IL
y avsdti encore dans ces demierg dtfén|^nrs du paganisme de grands souvenirs de gloire et de patrie , et le respect pour les aïeux qui leur avaient légué ce noble héritage.
Alors Tauteur, ainsi devenU' le familier des principaux personnages de Son histoire, a pu pénétrer dans les provinces et y retrotfver en* eore, sur une moindre échelle , avec moins d'appareil , mais avec une ferveur plus grande, rattachement aux anciennes croyances. II a pu aborder les docteurs dirétiens , comparer avec ses souvenirs leurs plaintes , leurs attaques ou leurs chants de triomphe. L'étude du paganisme chez les païens lui permet ainsi d'exploiter utilement la mine si riche des autews eodésiastiques ; désormais il peut les apprécier.
Mais comment, demandera4;-on , est*il parventi à connaître ainsi la société païenne? Les inscriptions , dont l'examen lui était surtout rec(Hnmandé par l'Académie , lui ont fourni une foule de notions sur l'état florissant du paga*nisme à une époque où, si 1 on en croyait quelques écrivains ecdésiasiiques comme Ëusèbe, ce culte ne devait plus donner signe de Me. Les nombreuses insmi^ons citées par M. fieu*
mu OGGIREIIT. 179
gDOt f^résetiti^Qt à ce snjet les détails les plus variés et souvent les plus inatt^idœ* Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ces témoignages lapidaires, contemporains des événama^its eux-* mêmes, tiennent tcHijours le premier rang dans les sources de l'histoire et occupent ime place beaucoup plus importante dans l'antiquité que dans les temps modernes. Une seule chose que nous regrettons, c'est de n'avoir pas trouvé en noies la traduction ou du moins la transcription en toutes lettres de ces inscrip^ tions« D Êiut être profondément versé dans les études épigraphiques pour comprendre à la praoïière lecture une inscription , et le temps qu'on passe à la déchiffrer interrompt pénible* ment la suite des idées. Cette forme sév^e d'é^ ruditi<^n , qui était convenable dans un mémrâre destiné à l'Académie des Belles4jettres, aurait pu être modifiée dans un ouvrage qui s'adresse maintenant g tous les amis de la bdle et bonne littérature, et qui, par le nom de l'auteur et le vif intérêt du sujet , doit trouver un grand nombre de lecteurs en dehors de l'érudition proprement dite.
Le trop riche arsenal des lois romaines^' sous
Ckttistailtin et ses saccesseurs^ k été fouiHê , et ses richesses ont été mises, en œuvt^e avec beau* coup dé netteté, en montrant les tergiversa^* tions du pouvoir dans ces lois contraires qui se succédaient relativement aui deax religions* De là tant ^'erreurs diverses de la part des historiens qui ont voulu tirer des conséquences générales de quelque loi isolée.
Les ouvrages de tout genre de cette époque ont été consultés; l'auteur a su découvrir dans chacune le trait qui lui semblait destiné C(Mnme renseignement ; et les livres qui par leur hatare paraîtraient le moins en rapport avec scm sujet sont quelquefois ceux dont il a su tirer le pins départi. Nous n'en prendrons pour exemple que l'usage qu'il a Eut des auteurs appelés régionmrésy dont les livres sont des descriptions trè&«uccînctes de Rome^ dans le genre de nos indicateurs ou guides. Us énumèrent par régions , c'est-^-dire ^ quartiers , tous les monum^its qui existaient à Rome de leur, temps. M. Beugnot a judicieusement tiré un argument solide de la nullité littéraire de ces ouvrages. < Qui les régionaires auraient-ils pu ou voulu trompa:? U ne s'agît ici ni d'un
poème ni d'une histoire, mais d'ane simple topographie monumentale, écrite en style lapî-t daire et destinée sans doute à l'usage de ses auteurs bien plus qu'à celui du public* > Or il résulte dfes descriptions des deux régionaires , Publius Victor et Sextus-E.ufiis , qu'il y avait à Home , sous Yalentinien , cent cinquante-deux temples et cent quatre-vingt-trois petites cha** pelles^, cpnsacrés aux différentes divinités du paganisme ; et , d'après une autre description du m4m<e genre , dont l'auteur est inconnu , mais qui se rapporte au règne d'Honorius, postérieurement à la prise de Rome par les Goths , M. Beugnot conclut que « l'ancien culte dominait encore extérieurement dans la capitale , dont l'aspect restait païen , en dq)it des progrès ou plutôt de la victoire du christianisme^ > . .
