BERNIS
Il était question depuis longtemps des Mémoires de Bernis. On en attendait une sorte de coup de théùlre et comme une petite révolution rétrospective dans l'histoire de Louis XV. Les deux volumes (I) publiés par M. Masson renferment, outre le texte des Mémoires, la correspondance intime de Bernis avec Choiseul et de nombreux extraits de sa correspondance ministérielle. C'est un ensemble de documents d'une lecture très agréable et d'un grand intérêt historique; mais l'histoire du dix-huitième siècle n'en est pas bouleversée. Les historiens sauront infiniment de çré à M. Frédéric Masson du dix-huitième siècle n'en est pas bouleversée. Les historiens sauront infiniment de gré à M. Fredéric Masson du soin qu'il a apporté à cette édition, de l'érudition qu'il y a déployée, de l'art avec lequel il a mis à leur disposition des matériaux très précieux. La science tirera profit de cette source nouvelle; les curieux et les amateurs de révéialions y trouveront peu de chose à glaner. Certains détails et certains groupes de second plan, certaines nuances assez importantes sont corrigés
(1) Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, publiés par M. Fré<léric Masso«. Paris, Pion, 1878, 2 vol.
et rétablis; l'ensemble du tableau reste ce qu'il était, et, si l'image de Bernis prend un peu plus de relief et reçoit un peu plus de lumière, Louis XV, sa favorite et son gouvernement ne sortent de là ni réhabilités, ni même excusés le moins du monde. Sainte-Beuve, qui avait eu entre les mains une copie de la correspondance de Bernis et de Cboiseul, en avait tiré un portrait accompli du cardinal (1). On n'a rien à y ajouter : le lecteur, en voyant poser l'original, n'appréciera que mieux la fidélité du peintre. C'est bien le « gentilhomme d'Église..., d'un esprit doux, d'une culture rare et d'un art social infini » . Mais toute l'urbanité et toute la politesse du monde ne font point un homme d'État; Berais, qui fut un parfait amljassadeur près du Saint-Siège, n'avait ni la tenue d'esprit, ni la trempe, ni le caractère qu'il faut aux meneurs d'hommes et à ceux qui négocient les grandes affaires dans les crises des États. L'homme de douceur et de bon sens aux prises avec l'adversité nous touche par la sincérité de ses larmes et la violence de son effarement; mais son désespoir gêne et embarrasse plutôt qu'il ne pénètre : on sent que le personnage n'est pas à sa place. Philinte n'est pas fait f>our les tempêtes, et on le plaint surtout de s'être embarqué. 11 gémit, il ne crie pas ; si émues que soient ses doléances, il n'est point pathétique. De là le mélange d'étonnement et de sympathie avec lequel on suit à travers les interminables lamentations de lîernis les épreuves auxquelles furent condamnés sa clairvoyance et son patriotisme.
La partie la plus neuve des Mémoires est celle qui traite de la conclusion de l'alliance de 1756, de ses
(1) Causeries au lundi, t. VIII.
BERNIS ET f 'ALLIANCE AUTRICHIENNE DE 1756. 147
déviations et de l'origine du système autrichien. Duclos en avait fait la chronique plutôt que l'histoire. Il n'est pas douteux qu'il avait reçu les confidences de Tîernis, s'il n'avait pas eu communication de ses notes ou même d'une première esquisse des Mémoires. Son récit, qui côtoie celui de Bernis et même dans certains passages en parait une variante, contenait beaucoup de lacunes; il péchait surtout par une trop grande complaisance à accepter les allégations du roi de Prusse. Cette prédilection était du siècle et du monde de Duclos; mais on en peut dire ce que Duclos disait de l'irréligion de Frédéric : « qu'il la professait pour le moins avec indiscrétion. » Bernis remet les objets dans leur véritable perspective et leur rend leur couleur.
On s'est, au siècle dernier, mépris sur le traité de 1756, parce qu'on le jugeait avec les idées du dixseptième siècle et d'après le Testament politique de Richelieu; on se tromperait plus gravement en ce siècle si on le jugeait d'après nos expériences récentes et l'histoire de l'Europe contemporaine. Toutes les combinaisons de Richelieu étaient dirigées contre l'Autriche. Les liaisons politiques de la France étaient subordonnées à sa lutte déjà séculaire contre cette maison, dont l'affaiblissement avait été le seul et réel objet du grand dessein de Henri IV. L'Angleterre n'entrait alors dans la balance que comme un appoint. C'était un appoint essentiel, à la vérité, et qui peu à peu renversa l'équi-
libre. Sous Louis XV, les rôles étaient entièrement changes. La France avait tourné son activité vers le commerce et vers les colonies; la rivalité des nations anglaise et française s'était réveillée, par delà les océans, aussi ardente et aussi implacable qu'aux temps héroïques de la guerre de Cent ans. C'était, en réalité, la souveraineté des mers et l'empire des Indes que l'on se disputait en Europe. Dès lox's, toutes les combinaisons de la politique continentale de la France devaient se plier aux exigences de sa politique coloniale. Le i^oi d'Angleterre avait un pied sur le continent : il était électeur de Hanovre; le Hanovre était son patrimoine, et il y tenait beaucoup. Ce pays offrait à la France un point d'attaque, un gage à saisir en cas de conflit, et, par suite, un moyen de balancer parla force des armées françaises la supériorité des flottes britanniques. Il fallait à l'Angleterre un appui sur le continent. L'Autriche avait autrefois demandé à la marine anglaise d'occuper les vaisseaux français; l'Angleterre demanda aux ti'oupes autrichiennes de contenir les armées de Louis XV. L'alliance qui s'était établie entre l'Angleterre et l'Autriche subsista, mais les rôles furent intervertis. La rivalité se perpétua entre les maisons de Bourbon et de Habsbourg; mais, en cessant d'être directe, elle devint moins âpre. L'Autriche était assez affaiblie pour n'être plus redoutable par elle-même, et l'hostilité des deux États n'étant plus la conséquence de combinaisons plus générales, on put prévoir le moment où des conjonctures nouvelles, des accidents imprévus, ou même simplement le jeu des passions humaines, les amèneraient à se rapprocher et à s'entendre.
L'Angleterre ayant l'Autriche, il fallait que la France eût la Prusse; mais dans cette alliance comme dan»
l'autre les rapports des alliés s'étaient singulièrement modifiés. La Prusse avait été longtemps une cliente politique de la France. Frédéric l'avait émancipée. Il n'était pas né disciple, et, pour être nouveau venu dans le ciel européen, son astre n'était pas de ceux dont on fait les satellites. Il possédait la meilleure armée de l'Europe; il était son propre général en chef et son pi'opre ministre des affaires étrangères; il savait comment on réussit dans les négociations et comment on triomphe à la guerre; enfin il était le plus libre des penseurs en morale politique dans un siècle qui se piquait en toute chose d'une absolue liberté de pensée. Un souverain de ce caractère n'était pas fait pour soumettre aux intérêts d'autrui ses ambitions et ses calculs. La France s'en était aperçue pendant la guerre de succession d'Autriche. On jugeait à Versailles que Frédéric était un ami peu fidèle et un allié compromettant. On trouvait la Prusse ingrate pour le passé et inquiétante pour l'avenir. On se disait qu'il ne valait pas la peine d'avoir sacrifié tant d'hommes et tant de millions à l'abaissement de la maison d'Autriche, pour élever à côté d'elle, dans l'Empire, une maison plus ambitieuse encore et plus redoutable, sinon par ses forces matérielles, au moins par le génie de son chef. De là, enti-e Versailles et Berlin, de l'aigi-eur, des soupçons, de la lassitude, de l'impatience, tout le manège de coquetteries et de petites infidélrtés qui précède les grandes ruptures. La confiance s'en allait, et les intérêts commençaient à se contredire. « La cour de Versailles, dit Frédéric, comptait le roi de Prusse à l'égard de la France comme un despote de la Valachie à l'égard de la Ports. » — « En rendant trop puissants les rois de Sardaigne et de Prusse, écrivait Bernis, nous n'avons
fait de ces deux princes que des ingrats et des rivaux : grande et importante leçon qui doit nous avertir qu'il sera toujours bien dangereux de faire dépendre notre système de leur reconnaissance. » C'étaient, à ne juger que par les impressions d'ensemble et en négligeant bien des nuances, des rapports assez analogues à ceux de la France avec le royaume d'Italie vers 1866 et 1870, alors que l'Italie voulait aller à Venise et à Rome, et que l'on déclarait pompeusement à la tribune française, tantôt qu'elle n'attaquerait point l'Autriche, tantôt qu'elle n'entrerait jamais dans la cité des papes.
