemporaines de Lycurgue, se Élisait au contraire un mérite de leur imitation.
Mais les amis de notre vieille histoire sont mieux partagés qu'on ne le fut alors à Rome ou dans Alexandrie, en ce qu'ils ont été précédés, il y a plus d'un siècle, d'hommes qui, dans le loisir d'une pieuse et savante retraite, séparés du tourbillon contemporain , portaient un œil scrutateur sur nos origines nationales, exploitaient des trésors historiques dont une partie est perdue , mettaient leur noble esprit de corps à exécuter successivement, pour les
conduire jusqu'au terme , de bénédictins en bénédictins , des entreprises comme on n en iait plus.
Leurs travaux sont le modèle tout tracé pour ceux qui aspirent encore à exhumer d'anciens titres de notre histoire et à recueillir de toutes parts la contribution des Êiits au profit dé l'instruction.
c II n'a pas suffi aux bénédictins de la congrégation de Saint^Maur , comme à tant d'autres éditeurs, dit M. Daunou, de transcrire des chroniques et des relations diverses, sans rectifier ou éclaircir ce qu'elles pouvaient contenir d'incorrect, d'inexact, d'incohérentou d'obscur: ils ont réuni , comparé , vérifié tous les textes originaux, soit déjà connus, soit inédits , en y joignant tout ce qu'il fallait de dissertations, de notices , de notes critiques et grammaticales , de tables géographiques , chronologiques, historiques, pour les expliquer et en rendre la lec^ ture aussi Êtcile que profitable. »
Les bénédictins avaient donc porté à toute la perfection donnée aux œuvres humaines leur méthode de traiter l'histoire; et M. Guérard,. dont l'opinion est ici d'un si grand poids, a fait
admiraUement la part de leurs travaux, et œlle des histoires systématiques qui groupent avec art des faits triés à l'appui d'une idée principale, et qui font prédominer par^lessus tout de grands principes, dont l'énoncé sententieux et solennel impose à la grande majorité des lecteurs. Ces auteurs vous amènent, non pas à une reconnaissance des Êtits, mais à la vérification du principe qu'ils ont établi. Si, au moyen d'autres rapprochements qu'ils ne vous auront pas indiqués, vous apercevez ensuite par vous- . même que leur principe est faux, vous avez perdu à suivre une erreur nouvelle , un temps que l'étude de l'histoire doit donner sans partage aux faits. Ceux qui sont allégués à l'appui du principe, fiissent-ils tous de la plus parfaite exactitude, concourent à établir une erreur par leur isolement et leur triage. Qu'un historien de la ville de Paris , par exemple , rassemble , avec une richesse d'érudition incontestable, tout ce qu'une aussi grande capitale , depuis 1789 jusqu'aux temps les plus reculés, a renfermé de vices, de turpitudes et de désordres en tout genre , ce livre , malheureusement trop substantiel , sera complet et vrai, s'il est pré-
158 ETUDB ACTURLLE DB IfOTRE HISTOIRE.
sente comme Thistoire scandaleuse de Paris. Mais si un tel ouvrage» composé ab irato, prétend n'offrir, de tous points, dans la vie de nos pères, qu'objets d'indignation et de mépris, ce livre nous trompe; et pourtant il n'avance que des laits exacts': c'est qu'il met de côté tout un ordre de iaits qu'il ne veut pas regarder, et sur lesquels il refuse à son érudition d'exercer ses recherches. Au tribunal de l'histoire, comm6 à celui de la justice , on est tenu de dire non seulement la vérité, mais toute la vérité.
Que sera-ce si nous passons des plans sages et bien coordonnés de nos savants, même dans leurs aberrations, à ce mélange singulier d'une aventureuse imagination jointe à une érudition profonde et détaillée, tel que nous le présente parfois la docte Allemagne? Nous pourrions citer, par exemple, sur les commencem^fits de {'histoire romaine quelques vues, d'autant plus goûtées, à ce qu'il semble , au-rdelà du Rhin , qu'elles sont plus bizarres et plus inattendues.