Les ouvrages excellents , ceux qu'on a lus avec le plus d'attention et d'intérêt > ne sont pas ceux dont il est le plus facile de rendre compte. L'idée même que l'on a de la perfection d'une composition rend plus malaisée la tâcbe de la (aire bien connaître. Le livre est là, chargé de marques , dont chacune était destinée à quelque
citation ; mais elles ont fini par devenir si nom* bireuses, que l'étendue du feuilleton n'aurait pas suffi pour les transcrire les unes à la suite des outres. Or oe ne sont pas de simples ex-* traits, c'est notre jugemeiU; cpi'on nous demande ; et pourtant il nous semble que diacune de nos réflexions , substituée à une citation , est un Tol que noifi$ Êusons à nos lecteurs^ Le style de M. Beugnot est plein de gravité et d'é* lévatîon: ses recherches abondent en détails curieux, pittoresques, caractéristiques ; et, par ^a profonde connaissance du sujet , il nous introduit tout-4-fait dans la société romaine du quatrième et du cinquième siède.
Nous avons essayé d'expliquer la nature et les élépients de cette ceuvre, qui af^artient tout entière à son auteur , et qui doit être mise sur une autre ligne que des histoires écrites en langues modernes, d'après les matériaux tout prêts des historiens anciens. Tdles sont les histoires de Rollin , de Grévier , de Le Beau , travaux sans doute justement estimés , mais qui sont plutôt d'habiles rédactions que des compo-. sitions originales. Ici , au con^aire , nous le reflétons, tout appartient à M. Beugnot. Il nous
reste, à le $uîyre dans son plan et à offrir à nos lecteurs jle résumé des principanx résultats historiques , acquis désormais à la science par ce beau trayail»
Le plan est simple et naturel. S)ir douze lièvres, neuf répondent aux règnes d autant d'empereurs , qui sont Constantin , Constance, Julien, Jpvien , Valentinien I«% Gratien , Théodbse, Honorius, Valentinien III. Entre le i?inquième livre , qui est consacré au règne de Valentinien I®% et le septième , à celui de Gratien , M- Beugnot a examiné l'état de l'ancien culte dans les provinces : c'est le sujet du sixième liyre^ Valentinien III , fils d'Honorius , est le dernier empei'eur dont le règne puisse encore former la matière d'une diwon dans l'histoire des derniers temps du polythéisme , qui s'écrpule avec le colossal édifice de l'empire romain. Désormais , à quelques rares et courtes exceptions près , les empereurs d'Occident ne sont plus que des fantômes impuissante. Toutefois l'ancienne religion du vaste empire fit encore, sous Ânthémius, un de ces laibles princes, un dernier effwt, qui est le sujet du onzième livre. Dans le douzième , le paganisme.