Comme l'Italie, sous Napoléon III, la Prusse, sous Louis XV, avait dans l'opinion un soutien puissant parmi les partisans des idées nouvelles. Frédéric était le souverain selon l'esprit du dix-huitième siècle, et la « philosophie n exerçait alors dans les combinaisons politiques l'influence que l'on a vu prendre de nos jours au « principe des nationalités » . Enfin l'alliance prussienne avait pour elle la grande tradition des alliances protestantes. Les politiques de la vieille école, qui ne se payaient point de mots et se souciaient peu des apparences, se consolaient des infidélités de Frédéric en considérant que la France avait besoin de lui et qu'il reviendrait quand il aurait besoin de nous, puisque, disait d'Argenson avec cette indifférence aux principes qui était alors le ton des hommes d'Etat, « les sentiments des princes sont à l'enchère de leurs intérêts ») . Mais tout le monde n'était point de cet avis, et Frédéric avait contre lui quelqu'un qui avait, sinon pîus d'esprit, au moins plus d'influence que tout le monde, madame de Pompadour. Le roi de Prusse s'était moqué d'elle, et le roi de France l'avait pris en très mauvaise part. Louis XV avait d'ailleurs peu de goût pour Frédéric ;
le cynisme du philosophe de Sans-Souci offusquait la dévotion agitée du Roi Très Chrétien. Louis était simoniaque à sa manière, et cherchait à couvrir par son orthodoxie le crédit illimité qu'il demandait à la morale. L'AutrÏQhe avait regagné de ce côté tout le terrain que perdait la Prusse, Marie-Thérèse, qui, toute vertueuse qu'elle était de sa personne, était fort experte en casuistique, avait su en même temps flatter les goûts du Roi et caresser sa conscience. Kaunitz, pendant son ambassade à Paris, s'était insinué fort avant dans les bonnes grâces de madame de Pompadour. L'Autriche avait ses émissaires comme la Prusse avait les siens; elle travaillait l'opinion, et elle opposait à la phalange assez indisciplinée des « philosophes » de Frédéric la coalition singulière de la favorite et des dévots. « Il y a à notre cour, disait d'Argenson, un gros parti pour la cour de Vienne; l'Autriche a toujours eu chez nous des émissaires; ce sont toutes manières jésuitiques que celles de cette cour, pour déguiser l'envie de nuire et d'absorber, en vertu, en bonne volonté et en souplesse. J'entends donc ces émissaires dire que la maison d'Autriche d'aujourd'hui n'est plus celle d'autrefois pour la force, qu'elle est faible, au contraii^e, qu'elle a besoin de nous et que nous devrions nous lier intimement avec elle. Je connais ces insinuations, et c'est à les avoir combattues que je dois ma disgrâce de 1747 (1). » Kaunitz et l'Impératrice avaient atteint leur but; Louis XV, qui (1 avait désiré toute sa vie avoir la cour de Vienne pour alliée » , le désirait « passionnément (2) » en 1755. C'est que tout annonçait une nouvelle agression de la part des Anglais, et qu'une guerre longue et acharnée mena-
(1) Journal et Mémoires, édition Rathery, t. IX, p. 8a.
(2) Berwis, t. I, p, 226-241.
cait de nouveau de mettre aux prises les deux États. Telle était la situation que trouvait Bernis lorsqu'il l'evint de son ambassade de Venise dans l'été de 1755. Il a, d'une touche discrète et fine, dépemt l'état d'esprit de Louis XV en ce moment : « Madame de Pompadour m'apprit que M. de Kaunitz, pendant son ambassade, l'avait souvent sollicitée d'engager le Roi à se rendre au désir que l'Impératrice avait de s'allier avec la France ; que le Roi avait toujours souhaité cette liaison par amitié et estime pour l'Impératrice, par un motif de religion, et aussi par le peu de confiance que lui inspirait le roi de Prusse, qui lui avait fait de nombreuses infidélités et oouvait lui en faire encore. Je compris, par ce qui me /ut dit, que l'alliance du roi de Prusse pesait au Roi, tant à cause de la différence des religions qu'à cause des propos peu mesurés que le roi de Prusse avait souvent tenus sur son gouvernement et sur des objets relatifs an Roi. Je vis qu'on était un peu choqué du ton léger que le marquis de Brandebourg prenait avec une couronne telle que celle de la France. »
Si l'on était choqué du ton, on devait l'être encoi^e bien davantage des procédés. Louis XV souhaitait l'alliance autrichienne, Marie-Thérèse en avait préparé la conclusion, Frédéric la rendit nécessaire (1). Il était
(I) Voir le Recueil des Instructions, Auniclic. Paris, Alcan, 1884, p. 20 et sulv., 337 et suiv.; A'inf.th : Gefchiclite Maria Titeresia's. Vieuat.
uni à la France par un traité d'alliance défensit" signé en 1741 et qui expirait le 5 juillet 1756. Dans l'été de 1755, la guerre existant de fait entre la France et l'Angleterre, les Anglais insinuèrent à Berlin l'idée d'un traité d'alliance et de garantie. Frédéric les écouta, et dès le mois d'août les deux cours étaient d'accord sur les principes. C'était la défection. En s'alliant avec l'Angleterre, en lui garantissant la possession du Hanovre, Frédéric interdisait à la France les diversions dans le nord de l'Allemagne, et ces diversions étaient justement pour la France l'objet principal de l'alliance prussienne. Il est vrai que Frédéric, tranquille désormais dans le nord de l'Allemagne, n'aurait pas été fâché de susciter entre la France et l'Autriche une guerre dont il aurait retiré tous les fruits. C'eût été un coup de maître. Il le tenta, et son ministre en France fut chargé de suggérer « qu'il fallait prévenir ses ennemis; que tandis que le Roi entrerait dans les Pays-Bas, son maître était prêt à entrer en Bohême à la tête de cent quarante mille hommes » . C'est pendant un séjour que la cour fit à Compiègne, entre le 4 juillet et le 11 août 1755, que M. de Knyphausen soufflait ces propos à l'oreille de Bernis, et « prêchait ensuite sur les toits » ce qu'il confiait sous le plus grand secret au diplomate français.
C'est aussi pendant un séjour de la cour de France à Biarritz qu'un siècle plus tard, en 1865, un autre ministre prussien insinuait à son tour l'idée d'une alliance contre l'Autriche et d'une annexion de la Belgique. Les hommes changent en Prusse, les traditions subsistent, et mal en prend à ceux qui les ignorent ou qui n'en tiennent pas compte. Ce ne fut pas le cas de Bernis. « Si j'étais ministre des aflàires étrangères, dit-il à Knyphausen, voici ce que je penserais de la véliémence
avec laquelle vous prêchez la double invasion de la Bohême et des Pays-Bas : je croirais que votre maître veut nous engager pour ses intérêts dans une guerre avec la cour de Vienne, et que, si l'offre était refusée, il se croirait quitte envers nous et prendra peut-être des arrangements avec nos ennemis sous prétexte de se mettre lui-même à couvert. »
Bernis n'attendit pas longtemps la confirmation de cette juste conjecture. Un mois après sa conversation avec l'envoyé prussien, il fut chargé par Louis XV d'entrer secrètement en conférences avec M. de Starhemberg, ministre d'Autriche. Il le vit à Bellevue, le 7 septembre. Starhemberg lui révéla les négociations du roi de Prusse avec l'Angleterre. Il offrit en même temps à Louis XV, « s'il voulait se séparer de la Prusse et contribuer aux frais de la guerre destinée à mettre des barrières à son ambition, de convenir de l'échange d'une partie des Pays-Bas autrichiens conti-e les trois duchés que l'infant don Philippe possédait en Italie; d'assurer la couronne de Pologne à un prince protégé par la France; de rétablir notre crédit en Espagne; de nous associer étroitement avec la Russie et d'agrandir les alliés respectifs de la France et de l'Autriche » . C'était, dit Bernis, « un plan fort étendu » et qui présentait à Louis XV « des avantages qui devaient intéresser son cœur » . L'infant don Philippe de Parme avait épousé Madame Louise-Elisabeth, fille de Louis XV, et, sans parler des acquisitions directes que la France pourrait obtenir au cours de la négociation, il y avait tout intérêt à établir en Belgique un prince allié à la maison de Fiance et placé dans sa dépendance immédiate.
