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V. Mémoires. T. II, p. 50G

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stiluiioi), il lefuso, maigre Tavis de Daiinou, le droit de veto au Directoire contre les propositions des Conseils. Cette mesure im|)oli tique, dont il est comptable devant l'histoire contient en germe tous les coups d'P^tat futurs. Il saute aux yeux que la juxtaposition de deux pouvoirs rivaux, isolés, sans ressource légale contre les entraînements de l'arbitraire, sans action réciproqne, c'est la gnerrc latente, la porte ouverte aux coups de force. Les événements ultérieurs se chargèrent de le prouver.

Une seule fois, il se montre éclairé par les leçons du passé. Mais c'est (pi'alors un intérêt de parti s'en mêle. 11 avait appuyé à la Constituante, l'inéligibilité de ses membres jwiir tontes les législatures suhséqueiites, créé une incapacité à vie. Moins généreux, sinon plus clairvoyant, il réclame la réélection des deux tiei's des conventionnels dans les deux Conseils « afin qu'il y ait un nombre suffisant de membres qui, guidés par Vexpérience du jmssé, par l'esprit de la Constitution et leur intérêt personnel (!) à en assurer le succès, marcheront imperturbablement sur la ligne rju'elle prescrit ».

Il s'agit donc, au nom de Vintéret personnel des conventionnels, d'assurei'la perpétuité de l'esprit révolutionnaii'e. PU dans quel moruent? Au moment où l'impopularité de hi Convention est extrême, où le pays aspire à en être délivré! Conséquence : la journée de Vendémiaire.

La Révellière se distingue h cette journée; non, il

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ost vrai aux cotés de Barras et de Bonaparte, la guerre n'est point son fait. Mais il risque une proclamation douceâtre où s'étale sa tartuferie coutumièrc : a Après avoir épuisé tous les moyens paternels pour éclairer les hommes égarés, la Convention nationale est résolue à faire cesser une lutte scandaleuse entre la volonti^ du peuple français et une poignée de royalistes. » Quelle façon de demander du sang sur un ton homéliqueet pastoral!

Le Directoire porte La Révellière au pinacle.

Le 6 brumaire an IV il est élu président du Conseil des Anciens. Le 9, à la suite d'un tour de passe-passe, célèbre dans les annales de l'escamotage parlementaire, il se trouve placé le premier, sur la liste dressée par les Cinq-Cents pour l'élection des directeurs. Le lendemain, aux Anciens, il obtient l'unanimité des suffrages (4), distançant de très loin ses quatre collègues, Letourneur, Rewbell, Sieyès et Barras.

Voilà La Révellière roi de France, non par l^a grâce

(1) 216 suffrages sur 218 votants. Il aflirme que les deux voix qui manquèrent furent la sienne et celle <le Pilastre qu*il avait supplié de ne pas voter pour lui.

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de Dieu ni la volonté du peuple, mais par l'ingénieuse manœuvre de deux assemblées dont la majorité no lient ses pouvoii*s (|ue d'elle-même.

Qu'est-ce donc qui l'a désigné pour cette fonction suprême? Ses talents? Il s'est montré d'une nullité lamentable. Son courage? Il est d'une pusillanimité rare. Ses vrais titres sont d'abord sa qualité de régicide, ensuite son fanatisme anticatholique.

Scandaleux résultat de ce système qui remet aux Chambres l'élection de l'Exécutif, et dont l'histoire parlementaire de notre pays ofTre plus d'un exemple! Issu de l'intrigue des factions, imposé par ses pairs au pays qui l'ignore, le chef de l'État, au lieu de tenir ses pouvoirs de la confiance nationale ne représente que h^s intérêts d'un syndicat de politiciens dont il est à la fois l'instrument et le prisonnier.

La Réveil ière reçoit tous ces honneurs avec une modestie lhc;\trale. et Président du conseil des Anciens, écrit-il, je fus forcé de proclamer moi-même mon * élection et je ne le fis qu'avec un grand serrement de cœur. D (1)

Elu Directeur, ses tortures augmentent, mais son patriotisme lui commande d'assumer le fardeau du pouvoir. Sa lettre d'acceptiition est un chef-d'œuvre fie résignation civique : « Ma santé délabrée, écrit- il, » les fatigues (pic j'ai éprouvées depuis le commen-

(1) Mémoires. T. K p. 313.

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» cernent de la Révolution, ma répugnance pour tout » ce qui m'arraclie à la vie privée, m'avaient fait dire » que je n'acceplerais pas ilans le cas où je serais » porté au Directoire exécutif, viais la diniculté des » circonstances, le dévouement de tout bon républi- > cain envers la patrie ont changé ma décision, i»

Immolation touchante I

Pendant toute la durée de ses fonctions, ce ne sont que gémissements et lamentations sur le malheureux sort (|ui rattache aux affaires. Il s'achemine a les larmes aux yeux » vers le Luxembourg. L'année suivante, après la sortie très suspecte de Letourneur par la voie du tirage, il verse encore des larmes, envieux du bonheur de son collègue éliminé. Trop de larmes en vérité !

Les cinq directeurs s'installent dans les conditions les plus misérables, et certes, aussi Spartiate qu'il prétendit être, La Révellière ne put s'empêcher de trouver cjue le palais directorial manquait absolument de confort. Le tableau est saisissant : « Nous primes un cahier de papier à lettres roulé autour d'une écritoire à calmar, qui contenait un canif et quelques plumes; puis nous nous rendîmes tous les quatre au petit Luxemboui-g dans une même voiture, entourés, aux termes de la Constitution, d'une garde de cent quarante hommes à pied et de cent quarante hommes ïx cheval, dont le dénûment était tel que les dragons qui formaient le détachement à cheval mon-

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tdient en mauvais souliers et en bas de laine percés an lieu (le boites. Nous trouv.^ines tons les «appartements liitôraleinent nus; il n*y avait pas im meuble (le quelque nature (pie ce fût. Nous nous réfugiâmes dans un petit cabinet. Le concierge Dupont nous y fit ï)lîicer une petite table boiteuse et quatre cbaises, le tout à lui appartenant. Il nous prêta aussi quelques bûches, carie temps était froid. » (4)

La misère du Directoire était l'image de la détresse <le la France.

La besogne ne manque pas aux directeurs. La réorganisation du pays réclame tous leurs efforts, toutes leurs pensées.

A quoi songe La Révellière? D'aboixl à caser ses 4imis. Il propose le citoyen Trouvé pour secrétaire général du Directoire et le recommande comme un républicain des plus exaltés : « Pour nous donner une idée de Tesprit et du caractère du jeune Trouvé, rapporte Ï3arras dans ses Mémov'es, La Ilévellière- Lépeaux nons racontait rpie, dans ses conversations familières, Trouvé lui avait queUiuefois dit qu'il regrettait de n'avoir pu îître membre de la Convention nationale «c pour y voter la mort d'un roi », action énergique et antique, disait-il, telle qu'il ne s'en présente pas deux dans des milliers de siècles. » (2)

(2) Mémoires de Barras, T. II, p. 9.

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Ces attestations de civisme n'évitèreut point à son candidat le désagrément d'une démission foi*cée, au bout de quelques jours.

A en croire La Réveliière, rien d'important ne se serait accompli dans le gouvernement du Directoire^ sans qu'il y ait mis sa main souveraine.

Le Directoire, c'est lui !

Or, les témoignages contemporains sont unanimes & déplorer sa prétentieuse insuflisance, son ignorance lourde. En deliors des cjuesiions de costume, des lêtes religieuses et nationales, et surtout de sa fameuse théophilanthropie dont nous parlerons plus loin, il ne s'applique à rien, ne s'intéresse à rien. Il est la cinquième roue du véhicule directorial.

Barras, dans ses précieux résumés de séance, a consigné les réflexions de son collègue. « La Révellière, écrit-il, n'est pas sans doute l'un des membres du Directoire les moins simples d'habitude comme de caractère, mais depuis qu'il est au pouvoir, il pense qu'il faut frapper l'imagination des peuples par les signes extérieurs. Dans son idée, le Directoire ne devrait se laisser voir qu'eu grand costume. Il fait de cette idée le sujet d'une proposition spéciale particulièrement pour la célébration de la fête nationale, commémorative du 40 avril. Je demande que pour ne pas multiplier les apprêts et pour donner aux représentants des rois un trait de moralilc des fêtes que nous célébrons, nous consacrions le même jour à la récep-

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lion des ambassadeurs et du corps diplomatique ». (1) I.ejoursolenncl arrive et les cinq directeurs, les «cinq mulets empanachés » comme les appelle irrévérencieusement Babeuf, apparaissent dans toute leur gloire : habit bleu, manteau de nacarat à revers et à manches, doublé de satin blanc et richement brodé d'or, pantalon de soie blanche, ceinture bleue frangée d'or, épée portée en baudrier, chapeau rond et noir retroussé par une cocarde et surmonté d'un panache tricolore. La Révellière exultait, mais au dire d'un témoin, son corps chétif et contrefait fléchissait sous ces encombrantes splendeurs. Le petit bonhomme se |}avanait devant les ambassadeurs, s'elîbrçant de montrer de l'esprit. Laprésencede l'envoyé du roide Prusse lui suggéra un compliment (]ui donne la mesure de son tact diplomatique. Il assura à l'olTicier prussien que ses compatriotes, à force de lire les œuvres du grand Frédéric, apprendraient à aimer le français! (2) Pour un mot heureux c'était un mot heureux I

Des les premiers jours, deux courants contraires se dévelopi)ent dans le gouvernement, sourdement d'aboni, puis ouvertement pour atteindre enfin un degré de violence qui changera les séances du Directoire « en combats de gladiateurs » (3). D'un côté Rewbell et Barras, fidèles à la tradition révolutionnaire, de

(1) Mémoires de Barras. T. II, p. 177.