qui a cessé partout d'être un culte UgA , est suivi par tous les lieux où se trouvent encore quelques restes particuliers de ses rites , jusqu'au septième siècle. Là l'auteur reconnaît qu'il est arrivé au bout de sa carrière , puisque, malgré tant d'idées païennes, qui certainement se sont perpétuées jusqu'à nous , quelques-unes même en s'introduisant dans des pratiques de notre religion , on trouve les traces du paganisme assez dénaturées, passé le septième siècle , pour établir que dès lors aucune divinité païenne ne fut plus invoquée nominativement en Occident. € Je m'applaudis donc, dit-il, de pouvoir terminer ici mes recherches, car je craindrais , si j'étais forcé de les prolonger, que le lecteur, en me suivant dans des investigations d'un ordre inférieur, n^oubliât que le paganisme avait autrefois appelé à sa défense de grandes idées et de nobles caractères. »
Tel est en effet le rôle élevé que remplissent' dans la très-grande partie de cet ouvrage les derniers personnages païens. Lors de la conversion de Constantin , leur religion , bien que minée par la base , avait encore dans tout Tempire , surtout en Occident , l'existence la plus
imposante, et recevait des hommages presque universels. M. Beugnot a réfuté par des &its incontestables les statistiques erronées des chréti^is de ce temps , qui » dans un intérêt Inen.&cile; à comprendre lorsqu'il s'agissait d'attirer à. eux les chefs de l'empire , exagéraient avec excès le noml»^ de leurs frères. Dans cette Rome , qui devait jeter tant d'éclat comme métropole de la chrétienté , le christianisme , déjà si fort , tenait encore très-peu de place à l'extérieur, assez long-temps après Constantin, sous Valentinien ^^ C'est ce que démontre un de ces témoignages , indifférents en apparence et si judicieusement mis en œuvre par M. BeugBfot.
« Un voyageur dont le nom nous est inconnu , parcourant l'empire romain vers Tannée 374 , décrit ainsi la situation religieuse de la capitale : « Il existe dans Rome sept vierges ' » ingenuœ et ctarissimœ , qui , pour le salut de 1 la ville , accomplissent les cérémonies des » dieux selon l'usage des anciens ; on les nomme 1 vierges de Vesta. Les Romains honorent les » dieux et particulièrement Jupiter , le Soleil
i ae DESTRUCTION W) PAGANISME
» ^t Gybèle* Nous savons de plœ qu'il existe » panni eux des aruspices. »
< Ainsi , continue M. Beugnot» os voyageur, arrivant à Rome au milieu de la plus grande crise religieuse dont il soit possible de se former une idée , semUe ne pas s'ap^nceroir de T^exis* tence du diristianisme ; la présence des vierges de Yesta lui parait une diose tien plus digne d'être mentionnée dans son journal que tout ce qu'avait iait et tout œ que faisait ime rdîgion nouvelle, dont la mission était de change k&ce du monde. »
Il est vrai qu'il n'en était pas de même en Orient» où Constantin transporta la résidence impériale ; mais , dans tout l'empire , le poly^ théisme avait ^acore upe pr^pmdèranee dont les preuves irrécusables, tirées des monuments les plus authentiques, sont opposées aux exa* gérations d'Ëusèhe, qui l^ent croire que cet ancien culte national ht d^finiti^ieiBfint ^li par Constantin.
La situation desdeu:x retigionsàieetle épo^e nous semble préswté^ $ous un jour tout nouveau. TandUs qve les dMs du dimtîanisme
exagèrent sans mesure leur nombre, ceux du parti païen leur répondent par une sorte de Êui- &aronnade,en feignant d'ignorer, en quelque sorte, Fexistence du christianisme. Mais ce dernier, par la rapidité de ses progrès, n'eut bientôt plus besoin de rteourir à une déception que les psTiens de Rome continuèrent jusqu'à la fin, Youiant Êûre jusqu'au bout bonne contenance, continuant à observer tous leurs rites, et décernant, comme par le passé, les honneurs de l'apothéoso aux empereurs chrétiens qui leur avaient porté les coups les plus violents.