Pour notre histoire, en attendant qu'il nous arrive quelque sublime système a priori, qui vienne tout-à-coup illuminer nos origines et nos fastes d'un jour nouveau , nous avons la
bonhomie d'étudier œtte histoire sur place, sur les édifices de nos aïeux , sur leurs ouvrages d art ou d'industrie , sur les parchemins des chartriers, les cartulaires des abbayes, les ra* gistres des parlements, les ordonnances des rois, les traditions des vieilles «coutumes. Chacun veut fournir son contingent dans cette mise ^1 œuvre des matériaux de l'histoire ; l'un dresse l'état des lieux d'une imposante cathé^ drale, ou vient interroger les tombeaux et les ruines d'un somptueux monastère ; l'autre as* semble à grands frais des meubles et des ustensiles à l'usage de nos ancêtres ; celui-ci s'attache aux vi^ix romans, aux chansons, aux contes pc^mlaires ; celui-là aux pièces autographes, aux titres originaux.
Tout le monde a remarqué la différence d'impression que produisent des ruines antiques auxquelles une suite de siècles a donné un caractère de majesté solennelle ^ et ces ruines récentes d'édifices ou tout rappelle des souvenirs d'hier. Les premières font réfléchir comme l'histoire, les secondes comme la mort, car leur vue est accompagnée de tristes retours sur nousliiémes , et sur cette société dont nous faisons
partie. Mais surtout lorsqu'un abandon prématuré ou des dévastations furieuses font déjà une ruine d'un monument qui avait encore des siècles devant lui, le cœur saigne à Tami des arts, de la science historique et (fe la civilisation.
Les révolutions sont fécondes en ruines de ce genre. Un grand mouvement social, comme celui de 89, en renouvelant, en quelque sorte, toute la société, rend sans objet une foule d'édifices auxquels les mœurs nouvelles ne peuvent plus s'adapter. Ces immenses châteaux, que peuplait le monde de clients et de valets formant la maison d'un grand seigneur, sont bien dé* serts aujourd'hui quand un de nos contemporains, quelle que soit sa richesse, y transporte le train peu nombreux que comportent nos habitudes. Ces grandes abbayes, où la sévère magnificence des abbés élevait quelquefois des églises aussi belles que des cathédrales, des cloîtres aussi vastes que des palais, ne peuvent plus conserver rien de , leur destination. Les bénédictins sont bien morts , et l'idée de les ressusciter a été, œs années dernières, une honorable, mais déœvante tentative. L'homme ne peut pas ainsi, à son gré, reprendre oe qu'il
y a de grand, de beau et d'utile dans une œnstitution sociale qu'il a détruite. Tout se tient dans un corps de société , et il serait Êicile de prouver la connexité nécessaire des vices de Tancien régime avec ses plus belles institutions, telleis que les ordres religieux savants.
Peut-être aussi n'auraiton pas besoin de recourir au paradoxe pour montrer que la société a nécessairement perdu en vigueur et en énergie ce qu'elle peut avoir gagné en juste égalité, en garanties , en sécurité générale. S'il y a un progrès bien réel sur ces derniers points, d'un autre côté , une imagination poétique et rétro^ spective aimerait souvent mieux l'effet grandiose des anciens contrastes.
Les monuments des deux anciennes puissances, féodale et religieuse, ces immenses châteaux, ces magnifiques abbayes , sont là pour nous montrer les grandes proportions de cet ordi^ social renversé. Malheureusement une première fureur de destruction a été suivie, trente ans plus tard, d'un système raisonné , fondé sur les sordides calculs de l'intérêt , et s appuyant des maximes d'une mesquine éco-
nomie politique. La bande noire de 1820 a plus 11. 11
détruit peutrètre que l'exaltation populaire de 1793. Et Dieu sait où se swait arrêtée oette rage de démolition si , en voyant partout dis* paraître œs monuments qui disaient la gloire et l'ornement de nos provinces, on n'avait fini par être eflrayé de cette dévastation effrénée, et si un toile général ne s'était élevé contre les spéculateurs qui la dirigeaient si fructueusement.