(2) Histoire secrète du Directoire. T. I, p. 134.

(3) Mémoires de Barras, T. II, p. 512.

d54 ESSAIS d'histoire et de LITl^ÉRATURE

l'autre Carnot et Letourneur, enclins au modérantisme. Entre les deux, tiraillé, incertain, déséquilibré se débat le pauvre La llévelliùre. Si nui (|u'ii soit, sa voix compte au moins numériquement. Les deux clans rivaux se le disputent pai*ce que son adbésion fixe la majorité. Carnot s'était llatté de le conquérir et lui avait fait des avances par l'entremise d'un ami commun. Les démarches restèrent sans résultat. Le futur proscrit de fructidor attribua cet échec à riniluence de la femme de La Uévellière dont l'humeur sombre et vindicative entraînait son mari du côté des violents et aux conseils de prêtres renégats, défroqués scandaleux dont celui-ci faisait sa société ordinaire.

D'autres motifs peut-être éloignaient l'un de Tautre ces deux hommes si dissemblables. Le scepticisme de Carnot était incompatible avec la farouche intransigeance de La Révellière, et l'ancien Girondin gardait rancune à l'ex-ami de Robespierre. Tous les souvenirs de la Terreur entretenaient entre eux une antipathie secrète qui dégénéra en une haine mortelle.

Carnot accuse La Révellière d'avoir été le principal auteur de sa proscription et d'avoir essayé de le faire assassiner. Dans son mémoire justificatif {Réponse à Bailleuly) c'est celui des trois héros de fructidor qu'il a le plus maltraité.

Quoi qu'il en soit, dès les premiers temps du Directoire, le triumvirat paraît, sinon formellement, du

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moins virtuellement constitué. Rewbell conçoit, Barras agit, La l^évellicre, lui, pérore.

En dépit crhabitudes et de mœurs très dilTérentes, il nesemble piis avoir éprouvé pour Barras la répulsion ni le méprisdont il s'est vanté plus tard. Il ne dédaigne pas de devenir le complice sinon de ses vices du moins de ses violences et, jusqu'à la veille du 30 prairial, alors que Barras conspire ouvertement contre lui et s'apprôlc à le chasser du Directoire, il lui garde une confiance naïve. Un de ses familiers, plus clairvoyant, croit prudent de l'avertir du complot qui se prépare : <( C'est impossible, s'écrie-il en interrompant son interlocuteur; Barras est trop honnête homme pour cela! » (1). L'événement lui dessilla les yeux. Aussi ne trouve-t-il pas dans ses Mémoires de termes assez amers pour flétrir son perfide ami : a Le mensonge ne lui coûte rien, écrit-il, la calomnie n'est fiu'un jeu pour lui. II est sans foi comme sans mœurs, il vous caressé au moment où il vous trahit, il vous fête avec les complices des trames odieuses (ju'il ourdit contre vous dans le jour même où vous devez en être la victime, etc. » Vingt-trois ans n'ont pas suffi à calmer son ressentiment de nigaud mystifié.

Dans le partage du gouvernement de la France, chacun des dir^eclcurs s'était réservé plus spécialement les affaires de la région dont il était originaire, et qu'il

(l) Besna (D. Souoenirs d'un nonagénaire, T. II, p. 144.

156 ESSAIS D'UISTOIHE ET DE LllTÉRATURE

était censé le mieux connaître. La région de l'Ouest échut à La HéveUière (1). Elle ne pouvait tomber en plus mauvaises mains. La guerre de Vendée, était une guerre religieuse encore plus que politique. La pacification ne pouvait donc résulter que d'une large tolérance accordée au culte catholique, et de la plus grande sécurité des prêtres. C'est ce qu'avait compris le bon sens militaire de Hoche. Mais La llévellière ne l'entendait pas ainsi. Détruire ce ({u'il appelait n la superstition et le fanatisme d, par des procédés renouvelés de la Terreur, au risque d'embraser et d'ensanglanter éternellement la contrée, était la seule politique accessible à son esprit de sectaire. La correspondance de Hoche est h cet égard très suggestive. C'est le cri exaspéré du général pacificateur, «fui s'indigne de ce que l'aveuglement des politiciens en chambre lui rend la tâche impossible.

Il écrit le 5 décembre 1795 : a Les paysans ne demandent qu'à rester tranquilles. Il eût étéiidésirerqu'on ne criât pas sans cesse après les prêtres. La masse des campagnes les veut. Les ôter tous c'est vouloir éterniser la guerre^ » Ces avis sont dédaignés. Hoche insiste et ne prend plus la peine de voiler sa mauvaise humeur : «Je l'ai dit vingt fois au Directoire, si l'on n'admet pas la tolérance religieuse, il faut renoncer à l'espoir de la paix dans ces contrées » (2). La soumission des der-

(1) Histoire du Directoire constitutiofinel, p. 19,

(2) 9 mars 1706.

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ilièrcs bandes n'arrcle pas les persécntions., puisque le 1 4 avril i796, deux mois après la mort de Stofllet et de (Iharette, lïoch? proteste encore contre la politique lies directeurs : « Punissez, leur écrit-il, les citoyens, rebelles aux lois, mais ne vous môlez pas de culte. On ffuillotine des praires b Vannes^ tous les joxirs! Tous les jours aussi, les vieilles femmes et les jeunes garçons viennent tremper leurs mouchoii^ dans le sang de ces malheureux, et bientôt, ces monuments d'horreur serviront de drapeaux aux habitants des campagnes. »

Que pouvaient ces adjurations contre l'inepte fureur (le La Révellière?

C'est cette même fureur qui lui inspire, quelques mois plus tard, dans une séance .'i l'Institut, les paroles suivantes : « Le culte romain est déraisonnable, antisocial, fauteur de despotisme. Ce n'est pas que je craigne que jamais le cierge romain revienne à former en France un corps reconnu par l'fttat : c*est une chimère. Mais que de maux il nous a faits et que de maux il doit nous faire encore, si nous ne tentons la voie la plus simple et la plus sfire pour lui ôter tout reste d'inlluenceD (4).

La voie la plus simj)le et la plus sûre pour en finir avec le clergé, lui parut iMre d'abord l'échafaud, ensuite

(1) Réflexions sur le culte. (Mémoire lu à Tlastitut, 12 floréal an VI.)

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la déportation et la guerre civile, enfin l'irrésistible ascendant de la théophilanthropie.

La Révellière se vante (de quoi ne se vante-t-il pas?) d'avoir tiré La Fayette des prisons d'Olinûtz et il ajoute que pendant la Restauration, le général l'ayant rencontré dans un salon, lui en exprima chaleureusement sa reconnaissance. Lui, le libérateur de La Fayette! C'est d'une imposture par trop boufTonne !

Nous allons voir comment il méritait les compliments du général.

On a essayé d'obscurcir l'histoire des négociations relatives à cette affaire pour en rapporter l'honneur soit au Directoire lui-môme, soit à des influences plus ou moins officielles. Or, de l'examen des documents, il ressort que le premier qui ait pris en France l'initiative de la libération de La Fayette, c'est le général Bonaparte et nul autre.

Avant les préliminaires de Léoben, une démarche avait été tentée, sans succès, auprès de l'Empereur, au nom du gouvernement américain, par le ministre des États-Unis à Vienne, Gouverneur Morris.

Si le Directoire eût voulu délivrer le général, rien n'était plus facile que de le comprendre dans l'échange

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qui fut fait de Madame Royale avec les représentants <lu ))euple livrés autrefois par Durnouriez. On ne s'en soucia guère. Les raisons invocfuées par La Révellière, pour justifier cette exception, constituent, à les supposer réelles, un singulier aveu de faiblesse de la part du gouvernement républicain.

Benjamin Constant affirme (1) (et son témoignage n'est guère suspect) cjue Bonaparte imposa cette clause à l'Autriche satis y avoir été autoiHsé par le Directoire qui n'osa pa^ le désavouer. Cette affirmation reste exacte en dépit de tout ce qui a été écrit dans la suite, pour contester au vainqueur de l'Italie le mérite de la spontanéité et en faire l'exécuteur docile et passif des ordres du Directoire, principalement de Carnot (2). Comme ce rôle est vraisemblable ! comme il s'accorde avec le tempérament deBonaparte,victorieux, maître d'un royaume, traitant avec l'Empereur de puissance à puissance, à huit cents lieues d'un gouvernement de fantoches, auquel il se sent incomparablement supérieur!

En cela comme en tout, l'impérieux général obéit à son propre mouvement, sans souci des vues du Directoire, sans se croire lié par les instructions de ses messagers. Il avait tout d'abord signifié ses intentions h Clarke, sur un ton qui ne souffrait pas de

(1) Mémoires sur les Cent Jours, p. 163.

(2) V. Mémoires de Carnot,

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réplique : « Si vous venez pour faire ma volonté, je vous verrai avec plaisir, sinon, vous pouvez retourner vere ceux (|ui vous envoient. » Et le malheureux Clarke, intimidé, subjugué, de répondre au Directoire : « Il faut que le général en chef continue à commander toutes les opérations diplomatiques en Italie, d

La clause relative à l'élargissement des prisonniers d'Olmiitz est implicitement contenue dans les préliminaires de Léoben. Si le texte de la convention ne vise que d'une façon générale réchange des prisonniers de guerre, il est hors de doute, que dans les entretiens de Bonaparte et du prince Charles, La Fayette et les officiers de sa suite furent nominativement désignés. Cela ressort d'une lettre de Talleyrand, ministre des relations extérieures, à Bonaparte, qui contient une illusion h ces entretiens.