M. Beugnot établit que le paganisme, au commencement du quatrième siècle, avait une exiiMence purement factice ; qu'il tirait ce qui hii restait de force de l'influence de Fhabitude, et que la possession faisait toute sa puissance, c Constantin, en se convertissant, multiplia les périls qui pressaient le paganisme, mais il ne les fit pas naître ; et , s'il ne s'était pas converti, aurait-il pu empêcher que les croyances helléniques et les rites nationaux eussent perdu leur empire sur les conscîenceè, et fussent, par conséquent, destinés à une destruction plus ou moins prompte? » La démon-
stration de cette assertion si juste est do&e b plus solide réfutation de letrange paradoxe de Jurieu : « PeutK>n nier, dit ce ministre protes* tant, que le paganisme est tombé dans le.monde par l'autorité des empereurs roknains? On peut assurer sans témérité que le paganisme serait encore debout, et que les trois quarts de l'Europe seraient encore païens, si Constantin et ses successeurs n avaient employé leur autorité à l'abolir. »
L^ réponse négative à cette espèce dé défi de Jurieu ressort de tout le premier volume de l'ouvrage que nous examinons^ Aussi l'auteur a-t-il été parfaitement en diroit de dir^ : «.L*asr sertion de Jurieu est, sous quelque aspect qu*<Hi l'envisage, une h^ésie l^istorique très-condamnable. »
Constantin en se convertissant .laissa au (^ulte national sa supériorité politique. La numismatique offre le symbole parlant de ce système de concession dans le Labarum placé siu* les monnaies de cet empereur i^tre les mains de la Yictoiie ailée des païens. M. Beugnot a lait surtout une étude approfondie du caractère politique de Constantin. Il ^ montré l'habileté
EN OCXÎIDBNT. 189
parÊiîte avec laquelle ce prince servait la cause des chrétiens en ne feisant pour eux que ce qu'il pouvait faire , et en facilitant ainsi à ses successeurs un triomphe complet , qu'un imprudent prosélytisme, aurait au contraire entravé.
Restait une grande question aux yeux de l'histoire et de la morale : celle des motifs de datte conva:'sion fameuse. Il était sans doute &cile de la résoudre , en admettant avec Zozime , que Constantin espéra trouver dans l'expiation du baptême un moyen d'apaiser ses remords, après avoir fait étrangler son fils Grispus 9 sa femme Fausta , Licinius , son collègue, à. qui il avait promis la vie, et le fils même de ce Licinius , auquel il ne pouvait rien reprocher. Malheureusement tous ces crimes furent eonunis par. Constantin chrétien; l'inflexible chronologie d'une époque par&itement connue ne permet pas de s'appuyer sur cette assertion du seul Zozime, et M. Beugnot n'est pas un écrivain à faire plier un fait. C'est donc une entreprise hardie que celle de vouloir pénétrer dans les motifs d'une conversion suivie de pareils forfaits. Quoique n'ayant rien à oppo-
190 DESTRUCTION mj PAGANISME
ser aux savantes déductions de Thii^onen^ n<ms éprouvais une défiance inTolontaire au sujet de la ccmyiction sincère d'un pareil prince. Il nous répugne , malgré nous , d'admettre des préoccupations d'un ordre si épuré dans une ame tellement perverse. Il est vrai que les contradictions du cœur humain sont souvent bien inexplicables. Ici le pouvoir imiâeiise d'un empereur romain offi-e la grande difficulté de toute autre explication ; car on se demande qnd intérêt le tout-puissant Constantin avait à se iaire chrétien; notre auteur prouve que tous ses intérêts politiques le portaient, au contraire, à rester païen. Mais, élevé par son père, Constance-Chlore , dans une espèce de déisme plus Ëivorable au christianisme qu'à la reUgion nationale , Constantin , qui^ avant sa conversion, avait souvent témoigné son m^ris pour celle<j, &oit par la renier tout-à-^&it. Aurait^il été mu par quelque ressentiment qui ne nous est pas connu ? Du reste , il ne lait pas de sa conversion, comme Clovis/ une condition de la victoire ; mais la victoire semble venir le récompenser de chaque mesure qu'il prend en faveur des chrétiens. Peut-être y eut-^il dan& cette
BN OCCIDENT. I9i
convemon quelque croyance dont un intérêt purement personnel fut la base.