Sous l'Empire, l'art avait reçu une direction fimeste à la conservation de nos mionuments historiques. Le culte exclusif de l'école de David pour un beau idéal, espèce de terme de comparaison présenté aux arts pour régler leur admiration ou leur dédain, faisait méconnaître les beautés du style sarrazin , dit gothique , et des sculptures des mêmes temps, si remplies d'expression et de naïveté. Les meuUes de la renaissance et du siècle suivant, ornés avec tant de richesse, de grâce et d'invention, étaient réputés rococos, et leurs ornements remplacés par ces colonnes corinthiennes ou doriques, si étonnées de quitter les portiques et les temples pour prêter leur solide et majestueux appui à des couchettes, à des commodes et à des gué-
ridons. Tel meuble que se disputent aujourd'hui les plus riches amateurs aurait été détruit, pour sa ferrure ou ses cuivres, ainsi que l'ont été tant d'autres d'un travail égal ou même supérieur.
Gomme tout va, dans ce monde, par sauts et par bonds, à cette véritable barbarie, professée au nom de l'antique, a succédé peut-être trop d'engouement pour le moyen-âge.
Néanmoins cette attention portée sur le moyen-âge a eu plus d'un heureux résultat. On peut dire qu'elle a Eut considérer l'histoire d'une manière toute nouvelle; et en même temps le caractère religieux des principaux édifices de cette époque amène naturellement leurs admirateurs au respect de la cause puissante à laquelle ils sont dus. Il y a donc soutien mutud entre la disposition religieuse et la disposition artistique^ comme on dit aujourd'hui.
La coinridence de cette réaction dans les arts, avec l'impulsion donnée aux études historiques, est surtout remarquable. Comment, en effet, pouvait-on allier un véritable respect pour nos annales avec le dédain des monuments témoins
de tant d'anciennes choses et quipsùrlent siéloquemment à celui qui sait les interroiger? Cette manière de corroborer l'étude de l'histoire par celle des monuments a donné lieu à plusieurs excellentes monographies historiques, travaux bien plus utiles et plus substantiels que ces pâles résumés généraux, décorés du titre d'histoires de France. Plusieurs sociétés se sont formées dans les provinces pour en explorer les antiquités , et ce mouvement a été secondé de la manière la plus louable par un ministre éclairé, auquel ses adversaires politiques mémese plaisent à reconnaître un zèle et une ardeur de perfectionnement qui ne pouvaient être mieux placés.
Mais , avant qu'un respect raisonné pour les monuments historiques passe des sommités in* tdlectuelles dans les masses, nous avons bien du chemin à faire, ou plutôt nous n'y arrive» rons jamais. Car il semble qu'il y ait un certain tribut d'inconséquences dont les nations ne puissent s'affranchir. Nous rions des peuples lointains chez lesquels la forme et la dimension de la barbe et de la coiffure, la couleur ou Ja coupe de tel vètementdonnent lieu à de graves
démêlés, à des inimitiés durables, à des collisions sanglantes» Cette responsabilité que Ton fiât peser sur le signe représentatif d'une affection politique Ta certainement chez nous aussi l<Mn que possible ; et les satiriques étrangers doivent avoir beau jeu en apprenant qu'une fleur élégante et suave est proscrite des jardins royaux , parce qu'elle porte le même nom qu'un emblème héraldique dont nos aïeux se sont lait gloire pendant huit cents ans.
Par une tradition nationale , le roi portait plus spécialement cet emblème, appartenant au pays sous les différentes branches dynastiques, quelles que fussent leurs armoiries particulières avant d'occuper le trône. Or voilà que le dernier roi est détrôné , et l'on expulse avec lui un signe qui lui appartient moins qu'à la nation ; on a l'air de jeter avec mépris dans ses bagages toute la gloire des siècles qui avaient précédé ; comme si, en renonçant à l'avoir pour chef, la nation se déshéritait forcément elle-même de tou&ses souvenirs. Les peuples sont bien enfants dans les plus grands coups qu'ils portent, pour commencer ainsi par se frapper euxmêmes.
