LA JEUNESSE DU TRIBUN
Séparé de sa race et isolé de son groupe social, Mirabeau apparaît comme un monstre en bien comme en mal. Je l'ai étudié dans sa race. Je voudrais l'étudier dans son groupe social : c'est le Mirabeau de l'ancien régime et de la pi^emière jeunesse, celui qui subit, dans un monde en décomposition, une délirante fièvre de croissance (1).
(1) Les Mirabeau, par M. de Loménie. Paris, Dentu, 5 volumes. Cette grande étude « sur la société française au dii-huitième siècle » avait été suspendue pendant près de dis ans. La mort avait arrêté l'auteur au pruloguf; du drame. M. Charles de Loménie a repris et terminé l'œuvre de son père. Il l'a fait avec un sentiment de respect et de modestie très tiucliant, avec une aptitude remarquable à s'inspirer de la cnctliode et de l'i-sprit paternels. Je le louerai de mon n)ieux en disant que l'on ne s^nt presque point d'interruption dans l'ouvrage; peut-être scLilement une certaine timidité un peu mondaine dans l'usage des redoutables documents accumulés entre les mains de l'auteur, une certaine sévérité dans ses jugements, et quaud il touche aui passions, une certaine tendance à l'illusion sur les vertus abstraites d'une société très corrompue dans ses réalités, décèlent-elles un esprit plus jeune, moins frotté à la vie, venu plus tard dans le siècle et à un a are tournant. Je trouve un très utile complément de renseignements dans un travail excellent de ]M. le professeur Stern, de Zurich. M. Stern est un éradit et un critique (jui sait composer et qui sait écrire. Il a donné, en deux volumes très substantiels et cependant d'une lecture facile, la biographie lapins complète, la plus large et la plus équitable qui ait été faite de Mirabeau. C'est une œuvre d'historien, et ce serait un livre à traduire. Das Leben Mirabeau s, voir Alfred Stebn, Berlin, Siegfried Cronbach,
Une famille d'énergumènes pleins de génie et dévorés de passions, s'entre-déchirant les uns les auties, lubriques, prodigues, processifs; un père tyrannique, incohérent dans ses discours, désordonné dans ses actes; une mère sans pudeur, cynique et frénétique; une maison sans respect, ni discipline, ni économie, ni religion, point de tendresses autour des enfants; une concubine installée au logis ; rien que l'exemple des dissensions et du dérèglement. Il y a deux filles que l'on a envoyées, toutes petites, au couvent. Le père ne les visite point; la* mère ne s'en soucie. L'une, qui se nomme Louise, a « l'irréligion natale » de la famille : le mot est du père, le marquis. Le couvent ne l'amende point. Il ne faut pas oublier que cette société de libertins et d'athées sortit tout entière des mains du clergé. Louise de Mirabeau est tirée du couvent à dix-sept ans. On l'amène au château paternel. Elle y aperçoit un comte de Cabris, que la maîtresse de son père lui a ménagé pour époux. Elle enrage, elle « ronge les clous » , dit le marquis, à voir ce fiancé si « morne et distrait » en sa présence. Il n'importe. Dès le lendemain, le mariage est consacré et consommé. La jeune femme est belle, fougueuse, intelligente, froide de cœur, romanesque d'imagination et folle, dans son corps, de la folie héréditaire. Elle sera le mauvais génie de son frère ; mais elle complète ce frère et contribue à l'expliquer.
Cependant que son père et sa mère remplissent la France du scandale de leurs discordes, Mirabeau grandit.