Quoi qu'il en soit, une fois chrétien , entouré des hommages et des actions de grâces de toute r£glîse, d'un autre côté , en butte à la haine des païens, il dut persévérer et se montrer le zélé et constant protecteur de ses nouveaux coreligionnaires. Mais nous avons dit que ce zèle fut toujours accompagné d'une modération pldne de prudence, qui lui donna la plus grande effîcadté. Le tableau de la conduite politique de ce premier empereur chrétien est un morceau aidievé ; il nous semble impossible d'envisaga" l'histoire avec plus de vérité*
€ S'il était dans les destinées du christianisme de se répandre en dépit des obstacles ^ et ei^ de conquérir le pouvoir, tout autorisait à penser que l'emperefiyr savait le dernier entre les Romains à déserter les autels de la patrie. Le nouveau culte, en s'élevant graduellement dans la société, devait, après s'être emparé des classes inférieures, attaquer la classe moyenne, l'aristocratie des provinces, les familles sénatoriales, puis le sénat, puis enfin l'empereur, dernier et inutile défenseur des institutions nationales
LJ:â destruction du paganisme
voilà commet les choses devaient naturellement se passer.. La conversion de Constantin renversa, toutes lesl prévisions, changea Tordre des Êdts , et le christianisme se trouva dominer au plus haut et au plus bas de la société , ayant contre lui tout ce qui n'était pas prolétaire ou empereur. »
La position de l'emper^ir était dcôc des plus difficiles. « La conduite de ce prince, continue le savant auteur, fut le produit de la nécessité, et non celui d*une politique tortueuse. Gomme individu il était libre, comme empereur, esclave; et son plus grand mérite, à mon avis, est d'avoir jugé sainement les embarras de cette situation. » Son zèle essayait bien de temps en temps jusqu'où il pourrait aller, comme en rendant sa loi pour interdire les :sajcrifices ; mais ces lois-là ne produisaient aucun effet ^ et il n'insistait pas sur leur exécution.
Son fils Constance suivit absolument la même marche. Les sympathies nationalesn étaient pas encore pour lui ; elles se trouvèrent au contraire toutes disposées à accueillir les projets de Julien.
Cet empereur est un de ceux qui ont le plus
occupé l'histoire. Ce règne de dix-huit mois a eu autant de retentissement que les plus longs règnes. M. Beugnot le juge avec les lumières d'une science profonde et avec un esprit de justice qui ne dévie jamais. Ici les documents pour et contre abondent tellement qu'il est &cile de comparer sa méthode avec les autres, et d'y reconnaître sa supériorité.
<i La victoire du christianisme, comme il le remarque, a rendu Juhen plus odieux aux chrétiens et plus cher aux incrédules qu'il ne le mérite. » En reconnaissant les grandes quaUtés de ce prince , dont la carrière fut courte , la beauté de son génie, son éloquence, l'austérité de ses mœurs, sa valeur éclatante, il nous montre dans son attachement au polythéisme une dévotion qui allait jusqu'à la superstition. Les auteurs païens contemporains en ont tous fait la remarque. Un païen aussi ardent, etpor-* tant à ce point le zèle pour ses dieux , avait bien vite dépassé les tièdes sympathies de son temps ; et pourtant cette ferveur aurait été nécessaire pour lutter avec égalité contre le chris^ tianisme. Julien, si ouvertement prononcé en
faveur de la religion de l'état et chef d'un em-» 11/ 13
pire doDt tonte l'organisation était encore païenne, fut pourtant obligé de suivue la même ligne politique que Constantin, par l'application inverse du même principe, et de protéger la liberté des cultes. La force morale des diretiens et la puissance de &it des païens établissaient alors une sorte d'égalité que la politique des empereurs ne pouvait méconnaître. Il est prouvé que Julien a suivi cette ligne. « Je ne » veux pas souffiîr, disait-il, qu'aucun Galiléen » soit forcé de laire quelque chose de contraire » à sa &çon de penser. » Puis nous le voyons attaquer, comme écrivain, par l'injure et le sarcasme, ces chrétiens qu'il prot^eait comme empereur, c Le christianisme, dit M. Beugnot, pouvait encore être combattu, mais non plus persécuté. »
Julien paraît ici dégagé de toutes les couleurs exagérées dont l'esprit de parti a diversement altéré sa figure. Aux déÊiuts et aux qualités qu'on vient d'y signaler, se joint un trait qui tient une ^ande place dans cet homme tout-à-^ fait singulier, c'est son goût pour la déclamation et les rhéteurs. Sa dévotion est inséparable de l'amour des traditions hèUéniqueé; pour
lïii, la première ville du monde est Athènes; et la seule circonstance où il ait abusé de son pouvoir contre les chrétiens fat lorsqu'il rendit en 562 la loi qui leur interdisait d'enseigner la rhétorique. C'était à ses yeux une profeaiation par trop intolérable.
