LETTRE INÉDITE DU PÈRE COTTON
Ce serait une grande et importante composition qu'une histoire politique des jésuites, ûilie avec science, talent et impartialité. Mais les matériaux en seraient innombrables. L'année 1854 a été la trois-centième depuis la finidation de cette célèbre société. Pendant ces trois cents ans, elle a joué à elle seule un plus grand rfAe dans la politique de notre globe que tous les autres ordres religieux, dont la plupart lui étaient antérieurs de bien des siècles. < Gomme cha€[ue temps et chaque génération , dit Mézeray, a ses goûts et ses pixxluctions, ce seizième siècle fut très-fertile en congrégations de clercs réguliers > qui sont comme une espèce mitoyenne entre les moines et les prêtres séculiers. ^ Cette position était la plus favorable k
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ufie association religieuse qui avait résolu de devenir , eti quelque sorte, la cheville ouvrière de la société tout entière et le t'essort cacJié des gouvernements. La liberté dont jouissaient ces religieux leur permettait de connaître le monde et de prendre part à ses affaires; d'un autre côté leur réunion sous un seul chef, auquel ils reconnaissaient un pouvoir absolu, donnait une force et un ensemble extraordinaires^ tcua* tes leurs entreprises.
Le siècle de leur fondation est peut-être celui où ils ont joué le rôle le plus difficile et le plus actif, La solidarité qu'ils savaient si savamment établie entre eux et la cour de Rome les mit tout d'abord au premier rai^ sur la scène du moïkle. Mais, dans les temps orageux où ils dé^ biitërent , les fureurs de la ligue ne tardèrent pas à invoquer les foudres du Vatican contre le faible Henri III , et les jésuites eurent parmi leurs premiers docteurs des apologistes du régicide ; doctrine qui paraîtrait n'avoir jamais été entièrement abandonnée dans cette société, habituée à ne pas chercher hors d'elle-même ses modèles , ses traditions et ses règles de conduite.
Il est plus que probable que pendant les deux siècles derniers les partisans de œs odieusesmaximes furent en très^-petit nombre dans la société de Jésus ; mais il n'en était pas de même sous Henri IV, dont les contemporains étaient également les contemporains de la ligue et de ses fureurs. Les jésuites se trouvèrent évidemment compromis dans le procès de Jean Ghâtel, dont l'attentat eut lieu le 27 décembre iS94i. Le P. Guignard, sous qui avait étudié cet assassin, et dans lés papiers duquel on trouva, à cette occasion, des propositions régicides formulées de la manière la plus explicité , fût pendu le 7 janvier 1595 ; et le même jour tous les jésuites de Paris, au nombre de trente-sept, furent bannis à perpétuité, avec tous les étudiants du collège de Glermout et le père de Jean Gbâtel, dont la maison fut rasée; à la place, fut élevée une pyramide, chargée d'inscriptions rappelant les attentats des jésuites. Déjà deux ans auparavant Pierre Barrière, à l'instigation du jésuite Yarade, avait lait une tentative d'assassinat sur Henri IV, le prince à la vie duquel on ait le plus attenté. Aussi , dans un pamphlet publié à sa mort contre les jésuites, et sur lequel je revien-
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drai tout-à-l'heure, on dit : c Le feu roy, prince qui n'avoit jamais eu peur en guerre, a voit peur de ces gens , en paix. M. le duc de SuUy peut estre témoin que dissuadant au roy le rappel des jésuistes , le roy luy respondit : Assurezmoi donc ma vie. >
Henri IV est bien plus célébré par ses contemporains pour son courage, sa politique, son éloquence , la finesse et la supériorité de son esprit, que pour cette bonhomie et cette. franchise dont la postérité , en s'éloignant , a fait le principal trait de son caractère. Peut-être, en effet, chercha-t-il, dans le rappel des jésuites et les: faveurs dont il les combla, un moyen de garantir sa vie, en se les attachant par leur propre intérêt, d accord avec la conservation d'un prince dès lors leur partisan déclaré. Mais il est impossible d'avoir exploité avec plus d'habileté ce sentiment, et même, à ce qu'il paraît, de lui avoir ôté peu à peu.ce qu'il avait d'odieux, que ne le fit le célèbre père. Gotton. Ici je laisserai parler Mézeray, historien peu favorable à la so? ciété de Jésus.