Il est encore mieux élevé, tout compte fait, que la plupart des jeunes gens de sa condition, abandonnés aux subalternes, et ne passant des mains des filles de chambre que pour tomber dans celles des cuistres (1). Il étudie à tort et à travers; il apprend prodigieusement de choses. A dix-sept ans , il est beaucoup plus instruit que ses pareils; il est plus envahissant, aussi, plus tumultueux et plus entraîné aux excès. C'est le sang de sa race qui le tourmente. Son père, le marquis, qui varie à l'infini dans ses jugements sur lui, n'en a qu'un, en bien comme en mal, sur lequel il ne se rétractera jamais : « Il est tout Mirabeau. »
Le voilà militaire, au sortir des études. Soldat peu discipliné; mais les jeunes gentilshommes se piquaient alors de tout autre chose que de discipline. Il est prodigue d'instinct, et, comme tout le monde autour de lui, il fait des dettes. Ce qui est dans ses instincts aussi, mais par où il tranche sur son entourage, c'est la curiosité insatiable qui le pousse à tout connaître. Il dévore tous les auteurs, il s'intéresse à tous les détails des choses de la guerre. Ainsi fera Bonaparte, et, comme lui, Mirabeau entasse et classe insensiblement dans sa mémoire des éléments de connaissances qui lui permettront, plus tard, d'être au courant de tout et de se tout approprier. Ce n'est pas l'éducation du savant : c'est celle de l'homme d'Etat. Après l'art militaire, ce sera l'agronomie, l'administration domaniale et seigneuriale. Mais l'armée lui plaît davantage. « Ce que je suis le plus né, écrira-t-il, c'est homme de guerre, n Ses chefs sont de cet avis. L'un d'eux déclare « n'avoir pas connu d'homme né avec de plus grands talents pour le métier des armes » .
(1) Comparez, dans les Lectures historiques, la première enfance et la jircmière éJucatiou de Rockechouart, p. 23.
Il ajoute : « Si le temps l'eût rendu sage ! » Le temps n'assagit point Mirabeau; mais sa famille ne l'incita point à la sagesse.
Gonsidérons-le vers sa vingt-troisième année : laid, lourd, sans élégance, gauche au repos et dans le silence, mais l'œil étincelant quand il parle, le geste impérieux, la voix charmante et menaçante au besoin, la verve dominatrice, l'art de parler à chacun comme il convient, le don de la familiarité, tous les moyens de séduction et de conquête; avec les femmes surtout : il sait les interdire, les surprendre, les pei'suader, troubler leui'S sens, fasciner leur esprit, les embraser de la flamme qui le brûle; il porte avec lui, selon le mot de Sainte-Beuve, la tunique dévorante du centaure ; le chaos dans la tête; toutes les passions ; « l'âme d'un héros dans le corps d'un satyre », rapporte Dupont de Nemours; le « démon de la chose impossible », dit le marquis, « un volcan : le calmer et l'éteindre ne font qu'un. » Le diable n'a pas plus d'esprit, écrit le bailli, l'homme vertueux de la maison. Il a le cœur sensible. « Ou c'est le plus habile persifleur de l'univers, ou ce sera le plus grand sujet de l'Europe pour êti-e pape, ministre, général de terre ou de mer, chaHcelier et peut-être agriculteur. »... « Son imperturbable audace lui servira pour sa Fortune. » Il y a en lui du Priape et du Prométhée. Le marquis, dans un de ses éclairs de lucidité, s'écrie : « Il sera un cardinal de Retz » ; et, un autx-e jour : M Quel est le terrain assez large pour lui? Je ne connais que l'impératrice de Russie avec laquelle cet homme pût être encore bon à marier. »
Et là-dessus il le marie avec une demoiselle de Marignane, aussi mal élevée que ses propres fdles, en leur couvent, et sortie d'un aussi mauvais milieu : fille et
petite-fille d'époux séparés; négligée par son père, maltraitée par sa mère; médiocrement jolie, mais de beaux yeux noirs et caressants; avide de dissipation et de coquettei'ie; du feu et des sens pervertis. « Il lui faut, dira le marquis, des odeurs fortes, des mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singes. »>
Ce fut un ménage fastueux et désordonné. Miral^eau et sa femme réunissaient un revenu de 8,500 livres. Ils entreprirent de bâtir et d'orner leur château. Mirabeau eut très vite 162,000 livres de dettes avouées, 220,000 avec les majorations des usuriers et les exagérations du marquis. Ce dernier se connaissait en emprunts, usures et expédients. Pour alléger la dette et soustraire son fils aux poursuites des créanciers, il le fit interdire et exiler dans ses terres. Une fois sons la main du roi, comme on disait, la contrainte par corps ne pouvait plus s'exercer contre lui. C'était une des pratiques du gouvernement paternel. Les lettres de cachet avaient moins souvent pour objet de supprimer des mécontents ou des factieux que de mettre des prodigues, des libertins ou des violents hors des atteintes de leurs victimes et de les soustraire à leurs juges naturels.