Le traité fut dans son entier l'œuvre du général en chef seul. Au moment où il fut discuté et signé, Clarke se trouvait à la cour de Sardaigne. De Paris, il n'avait emporté aucune instruction particulière concernant la situation de La Isiyette. Bien plus, une lettre détaillée de Carnot, en date du 27 nivôse an V contenant des ordres très précis, pour toutes les éventualités à prévoir, ne faisait aucune mention des prisonniers d'Olmùtz.

On sait que les difficultés soulevées par l'empereur au sujet de la résidence de La Fayette et les conditions inacceptables qu'il prétendait lui imposer, telles que

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TenibarqueiTient immédiat pour l'Amérique et Tinter-

^lîclion îil)SOÎne du lerriloire do TEmpire, menaçaient

.«l'éterniser sa captivité.

Or, c'est seulement vers la lin de l'an V que le Directoire intervient timidement dans l'affaire. Carnot s'y intéresse un peu; il envoie une noie à Clarke, maiî^ combien enveloppée de précautions et de réticences ! f( Obtenez provisoiremrnl, si vous le pouvez, lui

»écrit-il le 16 lloréal (un mois aprcs Léoben), la liberté de La Fayette, Bureaux, Puzy et Latour-Maubourg. l/honneur national est intéressé à ce qu'ils sortent des

.cachots où ils ne sont retenus que parce qu'ils ont

.'jommencé la Révolution ». (1)

Barthélémy, nouvellement élu directeur, utilisait en faveur des prisonnieis les sympathies dont il jouissait h Vienne.

Mais le triumvirat alarmé déjà par les progrès des

•contre-révolutionnaires et craignant de renforcer leur parti, se montrait moins empressé. Barras et Rev^bell, il n'est nullement question de La Uévelliére qui ne Tut probablement pas consulté, — pressentis par Talleyrand, répondirent d'une façon évasive et dilatoire. Ce dernier fut, d'après ce que raconte La Fayette, satisfait de leurs réponses. Il est fi croire pourtant qu'elles ne durent pas être précisément

>»ncou rageantes puisque l'ex-évêque d'Autun écrivait

<1) Mémoires de Carnot, T. II p. 147.

i&2 KSSAIS D'iIISTOini!: KT UK UTTÉnATURK

quelques joui'S plus tanl, (2 août) : ^^Potirnepas tenter le Directoire^ il faut agir sam lui.., » Par le intime eouiTier, il enjoignait aux plénipotentiaires IVanrais « de demander si la cour de Vienne était enfin décilitre ù terminer la négociation tnir les bases convenues dan» les préliminaires, c'est-à-dire selon les conditions exigéespar Bonaparte. »

Le branle éUiit donné. 1/opinion pubIi(}no s'en mêlait. Le 1" août, Carnot invite iionaparteà prôcipilor le dénoûment : « Sur les nouvelles réclamations qvt^ Von adresse au Directoire, concernant les prisonniers d'OlmûtZy le Directoire vous rappelle le désir quMl a manifesté de voir cesser leur captivité le plus tôt possible. »

Bonaparte n*avait pas attendu, pour agir, Tinvitation de Carnot. Ce jour-là même, il avait expédié à Vienne M. de Romeuf, officier de mérite, dès longtemps attaché k la personne de La Fayette pour emporter de haute lutte l'assentiment de ropinlAtre AL de Thugut.

Le 9 août, au sortir d'une entrevue avecM. de Gallo. le ministre autricliien, M. de Romeut relate, dans wxw, lettre à La Fayette, ses elForts, ses difficultés et parle « du zèle et de l'intérêt que les plénipotentiaires Clarke et Bonaparte ont mis à sa cause, de la suite qu'ils sont prêts à mettre à leurs démarches, s'il était i)esoin. »

La mission eut un plein succès. Ce ne fut toutefois

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que le 17 septembre qne les cachots (roimiitz s'ouvrirent devant les ofTiciers français. La liberté leur était rendue, mais non la patrie. Aux rigueurs de la captivité une loi inclémente allait substituer les tristesses de l'exil, (i)

(l) La Fayette prétend dans ses Mémoires (T. V. p. 150), que la défense de rentrer en France que le Directoire n*avait pas songé à lui imposer, fut ajoutée de la main même de Bonaparte dans la note remise à M. de Gallo. Mais c^est une simple conjecture qui ne repose sur rien, pas même sur le témoignage de M. de Romeuf qui était mort àTépoque où La Fayette dit avoir acquis la certitude morale du fait. Cette hypothèse ne lui fut-elle pas suggérée par le ressentiment qu'il conçut plustard contre l'empereur Napoléon, ressentiment qui flnit par étouHer en lui la reconnaissance? Le fait d'ailleurs, en le tenant pour vrai, ne trouve-t-il pas son explication naturelle dans la situation particulière du général La Fayette, toujours considéré comme émigré, hors la loi, passible de la peine de mort en cas de rentrée sur le territoire de la République 7 Sa radiation dépendait du Directoire seul et le silence du gouvernemetit français, fort explicable à la veille du 18 fructidor, liait en quelque sorte le général Bonaparte, à, supposer qu'il n'ait pas reçu de Barras d'avis secret pour lui prescrire sa conduite.

Cette hostilité sourde de la majorité du Directoire à l'égard de La Fayette n'échappe pas aux esprits sagaces. Voici ce qu'écrit le 31 juillet dans le Morning Chronicle^ Masclet, ancien aide de camp du duc d'Aiguillon, réfugié en Angleterre : < Il est certain que Carnotet Bartliélemy ne orai^^ncnt pas notre ami (le général La Fayette) et désirent môme son retour en France. C'est donc à Vinfîuence jyrépondérante. des trois autres, c'est à leur

464 ESSAIS D'ilISTOIHE ET DE LITTÉRATURE

La Fayette sut bien reconnaître son vrai, son principal libérateur. En arrivant à Hambourg, son premier soin fut de remercier le généreux vainqueur qui venait de l'arracher des geôles de TAutriclie. Kt voici en quels termes : « Citoyen général, les prisonniers d'Olmiitz, heureux de devoir leur délivrance à vos irrésistibles armes, avalent joui dans leur captivité de la pensée que leur liberté et leur vie étaient altacliées aux triomphes de la République et à votre gloire personnelle. Ils jouissent aujourd'hui de riiominage qu'ils aiment à rendre à leur libérateur. Ils regrettent de ne pas pouvoir aller eux-mêmes ofl'rir l'expression de leur reconnaissance au héros qui a mis leur réBurrection au nombre de ses miracles. » (1)

Un jour viendra où Tex-prisonnier d'Olmûtz exprimera d'une autre manière sa reconnaissance au vaincu de Waterloo.

La Fayette écrivit aussi à Talleyrand et à Clarke, mais il s'abstint de tout avance envei-s Carnot, alors proscrit et fugitif et que d'ailleurs il estimait peu pour sa conduite au Comité de Salut public. (2)

Par contre il ne cacha point l'horreur qu'il éprou-

frayeur, à leur tnalveUlance qu^il faut rapporter l'amendement. L*attitude ultérieure du Direotoire et notamment de La Révelliôre envers La Fayette, retiré en Hollande, justifie cette appréciation.

(1) Mémoires de La Fayette, T. IV, p. 369.

(2) Mémoires de La Fayette, T. V, p. 118.

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vaitdn 18 fructidor. Kroissé, ajuste litre, d'un passage stupidement ajLçressif du message de Fia ncWellière qui parlait de «ses crimes», de ses «perfidies» etPassimilait à Dumouriez et à Pichegru (1), il se renferma à regard des triumvii-s dans un silence méprisant.

Est-il besoin de dire que routrecuidant bossu, après l'avoir si bêlement injurié, lui garda rancune?

Lorsqu'en 1708 la guerre se ralluma en Europe, La Fayette ému de nos revers écrivit au Directoire, non en vue d'obtenir une laveur personnelle, mais pour revendiquer, au noiii des ofTiciers qui partageaient son exil, le droit de servir leur patrie. Le ton de celte lellre n'est pas celui d'un suppliant. Nulle allusion à sa délivrance, pas le moindre remerciement. Il se borne à rappeler, non sans ironie « qu'il apprécie les circonstances qui l'écartent de son pays ».

M"'' de La Fayette,accoinpagnée de ses enfants, porta elle-même au Directoire la lettre de son mari. Elle fiit précisément reçue par La llévelliêre, alors président. Le petit liommo prit le papier et après l'avoir lu répondit froidement : « J'en parlerai au Directoire ». Il en parla si bien qu'aucune décision ne fut prise. (2) Ce qui n'empêche pas La Révellière d'écrire d'un ton sentimental en rappelant cette visite : a Je n'ai jamais éprouvé d'émotion plus profonde que celle que

(1) Ibkl .. T, IV, p. 355.

(2) Bardoux. Les dernières années de m, de La Fayette^ p. 147.

166 ESSAIS D*IUST01RK ET DE LirrÉRATUHE

ine causa la vue de cette intéressante t'amille. Au souvenir de ses infortunes, un sentiment d'admiration venait se joindre et mon calûnet se convertit à mes yeux en un temtite où je voyais lu plus haute vertu, environnée des objets les plus touchants, etc.. i» (1) Qu'on nous pardonne cette longue digression. Elle n'était peut-être pas inutile pour dénias(|uer l'imposture de ce maître-fourbe et montrer quel cas il faut taire de ses hiïbluries |)osthumes.