L'offre était séduisante; mais Bernis trouvait le plan
trop vaste et trop scabreux. La guerre avec la Prusse en serait la première conséquence; le renversement de tout le système de la France en Europe en serait l'inévitable conséquence. Cependant il n'y avait point à hésiter sur le fond : en passant à l'Angleterre, Frédéric nous laissait isolés sur le continent, exposés à une attaque de l'Autriche. Si la France ne prévenait point cette attaquf en se liant à la cour de Vienne, elle devait craindre dk. voir cette cour former avec l'Angleterre et la Prusse h plus redoutable des coalitions, Bernis crut qu'il y aurait moyen de tout concilier en concluant avec l'Autriche un traité de garantie. On amènerait le roi de Prusse à y accéder, et la France, tranquille sur le continent, pourrait consacrer toutes ses ressources à la guerre maritime et coloniale contre l'Angleterre. Ge coup de partie sirait la meilleure et la plus adroite manière de paralyser les desseins hostiles de l'Angleterre et la défection du roi de Prusse.
Rien en effet n'était plus politique; mais, dans le temps même où l'on préparait la négociation de ce traité, on vit paraître les causes qui devaient promptement transformer en un système néfaste une combinaison parfaitement sage et opportune. Il y avait un antagonisme à peu près absolu entre les intérêts de la France et ceux de l'Autriche; non seulement il était impossible aux deux Etats de s'entendre sur le système général de l'Europe, mais, dans l'alUauce même qu'il» essayaient de nouer, ils avaient en vue des objets trop opposés pour qu'une équitable transaction pût les concilier. La France ne poursuivait que l'Angleteri^e, et il lui fallait la paix sur le continent; l'Autriche ne poursuivait que la Prusse, et il lui fallait la guerre continentale. C'était une idée fixe chez Marie-Thérèse de recon-
quérir la Silésie, de prendre la revanche de la guerre de succession et de réduire à tout jamais la Prusse à l'impuissance. Si, malgré les objections de beaucoup de ses conseillers, elle se décidait à se rapprocher de la France, c'était uniquement pour armer contre Frédéric une coalition formidable dans laquelle elle espérait entraîner la Russie. La neutralité et le traité de garantie proposés par Bernis n'avaient donc aucune chance d'être accueillis à Vienne. Gomme le roi de Prusse avait, le 16 janvier 1756, traité avec les Anglais et consommé sa défection, comme il fallait absolument s'assurer l'amitié de l'Autriche, il dut lui accorder davantage. C'est ainsi que fut signé le l" mai 1756 ce fameux traité de Versailles dont il a été tant parlé. C'était un traité d'alliance défensive et de garantie : tous les États, sauf l'Angleterre, pouvaient y accéder, et, grâce à cette clause, il restait quelque chance de revenir au plan de neutralité continentale qui était si favorable à la France. Il avait été établi de la façon la plus formelle que, malgré les torts et les infidélités du roi de Prusse, Louis XV n'entendait prendre aucun engagement offensif envers ce prince avant l'expii'ation de leur alliance, c'est-à-dire avant le mois de juillet 1756, et seulement dans le cas où Frédéric se rendrait « infracteur de la paix » . Le traité garantissait la paix de Westphalie, et, par suite, ne changeait point en principe les relations de la France avec le corps germanique. C'était une œuvre de prudence, et elle avait été sagement accomplie. « Le parlement d'Angleterre, dit Voltaire, appela cette union monstrueuse; mais étant nécessaire, elle était très naturelle (1). »
Bernis aurait bien voulu en rester là. « Si j'en avais
(1) Siècle de Louis XV, chap. xxxii.
été cru, rapporte-t-il, on s'en serait tenu au simple traité de Versailles. » Mais il comptait sans les ambitions secrètes de Louis XV, sans les intrigues de madame de Pompadour, sans les passions de Marie-Tliérèse et le diabolique génie de Frédéric. L'alliance défensive, c'était pour l'Autriclie la portion congrue. Tandis que la France, en signant le traité de Versailles, avait la ferme intention d'engager le roi de Prusse à y accéder et d'éviter ainsi la guerre continentale, îMarie-Thércse comptait par la publication de ce même traité décider Frédéric à prendre l'offensive, à se donner les torts de l'agression et à forcer ainsi, bon gré, mal gré, la France à s'engager dans la guerre européenne. Une fois les troupes en campagne etl'amour-propre en jeu, elle espérait, par la promesse de quelques cessions en Belgique et l'établissement des infants de Parme dans les Pays-Bas, attirer entièrement la France dans son camp. Elle y parvint, et ce plan fut exécuté avec une habileté consommée. Dans le temps où l'Autriche négociait l'alliance défensive à Versailles, au mois de mars 1756, elle offrait à Pétersbourg une alliance offensive, et demandait si la Russie « était prête à attaquer immédiatement le roi de Prusse, en déclarant que Marie-Thérèse avait une armée de quatre-vingt mille hommes tout préparés (1) », C'était bi^n plus qu'il n'en fallait pour jeter hors des gonds un homme comme Frédéric. Bernis avait sagement prévu que la publication du traité déciderait ce prince à attaquer brusquement la Saxe et la Bohême, et qu'il n'attendrait pas, pour battre en détail ses adversaires, qu'ils eussent pris le temps de former leur coalition et de joindre leurs forces. Pénétrant le dessein de
(1) MARTFNt, Traités de l'Autriche et de la Russie, t. I, p. 186.
l'Impératrice et convaincu qu'elle parviendrait, si ce n'était fait déjà, à entraîner la France dans son parti, Frédéric éconduisit avec la dernière impertinence le ministre de France, et mit l'Autriche en demeure de s'expliquer sur ses intentions. La cour de Vienne trouva la question « indécente » et répondit qu'elle s'en tenait aux traités existants. C'était ce qu'attendait Frédéric. Comme il était prêt et que l'Autriche ne l'était pas, il se jeta sur la Saxe et marcha sur la Bohême. La cour de Vienne poussa les hauts cris; le fait est qu'elle avait désiré être attaquée, qu'elle avait tout fait pour cela, et qu'elle ne pouvait se plaindre que d'une chose, c'est que Frédéric ne lui eût point demandé son hem-e. « Elle était à peu près d'accord avec nous sur le fond des choses, ditBernis; elle se hâta donc d'embarquer l'affaire, de crainte que quelque événement ou quelque circonstance ne nous empêchassent dans la suite de prendre ouvertement son parti : elle considéra qu'elle n'aurait jamais eu si belle occasion de réduire le roi de Prusse; que, la guerre commencée, les négociations seraient plus vives et les déterminations plus promptes ; que la cour de Russie, qu'elle avait tàtéc depuis longtemps, se déterminerait plus aisément après l'invasion de la Saxe et de la Bohême. . . et qu'enfin, si le roi de Prusse avait d'abord (jiielques succès, la scène changerait bientôt, par la ïcunion des forces des plus puissantes monarchies. »
Le raisonnement était juste, au moins en ce qui concerne la France. Nous touchons ici le point essentiel
en cette étude, point demeuré jusqu'à présent assez obscur et sur lequel les Mémoires de Bernis jettent une pleine lumière. C'est le moment où les rôles se renversent, où la France modifie tout son système, et où l'alliance, en changeant d'objet, change de caractère. Jusque-là, les diplomates français n'avaient eu qu'un but : l'Angleterre, et c'était pour pousser à fond la guerre anglaise qu'ils avaient conclu l'alliance de 1756; désormais cette alliance dévie, et la France va se laisser aller peu à peu à mettre sa guerre maritime au second plan : elle oubliera l'Angleterre pour s'acharner contre la Prusse, et consacrei-a toutes ses forces à cette guerre continentale quel'alHance de 1756 avait justement pour objet d'éviter ou au moins de limiter.