M. Beugnot a réfaté solidement ^'expression de M. de Chateaubriand, qui avait appelé Julien, le Luther païen. Malgré l'autorité d'un si gi^ànd écrivain, il faut le dire, ce titre ne convient nullement à Julien. « Personne n'est moins que lui porté vers l'éclectisme. » Il aime d'un même amour toutes lés ancîefnnes croyances helléniques, et l'on ne peut d'ailleurs « luiprê* ter des projets de réforme que la nature de sa religion et celle des temps ne comportaient pas. »
Pour qiie cette religion pût comporter ane réforme , il lui aurait fallu une profession de foi généralement admise comme type primitif.
Mais rien de tel n'exista dans le polythéisme, tant qu'il fat dans sa période florissante; et c'est tout-à-feit à la fin, après Julien, que |a détresse engagea les païens à essayer de formuler réguliètNement leurs croyances. Cet acte impor*
tant est le célèbre disootirs appelé Relatiûn de Symmaque, que ce noUe sénateur, préfet de Rome, prononça l'an 582, en présence de Valentinîen II , pour le rétablissement de l'autel de la Victoire dans la saille du sénat. Saint Ambroise, comme on sait, répondit à Symmaque. Les pièces de ce grand procès nous sont parvenues intactes ; mais la rdlation de Symmaque, traduite en partie par M. Villemain, n avait pas encore été reproduite entièrement dans notre langue. C'était une bonne fortune pour l'historien de la destruction du paganisme en Occident, de faire connattare, le premier, d'une manière complète^ ce document si important. M. Beugnot n'hésite pas à le mettre au-dessus de la réponse de saint Ambroise , qui se fis^ moins, en cette circonstance , à son éloquence chrétienne qu'à son crédit en cour et à la par^ faite connaissance qu'il avait du terrain glissant de la faveur.
Nous voici à une époque où la prospérité corrompt les chrétieus. Gratien, en refusant la robe pontificale, jusque là revêtue par ses prédécesseurs, détrôna le paganisme et abolit, par le fait, le souverain pontificat. Car M. Beugnot
a réfuté l'assertion des historiens qui l'ont précédé, et tout récemment de M. Orelli, qui tendait à établir qu'après Yalentinien b^ plusieurs grands personnages de Rome furent revêtus de cette d^nité suprême du sacerdoce.
Le découragement s'empare des soutiens du polythéisme. L'historien Zozime , un des plus ardents, a fourni à notre auteur un tableau frappant de la situation respective des deux cultes sous le règne de Théodose, par le récit d'une action de Séréna, femme de Stilicon.