Ceci se passait en 1773. Cet époux que le marquis trouvait digne d'affronter la grande Catherine, ne parut point à la hauteur de madame de Mirabeau. Elle rencontra un jeune mousquetaire a d'une belle figure » , qui lui convint davantage, et elle le prit pour galant. Mirabeau était encore attaché à sa femme. Il s'emporta et écrivii à son rival : « Vil séducteur! une femme que j'adorais, et tu le savais, qui était vertueuse avant tes horribles suggestions, etc. » L'apostrophe demeura à l'état de brouillon. Mirabeau consulta une grande dame qui était à la fois chaste de sa personne et indulgente aux faiblesses
d'autrui. Elle lui répondit : « Que vous reviendrait-il de perdre une infortunée dont les sens ont été sûrement plus séduits que le cœur, et qui n'a trouvé dans sou éducation aucun principe qui lui apprît à être en gard*» contre elle-même?... Faites un peu de réflexion sur le peu d'égalité que le préjugé a mis entre le mari et la femme, et combien il est peu dans la nature que ce qui est permis à l'homme soit si rigoureusement puni chez la femme... n
Mirabeau se le tint pour dit, pardonna et ne s'en trouva pas mieux. Il n'avait encore commis aucune faute irréparable. « De fait » , dit M. Charles de Loménie, qui n'est point suspect d'indulgence pour le héros de son livre, « de fait, quelque embarrassées que fussent ses affaires, avec un peu de conduite de sa part, d'esprit de suite chez son père, de bonne volonté chez sa femme, il eût été possible de les arranger plus promptement qu'on ne le pensait d'abord. » Mais le marquis s'occupait plus de faire des dettes pour son propre compte que de liquider celles de son fils, — sa propre dette s'élevait, en 1779,' à 678,000 livres! La comtesse de Mirabeau continua de courir la carrière des galanteries ; elle abandonna complètement son mari, et celui-ci demeura livré à lui-même, c'est-à-dire à ses passions et aux agitations d'une vie désorientée. Le jeune Mirabeau alla rejoindre à Grasse sa sœur Cabris : il la trouva en possession d'un amant, un officier du nom de Brianson, qui la suivait partout et qui ne passait point pour se ruiner à son service.
Elle faisait compagnie à One dame qui ne valait pas mieux qu'elle. Dans une partie carrée, à la campagne, et au sortir d'un dîner très animé, Mu'abeau se trouva nez à nez avec un sieur de Mouaux qui avait, parait-il,
parlé légèrement dematlatne de Cabris. îll'înveclîva, lui brisa un parasol sur le dos, puis ils se gourmèrent si fort qu'ils roulèrenti'un sur l'autre. Madame de Cabris et Brianson riaient aux éclats. Le sieur de Mouaux considéra que ce n'étaient point façons de gentilhomme et refusa d'acliever à l'épée la lutte commencée aux armes discourtoises. Il cita son agresseur devant les juges. Le procès se termina par la condamnation de Mirabeau à la peine infamante du « blâme », laquelle emportait la perte des droits civiques. La condamnation eut lieu par contumace. Une lettre de cachet avait mis Mirabeau à l'abri. Tandis qu'on le notait d'infamie au prétoire de Grasse, il méditait au château d'If sur les excès de l'autorité paternelle et commençait la composition de son Essai sur le despotisme. Trouvant son fils trop rapproché de sa redoutable fille, le marquis le fit transférer au fort de Joux, ou plutôt à Pontarlier.
Mirabeau y mena, en sa qualité de prisonnier de marque, une vie assez analogue à celle que mènent, de nos jours, en temps de guerre, les officiers prisonniers sur pai'ole. Ce piétinement autour de sa cage ne suffisait pas à l'exubérance de sa sève. « Il est des hommes qu'il faut occuper, écrivit-il à son oncle. L'activité, qui peut tout, et sans laquelle on ne peut rien, devient turbulence alors qu'elle n'a ni emploi ni objet. » Il était de taille à fonder un empire, si on l'eût envoyé aux colonies et lancé dans les espaces. Faute de mieux, à Pon-
tarlier, il courut les filles et débaucha la femme d'un président. Il triompha sans gloire. Malfjré le plaisir qu'il a pris à développer, dans ses Dialoyiies, les sophismes déclamatoires qu'il destinait à vaincre « les préjugés » de la présidente, ce luxe de dialectique était inutile. Sophie de Monnier n'avait pas besoin de tant de raisonnements pour jouer, au naturel, les héroïnes de Grébillon fils.