Bernis lui-même, tout prudent et avisé qu'il était, se laissa entraîner par la passion générale. « Je voulais, dit-il, assurer au Roi la place qui lui convient en Euroj>e, à mes amis une considération stable, à moi une grande réputation. » Il se proposait « de couper par la racine tous les germes de guerre entre la cour de Vienne et la nôtre pour le présent et pour l'avenir; de détacher des Anglais leurs principaux alliés; de ménager ensuite à la France des ports, des places, des ressources, enfin des avantages et des positions maritimes capables d'inquiéter et même d'affaiblir le commerce et la marine de l'Angleterre » . Il crut y pai'venir par le traité du l" mai 1757. Ce traité, qui engageait définitivement la France dans la guerre d'Allemagne, l'obligeait à fournir à l'Autriche un corps auxiliaire de cent mille Français et six mille Allemands, et à lui payer un subside annuel de 12 millions de florins; l'Autriche nous promettait, le jour où elle aurait repris la Silésie : la cession de Chimay, Beaumont, Ostende, Nieuport, Ypres, Fumes, Mons
et Knocque; le reste de la Belgitiue serait accordé à l'infant don Philippe, en échange de son établissement en Italie, qui passerait à l'Autriche.
« J'ai été trompé, dit Bernis, sur l'espérance que tout serait fini en une campagne. » Il faut lui rendre cette justice qu'il fit son possible pour y réussir. Il rêva d'abord d'armer par des subsides tous les Allemands contre la Prusse. Il épargnait ainsi l'armée française et ramenait par ce détour l'alliance aux traditions de Richelieu. « L'Allemagne, dit-il, qui est la seule puissance par qui la France ait à craindre l'envaliissement de ses frontières, se serait épuisée contre elle-même. >» C'était un plan à la Pitt : Bernis n'avait point l'étoffe nécessaire pour l'exécuter, et Louis XV n'était capable ni de soutenir un dessein de ce genre, ni de supporter un ministre qui l'aurait conçu. L'Autriche enfin n'en voulait pas : l'affaiblissement de l'Empire n'entrait point dans ses vues; elle rêvait de le restaurer à son profit, et non d'y maintenir la prépon«lérance française. D'ailleurs, elle voulait, pour combattre, des Français et non des Allemands. Louis XV avait des moments d'exaltation royale, mais il n'y eut jamais en lui qu'un pâle et fugitif reflet de François I". Il sentait le poirt d'honneur, et le roman de chevalerie tentait son imagination. C'était tout, et il en restait aux velléités. Ilenii IV aurait dominé Marie-Thérèse dans les négociations et bî^lancé sur le champ de bataille la fortune de Frédéric. Louis XV se fit exploiter par l'Autriche et battre par la Prusse.
La guerre fut désastreuse. Tout y fut sacrifié à reconquérir la Silésic. Bernis eut l'intelligence de voir le péril et le courage de le montrer. Dès le 13 décembre 1757, il parla de faire la paix, et ce fut son thème jusqu'à sa
BERNIS ET L'ALLIANCE AUTUICHIENiNE DE 1756. 161
disgrâce en décembre 1758. Il jugeait la partie perdue, il discernait les causes de nos défaites et des victoires de Frédéric. « A tous les talents militaires, écrivait-il, il joint les ressources d'une administration éclairée, d'une décision prompte, et tous ces moyens que la vigilance, l'adresse, la ruse et la connaissance profonde des hommes et des cabinets lui fournissent. » En France, il n'y avait ni administration, ni gouvernement, ni armée. « Tout ceci se décompose; on a beau étayer le bâtiment d'un côté, il croule de l'autre. » « Nous touchons au dernier période de la décadence... » « Où est Colbert pour trouver les moyens? Où est Louis XIV pour inspirer cette âme qui est la première de toutes les ressources d'un Etat... » u Nous n'avoïis ni généraux, ni ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste, que je veux bien qu'on me comprenne dans cette catégorie... » Mais à quoi bon insister sur cette agonie de la France et ce désespoir, un peu mesquin parfois dans l'expression, mais sincère au fond et vraiment touchant, de Bernis? Le tableau a été peint de main de maître (I), et le public a maintenant les documents sous les yeux, y compris cette terrible lettre du 31 mars, qui sonne le glas de la monarchie, et dont Sainte-Beuve disait qu'après un siècle on ne pouvait encore la lire sans rougir. Bernis tomba, et comme l'expose M. Frédéric Masson, dans un excellent précis des négociations de 1758, « à l'extérieur, la cause principale de sa chute a été qu'il voulait la paix, comme à l'intérieur la cause de sa chute a été qu'il voulait remédier aux abus de dépense » . Ce fut, parmi trop de marques d'insuffisance, le grand mérite
(1) Sainte-Beuve, Causeries du Itmdi, t. VIIL De l'état de la France sous Louis XV. — Voir aussi l'Esprit public att dix-huitième siècle, par M. AuBERTiK, troisième période, chap. i.
de Berilis, et ce sera désormais sa justification devant l'histoire, d'avoir, dès l'abord et dès la première entrevue avec l'envoyé d'Autriche, aperçu les dangers de l'aUiance, d'avoir ensuite reconnu en quoi elle était nécessaire, comment elle pouvait devenir périlleuse, puis, après s'être fait illusion un moment sur les avantages qu'on en poun^ait tirer, d'avoir proposé de faire la paix, d'abroger le traité de 1757, de renoncer à l'idée « de partager la peau d'un ours qui sait mieux se défendre qu'on n'a su l'attaquer » , et de revenir aux arrangements prudents et défensifs de 1756.
En cela il était d'accord avec l'opinion publique. San* connaître le secret des négociations, les contemporains avaient un sentiment juste de la réalité : « La nation, dit Bei-nis, avait applaudi au traité de Versailles parce qu'elle di\d\t foUement cru qpi'il nous donnerait la paix. » Elle se crut trahie quand elle vit la guerre portée en Allemagne, les colonies en péril, la marine en désastre et les côtes exposées aux descentes des Anglais. La nation détestait l'Angleterre et ne comprenait point qu'on compromît les résultats d'une guerre nationale pour soutenir une cause qui nous touchait si peu. « Notre nation est plus indignée que jamais de la guerre, disait Bernis en avril 1758. On aime ici le roi de Prusse à la folie, parce qu'on aime toujours ceux qui font bien leurs affaires; on déteste la coiur de Vienne, parce qu'on la regarde comme la sangsue de l'État. » Ce dernier sentiment était juste, et l'expression n'est pas trop forte. Marie-Thérèse usait de tous les moyens et de tous les arguments pour arracher à la Fi'ance son dernier homme et son dernier écu. « On nous gronde toujours, écrivait Bernis le 20 août 1758... Si l'on est sincère, on devrait «'intéresser à notre conservation ; mais on parait vouloir
tirer de nous la quintessence, sans s'embarrasser de ce que nous deviendrons . n
C'était le jeu de l'Autriche : démembrer la Prusse et ruiner la France du même coup, on comprend qu'un tel succès la tentât; mais on ne saurait absoudre Louis XV d'avoir subordonné au point où il l'a fait les intérêts de la Fi'ance à ceux d'un État étranger. « Le Roi, disait très bien Bemis, peut-il sacrifier à l'héroïsme de la fidélité un royaume qui appartient à ses enfants autant qu'à lui?... Je croirais être coupable à jamais devant Dieu et devant les hommes, si je laissais le Roi s'abîmer pour toujours. » Il plut au Roi de se perdre, Bernis fut disgracié. « Surtout, écrivait-il à Ghoiseul, surtout faites e?i sorte que le Roi ne reste pas dans la dépendance servile de ses alliés. Cet état serait le pire de tous. » Cet état dura jusqu'en 1763, et l'on sait comment finit la guerre. La nation eut le sentiment profond de la décadence dans laquelle le gouvernement était tombé, de la politique insensée qui, détournant la guerre de son objet, avait sacrifié nos colonies à l'agrandissem^ent de l'Autriche, l'intérêt capital pour nous de vaincre l'Angleterre à l'intérêt très contestable alors de démembrer la Prusse, et dirigé enfin de façon à assurer le triomphe des Anglais une alliance dont la défaite de rAnf>leterre était le seul objet pratique et la seule raison d'être.