c L'ignominie du bannissement des jé$uite& servit à acxîroistre la gloire de leur rappel , et k
temeni de la Vienne, où il a déjà recueilli plusieurs pièces historiques d'un haut intérêt. Celle-ci , que M. Rédet nous a autorisé à publier , paraîtra sans doute de ce nombre à nos lecteurs :
€ Mon révérend Père,
» Pax Ghristi.
» Votre Révérence recevra les lettres que le * Roy escript à Monsieur Févesque de Poytiers » et aux maire et eschevins de ladicte ville pour
> les porter à fonder promptement le collège de
> notre compagnie en ladicte ville. J'estime que » cella servira de beaucoup, ne fust que pour » le contentement de Sa Majesté, qui ne cesse de
> nous obliger, ayant ordonné que la pyramide » sera razée , et donne six mille escus de rente
> annuelle à La Flèche , et six mille livres à ^ Rouen, sans les trente mille escus qu'il a donj» néspouruiie fois au collégede Rennes, jusques ^ àdire que, s'il eustesté homme deletti^es, qu'il
> se fust faict jésuite. Dieu nous le conserve ei >;luy accroisse ses bénédictions. Monsieur de
> Rosny s'est esdaircy du feux bruiet pour le-
> qu^l.assopir j'ay faict veoir à qui j'ay deu les
> lettres de Votre Révéi*ence et de messieurs à
l'insinuèrent bien ayantdans les bonnes grâces du roy et quelquefois m^edans ses secrètes pwsées.
» Je diray tout d'uxie suite que le crédit de ces Pères fut si grand à la cour , que l'année suivante (1605) ils obtinrent encore du roy la démolition de cette pyramide, sur une des Êices de laquelle estoit gravé l'arrest de la condamnation de Gbastel et de leur basinissement^ et sur les trois autres des ins^iptions en prose et en versquîleurestoient fort injurieuses. Pour oster cette flétrissure de dessus le front de la Société» il fallut abattre le nK)nument qtâ iaîsait détester le parricide... On mit en platée de cette pyra* mide le réservoir d'une fontaine » diont tcvutes les eawr nesauroient yaonaàs eflaeer la mémoire du» crime st horrible, i»
C'est a^u sujet de ces £anmtErs royalas que le père CottoQ: écrivait en 160&au père M^Massy, jésuite de Poitiers » une lettm jusqui'à ce j©ur Bié^le et dont l'original a été trouvé récem^ meoit d&Bi& tés archives de !a préfecture de Pôi«ticrsi i^v Mi Louis Rédet, un des élèves les plu» distingués de l'école des chartes, envoyé éomrnearchwîste par M; Gimot dans le dépâr^
3BÙ VmL LBTTBZ DU P. GOTTOW*'
véritable jorthoi^aphe de. cekâ de notre jésuite rendait tout^à*&i t exacte une plaiâsinl)erie spiri-^ tueUe Élite au sujet de sa grsmde faveur prèi^ de Henri. lY^ Oa disail que ie roi avait dm aaon dans te$ oreilles.' > '
Il qst certain que ce prince uac»s$a de témoigner à son œnfesseur estime, confiance et amitié. Le père d'Orléans et le père Rouvier en rapportent beaucoup de traits qui se trouvent ani^si ailleurs;
Le père (kÂUm témoignsL h plus viver douleur à. la mort de Henri lY ; et ce |at hnrqui fut ebai^é de. porter à La Flèche son cœor^ qu'il avaÎÉ légnéausL jésnites de oette' ville. Marî^ (jb JWé^cis le noimna^n mette twips^œnfei^sisurdff ham& &IU ; et, après^avôir Ërit détruire v comme nous l'avons vu ,: la pyramide conoicinorfitive de l'attentat de JesNnrChâtel^iLetitassezdecrè* éîl pour Mk età^m'iva^am ht llDiitaipe ^igéeà la pkee, pavée quefo pirevâ^ deii- marchands Myron y avait fiât inscrire uttdisiiiqui^ qui r^ pélak'indireete»i^tkpir@intey*»oniim^ En^ fin il en existait une gravure dont il fit briser la planche. .