€ Séréna voulut visiter le temple de la mère » des dieux. EUle remarqua le collier qui déco- » rait la statue de Rhéa, ornement digne de ce » culte divin ; elle le prit et le mit à son cou. » Une vieille femme, débris des vierges de Vesta, » lui reprocha en face son impiété , et se ré- » pandit même en invectives si violentes, que
> Séréna donna, aux personnes qui l'accompa-
> gnaient, l'ordre de la chasser. Alors la vieille, » en descendant les degrés du temple, supplia » les dieux de faire peser le châtiment de cette
> pro&nation sur Séréna, sur son mari et sur » ses enfants. Séréna tint peu de compte de ces » imprécations, et sortit parée du collier de
> Rhéa. DepiB6 X3e jour elle vît «cwiveÀt , soit » qu'elle dormit , soit qu elle fiiit évallée , un » spectre qui lui annonçait $a lïjtort prodbaine : » d'autres personnes eiiriênt de s^n^blaldBs vi-* » sions. La vengeance, persécutrice 4Jkes impies» M remplit si bien son office» que plus tard Se- » relia, apprenant le cbnger qui la mel^açait» » ne chencha point à l'éviter^ et qu'dle tendit»
> aux cordes des bourreaux , ce cou naguère » orné du collier de la déesse. >
<L Rien ne fait mieux connaître, ajoute M. Beugnot, la disposition des esprits à la fin du règne de Théodose que le récit de Zozime^ Ces chrétiens qui , conduits par la nièce de l'empereur, viennent dans un temple païen pour voir ce que c'était qu'un temple, pour tourner en ridicule les objets sacrés, et même pour s'emparer de ceux qui étaient à lettr convenance ; la vieille vestale qui , après la disperâon de son prdre , pi^omèite d^s les teiï^les ses regrets et sa tristesse, et qui, indignée des profanations dont eUe est témoin, prend» sivec témérité, la défense de ses dieux, ces personnages , dis-je , montrent , avec une singulière vérité, comment le christianisme triomphait et
ccmunent le paganisme subissait sa défaite. » Nous ne devons pas négliger d'indiquer l'é* tude aussi intéressante qu approfondie des c^* ractères de Prétextât et de Symmaque, les deux derniers hommes qui aient jeté du lustre sur le paganisme, dont ils conservèrent imperturbablement le culte à Rome, malgré tant de déboires.
Dans le sixième chapitre de son neuvième hvre, intitulé Tableau de la société païenne à l'époque où Rome fat prise par les Goths, l'auteur nous introduit dans la vie privée des patrici^s païens. Us formaient la partie station* naire de la société; toute l'énergie d'action se trouvait du côté des chrétiens, c Du fond de son cloître de Bethléem, Jérôme s'appliquait à disjoindre les liens qui unissaient en un faisceau les membres de ce patriciat dévoué si aveuglémont à l'anci^i culte. » La tolérance habile de ce grand personnage, en autorisant lesmariages entre païens et çhrétieimes , introduisait dans les Êimilles, par la douce influence des femmes, on prosélytisme auquel savait peu résister l'indifférence ou la tiédeur païenne. M. Beugnot a tracé, d'après saint Jérôme, une description
pleine de grâce de l'espèce de sainte conspira* tion ourdie en famille contre la conscience du pontife Albinus , et où tous les sentiments les plus doux de la nature, les caresses des petits enfants, les témoignages de la tendresse filiale la plus respectueuse, sont appelés comme auxiliaires pour conquérir à la religion du Christ le vieux prêtre des idoles.
Mads révénement le plus désastreux vient bientôt épargner au zèle des pères de l'église ces efforts contre l'influence de l'aristocratie romaine; c'est la prise de Rome par les Goths. Saint Jérôme et saint Augustin tracent le {>lus triste tableau de ces nobles patriciens romains réfugiés en Afrique et réduits à une misère aussi grande que l'avait été leur fortune. Ce coup fut décisif. « L'invasion des Barbares , en détruisant la civilisation romaine, donna naissance à une nouvelle société dont la première base fut le christianisme. > Aussi les païens lui reprochaient de puiser ses succès dans les malheurs de la patrie. L'état de l'Italie est alors tellement misérable que « la loi du 6 juin 413 ordonne de rendre les terres ravagées par les Barbares à leurs anciens propriétaires , si on
peut les trouver, ou bien à leurs héritiers ; s'il ne se présente personne, on donnera les terres aux voisins ou à ceux qui les demand^ont. >
C'est à l'année 408 que M. JBeugnot a fixé 1 époque de la destruction ou de la conversion en églises des temples païens de l'Occident, au lieu de l'année 551 que l'on assignait ordinairement à cette mesure définitive. Une aussi grande différence suffirait seule pour prouver l'importance historique de ce travail.