Les pamphlétaires et les déclamateurs, ignorant les faits ou dénaturant ceux qu'ils n'ignoraient pas, ont sans doute faussé, sur les origines de l'alliance de 1756 et sur son véritable caractère, le jugement de l'opinion. Les faits sont rétablis : Bemis sort avec plus d'honneur de cette enquête; mais si sa responsabilité est en partie dégagée, celle de Louis XV et de ses conseillers n'eu
paraît que la plus lourde. Le jugement d'ensemble et la conclusion générale demeurent les mêmes, et persomie ne les a résumés avec plus de vigueur et de clairvoyance que Bei-nis lui-même, au chapiti^e xxxix de ses Mémoires. C'est une des pages capitales de son œuvre, et nulle ne fait mieux connaître en lui le politi {ue et l'écrivain : « Il est singulier, dit-il, que toutes les cours aient manqué leur but dans cette guerre : le roi de Prusse, qui l'avait commencée, prétendait opérer une grande révolution en Europe, rendre l'empire alternatif entre les protestants et les catholiques, échanger les États et prendre ceux qui seraient le plus à sa bienséance... Il a acquis beaucoup de gloire à résister aux grandes coui's de l'Europe et souvent à les dominer; il s'est fait un nom immortel parmi les généraux d'armée et les politiques; mais il laissera à son héritier une puissance... dont les fondements ne sont rien moins que solides : il a ruiné ses peuples, épuisé ses trésors, dépeuplé ses États... L'Impératrice- Reine a augmenté l'idée que l'on avait de son courage, de sa puissance et de la bonté de ses troupes. . . ; mais elle n'a rempli aucun des objets qu'elle s'était proposés. La Russie a montré à l'Europe la milice la plus invincible et la plus mal conduite. Les Suédois ont joué inutilement un rôle subalterne et obscur; le nôtre a été extravagant et honteux. » Le dcrnirr mot est dur, mais l'arrêt est juste, et l'histoire l'a confirmé.
LA
Il y a peu d'histoires aussi attrayantes et captivantes que celle où M. le duc de Broglie découvre et décrit dans ses rouages enchevêtrés et dans son jeu incohérent cet étrange mécanisme politique que l'on appelait au temps de Louis XV le Secret du Roi (1) . Certains chapitres semblent détachés d'une chronique du dix-huitième siècle, les aventures de d'Éon, par exemple, ses travestissements, ses algarades, la scabreuse intrigue où ce Figaro androgyne mystifie si plaisamment l'auteur de la Folie Journée, tout ce procès de la Bastille, enfin, qui forme un digne pendant au fameux procès de Beaumarchais. S'aiTêter à ces pages sei'aits'en tenir au décor et au divertissement. M. le duc de Broglie a conçu et composé son livre en httérateur et en historien. Il est impossible de traiter de la politique de Louis XV sans y recourir, et il est impossible de le lire sans en apprécier la composition simple et savante, la clarté constante dans le sujet le plus embrouillé qui fut jamais, et
(1) Lr Secret du Roi, par le duc de Beogue, de l'Académie française 2 vol. Caimanu Lèw, 1878.
Ifi6 ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE.
surtout la forme souple, élevée lorsque les événements le twmmandent, toujours spirituelle et brillante. L'objet réel de l'ouvrage et son grand intérêt, c'est une étude pénétrante, subtile et profonde des causes qui de^sorganisèrent sous Louis XV notre diplomatie, comme elles désorganisaient notre gouvernement intérieur, et des efforts stériles des hommes qui tâchèrent, sinon d'arrêter, au moins de détourner, pour un temps, dans ses effets, cette fatale décadence.
« J'aurai à tout moment, dit l'auteur, à mettre en regard, à l'occasion des mêmes événements, les actes de la diplomatie ministérielle et les avis de la diplomatie confidentielle. D'un côté régneront presque sans partage la légèreté et l'imprévoyance; de l'autre, de sages inconnus feront entendre tout bas un langage sévère qui devance le jugement de la postérité. Une frivolité licencieuse s'étale sur le devant de la scène; le bon sens, la moralité et le patriotisme paraîtront souvent réfugiés dans les coulisses. »
Le jugement d'ensemble et l'impression totale que l'on garde de cette lecture sont accablants pour Louis XV; s'il restait à ce prince quelque chose à perdre dans l'estime de la postérité, la révélation de son secret le lui enlève. On connaissait son incapacité de laire le bien; on voit ici son impuissance à le vouloir. Usant des documents et des aperçus nouveaux que renferment ces deux volumes, je tâche de compléter l'étude que j'ai connnencée à propos de Bernis. Je me suis efforcé de montrer comment l'alliance autrichienne de 1756, faussée dans son objet et dénaturée dans ses applications, avait fait d'un expédient naturel et nécessaire à son origine et sous sa forme primitive, une combinaison ruineuse pour la France. L'histoire de la diplomatie
secrète montre, mieux qu'aucun autre exemple, à quel funeste pai'adoxe on aboutit lorsqu'on voulut faire de cette combinaison le principe d'un nouveau système de politique.
Si jamais souverain appliqua la fameuse maxime que le roi rèyne et ne gouverne pas, c'est bien le roi Louis XV. Mais comme il n'y avait point de représentation nationale ni de ministre dirigeant, le Roi ne gouvernant pas, personne ne gouvernait. L'influence était partout, et l'autorité nulle part. D'Argenson nous a laissé une terrible peinture des comités ou conseils que les ministres tenaient en son temps : « Le maréchal de Noailles s'y prenait aux crins avec tout ce qui lui disputait quelque chose : il frappait des pieds, il faisait voler son chapeau dans la chambre, il changeait de principes à chaque séance... Le Roi y est plus haï et plus méprisé des assesseurs qu'il ne le serait des plus fanatiques républicains. » Ainsi jugé par ses ministres, le Roi se méfiait de leurs avis et soup>çonnait leur dévouement. Cependant il n'osait pas leur tenir tête et ne savait que les disgracier. C'était en arrière, le plus souvent par surprise, sous forme de lettres de cachet et d'ordres d'exil, qu'il leur signifiait la fin de leurs pouvoirs. Ce monarque de droit divin conspira toute sa vie et ne gouverna que par des coups d'Etat. Avec des désirs violents qui l'obsédaient incessamment, et une âme timide qui s'embarrassait dans les irrésolutions et les scrupules, c'était un libertin
inquiet qui n'eut que la velléité des grandes passions et se consuma dans les caprices inférieurs. Il avait, dès 1747, le sentiment que sa diplomatie ministérielle s'en allait à la dérive, et comme il était également incapable de résister à de mauvais ministres et d'en subir vm bon, il chercha, en dehors de son conseil, à exercer sur les affaires de l'Europe l'influence qui lui échappait ou dont il laissait abuser en son nom. Ainsi naquit la diplomatie secrète. Cette diplomatie portait en ellemême un vice originel qui devait jusqu'à la fin en paralyser l'action : c'était le caractère même du Roi. Les motifs qui avaient poussé Louis XV à se cacher de ses ministres pour écouter le prince de Conti et employer le comte de Broglie, l'amenèrent à txaiter piomptement son ministère secret comme il avait traité son ministère officie. « Il lui faudrait absolument, disait d'Argenson en pensant à Sully, ce rébarbatif et refrogné pour guérir les grands maux de l'Etat. » D'Argenson avait un peu de ce caractère; le comte de Broglie, qui devint bien vite l'âme de la diplomatie secrète, en avait davantage encore. Louis XV se servit longtemps de lui, mais il le supporta toujours avec impatience et ne se livra jamais. Il venait d'organiser le secret contre d'Argenson et Rouillé, il fit négocier par Bernis l'alliance autrichienne en arrière du comte de Broglie et du prince de Conti. Bernis nommé ministre, Louis XV revint à ses agents secrets et les jeta à ti'avers les entreprises de ce confident, qui semblait avoir perdu sa confiance le jour où il lui en avait donné publiquement le témoignage. Il en fut ainsi jusqu'au moment où la diplomatie secrète s'enchevctrant dans son propre réseau, Louis XV même, qui tenait les fils, fut contraint d'avouer qu'il n'y comprenait plus rien. « Il avait réussi alors, en 1773, dit
M. le duc de Brog^lie, à engager, à propos de la Suède, une affaire moitié diplomatique, moitié militaire; il avait réussi à en cacher une partie au ministre de la guerre, l'autre au ministre des affaires étrangères, le tout enfin au confident attitré et ordinaire de sa politique secrète. Trois mystères menés de front, sans rapport l'un avec l'autre, c'était le couronnement du système et le chefd'œuvre du genre. » C'en fut aussi la chute ; anivée à ce degré de tension et de dispersion, la toile d'araignée devait se rompre, et elle se rompit. On a fait des pièces qui commencent en comédie d'intrigue et se terminent en drame. Ce fut le contraire ici. L'aventure qui se dénoua par le fantasmagorique procès de Dumouriez à la Bastille, en 1773, avait, vingt ans auparavant, commencé avec le prologue du plus tragique et du plus grave événement du siècle, le partage de la Pologne.