Rien n'est plus aisé, lorsqu'on juge des événements à vingt-cinq ans de distance, que de se donner des aii^ de prophète, et de se décerner devant les siècles des brevets d'infaillibilité.

La Révellière a tout prévu, tout prédit, l'Empire, Waterloo, la Restauration. S'il eût écrit en 1832 au lieu de 1822, il se serait sans nul doute ilatté d'avoir entrevu, du Directoire même, l'avènement de Louis- Philippe. Le malheur, c'est que les témoignages contemporains démentent presque toujours ces fanfaronnades rétrospectives.

Parce qu'il voit ses collègues rechercher l'appoint

(1) Mémoires T. I, p. 488.

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'il« son suffrage, il so croit le pivot Hii gouvernement; jKinîo c|ue M"*** île Slnol, lui l;vit quel<|ues îigîicerles, le voilii (|ui s'cstiuin le plus influent personnage de lM*ilal.

Or, au conseil, il reste muet et inteniil, opinant toujours clans le sens de Rewbell; il attend en ballant riieure de la levée de la séance pour retourner li ses lierbiers (1). Dès qu'il est libre, il court au Jardin des Plantes. 11 passe la majeure partie de son temps « dans ila cuisine enfumée > de son ami Thouin, professeur au Muséum.

Dans un temps où tout n'est que conspirations et <:omplots, ce qui se passe dans la capitale le laisse indiirérent. De parti pris il l'ignore.

L'échaufTouréedu camp de Grenelle <|ui faillit mettre le Diiectoire à la merci- de Babeuf le surprend en plein sommeil. Carnot, Letourneur, les gardes directoriaux sont déjà à cheval dans la cour du palais, prêts à marcher sur les rebelles. Notre bonhomme, à demiéveillé, apparaît h une fenêtre et demande la cause de tout ce tumulte. S'il faut l'eu croire, il aurait aussitôt rejoint ses collègues, en armesy impatient de combattre. D'autre part, Garnot raconte que La Ilêvellière prévenu par lui du danger imminent, se serait tenu coi ce déclarant s'en remettre à Letourneur et à lui qui citaient militaires. » (2)

^1) Histoire du Directoire constitutionnel, i'Z) Rëj}Oftseà Hailleul, p. 41.

168 ICSSAIS D*HISTOlRt> KT DE LITTÉIIATURE

Les conjurés avaient espéré surprendre le Luxembourg. Voyant leur tentative déjouée, ils se débandèrent et se replièrent en désordre sur le camp de Grenelle où un commandant de dragons, nommé Malo acheva leur déroute.

Ce Malo lut mal récompensé de son zèle. On le 4]estitua quelques jours après. Sa mauvaise humeur, assez légitime, le poussa à une algarade tragicomique dont La llévellière l'aillit être la victime el ((ui mit en émoi tout son mrnage.

L'auteur de Vllistoire secrète du Directoire raconte ('anecdote de la f'aron suivante : «Malo fatiguait depuis longtenips le Directoire de ses prétentions. Il assié-^ geait obstinément le Luxembourg. Un jour il pénètre dans la chambre de La Révellière, le saisit au collet;, jjarle de Tétrangler et lui administre des coups de cravache. Le grand-prôtre des théophilanthropes n'était pas de force à lutter contre le spadassin. IF appela au secours. Sa iemme armée d'un balai, sa lille tenant une casserole, accourent des premières^, tombent sur Malo. D'autres personnes accourent, Mahi* est honteusement chassé. Je trouvai Barras indigné de cet attentat et néanmoins n'osant pas le faire punir à cause du ridicule et du uiépris qui en résulteraient pour le Directoire et cherchant à retenir le courroux' Je son collègue, surtout celui de M"* La llévellière qui prétendait conduire Malo devant le juge de paix afm

LA nKVELLIKUE-LÉPEAi:X 109

d'en obtenir, disait-elle, des dommages-intérêts. » (!)

r.a RévelHôre était président du Directpire au 18 fruclidor. Quelle fut son rôle dans le coup d'État? On peut le résumer ainsi : Pendant la période préparatoire, il pérore; le jour de l'exécution, il se cache; une fois le danger passé, il reparaît pour infliger aux vaincus les traitements les plus hypocritement féroces.

C'est sous ce triple aspect, qu'en dépit de ses disculpations tardives, il restera exposé au verdict de l'histoire.

A l'opposition légale des Conseils, le Directoire répondit par un cri de guerre. Et selon l'habitude^ c'est du moins belliqueux des triumvirs que partirent les plus violentes provocations.

La réception solennelle de Bernadette, porteur des drapeaux conquis en Italie fournit à La Révellière l'occasion d'un réquisitoire contre ces hommes (les Clichiens) qui « semblables au serpent caché sous les fleurs » ont osé glisser « des doutes empoisonnés » sur la conduite du général Boiïaparte. (2) Il déclare posséder « l'aniigeante certitude que ces traits épars tiennent à un système lié pour détruire la liberté sur le globe et pour anéantir la liberté républicaine d; il dénonce

(1) Histoire secrète du Directoire, T. III, p. 200.

(2) Allusions aux attaques dirigées aux Cinq Cents, par Dumolard, député de Tlsère, contre les opérations de Bonaparte. La Révellière qui s*en indignait à cette époque, en a formidé dansses Mémoires de bien plus injustes, de bien plus atroces.

170 ESSAIS D'HlSTOinS ET DE LITTÉRATURE

« les misérables intrigues dirigées par les lâches déserteui*s de la cause républicaine dont la bouche impure essaye de ternir l'éclat des plus toucliants résultats (sic) de la forme du gouvernement )».

Et c'est, assure-t-il, cet eflVayant galimatias ({ui déconcerta les conspirateurs! Kt il met dans la bouche de Pichegru l'aveu de l'ellroi que lui inspirèrent, à lui, le conquérant de la Hollande, ces divagations empoulées ! EilVonté rhéteur !

Personne au contraire, ni dans le public, ni dans les conseils, ne prenait au sérieux La Uévellière brandissant son tonnerre de carton. Pai'is s'amusait d'une chanson de Bertin d'Antilly, rédacteur du Théy où le Directoire et en particulier La Révellière, se trouvaient spirituellement persillés :

Barras s*eii va-t-en guerre Juste ciel t mon cœur tremble et se serre.

Barras s'en va-t-en guerre Hewbell y va-t-aussi.

Bt puis La Uévellière Dieu nous fasse merci 1

Que fait La Révellière Juste ciel ! mon cœur tremble et se serre.

Que fait La RéveUière Il s*arme d'un fusil.

Il s*armo d'un fusil

LA RKVELL1KHE-LK1»EAU\ 171

Puis il fait sa prière Juste ciel I mon c(nur tremble et se serre.

Puis il fait sa prière Kt se met dans les rangs

Le grand La Uévellière Juste ciel) mon cœur tremble et se serre Le grand La Uévellière Prend sa course et s^enTuit. (1)

Heureusement pour le Directoire, il était assuré de Tappui de Bonaparte.

Ravi de l'occasion propice pour débarrasser Tarmée d*un factieux sans moralité, le général en chef, à la prière des directeurs cini demandaient un homme énergique, leur avait envoyé Augereau. Barras accueillit le soudard, mais son air de l)rigand fastueux, rinsolence de ses manières et de son langage épouvantèrent Rewbell et La Uévellière. Un homme de cette trempe, bien connu ou ses sentiments anarchistes, était fort capable de ))alayer, du môme coup, le Directoire cl les Conseils, a Surtout, lui répétait lia Uévellière, point de violences, point d'excès, citoyen général. » Il tftchait de calmer l'ogre, non i)ar humanité, mais parce que sa lâcheté s'effrayait à la pensée d'une guerre civile où il eût joué sa tête. (2)

(1) Disgrâce des Triumvirs (chanson constitutionnelle) par Bertin d'Antilly. Le Ihé, n' 132.

(?) La Révellière avait d'autant plus sujet de redouter

172 ESSAIS D'iUSTÛillE ET DE LITTÉRATURE

Ou reilouLiit, en en\»t, un soulèvement dans Paris, et jusqu'au dernier moment des tentatives de conciliation furent laites entre les deux iaclions de Salni et de Clichy, par rcntreniise de M"*° de Staël. (1) La

Augereau, que ce dernier, vrai f^amiii de Paris, 8*était permis à son égard une plaisanterie d*un goût douteux, dans une circonstance solennelle. Voici comment la chose est rapportée par un témoin oculaire : « Lorsqu'il vint k Paris, après la victoire de Castigliono, un grand diner fut donné en son honneur au Luxembourg. La Kévellièrc y avait invité son père, ancien fruitier de la rue MouiTetard et lui donna la place d'honneur à côté de la citoyenne LaRévellière. Le vieillard parut avec un habit de drap gris, qui avait été probablement celui de ses noces, à en juger par sa coupe très démodée. Il était ébahi de tous ces honneurs.