La réflexion peut &ire coBTenir de pareilles iû*œnséquenoea et faire réunir sur ses pas ; mais d'aller mutiler d'antiqueis édifices parce qu'ils portent des emblèmes sculptés là des siècles avant le prince que l'on veut punir par ces mu^ tilations absurdes» c'est à peu près iiréparaUe. Vous ôtez à l'histoire ces traces sensibles, contemporaines des monuments dont elles attestent ainsil'âgeetles destinées; ou plutôt, en y laissant vos traces de destruction, vous vous apprêtez un rôle odieux dans l'histoire. Et remarquons jusqu'où va l'inconséquence des passions politi* ques ; c'estquandonn'apasassezdej^amecontre la Réstauratiou pour avoir remplacé h^ emblèmes de l'Empire parles siens que l'on se livre . à ces mutilations bien moins &cilles à justifier; car à Paris je ne crois pas qu'on ait ^argné une seule fleur-de-lis sur les monuments publics , où un certain nombre avait traversé môme la grande révolution ; tandis que , sans parler de la Colonne, sur des édkices mêrbe antérieurs à Napoléon , tds que le LoUvre ♦ la Restauration avait respecté plusieurs aigles, ces glorieux in-* trus* Laissons à chacun sa marque^ en ajoutant la nôtre à celle de nos prédécesseurs. Nous
ETUDB AGTUSLLS DE NOTEE HISTOIRE^. 167
paierons ainsi tous notrç tribut à l'histcire, qui ju^ra des droits inscrits.
Mais non ; tout concourt, au contraire, à la ruine ées monuments. historiques : le temps , rindifférence, l'ignorance, la prévention, la cupidité, la guerre, les troubles religieux, les dis» cordes civiles , les révolutions même faites au nom de la civilisation et du respect pour les lois. Et notez bien que notre climat, loin d'être, comme celui de l'Egypte, un climat conservateur, est, au contraire, destructeur par ses intempéries. Arrivée à un certain point , la des • traction fedt de rapides progrès. De plus, au lieu de présenter ces larges smfaces, ces blocs énormes dont le vaste ensemble produit de si imposants effets dans les ruines de l'Egypte, nos monuments les plus remarquables offrent toutes les délicatesses de la riche et élégante architecture ogivale : autant de prises à la destruction , sous quelque forme qu'elle arrive menaçante.
n faut donc rendre grâce à ce goût pour l'histoire, sentiment conservateur qui cherche à contre-balancer tant de causes de destruction. Oui, il faut l'encourager de toutes nos forces,
et, pour le régulariser, ne pas craindre de dire avec M. le marquis de Fortia , président de la Société de l'Histoire de France: < Les travaux des Bénédictins serviront de base aux nôtres ; loin d'être leurs rivaux y nous serons leurs disciples. ^
HISTOIRE
BG
en occident, Par a. BEUGNOT,
De ri asti tut de France.
Nou$ voudrions faire comprendre une partie des difficultés et des écueils de ce sujet. La lutte si inégale, conunencée dans les premières années de notre ère entre les deux religioi|s , présente pendant les trois premiers siècles le christianisme grandissant par les persécutions et toujours fécondé par le sang de ses martyrs ; au point que la plus \iolente de toutes les persécutions, celle de Dioclétien, dont la chronologie de l'Église avait consacré d'une manière durable le douloureux souvenir, pré»
cède seulement de quelques aimées le moment où cette religion s'assied sur le trône avec Constantin. Alors les rôles changent » comme par un coup de théâtre , s'il était permis de s exprimer ainsi. L'établissement de la liberté des cultes laisse voir aussitôt dans le paganisme cette débilité , cette tiédeur d'un culte usé , dont il ne reste plus guère que la partie politique et les cérémonies.
Du côté des chrétiens sont tous les avantages que peuvent donner la puissance de la foi , le sentiment de la vérité , la force du raisonnement , la confiance dans l'avenir et l'ardeur du prosélytisme. Ces deux parts de la société ne Sont pas long-tempfs iûimobiles en f)pésence l'une de l'autre. La liberté dé^ cuîtës établit bientôt une lutté dont le paganisme lie se relèvëhipas; oti plutôt c'est de là pâH du chrië^ ttanisme chaque jour une nouvëlte coii(|ùÔte,'dè la part du pàganiiime chaquejôur 4àpeft^d'ïi«e position. Dé grands tàlehts titillent de pa^t^t d'autre ; tnais, chfez les chrétiens , ils Se tatàtiplient partout avec une fécofldîté qui àttëMè tout ce qu'il y à d'énergie titàle dans lent* croyahee , tandis que le pett dfe féHfents défen^
N EN OOCIDBNT. 171
^seurs du polyth^me promènent autour d'eux des regards découragés , en ne se voyant plus soutenus que par l'influence de l'habitude et celle de quelques grands intérêts.