Arrêtant la Russie, contenant l'Autriclie, séparant la Prusse en deux morceaux, observant l'Allemagne, en mesure de s'entendre avec le Suédois et toujours prête à s'allier au Turc, la Pologne était un élément essentiel dans l'équilibre européen tel qu'on devait le concevoir au milieu du dix-huitième siècle d'après les ti^aditions et les intérêts de la France. Mais c'était mi élément fragile, inconsistant et précaire. Les amis de la Pologne avaient à la défendre contre ses voisins et surtout contre ellemême. Louis XV en eut de très bonne heure le sentiment, et en cela il se montra plus clairvoyant que ses ministres. Ceux-ci se renfermaient dans des considérations abstraites dont la logique spécieuse et la gravité ampoulée ont de tout temps été la ressource des hommes d'î'^tat dévoyés et des diplomaties en désarroi. Les aveugles n'ont jamais manqué d'arguments pour nier la lumière.
no ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE.
En 1763, l'élection d'un roi de Pologne était imminente; la république, consumée d'anarchie, semblait ouverte aux partages. Quelques-uns s'en émurent en France; le duc de Praslin rassura le conseil par un mémoire qui est un monument de béotisme officiel. Il ne fallait point, disait-il, redouter le démembrement de la Pologne, et cela justement parce qu'elle était environnée de puissances capables de la démembrer. « En effet, ce royaume étant également limitrophe de la maison d'Auti'iche, du roi de Prusse, de la Russie et de l'Empire ottoman, ces quatre puissances, qui se regardent réciproquement avec des yeux de jalousie et de rivalité, sont moins les ennemis de ce royaume que ses surveillants et ses défenseurs. Chacune d'elles a un intérêt direct et essentiel à le protéger, parce qu'elle aurait tout à craindre de celle qui serait agrandie à ses dépens. » Du reste, poursuivait le ministre, si, contre la raison et les prévisions, le démembrement avait lieu, il ne faudrait pas en prendre ombrage : « Le concert établi entre le roi de Prusse et la Russie pour leur agrandissement ne pourrait être de longue durée. Cet agrandissement même, en les rendant plus voisines, les l'endrait aussi plus redoutables l'une à l'autre. Il sèmerait la jalousie entre elles, et la jalousie dégénère bientôt en inimitié... » A ces raisonnements qui sentaient si bien leur cuistre de chancellerie, le comte de Broglie répondit dans une note secrète, remise au Roi, avec l'expérience d'un homme qui, ayant observé les choses, ne perd pas à disserter le temps qu'il faut employer à réfléchir. « Ce qui est triste et chimérique, c'est de compter pour le maintien d'un Elat sur l'intérêt que ses voisins ont à le conserver... Une grande puissance qui a un grand dessein commence par l'exccuLer malgré les clameurs.
Elle compte ensuite avec ses voisins, et le solde du compte lui est toujours favorable. » Que l'une des puissances voisines de la Pologne commence le dénxembi'ement, les autres aimeront mieux prendre leur part du gâteau que de se battre pour le conserver aux Polonais. Sur ce point, elles s'entendront toujours, et « pendant que le concert durera, le mal se fera, qu'importe qu'elles se brouillent après? Mais ne peut-il pas se faire aussi que ces puissances restent unies pour se maintenir dans leurs usurpations, et se secourent mutuellement contre quiconque viendrait les troubler (I)? »
C'était voir clair, et les événements ne justiBcrent que trot tôt et trop complètement ces conjectures. Cette critique faisait grand honneur au comte de Bioglie; mais la critique est toujoui's le côté brillant des donneurs d'avis et des conseillers intimes. Il fallait présenter un plan d'action, et c'est ici que, malgré toute sa souplesse d'esprit et sa fécondité d'imagination , l'inspirateur de la diplomatie secrète demeurait impuissant à desserrer les mailles de l'inexti-i cable réseau dont la diplomatie iiiiuistérielle avait enveloppé la France,
En 1755, à la veille de la guerre de Sept ans et alors qu'on ne savait rien encore ni de la défection de Frédéric ni des avances de Marie-Thérèse, le comte de Broglie avait conçu et exposé au prince de Conti un projet très
(1) Le Secret du Roi, t. II, p. 82-84.
intéressant, et qui, pour être vaste, ne semblait pas moins pratique. Unir la Saxe fortifiée et la Pologne raffermie; former avec ces deux puissances une ligue qui, appuyée sur les Turcs et les Suédois, opposerait à la Russie une bannère infranchissable; s'attacher la Prusse et l'opposer à TAngleterre en lui donnant le Hanovre; conserver l'amitié des petits États de l'Allemagne; menacer ainsi l'Autriche d'une coalition formidable qui la conti'aindrait à l'inaction, et demeurer enfin maître d'employer contre l'Angleterre toutes les ressources de la France : cela n'avait rien d'impossible, et il ne se pouvait rien concevoir de plus favorable à nos intérêts. La défection de Frédéric et son alliance avec les Anglais bouleversèrent toutes ces combinaisons.
Le comte de Broglie en fut décontenancé, mais il n'en éprouva point de déception : « C'était, dit son historien, un politique de la vieille roche, dont le patriotisme, un peu jaloux, n'avait rien de cosmopolite. » Le philosophe de Potsdam et la Sémiramis du Nord n'avaient point de séductions pour ce gentilhomme gallican. Il trouva que le ci-devant marquis de Brandebourg en usait avec trop d'impertinence avec l'béx^itier de Louis XIV, et il fut d'avis qu'il convenait de lui faire la leçon; mais s'il croyait opportun de donner un avertissement au grand Frédéric, il ne pensait pas qu'il fallût pour cela rompre dans un accès de mauvaise humeur toutes les traditions de la France, et se livrer aveuglément à l'Autriche. Il reconnut la nécessité de l'alliance autrichienne; il en discerna, dès le premier abord, tous les inconvénients et tous les périls.
Il proposa, pour y rem-diei, un plaiti sur ir-quel il revint à plusieurs reprises, dont il modifia, suivant les temps, certains détails secondaires, mais dont le fond
resta le même, et qui fut à la fois l'idée maîtresse et la grande chimère de sa vie (1).