« Loi*squ*après le dîner on fut passé au salon, le général qui avait beaucoup causé pendant le repas sur les campagnes d'Italie, entreprit de nous donner une idée de la bataille de Castiglione, à peine eut-il commencé, que tirant son sabre du fourreauyil en fixa la pointe sur le parquet en disant : < L'ennemi avait telles forces là » ; puis passant un peu plus loin < telles forces là»; puis faisant deux longues enjambées, tenant toujours à la main son sabre nu, ce qui fit reculer les auditeurs jusqu'aux parois et encoignures des murs; et l'ayant de nouveau planté sur un point du salon, il détermina la position de l'armée française, figura les mouvements ainsi que ceux de l'armée ennemie, redoublant les siens propres de vitesse à mesure que la chaleur du combat augmentait, et enfin ne s'arrêta et ne remit le sabre dans le fourreau que lorsqu'il eut gagné l<i bataille. »

(V. BES.NAUD. SfHwenirs d*un fhonayénaire. T. II, p. 122.) - (1) On sait que les partisans du Directoire et de la Constitution

LA nr:vELUiouE-Li':rËAUx 473

Rôvellière se fuit un mérite d'avoir évité tout rapport avec cotte femme célèbre et gardé ainsi l'indépendance de ses résolutions; il a même raconté comment une seule fois, dans une soirée, ))loqu6 par une savante manœuvre de l'enjôleuse, dans l'embrasure d'une fenêtre, il avait été exposé à ses séductions ajoutant avec une emphase comique qu'il s'était tiré de ce nïauvais pas sans (fue son incorruptibilité ait subi la moindre atteinte. Mais il paraît, d'après divers récits, que cette pruderie politique, résista mal à d'autres assauts, surtout après que la fille de Necker pour l'apprivoiser tout «'i fait, lui eût fait espérer sa prochaine conversion à la théophilanthropie.

L'essai de rapprpchement eut lieu li l'ambassade de Suède.

M"' de Staël contait ainsi les péripéties de l'entrevue : « Hier, j'ai rassemblé dans mon salon une douzaine de ces constitutionnels boudeurs. Constant a couru chercher La Révellière dans la voiture de l'ambassa- <leur (M. de Staël). La Révellière est arrivé : nos hommes à sa vue ont fait une eiïroyable grimace. Ils partaient, je venais de mettre dans mon lidicule la clef de la porte. On a ri de cette charte privée. La

se réunissaient rue de Lille, dans Tancien hôtel du prince de Salm, qui est aujourdMiui le palais de la Légion d*honneur. Les' chefs de ce parti étaient Tallcyrand, Benjamin Constant, Riouffe. — Les € Clichiens » tenaient leurs séances dans un pavillon isolé de la rue de Clichy, puis dans la maison de Oilbert-Desmolières.

174 ESSAIS d'histoire et de LrrrÉHATURE

gaité a ramené la conflance et Ton s'est mis à discuter. » (4)

La llévelliôre n'a gcinle de mentionner cette circonstance qui eût pu ternir Téclat de sa vertu républicaine, pas plus qu'il ne révèle le conseil seci*et tenu le matin du 17 fructidor où furent arrêtées les mesures d'exécution de la nuit suivante.

A ce conseil assisUiient les triumvirs, Augereau, Sotin, ministre de la police, Merlin, Sieyès, TreilhanL Barras et Rewbell réclamaient quehiues têtes, a Pas une, aurait riposté La Ilévellièi*e, qu'après la chute de la mienne! d La phrase est noble, courageuse, d'un bel eiïet. L'a-t-il prononcée? Qucl(|ues-uns affirment, au contraire, qu'il se déclara énergiquement pour la peine de mort. Carnot assure qu'il voulait le faire assassiner et il dépeint sans doute en termes trop romantiques son attitude pendant la séance du Directoire qui précéda le coup d'Etat. <K Je me rappellerai toute ma vie, écrit-il, son sourire d'anthropophage, au moment où, en sa qualité de président, il leva la séance du Directoire, le 47 fructidor. Il savait que c'était ma dernière; il croyait que dans (|uel(iues heures il ne resterait de moi qu'un cadavre ensanglanté. Un poignard semblait s'élancer de chacun des angles de sa ligure, sa tête était penchée sur son épaule, ses yeux devenus presque

. <1) Histoire secrète du Directoire. T. III, p. 194.

LA HKVELUKnE-LÉI»KAUX 175

opaques regardaient obliquement, le haut de ces joues «tait agitô d*iin mouvement convulsif et ses lèvres s'entr'ouvraient et se portaient en avant comme à rapproche d'une coupe remplie du sang de sa victime. » Carnot ajoute que La Révellière réclamait aussi l'assassinat de Doulcet (de Pontécoulant) et qu'il ne lui fallait (|ue des occassions pour bien travailler la viarrhavdise. » (I).

Quoi qu'il en soit, on put croire que les procédés sanglants répugnaient à l'Ame sensible de La Révellière. La guillotine, c'était bien démodé, bien encombrant, bon tout au plus pour les prêtres de la Vendée. Mais à Paris, h l'égard des représentants du peuple, quel meilleur moyen que la déportation, moyen discret, efTicace, « conforme à la justice et h l'humanité i>?(2).

Le coup d'État s'accomplit. Les troupes d'Augereau massées autour du Luxembourg, s'ébranlent, envahissent les Tuileries, cernent les Conseils. Pichegru est arrêté dans la salle des Inspecteurs. Le canon d'alarme est tiré! Où est La Kévolllère? Il a disparu... Vers iO heures du soir, le général Ililler, commandant delà garde directoriale, inquiet des rassemblements armés dont il ignore encore l'objet, le cherche vainement dans tout le palais. A son défaut, il va prendre les ordres du dernier président en exercice, de Carnot,.

(1) Répanse à Bailleul, p. 155 et 195.

(2) Le mot est de La Révellière lui-même.

176 ESSAIS d'histoirk et de littérature

qu'il sera chargé d'arrêter dans quelques heures!

Ici, la concordance des témoignages établit avec certitude (|ue La Réveilièrc, au moment décisif, a <iéserté son poste. Ce n'est pas de l'appartement du président du Directoire, mais du salon de Barras que partent les ordres.

Ce salon a l'aspect d'un quartier-général. Ce ne sont qu'allées et venues d'bfliciers de tous grades, porteurs d'ordres, d'inl'ormations, de rapports, etc. Barras^ artiste en complots et général de rues, est dans son 'élément. Ses collègues ont lâché pied. Rewbell est littéralement fou ; il n'entend à rien, ne reconnaît personne, pas môme ses plus ordinaires familiers. La Réyellière, s'est claquemuré chez lui, invisible à tous.

Voici comment un de ses admirateurs excuse cette attitude : « Cette intrépidité de la vertu qui est la ■sienne assurait qu'en déléguant à lai de ces collègues pour une nuit, tout ce qu'il avait de puissance et de •volonté, il s'était réservé une surveilluiice silencieuse ^nais active (?) dans des ténèbres où plus d'une méprise fatale pouvait avoir lieu. (1) »

Cette intrépide vertu, ce cette surveillance silencieuse mais active » exercée du fond d'un appartement fermé à triple tour, ne trouvent pas grâce devant un contemporain, hôte du Luxembourg, qui déclare sans am- .bages que a le bonhomme La Révellière » fut recher-

(1) Garât. Mémoires historiques sur Suard. T. II, p. 379-380.

LA KKVELIJKRK-LKPKAUX 177

ché, sur Tordre de Barras, découvert dans une maison voisine, où il s'était sauvé, et ramené plus mort que Mvifau palais vers deux heures du matin (1).

p]t le vaniteux personnage dVîcrire imperturbable- »Tnent : « La journée du 18 fructidor n'aurait jamais eu •Jieu sans moi... » (p. 85)... « Je fus pour ainsi dire le vmaître de l'opinion... r> (p. 135.) Il avance même que 4es Parisiens enthousiasmés le regardèrent comme le ihéros du jour, et que l'on cria : « Vive La Révelliere- F^épeaux! »

Il est impossible d'être plus effronté et plus ridicule.

Le lendemain 19, sorti de sa cachette, il parade et ^jhante victoire, requérant des proscriptions, des vio 'iences. Dans une adresse pomf)euse rédigée d'avance, 'il révèle au peuple français les épouvantables calamités auxf juelles il vient d'échapper, gr»^ce à l'énergie du Directoire. Maintenant que sont terrassés les conspira- Jeurs (( qui voulaient repétrir royalement la masse de ta nation », l'Age d'or va renaître « la justice va régner, l'amour conjugal, la tendresse paternelle, la piclô filialehonorésen public, ferontle bonheur des familles. Les arts, la poésie, la musique, apporteront en hommage le tre'îsor de leurs jouissances et la pompe de leurs chefs-d'œuvre. Leur triomphe consistera surtout à solenniser les fêtes nationales, ces réunions frater- .•fw^Ues si augustes et si touchantes, inconnues dans les

»f l) Histoire secrète du Directoire. T. III, p. 242.

178 ESSAIS d'histoire et de Lin^ÉRATURE

palaîd des rois, odieuses aux fauteurs du despotisme ». (1)

Kt pour hâter la venue de cette cre bienheureuse, le même jour, sans jugement, sans (ju'ils aient pu savoir quel était leur crime, les mallieureux proscrits, entassés dans des cages de i'er, partaient pour Rochelort, à destination de la Guyane, tt Bon voyage, messieurs! leur criait ironiquement le ministre de la police Sotin, en les expédiant au pays des fièvres. Plus humain,. La Révellière s'attristait. Il pleurait sur les infortunées de son collègue Barthélémy, et lorsque les amis de celui-ci, après lui avoir prouvé son innocence, invo quèrent sa justice, le théophilanthrope qui avait lu Machiavel, répondit avec l'accent d'une douleur p roi'onde qu'il y avait des actes d'une justice douteuse commandés par Vintéi^êt public d. (2)

Il osa même s'attendrir sur Carnot, lequel, àTentendre, s'était mépris sur les intentions du Directoire et avait eu grand tortde s'enluir. <c On ne lui envoyait des gardes que pour sa sûreté, déclarait-il le lendemain à Baudin des Ardennes; s'il faisait bien, il reparaitruit . aujourd'hui ». (3)

Carnot ne reparut pas^ et fit mieux.