Ce jésuite dut être up n}mwi9^ d'uQÇ bj^
UNE tBTTRE DU li^. COTTON. $M
grande habile lé. Car ce moment deFapogéo dé sa &veur était, en même temps pow lui celui du flm toLTÎble orage. Comme A revenait de La Flèche, on répandait à profusion dans Parts cott^e lui et la Société un des pamphlets les plus violents qui aient jamais été puMiés. Il est intitulé Anticoton ou réfutation de ta lettre déelaraioire du Père Coton ; livte m est prouvé que le$ Jésuites vont coupables et autheurs du parri^ eide exécrablecammisen la personne du Roy TrèS'^ Chrétien Henri IV, d'heureuse mémoire. Dédié â
la Reyne,. Dès le commencement de k dédicace on. lit : € Si , comme remarque le père Gotcm au commejOLC^uent de son épitre déclaratoîre, i) estoit défendu de; faire bouillir le chevreau au laict de sa mère, à plus forte mson sera^t-îl illicite de mettre le fils entre \e^ mains teînctes du sang de son père. >
; Une aussi épouyantable accusatÎDaBe ma pas paru, à beaucoup près, je: dois le dire, ap-^ puyée de preuves convaincantes. Quelques dén taib ici ne: seront paB inutiles. L'assassinat de Henri lYpar RavaiUae coiicordait hieni ttudh heureusement avw ha publication d'un livi^ du jésuite espagnol Mariana, conOnant la docitrine
du régicide dans toute sa pureté. Cette concor-* dance , signalée au public par les adversaires des jésuites, souleva contre eux une indignation générale. Le père Gotton , qui élait en France l'homme le plus ^i évidence de la compagnie, se crut obligé de publier une lettre déclaratoire où il désapprouvait les principes du père Ma« rîana. Mais il le fit avec une nioUesse qu'on était en droit de ne pas attendre du confesseur et de l'ami du roi assassiné. Sans doute il fut forcé à ces ménagements intempestifs , par l'obéissance à l'autorité de son général , dont le livre de Mariana avait l'approbation. Ce pouvoir immense du général est en effet le plus fort grief et l'argument le plus solide que contienne VArUicoton. < Je trouve, y est-il dit, que ce Polonois avoit raison qui disoit que la société des Jésuites est une espée à qui la France sert de fourreau ; mais la poignée est en Espagne ou à Rome, où est le général des| Jésuites. » Il prouve asfiez logiquement que ce général étant éspa: gnol pouvait ordonner dans un autre pays à qudque jeune fanatique de son Ordre le meurtre d'un souverain ennemi de l'Espagne. Il se demande à ce sujet ce que font les jésuites de
leui's immenses richesses , et s'ils ne les emploient pas , en grande partie , à œs nombreux et secrets messages, destinés à établir de sûres et rapides communications entre le général et tous les points du monde catholique » de manière à lui faire connaître par&itement l'état des différents pays et tout le personnel de son Ordre. .
Gomme rien ne serait, plus injustement absurde que de prétendre qu'il n'y eut pas chez les jésuites beaucoup de personnages d'une véritable piété, on peut supposer que leur général, quand c'était un homme à qui les crimes ne coûtaient rien , savait très-bien s'adresser à des gens avec qui il pût s'entendre. Les hommes respectables de sa Société avaient un autre emploi , celui de Êdre rejaillir sur l'Ordre entier, par l'édification de leur conduite, la considération qu'ils méritaient. Mais on ne s'adressait pas à eux pour de pareilles missions.