C'était une grande et forte Bourguignonne, au visage plein, au nez retroussé, aux joues colorées; les yeux noirs; vulgaire de façons; plus de feu que d'esprit et plus de tempérament que de passion. Elle avait épousé, à dix-sept ans, un vieux magistrat, le marquis de Monnier, dévot, parcimonieux, sournois, sot et vindicatif. Il prenait une jeune femme, non par libertinage sénile, mais pour faire enrager une fille qu'il avait d'un premier lit et qui s'était mariée contre son gré. Cette sensible personne était amoureuse d'un mousquetaire; pour forcer son père à le lui donner, elle avait imaginé de le recevoir, la nuit, dans l'alcôve où elle couchait avec sa mèi'e. Le marquis de Monnier se fâcha et mit sa fille au couvent. Mais elle était aussi entêtée que lui. Elle sortit du couvent à sa majorité et fit lever l'opposition. C'est alors que le père, qui, dans l'intervalle, était devenu veuf, épousa Sophie de Ruffey. La nouvelle présidente jugea bientôt qu'elle avait, à son tour, quehjues revanches à prendre; elle les prit sous forme de galants, et quand Mirabeau la rencontra, elle avait un officier qu elle entretenait au su de toute la ville. Mirabeau l'aima peu, ne la respecta jamais et acheva de la pervertir. Il résolut de s'enfuir avec elle. Il était sans ressource. Madame de Monnier vola son mari pour aider «on amant. Le président portait ces détournements à
25,000 livres. Madame de Cabris fit passer à son frère
les subsides de la. présidente, et celle-ci ne tarda pas à le
rejoindre.
Madame de Mirabeau, la mère, n'était pas moins indulgente aux amants que sa fille. Sophie lui écrivait : « Ma chère maman. » Les amants se réfugièrent en Hollande, y vécurent dans le trouble et dans les expédients, et s'y firent arrêter par les exempts, sur la plainte des deux marquis, coalisés pour la circonstance, le président de Monnier et VAmi des hommes. Sophie fut condamnée à être enfermée, sa vie durant, dans une maison de refuge, « rasée et vêtue comme les filles de la communauté » , et Mirabeau, convaincu de rapt, séduction et adultère, à avoir la tête tranchée. Mais quand ces arrêts furent rendus, les deux amants étaient sous la main du roi; le firman souverain des lettres de cachet dispensa la marquise de Monnier de vieillir parmi les filles perdues, et Mirabeau de faire, comme on disait, ses preuves de noblesse en place de Grève.
Il fut incarcéré à Vincennes au mois de juin 1777. Cette fois, c'était la prison rigoureuse, sans fugues, sans incartades possibles et sans divertissements. Réduit à se débaucher en rêve, il essaya de noyer dans l'encrier ce qu'il appelle lui-même « ses passions sulfureuses » . Il écrivit trop, au donjon de Vincennes; il est juste de dire qu'il lut et médita davantage. Quand il sortit de sa geôle, après quarante-deux mois, l'une de ses premières visites fut pour Sophie, dans le couvent de Gien, où elle s'était retirée. Il passa quinze jours caché dans sa chambre, puis il ne la revit plus. Délivrée, en 1783, par la mort du président, Sophie prit pour consolateur un nouveau militaire, cette fois de la maréchaussée; il la battit; elle le laissa pour s'amouracher d'un jeune ge*itiiliomuie
140 ESSAIS D'HISTOinE ET DE CRITIQUE.
qui voulait l'épouser. Il mourut, et elle s'asphyxia avec un réchaud de charbon en septembre 1789.