Le danger du nouveau système, c'était de décourager et de détacher tous 1*': anciens clients et alliés de la France : les États secondaires de l'Allemagne, le Danemark, la Suède, la Pologne, la Turquie. Tous avaient soutenu la France dans sa lutte séculaire contre la maison d'Autriche, pai'ce que tous redoutaient également cette maison. Ils se jugeraient trahis et chercheraient ailleurs la protection dont ils avaient besoin. C'était là ce qu'il fallait empêcher. « C'est un objet principal, disait en 1 756 le comte de Broglie, de s'opposer à l'agrandissement du roi de Prusse, de qui on peut juger par l'exemple d'aujourd'hui qu'on ne disposera jamais. . . » Mais, ajoutait-il, il serait à désirer que « nous restassions maîtres de ne porter la correction du roi de Prusse que jusqu'au point où cela nous conviendrait. Si les deux impératrices se chargent de cette correction, il est fort apparent qu'elle sera un peu trop sévère pour ce prince et pour nous. » Le comte de Broglie pensait qu'il suffisait de donner, s'il le fallait, la Silésie à l'Autinche : ce qu'on prendrait en outre au roi de Prusse servirait à l'agrandissement de la Saxe; l'électeur renoncerait au trône de Pologne, qui passerait à un candidat de la France, et par l'opposition de la Prusse diminuée et de la Saxe agrandie, un nouvel équilibre s'établirait dans l'Empire. Enfin tous ces États qui, à commencer par l'Autriche, nous auraient de si grandes obligations, formeraient avec nous une ligue puissante qui soutiendrait les Turcs, les Polonais et les Suédois contre les entreprises des Moscovites. On ne devait, concluait-il,
(1) Voir le Secret du Roi. x. I, p. 139, 141, 153, et t. II, p. 12, 15, 222, 3D5, 399.
comprendre la Russie « au rang des puissances de l'Europe que pour l'en exclui-e en lui interdisant jusqu'à l'idée de s'occuper de ce qui s'y passe. Il ne faut donc jamais faire aucun traité avec cette cour, il faut la laisser tomber dans le sommeil le plus léthargique, et ne l'en tirer que par des convulsions que des mouvements intérieurs, préparés de longue main, peuvent lui occasionner, n
Le comte de Broglie essayait ainsi de faire de la vieille politique avec des traités nouveaux. Le dessein était louable, mais il était contraire à la nature des choses, et il devait échouer. Pour se plier au système dans lequel le comte de Broglie rêvait de la faire entrer, il aurait fallu que l'Autriche cessât d'être l'Autriche, et ce n'était point précisément pour cela qu'elle avait recherché l'alliance de Louis XV. Le comte de Broglie méditait d'agrandir la Saxe; l'Autriche ne voulait pas même la défendre. Bemis, en négociant le traité de 1 756, insistait pour qu'on aidât l'électeur de Saxe à s'armer. « La cour de Vienne, dit-il, par une jalousie et une inquiétude déplacées, ne fut pas favorable à cette vue : elle craignit que nous n'eussions une prédilection pour la cour de Saxe. » II ne fallait pas espérer non plus regagner les États secondaires de l'AlIernagae. « L'Allemagne, écrit Bernis, haïssait encore davantage la cour de Vienne qu'elle ne liait le roi de Prusse (1). »
Mais c'était surtout par les grandes lignes que péchait le plan du comte de Broglie. Il se résumait en une ligue contre la Russie; or pour l'Autriche l'alliance russe était le corollaire nécessaire de l'alliance française : les deux traités se négociaient en même
(1) Bernis, Mcmoires.i. I, p. 270, et t. II, p. IGj.
temps (1). Loin de diriger le nouveau système contre les Russes, la France dut travailler à les y faire entrer. « Ce fut alors (au commencement de la guerre, à l'automne de 1756), ce fut aloi's, dit Bernis, que nous mijnes en mouvement tous les ressorts qui ont déterminé la Russie à accéder au traité de Versailles. » On ne pouvait plus attendre que l'Autriche fit contre les Russes une diversion en faveur des Suédois ou des Turcs : la cour de Vienne se souciait fort peu de la Suède, et quant à la Turquie, l'événement prouva que, loin de songer à la défendre, elle ne pensait qu'à en disputer les morceaux à la Russie ou à les partager à l'amiable avec elle. Il en était de même, et à plus forte raison, de la Pologne. Il fallait la livrer aux Russes, car c'était leur chemin pour arriver en Allemagne, et l'exécution même des traités avait pour conséquence l'inva- «ion et « la conquête anticipée » de la Pologne.
La guerre finie, le comte de Broglie se berçait de l'illusion que l'Autriche pourrait aider la France à reconstituer en Pologne un parti national et à réformer la Constitution en supprimant le liberum veto, u II faudrait, avant tout, éviter la suppression du liberum veto, écrivait Kaunitz en 1764, carie roi de Pologne atteindrait par là une puissance formidable, qui est incompatible avec nos intérêts. « Le maintien de l'anarchie polonaise était un axiome à Vienne, comme à Pétersbourg et à Berlin (2), et l'alliance de 1756, dont le comte de Broglie espérait le salut de la Pologne, permit au contraire à l'Autriche de s'associer en toute sécurité au démembremejat de cette république.
(1) Voir Martens, Traités de l'Autriche et de la Russie, t. I.
(2) Arneth, Marie-Thérèse, t. VIII, p. 550. — Beer, Partage de la Pologne, t. I, p. 132 — La question dOrient au dix-huitième siecie.
a Tant que je vivrai, écrivait Louis XV en 1 763, je ne me départirai jamais de l'alliance avec l'Impératrice. >» L alliance autrichienne était devenue un système; l'expérience montra à quel point ce système était désastreux pour la France.
On conçoit que ce renversement des anciens principes , et la déconsidération qui en avait été la conséquence, indignassent et désespérassent en même temps tous les vieux diplomates français. Ils faisaient sur ce point chorus avec l'opinion publique. « Quand, après vingt années d'épreuves, l'écart tenté par la France en dehors de toutes les traditions de sa politique passée eut abouti à une série de désasti-es et à un échec diplomatique sans précédent dans nos annales, ce fut un toile universel et un déchaînement irrésistible (l). » Sans partager ces opinions exclusives, sans partager surtout l'illusion de ceux qui croyaient possible de reprendre à la lettre la tradition des alliances protestantes en Allemagne et de corriger par un système d'alliance prussienne les inconvénients du système autrichien, le comte de Broglio était bien forcé d'employer dans son ministère secret des hommes dont il n'approuvait point toutes les idées et dont il était loin d'estimer le caractère. C'est aiu^i qu'en 1773, espérant encore persuader Louis XV, il fut conduit à demander une série de mémoires à l'un des
(1) Le Secret du Roi, t. IJ, p. 397.
LA DIPLOMATIE SECRÈTE DE LOUIS XV. m
plus célèbres publicistes du temps, le plus implacable adversaire et le plus pénétrant critique de l'alliance avec l'Autriche, Favier.
Déclassé de la diplomatie, admiré pour son talent, mépi^isé pour son inconduite, ambitieux et couvert de dettes, mélange singulier de l'aventurier politique et du spéculatif, admirateur passionné du roi de Prusse, mais gardant au fond de l'àme un patriotisme ardent et un sentiment très vif des humiliations de la France, Favier composa pour le comte de Broglie ces Conjectures raîsonnées sur l'état de i' Europe qui sont, sans contredit, l'exposé le plus achevé et le plus instructif que nous possédions sur les relations extérieui^es de la France à la fin du règne de Louis XV. Favier était l'ami intime de Dumoui^iez, qui occupe aussi son rôle et a sa page romanesque dans l'histoire du Secret de Louis XV. Le grand théoricien de la diplomatie de la Révolution et le ministre des relations extérieures de 1792, celui qui traça le plan de la politi(|ue antiautinchienne et celui qui fit la déclaration de guerre à l'Autriche, se trouvèrent être ainsi un moment, l'un le cerveau, l'autre le bras du ministère secret. C'est à cette singulière école qu'ils formèient leurs idées sur les choses et sur les hommes. Politiques de cabinet en même temps qu'agents occultes, formant en toute liberté des plans illimités et réduits dans l'action aux plus petits moyens, n'apercevant les grandes affaires que par la coulisse et n'opérant que dans les dessous, mêlant le goût des raisonnements abstraits et des vastes systèmes à la passion de l'intrigue et à la manie du mystère, utopistes et conspii^ateurs à la fois, ils furent les recruteurs et les précepteurs de cette nuée de diplomates irréguliers que l'on vit dès les premiers jours de la P\évolution
se produire dans les clubs et les gazettes en attendant qu'ils se répandissent en Europe. Comme les coups d'État de Louis XV et ses querelles avec les Parlements préparaient les futures journées de la Révolution, la diplomatie secrète du Roi forma les idées et rassembla en partie le personnel de la diplomatie révolutionnaire.