Ce dernier avait-il réellement i)actisé avec le.s^

(1) V. DE Barante. Histoire du Directoire, T. II, p. 427.

(2) Baiiué-Maruois. Jourfial d*un déporté^ p. llS5.

(3) Histoire du Directoire constitutionnel p., 244.

LA nKVELLIKRE-LÉrEAUX 479

« (Siciliens »? Ce n'est pas prouvé. La Révellière dit que Ton conspirait onvoiienienl sous ses (enôtres,dans le [)alais môme des directeurs; il cherche à représenter Carnot comme un dévot, occupé du malin au soir à chanter de pieux cantiques et à entendre des messes! Que Tancien terroriste eut évolué vers les modérés, c'est incontestable, mais il y a loin de lîi à une conversion totale au royalisme. Les agents des Bourbons qui sVlaient llattés de le gagner, furent au contraire rudement désabusés. On en peutcroire l'une des principales victimes de fructidor. <( Nous trouvâmes, dit Larue, l'homme de 1793 tout entier, celui qui avait délendu Gollot d'Herbois, Billaut-Varennes et déclaré qu'il ne sppareî'ait pas sa cause de la leur. Il rejeta toute proposition tendant à rompre sou alliance avec ses collègues : « Le jour où vous attaquerez un membre du Directoire (|uel qu'il puisse être, dit-il, je deviendrai son plus ardent défenseur. » Et il ajoutait : « Jamais vos l'aisonnemeuts ne me convaincront de l'indulgence de Louis XVllL J'aurais dans ma poche ma f/rdcc bien cimentée de la parole royale, que je n'y aurais pas confiance. » (i)

D'autre part, les royalistes intransigeants ne voyaient dans son évolution (pi'une tactique et point du tout le désir sincère de servir la monarchie : <( Carnot, écrit de Berne Mallet du Pan, esprit souple, artificieux,

(1) Larue. Histoire du i8 fructidor, p. 283.

180 ESSAIS d'histoire et de LIITÉRATURE

sans principes, sans aflection, se rapproche des modérés; il est abhorré des Jacobins comme le sont tous les apostats, ils ne pardonnent pas h un ancien valet de Robespierre d'afTecter des grimaces do modérantisme. » (1) . La défiance était donc réciproque.

C'est dans les dissentiments survenus entre Carnot et ses collègues au sujet de la politique extérieure qu'il faut chercher le principal motif de sa proscription.

Les triumvirs voulaient la guerre; ils la sentaient nécessaire au maintien de leur autorité cliancelante. Ils rêvaient de promener la révolution du Nord au Sud de l'Italie, au risque de provoquer, sur les derrières de nos armées, un soulèvement national. Carnot, d'accord avec Bonaparte, improuvait cette politique. Il jugeait indispensable d'assurer par des concessions territoriales en Italie, une paix durable avec l'Empereur.

C'est dans cette pensée que furent signés les préliminaires de Léoben. Certes une belle part était faite à la

(1) Archives Nationales. Secrétairerie d*EtaL A. P. III. 44. D. 159.

LA nKVELLIKnE-Ll':rEAUX 181

France. Elle gagnait les Pays-Bas et toute la five gauclic (lu Rhin avec Mayence. LaLombanlîe, constiliicc on r(^j)ul)li(]uo irulcpendante, restait sous Tinlluence française. Mantoue seule était restituée à l'Autriche.

Ce traité mit le Directoire en fureur. « LaRévellière était un tigre, dit Carnot, Rewbell poussait de gros soupirs, Barras désapprouvait le traité, mais reconnaissait qu'il fallait l'exécuter. »

Lamentations absurdes! Mayence et la Belgirpio ne valaient-elles donc pas mieux que Mantoue 1 Et La Révellière est-il en droit d'accuser de trahison Carnot et Bonaparte i)Our ce qu'il appelle leur com plaisance envers l'Autriche!

La perte de Carnot fut résolue, mais avec Bonaparte, il fallait compter. Aussi le Directoire feint-il une grande joie du traité de Léoben, tout en retardant le pins possible la conclusion définitive delà paix.

La Révellière qui incrinïinc si vivement dans ses M&tnoires la conduite de Bonaparte en Italie, souscrit à tout, épuise toutes les formules de l'adulation envers le vainqueur de Rivoli.

Lui qui se largue d'une si grande indépendance et d'une opposition intransigeante à toute concession profitable à l'Autriche, il écrit : a Vous aurez à juger, citoyen général, si elles (les républicpies transpadane et cispadane) seraient en état de garder Mantoue pour leur servir de boulevard contre l'Autriche...» Donc

182 ESSAIS D'iirSTOIRE ET DE LITTKHAÏURE

il laisse à Bonaparte la liberté de ses décisions. Il envisage môme Téventualité de Tabandon de la Lom bardie : « Si les circonstances, écrit-il aprôs Léol)en, le 18 germinal an V, obligeaient le Gouvernement français à aliandonner le Milanais et le Mantouan à TAutriche pour faire la paix, il ne serait j^as déshonoré pour cela... Le Directoire s'en rapporte entièrement à vous pour V exécution de ce plan. » (1)

Les Méinoires blâment la levée du blocus de Mantoue, qui aurait élé laite à rencontre des ordres du Directoire. Or voici ce qu'écrit La Révellière le 42 août 4796 : a Nous avons vu avec satisfaction le parti habile et audacieux que vous avez pris de lever le siège de Mantoue pour rassembler vos forces. Abandonnons le projet de forcer Mantoue par un siège réglé et laissons sa garnison s'éteindre par les maladies. » (2)

Rien n'est en dehors de sa compétence. Dans les loisii^ que lui laisse la théophilanthropie, il dresse des plans de bataille et remanie la carte de l'Europe. S'il ne tire pas vanité de ses aptitudes stratégiques, c'est qu'il pense a que de toutes les professions qui veulent du génie et des connaissances, la profession militaire est celle qui en exige le moins. » (3)

(1) Correspondance officielle et inédite du Directoire avec le général Bonaparte. T. I, p. 359.

(2) Ibid. T. I, p. 287-289.

(3) Mémoires. T. I, p. 414.

LA RKVELLIKRE-LKPKAUX iS'A

Après Campo-Formio, ce n'est pas le ton de réserve .improliative qu'il dit avoir pris on renevanl Monge et Bcrtliier, porleiirsdn texte (iii Iniilô, mats un langage d'Iiumble soumission. Il exprime à Honaparte a la satisfaction bien vive n que lui a causé l'arrivée de ces deux personnages. « Le Directoire s'empresse de vous exprimer la joie cju'il a ressentie et que la nation partage, ainsi «pie la reconnaissance qui vous est due ])Our la manière dont vous venez de couronner les succès immortels de la campagne d'Italie, etc. » Pas lin mot de Venise, annexée, dit-il, à l'Autriche malgré ses protestations.

Ce n'est pas, tant s'en faut, le ton haineux des Mémoires! Là, toutes les horreurs imaginables sont ticcumulées contre Napoléon.

C'est lui qui a mis l'Italie au pillage. Les honneurs de la campagne reviennent à Augereau, à Masséna, — l'un et l'autre d'une bravoure incontestable, mais <l'un désintéressement douteux. Aux exploits de Lombardie, de Vénétie, du Tyrol, il oppose (pioi? J^a retraite de Moreau sur Kchl! Kntin, l'enqmisonnement de Hoche, l'assassinat de Klèber, autant de crimes imputables à Bonaparte. « Ses crimes publics, s'écriet-il, permettent de l'envisager comme capable de tout !» (1)

<1) Mémoires. T. II. p. 132.

184 l':SSAIS D*iIlSTOiRE KT DK LllTÉRATURE

Cette fois, c'est trop drôle, on n'a plus la force île s'indigner I

Et cette colère délirante n*a p«'is son principe, comme on pourrait croire, dans le souvenir du 18 brumaire. La cause en est plus intime et plus ancienne. Elle lient il sa manie antireligieuse.

La Révellière ne put pardonner à Bonaparte de n'avoir pas abattu le trône pontifical. L'existence du pape était pour lui une sorte de cauchemar, dont il. fallait (ju'à tout prix on le délivrât.

Il fallait, prescrivait-il le 3 février 1797, « sans compromettre le salut de l'armée, sans rallumer le ilainbeau du fanatisme en Italie, détruire le gouvernement papal, soit en mettant Rome sous une autre puissance,, soit, ce (|ui serait mieux encore, en y établissant une forme de gouvernement intérieur qui rendrait mépri sable et odieux le gouvernement des prêtres ».

Jalousie de métier; disait le public gouailleur; le pape des théophilanthropes ne peut souiTrir un rival sur le siège de saint Pierre.

« Le petit La Hévellière, écrit Carnot, avait telleiiient peur du pape ((u'il le voyait sans cesse à sa poursuite étendant les doigts pour lui donner sa bénédiction. Le vicaire de Jésus, était un rival dangereiix. pour lui qui voulait aussi être chef de secte.

« Le théophilanthrope voulait qu'on fût au CapitoUy chanter un hymne sur la cendre des Gracques el l'enlèvement de la bonne Vierge de bois vermoulu qui

LA RÉVELLIKRE-LÉPEAUX 185

était à Lorette lui paraissait une victoire bien plus importante (jne rcnl(>veinent du drapeau du bataillon de Vienne. »(i)

Bonaparte condamnait cette intolérance, au nom même de la politique. « Diminuez vos ennemis, recommandait-il aux directeurs. L'influence de Rome est incalculable. On a très mal fait de rompre avec cette puissance. )> Kt lorsqu'il fallut faire une démonstration militaire dans les états du pape, Bonaparte évita de niarcher sur Rome. Il écrivit à Pie VI une lettre où il le qualifiait de « Trôs-Saint-Père » et l'assurait « de son respect et de sa vénération, d Trois jours après, était signé l'avantageux traité de Tolentino qui assurait à la. France le comtat Venaissin, Bologne, Ferrare, les Romagnes, Ancône et en outre, une indemnité d^ 15 millions.