Cette lutte dure un siècle» Mais quelles en furent les vicissitudes ? Et, lorsque le christia* nisme vainqueur fut , à son tour , assez puis» santponr abolir la liberté des cultes, quels vestiges de son long empire le paganisme laissat-il sur la terre ? Combien de temps ces traces sonlHeUes assez sensibles, assez peu altérées, pour constituer , par le fait , une religion puis» santé encore dans les moeurs , en d^it des lois , et même de la part de celles-ci l'objet d'une grande tolérance? Car lès chrétiens, après avoir détruit le paganisme comme culte puUic et légsl , n'allèrent pas plus loin et ne firent pas ta guerre mx consciences.
L'hii^oire des derniers temps du paganisitte depuis Constantin présente , comme nous î'a-i vous dit , des difficultés toutes particulières ; dles proviennent de la destruction de presque tous les ouvrages contraires aux chrétii^ns 6xi favorables à leurs adversaires. Ainsi une det^ traction systématique , opérée non sèuleiheht
par les contemporains de cette lutte , mais ensuite par leurs successeurs pendant tout le moyen-âge , où le christianisme régnak sail, s'est jointe aux ravages du temps pour nous primer des lumières que deirai^it fournir les écrivains païens ; tandis que , du côté des ehrétiens, on n a que l'embarras du choix ,. tant sont abondantes les sources de tout genre.
Au peu d'impartiaUté que font attendre de tels matériaux il hnt joindre encore la tactique des écrivains ecclésiastiques contemporains, intéressés à déclarer le paganisme anéanti bien avant qu'il le fût réellemmit. De là,, beaucoup d'erreurs historiques dans les écrits des modernes. Les auteurs ecclé(»astiques du quatrième et même, du cinquième siècle laissent bien voir assez fréquemment qu'ils regardaient encore le paganisme comme un adversaire redoutable ; joiais ces tmoiguages précieux passaient inaperçus aux yeux de ces auteurs , prévenus par leurs chants de triomphe prématurés. Pour bien sentir l'importance de ces avçux des docteurs chrétiens ,. il allait un critérium, un moyeft de comparaison en dehors du christianisme ; etU le fallaitcherch^^d^ns tout
ce que le paganisme avait laissé de traces de ses derniers moments. Les siècles qui suivirent Constantin , ainsi envisagés , pouvaient fournir la matière d'un ouvrage capital.
Ce travail n'avait encore été lait par personne. L'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres jugea important de remplir cette lacune, et proposa, en 1830, le sujet suivant : « Tracer l'histoire du décroissement et de la destruction totale du paganisme dans les provinces de l'empire d'Occident , à partir du temps de Constantin ; réunir tout ce que l'on peut savoir par les auteurs tant chrétiens que païens, par les monuments, et surtout par les inscriptions , delà résistance qu'opposèrent au christianisme les païens, principalement de Rome et de l'Italie; enfin tacher de fixer l'époque où l'on a cessé, en Occident, d'invoquer nominativement les divinités de la Grèce et de Rome. > L'ouvrage de M. Beugnot lui valut le prix , et , bientôt après , son entrée à l'Institut.