Sans prétendre que le père Cotton , homme de cour, homme d'intrigues poUtiques fût un personnage d'une pureté sans tache , on peut affirmer qu'il n'était pas un monstre, complice
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de l'assai^mit de son bienfaiteur. &i admetlâim même qxk'A ait dit à Ravàîllac, qùainl il alla le voir dans sa ^ison : « Gardez-Yous d'accuser les gens de bien » , cela prouverait seule^ -meht, si Ton croît à la culpabilité d antres je*suites, que le père Cotton , instruit en partie après révénemait , fit alws passer Tintérêt de sa Société avant le soin de la vengeance du roi. Mais il y a loin de là à avoir été complice de sa mort.
O qui prouve son innocence, c'est que dans -ce ftirieux pattiphlet de Filnrïcoîcm il n'est ai^ticulé absolument aucune preuve contre lui. On s'y borne à rappeler les attentats de ses confrè^ Tes, à réfirter le livre de Mariana , puis la lettre dé<^làratoire du père Cotton , et à accumuler contre lui d'autres iûveclives qui n'ont point de rapport avec le meurtre de Henri IV. Le seul endroit où il prouve une dé ses assertions, en allouant un sermon du père Cotton, qui devait être connu , est celui-ci : « Ça esté une des iaiites du père Cotton de convier aux plaisirs du feu roy, au lieii de l'en détourner.... disant en plein sermon que Sa Majesté réoottir pensoit ses péchez par beaucoup de mérites ;
UNE LBTTRK DU P. COTTON. S^ii
que David a oommis des débauches » toutesfois qu'il estoit l'homme ^on le cœur de Dieu. f> Mais quaud il ajoute : c II faisoit bien pis, il estcMÙt messager d'amaur... » etc. , on voit bien que c'est la haine qui parle , car il ne donne aucune preuve* Ce dut être , au reste , le côté le plus vulnérable dans un conlèsseur de Benri IV, parvenant à astreindre aux pratiques de la <lévotion ce prince , qui ne quittait pas pour cela ses maîtresses. On sait que ces ménagements et ces accommodements avec le ciel ont toujours caractérisé la morale facile des jésuites, qui par là semUaient Ëiits pour être les confessairs des rois. . ^
En accordant seulement au père Cotton un cœur d'homme, on doit supposer que, si, après la mort de Henri IV, il reconnut la trace de son Ordre dans l'attentat qui ravit ce grand prince à la France , il dut bien gémir alors de cette irrécusaUe solidarité , principe de sa Société. Il sut, toutefois, calmer l'effervescence publique, et effacer si bien l'effet produit par l'^niicotony que son influence et celle de son Ordre allèrent même en se popularisant. Il s'acquit
dans Paris une réputation de sainteté, qui, à sa mort , arrivée en 1626 , fit afflua à ses funérailles un grand concours de peuple.
V Anticoton était signé P. D. G. Dans une réfutation latine , aussi violente que l'attaque et intitulée fîoro^copté^ Anticotonis^ ces trois lettres sont interprétées pecus destitutum cerebro ( brute dépourvue de cervelle ). Le ton d'emportement de ces dernières fureurs de la ligue contraste d'une manière bien remarquable avec l'urbanité par&ite du père d'Orléans dans la vie du père Gotton. Les ennemis de la compagnie y sont toujours traités avec les plus grands égards. Parle-t-il de l'illustre premier président de Harlay : c Magistrat, dit-il, que j'ai regret de np pouvoir compter parmi nos amis, et dont le mérite seul laisoit un fâcheux préjudice contre notre cause. > Il observe la même déférence à l'yard de l'avocat-général Servin, le plus ardent adversaire qu'ait eu à la même époque la société de Jésus , et qui persista jusqu'à «a mort dans une lutte où les menaces et la colère du roi ne purent jamais le Ëiire faiblir un instant. L'ouvrage du père d'Orléans est
dédié au père La Chaise. Ce demier,dans le rôle très-puissant qu'il remplit près de Louis XTV, n'eut certes pas besoin de la moitié du mérite du père Gotton, C'étaient d'autres temps et un autre roi«
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