La désolation de La Révellière ne connut plus de bornes. Rien, pas môme Tenvoi delà Vierge de Lorette qu'il avait réclamée dès le début de la campagne (2) et

(1) Réponse à Bailleul, p. 4.5-48.

(2) V. Correspondance inédite et officielle de Napoléofr Bonaparte avec le Directoire, T. I. p. 55. « Gênes ne doit pas être éloignée de plus de 45 lieues de Lorette : ne pourrait-on pas enlever la Ca8a-S<anta et les trésors immenses que la superstition y amasse depuis quinze siècles? On les évalue à 10 millions sterling. Vous ferez une opération financière la plus admirable et qui ne fera tort qu'à quelques moines (23 germinal an IV). » — Et Thon- DÔte La Révellière viendra accuser Bonaparte d*avoir pillé*

186 ESSAIS d'histoire et de LirrÉRATURE

dont il orna son salon, ne put calmer son désespoir. Bonaparte était un traître. Il s'était fuit capucin i

Votre Sainteté, Très-Saint-Pùre, Testime, le respect, la vénération tout cela lui semblait autant d'injures à sa personne. <t II fallut que tous les directeurs, tous les ministres, et Joséphine* elle-même s'y missent pour calmer le pontife en courroux. » (1)

Le vindicatif bossu ne pardonna jamais au pape ni iï l'Kmpereur. Envers le second il ne put manifester sa liaine que par le relus du serment et sa démission de membre de l'Institut, bouderies platoni(jues qui laissèrent Napoléon assez froid.

Mais l'occasion s'offrit bientôt de repartir en guerre contre le premier.

Le meurtre de l'infortuné général Dupliot servit à merveille ses passions. « On allait enfin, disait-il, faire disparaître cette Idole et restaurer sur ses ruines la République romaine dont le nom seul suffisait pour transporter toutes les imaginations. » En lui le sectaire se doublait d'un pédant et déjà il voyait les consuls, les tribuns, le sénat, toute la décoration antique substituée aux emblèmes <t du fanatisme et de la superstition. »

D'après ses instructions, la campagne fut conduite

ritalie ! — Le trésor ne fut pas trouvé. On dut se contenter de la statue, qui passa plus tai*d du salon du directeur à la Bibliothèque nationale et fut enfin restituée par le Premier Ck>nsul. (1) Histoire secrète du Directoire. T. II. p. 290-292.

LA nÉVELLIIOnE-LKPEAUX 187

avec une brutalité inouïe. Berthier, qui en était chargé, à son grand (lô|)laisir, avait ordre de n'accepter ni rétractation ni réparation, mais de détruire le gouvernement pontifical, d'expulser les prêtres français et les moines, d'enlever la colonne Trajane et de ramener en France, de confisquer les biens du pape, de se saisir de sa personne et de le déporter en Portugal (l). Pour veiller sirictement à Texécution de ces ordres, le Directoire avait adjoint au général français des commissaires qui étaient : Monge, Daunou, Faypoult, Florent et Barrai. A son arrivée, Berthier constatait amèrement coml)ien cette révolution était intempestive et contraire au sentiment national : « Je n'ai trouvé, écrivait-il au général en chef, (pie la plus profonde consternation et pas inie lueur de l'esprit de liberté. Un seul patriote est venu se présenter h moi et m'a offert de mettre en liberté 2000 galériens. Vous jugez comment je l'ai reçu. » C'étaient \h les éléments de la IVépublique romaine rôvée par La Révellièré! Celle-ci fut néanmoins [iroclamée. Il se trouva quatoi'ze cardinaux pour aller à Saint-Pierre, chanter un 7(6 Bexim d'actions de grâces.

Cependant le Pape n'avait pas quitté Rome. Berthier s'était contenté de mettre une garde dans le

(1) Berthier disait un jour à la table de Joseph Bonaparte, en 1804, qu*il avait reçu Tordre de faire transporter le pape Pie VI au Brésil ! V. Histoire du Directoire constitution^iel, p. 57.

palais. Il avait signé une capitulation par laquelle la liberté du gouvernement spirituel était réservée. Le Directoire annula cette convention. Ce qu'il fallait à La Révellière c'était la destruction totale de l'autorité temporelle et spirituelle; en un mot, la ruine du catholicisme. Berthier résigna son commandement et fut remplacé par Masséna.

Ce fut le signal des dilapidations et des violences.

Le Vatican fut saccage, on enron(;a les armoires, on s'empara des ornements, on brûla les habits sacerdotaux pour recueillir l'or et l'argent des broderies.

On demanda au pape de reconnaître le gouvernement et de porter la cocarde tricolore. Il s'y refusa. Ses appartements furent pillés, on enleva sa cassette, ses livres, ses médailles et jusiju'aux bagues de ses doigts. Puis on lui ordonna de s'apprêter b. partir, «c Je veux mourir ici », dit le pape. — a On meurt partout », lui réplique brutalement le général Halier (1). Et le lendemain, escorté par des dragons, Pie VI, âgé de quatre-vingt-six ans, commençait ce douloureux voyage que la mort plus clémente que les hommes vint abréger.

. Il succomba à Briançon, épuisé de fatigues et de chagrins.

La Révellière était vainqueur. Il avait « détruit l'idole ». Un seul pape régnait sur le monde : le pape des théophilanthropes!

(1) DE Barante. Uistoire du Directoire,

i^A ki'^vp:llikrk-lki»eaux 189

Tl importe de dire un mot de cette religion nouvelle qui devait régénérer Thumanité abôtie par le christianisme, et déterminer la part qui revient à La Révellière dans son développement.

La théophilanthropie était à la fois une doctrine et un culte. La doctrine consistait en un vague théisme mêlé de naturalisme auquel s'ajoutaient la croyance à rimmortalité de Tâme et quelques préceptes de morale rationnelle, tels que l'obligation d'aimer Dieu et ses semblables : sorte d'avatar de la religion de l'Être- Suprême.

Le culte eut deux phases : d'abord domestique et privé, puis publiquement célébré dans les églises, concurremment avec le culle catholique et investi par le gouvernement d'un caractère quasi-officiel. Ne reconnaissant pas de ministres, rejetant comme contraire à l'égalité républicaine toute hiérarchie sacerdotale, le culte théophilanthropique avait cependant ses hymnes, ses oraisons, son catéchisme, son rituel et ses fêtes.

Après que la révolution eut proscrit le culte catho-

190 ESSAIS D*H1SÏ01RE ET DE LlTll': RATURE

lique, rinstinct religieux se fit jour sous des formes diverses, plus ou moins bizarres.

Un ex-conveiitionnel, d'Aubenuesnii, ijui se piélenduit le continuateur des anciens muges, ouvrait, rue du liac, une sorte de temple, au centre dutfuel, brûlait, constamment entretenu par deux gardiens, un brasier, le feu sacré des Parsis. Aux murs de la salle se voyaient des peintures représentant les signes du xodimiue et des papillons, symboles de la briùveté de la vie. Les adeptes de ce culte, qui n'eut d'ailloiu's qu'une durée éphémère, se désignaient du nom euphonique de Théoandropophiles (1).

La tentative de Chemin-Dupontès, vers la fin de Tan IV, eut une plus longue fortune. C'est à lui qu'appartient sinon la constitution du culte ihéophilanthropique, du moins la fixation de la doctrine. La genèse de ce culte est exposée en détail dans la préiace du Maiiuel qui devint, avec V Année religieusey le livre sacré des sectateurs : « Dans le courant de l'an IV, écrit-il, vivant presque toujours à la campagne et dans une retraite philosophique, je crus (|ue je pouvais donner h ceux de mes concitoyens i|ui pensaient comme moi un plan simple dont Ils profiteraient au moins dans leurs familles. Je rédigeai en conséquence un petit hvre que j'appelai Manuel des Théûanthropophiles, (aimant Dieu et les hommgs) contenant l'expo-

(1) V. Grégoire. Histoire des sectes. T. L

LA HlhELLlKHE-Ll':rKAUX 191

sition de leurs dogmes, de leur morale et de leurs prali((ues religieuses. y> Le manuel lut distribué à quelques amis, qui eux-mômes en firent part fi Valentin Ilaûy, frère du célèbre minéralogiste.

Cet Hauy, Jacobin exalté, lié naguère avec Henriot et IJabeuf, retrouva dans cet écrit la pensée de son maître Robespierre et s'cntbousiasma promptement de la doctrine. Il dirigeait aloi*s, rue Saint-Denis, le petit hôpital Sainte-Galherine, affecté aux jeunes aveugles.

Il s'empressa de mettre une salle de cet hôpital à la disposition du nouveau culte, et le 26 nivôse an V, en présence des cinq fondateurs, Chemin, Mareau, Jones, Maodar et Ilaïiy, fut célébrée la première cérémonie théophilanthropique. Les aveugles de Thôpital formaient l'orchestre.