Nous avons dit que cet ouvrage , outre les difficultés de sa composition, présentait plusieurs écueils dans son exécution. Le premier
était le risque de Êdre de la théologie au lieu d'histoire , et de traiter un sujet proposé par l'Académie des Inscriptions connue s'il l'eât été par la Sorbonne. M« Beugnot définit nettement, dans sa pré&ce , la manière dont il comprend sa tache : < Jusqu'au règne de Constantin , le christianisme lutta contre l'ancien culte par la discussion , par le raisoxmement , par la propagation d'abord secrète et timide , puis publique et courageuse, de ses dogmes ; plus tsxrd il agit ouvertement et par des Êdts positifs contre Je paganisme. La première partie de la lutte fut philosophique; la seconde fut, en quel* que sorte, matérielle : pendant la durée de celle* ci l'on vit les chrétiens dépouiller le sacwdoce païen , attaquer les temples , briser les idoles et disperser sur le sol les débris de Tandeii culte. Il est donc évident que l'écrivain qui trai** tera la première partie de ce sujet produira un ouvrage où les idées joueront un plus grand rôle que les laits , et qu'au contraire celui qui traitera la seconde écrira un ouvrage où les laits domineront les idées , c'est<'à<-dire un ouvi^ge historique. >
Autre écueil : c'était de substituer l'histoire
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des progrès du christianisme à celle du décroiss^ment du paganisme. Un autem* ecclésiastique, un, Bénédictin , je suppose , aurait difficilement évité cette direction , à laquelle 1 auraient porté inv.olontairement toutes ses habitudes religieuses* D'un autre côté, le philos(^hisme du siècle dernier n'aurait pas manqué de trouvar, djms un tel sujet, un texte pour faire la satire de la religion. Laissons encore s'expliquer M. Beugnot : < On ne peut raconter les derniers moments du paganisme sans dire comment son heureux adversaire parvint à lui ravir d'abord le pouvoir , ensuite la vie , et sans traiter beaucoup de questions délicates dont tout écrivain sage n'approche qu'avec tinudité. Cependant l'historien qui ne peindrait pas la situation d'esprit dans laquelle se trouvaient les païens , qui adoucirait l'amertume de leurs plaintes , la dureté de kurs menaces , et qui , aafin , ne les laisserait pas parler en toute liberté , cet historien , dis-je , manquerait à ses premiers devoirs.
» Je regarde comme un devoir d'écrire une histoire simple et vraie des derniers moments du paganisme , et de monu*er , non pas ce que les
chrétiens et les païens auraient dû Ëdre et dire , mais ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont dit. Je nuirai donc pas me placer, comme ma conscience m'y porterait , dans les rangs des chrétiens ; là je trouverais trop de préventions , de préjugés et de haines , j'écrirais une histoire chrétienne de la chute du polythéisme , et cette histoire , quelque soin que l'on mît à la comr poser , ne conduirait pas à la vérité. En m'adressant aux défenseurs des idoles , en scrutant les écrits échappés à leurs plumes , en interrogeant les monuments (pi'ili^ ont élevés ; en ac^ ceptant, pour un moment , leurs idées et leurs folles espérances , je me flatte de parvenir à pénétrer leurs secrètes pensées , et peut-être aussi à réformer plusieurs fausses opinions admises et répandues par les historiens modernes. »
Ces promesses ont été admirablement remplies. C'est une chose que je crois sans exemple, qu'une telle impartialité dans un pareil sujet. L auteur semble d'abord éprouver pour le paganisme cette prédilection involontaire que l'on ressent toujours pour le parti vaincu , qui nous attache à Hector dans l'Iliade , à Turnus dans
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rÊnéide , aux Carthaginois dans l'histoire ro* maine. Mais on voit bientôt que les traits dont il peint les chefs du parti païen au quatrième siècle sont pris sur la nature. Rome était alors et resta jusqu a k fin le siège du polythéisme. Pour en étudier les derniers temps» M. Beugnot ne s est pas placé à Milan ou à Gonstantinopte, sous l'influence de saint Jean Ghrysostome ou de saint Ambroise : il a élu son domicile à Rome , il s'est &it sénateur rcmiain » il a garni son vestibule des images des ancêtres ; il s'est i:endu tous les jours au sénat , devant l'autel de la Victoire , en traversant la ville éter. neUe^ remplie de temples magnifiques , con^ temporains des grandes époques de la splen. deur romaine ; il a conversé avec les pontifes Symmaque , Prétextât , qui l'ont admis aux détails de leur administration pontificale, à la confidence de leur découragement ou au prestige de leurs illusions ; il a vu l'insouciance religieuse de leurs illustres amis , soutiens obstinés étendant de la religion païenne , comme du lien qui conservait une société dont ils étaient les enfants, les continuateurs et les privilégiés ; il a reconnu qu'avec la doctrine de l'intérêt il