Le comte de Broglie était tombé en disgrâce j la disgrâce pour lui, c'était l'inaction : il en mourut. M. le duc de Broglie nous a tracé de cette fin solitaire et de l'exil en pleine France, où se consumait cette âme de fer et de feu, une peinture saisissante. Par un étrange contraste des choses, au moment où le comte de Broglie disparaissait brusquement de la scène, le rêve de sa vie s'était réalisé, et le grand dessein qui n'était qu'un paradoxe sous Louis XV semblait sur le point de devenir une véiité sous Louis XVL Vergennes avait été appelé aux affaires étrangères ; c'était l'avènement au pouvoir et la revanche éclatante de la diplomatie secrète. Pendant ses ambassades, Vergennes avait été « admis au secret » , et, devenu ministre, il essaya d'appliquer les idées du comte de Broglie dans ce qu'elles avaient de juste et de pratique. Sous un roi nouveau qui n'avait pas les entêtements de Louis XV, il tâcha de concilier le maintien de l'alliance de 1756 avec les traditions françaises. Il prit cette alliance comme il aurait toujours fallu la prendre, c'est-à-dire qu'il la subordonna aux intérêts de la France. Il contint la Russie, soutint le Turc, protégea les Suédois, arracha la Bavière à l'Autriche, rétablit les relations avec la Prusse et humilia l'Angleterre en assurant l'indépendance des États-Unis. Après cette réhabilitation de la France dans le monde, il ne restait plus rien du système autrichien; il faut
reconnaître qu'il restait fort peu de chose de l'alliance même de 1756.
En 1 783, l'Autriche méditait de nouveau des annexions en Allemagne et une alliance avec la Russie pour le partage de l'Empire ottoman. Vergennes écrivait au marquis de Noailles, amhassadeur à Vienne : « Quelque attaché que le Roi soit à son alliance avec la maison d'Autriche, et quelque sincères que soient son amitié pour Joseph II et son désir de lui complaire, sa justice, sa dignité et l'intérêt de sa couronne doivent emporter la balance, et le Roi, entraîné par des motifs si impérieux, n'hésiterait pas, quoiqu'à regret, à renoncer à ses liens politiques avec la cour de Vienne, lorsqu'il aurait perdu l'espoir d'en maintenir le principe, et lorsqu'il sera convaincu que son allié, sans égard à ses exhortations, est déterminé à se livrer à des entreprises auxquelles Sa Majesté ne saurait conniver sans perdre la considération qu'elle a acquise par dix années de sagesse, et sans faire un préjudice irréparable aux intérêts essentiels de son royaume. Le sieur marquis de Noailles jugera par ces détails que rien nesl plus vacillant que l'alliance acttiellement subsistante entre les deux cours deVers ailles et de Vienne (1). >>
On ne pouvait tenir un langage plus noble et plus politique à la fois; on ne pouvait pas non plus faire une critique plus sévère de la diplomatie de Louis XV et du système auti^ichien. La France ne put d'ailleurs continuer longtemps à parler sur ce ton; les crises intérieures paralysèrent l'action au dehors. Vergennes mourut, et l'on retomba dans les oscillations et l'effacement. Quand la Révolution éclata, le système de 1756 semblait, au moins pour le public et les observateurs du
(1) lastnictions du marquis de Noailles, 4 octobre 1783. Recueil des inslruclions , Autriche, p. 524 et suiv.
dehors, avoir repins de la consistance, et la France y rapportait les mécomptes de sa diplomatie et les échecs dont elle se voyait de nouveau menacée en Turquie et en Pologne. On attribuait à l'influence de la reine ce retour à une politique funeste. Le souvenir des humiliations de la guerre de Sept ans et du partage de la Pologne fut pour beaucoup dans le déchaînement de l'opinion contre la malheureuse princesse, que, pour l'outrager, on appelait V Autrichienne. Louis XVI payait ici comme partout les fautes de son aïeul, et quelques efforts qu'il eût tentés pour relever, au dehors comine au dedans, la France de l'abaissement où Louis XV l'avait laissée, ces efforts, venant trop tard, demeuraient finalement sans effet. On vit, pour la politique extérieure comme pour les affaires intérieures du royaume, l'opposition, étouffée sous le règne précédent, se déchaîner avec la dernière violence. Les ouvrages de Favier devinrent l'évangile des diplomates nouveaux. « Toutes les prédictions de ce grand homme sont autant de prophéties et d'oracles que le temps a réalisés » , écrivait, en 1789, un ancien agent français, Peyssonnel, disciple et imitateur de l'auteur des Doutes et questions sur le traité de 175G (1). — « J'ai été nourri dès mon enfance par les papiers de Favier » , disait Sémonvillcen 1793, au moment de partir pour l'ambassade de Constanlinople, où il devait appliquer un système inspiré jusque dans le détail par les écrits du publiciste de la diplomatie secrète. Système nouveau qui n'était que la contre-partie de l'ancien, et qui péchait par les mêmes vices, parce qu'il procédait de la même logique abstraite appliquée aux relations des États et de la même méconnaissance des
[l) Situation polilique de la Fiatice, par M.dî, Pevssomiel.
nécessités politiques et du caractère des hommes. On attendait alors de la Prusse qu'elle rompit avec la Russie, s'alliàt avec les Suédois et les Turcs pour défendre la République française, sauver la République de Pologne et maintenir en Allemagne l'équilibre des petits États. C'était demander à la Prusse, comme on le demandait naguère à l'Autriche, de cesser d'être elle-même. Au dehors comme au dedans, la Révolution était fille de l'ancien régime, et lorsqu'elle croyait en répudier l'héritage, elle en subissait encore, sans le savoir, l'influence et la tradition.
Née d'une conspiration l'oyale, la diplomatie confidentielle de Louis XV dépassa, comme il arrive souvent, la pensée de ses auteurs et les déconcerta. Les affiliations la firent promptement dévier, et ce chemin couvert, qui devait ramener la royauté à ses traditions, fut une des voies souterraines qui conduisirent à la révolution. Le comte de Broglie n'eut qu'un disciple direct, et la diplomatie occulte de Louis XV ne fut dans son véritable esprit représentée au pouvoir que par Vergennes. Les autres agents, éclaireurs ou irréguliers de cette petite phalange, se dérobèrent promptement à la direction de leur initiateur; ils l'effrayaient déjà par leurs pointes audacieuses, et il les eût certainen)ent reniés et maudits de tout son cœur s'il avait pu les voir maîtres d'agir à leur guise et de tailler dans le grand. Cependant, pour n'être point direct et légitime comme entre VAmî des hommes et le grand Mirabeau, le lien entre eux et le chef de la diplomatie clandestine de Louis XV n'est pas moins manifeste. Ils ont enfanté toute une génération de publicistes et de diplomates; ils ont eu à leur tour, et jusque dans les bas-fonds, leurs enfants perdus et leurs déclassés; mais, tout compte fait,
et pour ne s'en tenir qu'aux filiations générales, c'est dans la diplomatie de Duniouriez, de Sémonville, de Maret, de Barthélémy et de Talleyrand qu'il faut chercher le dernier mot du Secret du Roi (1).
(1) M. le duc de Broglie a étendu ses recherches à l'ensemble de la politique de Louis XV en Europe. Cette nouvelle série d'études a paru de 1881 à 1892. Elle forme neuf volumes : Frédéric II et Louis XV, 2 vol. ; Frédéric II et Marie-Thérèse, 2 vol. ; Marie-Thérèse impératrice, 2 vol. ; Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson, 2 vol. ; la Paix d'Aixla-Chapelle, 1 vol.; Paris, Calmana Lévy. Cet ouvrage considérable douue l'histoire la plus complète que nous possédions de la diplomatie européenne, et en particulier de la politique française, durant la grande crise de la Guerre de succession (t Autriche. Les historiens autrichiens et les historiens prussiens avaient, chacun à leur point de vue, repris cette histoire avec les documents manuscrits des archives. Il convenait qu'en France, oii celte crise a été d'une si grande conséquence, le même travail fàt accompli dans les mêmes conditions M. le duc de Broglie l'a fait avec toute l'autorité de connaissances historiques très étendues et tout l'éclat d'un talent liitéraire qui ne s'est jamais déployé avec plus d'aisance. L'ouvrajje se poursuit jusqu'à la fia dans ses proportions avec la même élégance, le même attrait, sans rides, sans digressions, sans dcfaillaucei.