Nous avons dît que le culte païen , partout aboli par les lois au commencement du cinquième siècle,^subsista encore deux siècles dans les campagnes, où le Christ fut long-temps appelé le dieu des villes. L'historien de saint Romain apprend même que Vénus était adorée nominativement dans un faubourg de Rouen , au commencement du septième siècle. Longtemps encore les conciles s'appliquent à combattre les restes de la superstition païenne ; long-temps encore on peut citer des chrétiens à qui leur zèle à détruire les idoles des campagnes valut la palme du martyre. Saint Martin avait été le type d'un zèle fougueux dont saint Augustin s'efforça d'arrêter le torrent destruc-
tQur en conseillant d'appliquer au nouveau culte les monuments de l'ancien, au lieu de les détruire. Malheureusement l'enthouskisme peu éclairé des moines écouta bien plus Tévêque de Tours que cdui dVippone.
De toutes les divinités du polythéisme , celle dont le culte se montra le plus vivace fut Diane; mais son culte, comme véritablem^it déesse du paganisme, s'arrête aussi au septième siècle. La Diane mystérieuse qui était invoquée comme une puissance magique , sous le règne des premiers successeurs de Charlauta^ne et jusc[u'au quatorzième siècle, prend son origine dans Tes religions du Nord, ainsi que le démontre M. Beugnot, et n'emprunte au polythéisme romain que son nom. C'est cette homonymie qui l'a lait appeler dée^sz des païens dans plusieurs actes publics, tels que ce capitulaire de Louis* le-Débonnaire de l'an 867 : < D ne feut pas oublier que certaines femmes soélè[»ates retournant vers Satan, et, séduites par les illusions et les lantômes des démons, croient et disent que, montées sur des animaux et en société de Diane, désse des païens, et d'une innombrable multitude de femmes, elles ^rcourent pendant
le silence d'une nuit tranquille des espaces im^ menses. »
Les vestiges du pagsonsoie dans le septième siècle devaient attirer l'attention de l'histc^rien chargé de constater les derniers signes de vie de cette religion ; mais c'est dans le milieu du cinquième siècle, qu'elle se dissout de tous côtés, par la désertion générale qu'y amène une dernière cause : l'établissement du culte de la Vierge.
Ainsi les quatre ^andes époques de la destruction du paganisme en Occident sont : la conversion de Constantin en 52S, le refus fait par Gratien de la robe pontificale en 582 , les temples païens détruits ou appliqués au culte chrétien en 408, l'établissement du culte de la Vierge en 451 .
« Après le concile d'Éphèse, les églises d'Orient et d'Occident offrirent à l'adoration des fidèles la vierge Marie, sortie victorieuse d'une attaque violente; les peuples furent comme éblouis par l'image de cette mère divine , réunissant dans sa personne les deux sentiments les plus doux de la nature, la pudeur de la vierge et l'amour de la mère, emblème de dou-
20& DESTRUCTION DU PAGAffISM£ EN OCCIDENT.
ceur, de résignation et de tout ce que la vertu présente de sublime ; qui pleure avec les matheureux, intercède pour les coupables, et ne se montre jaiâais que comme la messagère du pardon ou du bon secours. Ils accueillirent ce culte nouveau avec un enthousiasme quelquefois trop grand, puisque, pour beaucoup de chrétiens, ce culte devint le christianisme tout entier. Les païens n'essayèrent pas même de défendre leurs autels contre les progrès du culte de la mère de Dieu ; ils ouvrirent à Marie les temples qu'ils avaient tenus fermés à Jésus- Christ, et s avouèrent vaincus. »