Mirabeau depuis longtemps ne songeait plus à elle. Il avait eu, un moment, sous l'impulsion du mai^quis, impatient de postérité, une velléité de se rapprocher de sa femme. Cette comtesse ne s'y prêta point, menant, dans son Midi, un commerce de galanterie mondaine qui convenait mieux à ses goûts. C'est alors qu'ils plaidèrent et que Mirabeau fit ses débuts d'orateur en soutenant lui-même sa cause devant les juges d'Aix.
Parmi ces juges siégeait un magistrat, fort galant homme de sa personne, mais dont le nom rappelait un des plus bruyants scandales du siècle, M. Fauris de Saint- Vincent. Madame de Saint-Vincenir, sa mère, arrière-petitefille de madame de Sévigné, et née du sang de Grignan, avait été la maîtresse affichée du vieux duc de Richelieu. Elle faîjriqua pour plus de trois cent mille écus do faux billets au nom de cet amant. Le duc le prit en mauvaise part ; il fit un éclat et il s'ensuivit un procès qui n'était point encore fini au temps où Mirabeau plaidait à Aix devant le fils. Cette dame, disait Voltaire, « aurait mieux Fait de contrefaire le style de sa bisaïeule que de contrefane l'écriture de celui qu'elle appelle toujours son cousin » .
Ces aventures nous conduisent aux approches de la Révolution, vers 1786, lorsque Mirabeau va débuter dans les affaires par la mission de Berlin. Dans l'espace de quatre ou cinq ans, dit M. Charles de Loménie, en concluant sur cette période, Mirabeau a atteint le but qu'il poursuivait. Il était déjà, en 1789, l'un des hommes les plus populaires de France; mais il en était aussi l'un des plus décriés. Grimm l'appelait « TArétiu moderne », par allusion à sa réputation de vénalité. Je
LES MIRABEAU. UJ
ne eontcat^ aucun égarement, je ne prétends effacer aucune souillure; mais j'ai autre chose en vue et je voudrais le montrer.
Le Mirabeau de Vincennes est une épave du vieux monde. Des épaves de ce genre, la débâcle de l'ancien régime en rejeta par milliers le long des frontières de France ; des déclassés de la sorte, les officines à complots de l'émigration en regorgeaient. Il n'y a eu qu'un Mirabeau. Ses vices sont de son temps ; son génie lui reste, il est bien à lui et à lui seul. On l'a vu noyé dans la pire compagnie de son temps; on se demande comment il en est sorti tout à coup et comment, surgissant au milieu de cette foule, il l'a dominée de si haut; comment enfin il est devenu, presque sans transition, si supérieur à son monde et à lui-même. « Ah! s'écriaitil, vers 1790, au moment de ses grandes déceptions, que l'immoralité de ma jevmesse a fait de tort à la chose publique! » M. Charles de Loménie n'a rien omis de ce qui pouvait rendre cette immoralité plus éclatante, il n'a pas dit assez comment elle est devenue si funeste à la chose publique. Si le déclassé, Vayitatetir se développent largement dans son ouvrage, le tribun et l'homme d'État aux vues prolongées, au bon sens dominateur, au giand cœur et aux entrailles humaines ne s'y montre point. On découvre clairement cette fatalité de la vie de Mirabeau, vie qui, le livrant au mépris des gens vertueux, à la calomnie des coui'tisans, aux soup-
çons de tous, l'empêcha de parvenir au pouvoir suprême ; on ne voit point se révéler en lui le génie qui le rendait alors seul capable de gouverner la France.
Il semble que M. Gh. de Loménie ait constamment commenté cette phrase de madame de Staël : « Il fallait mettre le feu à l'édifice social pour que les portes des salons de Paris lui fussent ouvertes. » Madame de Staël, pour être une femme de génie, n'était très souvent qu'une femme. Elle n'a vu longtemps en Mirabeau que le destructeur de Necker, elle n'a vu en Napoléon que son propre tyran. Pour Mirabeau, elle s'est reprise ellemême, dans cet autre passage, où elle n'est plus qu'historien : « Mirabeau qui voyait tout et qui prévoyait tout... » Ce Mirabeau-là, le définitif et celui qui, au fond, importe à l'histoire, le marquis le pressentait quand il écrivait : « C'est un outil incroyable... Il est bien de la race, et fait pour ce rôle et pour leur grimper sur le dos à tous... » Et la pensée d'avoir procréé un « César » le consolait, en ses moments de lucidité.
Un maître de l'État français révolutionné, le Richelieu d'une démocratie royale, voilà ce que Mirabeau portait en lui, mais voilà justement ce tlont sa caste, les privilégiés, les gens de la cour surtout, ne voulaient pas. C'est ici que, la part largement faite aux fautes et aux excès de l'homme, il convient de se tourner vers ceux qui s'en sont fait contre lui des armes si funestes, et de se demander si c'était bien à l'homme qu'ils en voulaient ou si ce n'était pas plutôt aux idées qu'il soutenait. On les vit, à l'approche de cet irrégulier envahissant et scandaleux, s'offusquer, s'effrayer, faire front et crier : «diaro sur le monstre! » Au fond, et de te point de vue de Versailles, ce qu'il y avait de plus monstrueux dans le cas de Mirabeau, c'était d'avoir mené tant de tapage
pour de si méchantes frasques, et rempli le monde de l'éclat de si vulgaires aventures. Un enlèvement, un adultère, une femme amoureuse dupant un mari avare, des lettres de cachet, quelques mois de prison d'État et des écrits licencieux vendus sous le manteau pour la distraction des libertins, il n'y avait rien là qui fût, en soi , incompatible avec le renom de galant homme et qui parût hors des mœurs des gens de qualité. Mais il aurait fallu y mettre la mesure, c'est-à-dire opérer en grand, tenir les proportions et garder son rang.
Si Mirabeau, au lieu de contracter une dette de 200,000 livres, eût dépassé le million; si, au lieu de s'afficher à Pontarlier avec une présidente de province, il se fût fait insolemment, à Versailles, honneur d'une duchesse, favorite de la reine; si, au lieu d'accepter 25,000 livres tirées par Sophie du coffre-fort de M. de Monnier, il se fût fait attribuer par madame de Polignac mie pension de 35,000 livres prise dans le Trésor public, il eût passé, comme Vaudreuil, pour un très brillant et parfait gentilhomme. Et ses péchés mêmes, si tant est qu'on lui en eût reproché, lui eussent été remis par la galerie, si, au lieu de faire le démocrate, il eût, comme Vaudreuil encore, professé la saine orthodoxie : Vaudreuil tenait que tout le mal du gouvernement venait de l'incapacité du clergé séculier à enseigner le peuple; il réclamait le rappel des jésuites avec le monopole de l'enseignement pour ces moines. Cette opinion, jointe au chiffre de sa dette, au taux de sa pension et à la qualité de sa maîtresse, achevait de le distinguer (1). Il était dans le bon ton. Mirabeau, au contraire, était dans le mauvais.
(1) Voir Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois, nSO-lSlô, publiée car Léonce Pingadd, 2 voL Paris, Pion,
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Il s'était encanaillé, il jouait le factieux et professait des doctrines hérétiques; il avait, en un mot, commii le péché sans miséricorde, le péché contre l'esprit de la cour et contre l'esprit de l'ancien régime. Il n'aurait eu qu'un moyen d'en faire pénitence : c'eût été d'entrer avec Rivarol dans la rédaction des Actes des Apôtres et de tourner sa force d'invectives contre la nation et contre la liberté. Il se fût épuré du coup.
Visant le pouvoir et prétendant réformer la Constitution, il ligua tout le yrand monde contre lui, et sa jeunesse fournit à ses ennemis de terribles arguments. Mais ne nous en faisons point accroire sur les délicatesses de l'ancienne société en matière de bonnes mœurs. On attaqua Mirabeau par le scandale parce qu'il était scandaleux; on attaqua Necker par la vertu parce qu'il était vertueux, et on s'efforça de les ruiner tous les deux pour le même motif : ils étaient réformateurs de l'État et adversaires des abus. Les mêmes hommes couvrirent successivement de ridicule le « sensible » père de madame de Staël et de boue le fulgurant fils de V Ami des hommes. La religion sincère et l'austérité privée de l'auteur du Compte rendti ne le sauvèrent point des haines qui s'acharnèrent contre l'auteur de V Essai sur le despotisme,.