Ces réunions éveillèrent d'aboitl l'attention du gouvernement. Le passé turbulent et les relations suspectes d'Ilaûy étaient de nature à leur imprimer un caractère do complot. I^es rapports de police disent f|uc le culte pratiqué à (( riiôpital Catherine d, au coin do la rue des Lombards, ra])pelle celui de rPitrc- Suprême inventé par le féroce liobespierre et sert de ralliement à ses partisans. Certains même affirmaient (|ue les pratiques religieuses ne servaient qu'à masquer une association anarchiste, et qu'à l'issue des cérémonies, les affidcs se retiraient dans un lieu secret ofi l'on débitait les discours les plus incendiaires, a On foule aux pieds la Constitution de l'an III, on 8e dit

192 ESSAIS D'HJSTOIIiK ET DE UTrÉRATURE

bons frères par S fois S, c'est à dire bo7is maço^is, » (1)

Les théophilanthropes étaient-ils donc des gens subversifs? Il suint d'ouvrir le Afamiel pour se convaincre <[ue non.

Ce ne sont qu'idylles et pastorales, hymnes à la nature, « au Père de l'Univers », cantates patriotiques, etc.

Suard raconte l'impression qu'il éprouva à l'une de <^es séances, où ^rois cents [)ersonnes étaient veinies pour retrouver l'Être-Suprôme de Robespierre : « Un autel mesquin à l'extrémité de la salle. Au milieu une chaire. Ceux qui Font occupée se sont successivement passé une redingote blanche, ornement sacerdotal. Les prédicateurs ont parlé vaguement de Dieu, de vertu et de piété intérieure. On a lu queUiues pensées de Sénèque. Des aveugles des deux sexes ont mal chanté des hymnes médiocres. Je trouvais tout cela assez plat, et convaincu que le déisme pur qu'il m'a semblé qu'on professait n'était point à la portée de l'auditoire, je me disais qu'il était absurde de préten dre fonder une dévotion poi)ulairc sur une idée abstraite, d (2)

Les théophilanthropes ont leurs fêtes, qui corres-

(1) Rapport de Limodin au ministre de la police. Archives nationales» Section admin. F^ 6143. — La franc -maçonnerie était à cette époque classée parmi les sectes égalitaires et anar- «chistes. Elle a fait du chemin depuis !

. (2) Suard. Mélanges. T. III p. 79-80.

LA Hl':V|.:LUfcHK-LI^:PEAUX 193

^HMuleiit au renouvellement des saisons. La fôle du Printemps, par exemple, est célébrée en des strophes qu'on «lirait empruntées fi Dorat-Chibiéres ou k M. (le Florian :

Sur rémail des riants gazons Déjà bondissent les moutons Le berger reprend ses chansons.

Chantons, chantons les faveurs du Printemps, De fleurs et de verdure il embellit nos champs.

De môme pour les fêtes de l'Été, de l'Automne, de )i*}liver. Les épis, les raisins, ou les joies du coin du feu inspirent les rapsodes de la communauté.

En plus de leurs fêtes particulières, ils observent en fbons patriotes toute la liturgie révolutionnaire : lo J** vendémiaire, fête de la Fondation de la République; le 30 ventôse, fête de la Souveraineté du Peuple ; le 10 thermidor, fête de la Liberté; le 10 fructidor, fête des Vieillards. Puis tout le martyrologe républicain : •depuis lloche et Joubert, jusqu'aux plénipotentiaires assassinés à llastadt. Knfin, leur vénéralion éclectiquo s'adresse également à Socrate, à Jean-Jacques Rousseau, à Washington et même àSt Vincent de Paul. (1)

On voit d'après cette nomenclature que la théophilanthropie lie resta pas longtemps à l'état de cullc •ilomestique. Elle prit de bonne heure le caractère d'un

(1) ManiieU — Orêgoire. Histoire des sectes.

194 ESSAIS d'histoire et de LIITÉRATURE

culte public. Elle eut ses écoles, notamment celle dir Mont-Panthéon; ses journaux: l'Écho des ( cercles jiatrio tiques y la Feuille Villageoise, l'Ami des Thvophi lanihropeSy etc. L'hôpital Suinte-Catherine ne l'ut plus assez vaste pour contenir les nouveaux adhérents. Parmi ceux-ci on remarquait Goupil-Préreln, Creuzéla-Touche, Julien (de Toulouse), llegnault, membres du Conseil des Anciens, Dupont de Nemours, Bernardin de St-Pierre qui consentit à être le parrain d'un nouveau-né. Des églises turent mises à leur disposition. Un certain nombre d'entre eux se réunirent à l'église St-Thomas d'Aquin, et cette séparation ïu% Poccasion d'un schisme.

Les dissidents prétendirent que ceux de l'hôpital Sainte-Catherine s'arrogeaient un pouvoir de direction contraire h l'esprit de la communauté et signifièrent leur départ dans un acte motivé : « Attendu (jue les Thôophilanthropes, contrairement à l'esprit républicain, tendent à se hiérachiser, à se former en secte, se resserrent en communion, se distribuent exclusivement des missions et reconnaissent entre eux un centre de doctrine et de police, i» Ils se déclarent donc indépendants du comité siégeant à « Cathenne » et adopteront, s'ils le jugentconvenable, les cérémonies et chants des autres temples par imitation et non par Juridiction. Le culte qui sera professé dans le temple s'Intitule « culte primitif i>.

La discorde s'était donc mise parmi les fidèles^

LA nÉVELUKRK-LÉPEAUX 195

et ravenirde la théophilanthropic paraissait cdmpro- ?nis, lorsque survint un patronage inespéré. C'était celui de La Ilévellière-Lépeaux.

Le 12 lloréal an V (i^^ mai 1797), le directeur lisait devant la section de morale de l'Institut ses fameuses Béfl exions sur le culte, les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales, qui peuvent passer pour l'évangile de la secte.

La Révellière pose en principe la nécessité d'une religion et d'un culte extérieur, pour servir d'étai à la morale, ce Sans queU|ues dogmes, dit-il, et sans ' aucune apparence de culte extérieur, vous ne pouvez ni inculquer dans l'esprit du peuple les principes de la morale ni les lui faire pialiquer. » Il convient que les liommes instruits, habitués à la méditation, peuvent s'en passer; mais pour la multitude, il faut « un point d'appui positif, un dogme ou deux, qui servent de base à la morale et un culte (lui en dirige l'application. » Toutefois, dogmes et rites doivent être « d'une extrême simplicilc », les pratiques minutieuses « rétrécissant l'esprit et le rendant incapable d'aucun élan généreux. » Point de prêtres, car « la superstition étoulTe le génie et altère les sources de la morale et le sacerdoce achève de le corrompre, »

C'est donc contre la religion catholique (ju'est dirigée la religion qu'il préconise sans la nommer. Dans ses MémoireSy avec son obstination de sectaire, il reviendra sur cette idée que le catholicisme est

496 ESSAIS 1)*111ST01RF: et de LriTÉRATURE

incompatible avec la morale et que ses iloclriues sont des moyens de dépravation et d'abrutissement : a Je n'aime j>as les religions superstitieuses cl à ce titre la religion romaine est une de celles dotil la chute est le plus à désirai' pour TavanUige de la morale et celui de la liberté... La forme monarchique et aristocratique de la religion romaine, sa hiérarchie si propre à appuyer le despotisme politique, Védat du costume de ses ministres et la pompe de son culte qui favorisent le goût du luxe et de Vo6tentation, sa doctrine de l'obéissance passive doivejit rendre aux yeux des hommes sages cette religion odieuse et faire employer, pour en diminuer l'inlluence, toutes les voies qui n'attaquent pas la liberté des cultes et qui n'admettent jamais la persécution. i> On sait s'il respecta la liberté des cultes et comment il s'abstint de persécution.

Tout en critiquant les pratiques catholiques, il cherche à les parodier par la substitution de ses rites philosophiques dans les trois circonstances principales de la vie humaine : la naissance, le mariage, la mort. Il ne veut pas qu'on se borne à enregistrer l'enfant « comme un ballot à la douane », mais il recommande une cérémonie qui fasse impression sur l'esprit des parents et de l'assistance. On devra donc rétablir l'usage du parrain et de la marraine. V La cérémonie du mariage était tombée dans un avilissement complet. Cette salle bondée de gens

LA Rl':VKr.LlKin>LKPRAUX 197

j^rossinrs , aux propos ({(^goûtants et aux gestes ohscônes, cette <m)Iïuc où se coiidoienl et se bousculent :i travers les hixucs crasseux et les tables branlantes, maries, mariées et témoins ; cet officier public sans tenue ni prestige, qui marie ;'i la liAte les arrivants, sous les auspices « d'une grande vilaine statue de l'Hymen, ayant dans ses mains de vieilles couronnes de Heurs d'Italie loutes décolorées », tout cela justifie le (jualilicatif de « tableau de prostitution )» par lequel il llétrlt l'indécence de ces mœurs administratives.

Môme critique au sujet des rites funéraires.

L'athéisme grossier, la fureur égalitaire «{ui présidait aux inhumations avaient détruit tout respect de la mort.

Ce discoui's (jui renfermait (jnelques idées justes, noyées dans le plus extravagant pathos, Impressionna médiocrement l'Institut. Carnot, ([ui assistait à la séance, s!en moque avec sa verve habituelle : « La Ilévellière, qui ne croit pas en Dieu et qui passe sa vie {\ tourmenter les hommes, s'enrôla parmi ceux qui se disaient les adorateurs de l'fttre-Suprôme, et les bienfaiteurs de Thumanité; en rêvant déjà qu'il est le fondateur d'une nouvelle religion, un autre Mahomet, il se mit à faire aussi son Alcoran. Cet ouvrage pour lequel il mit son génie à la torture pendant plusieurs mois, parce qu'il n'avait pas comme son précurseur, un pigeon ({ui vînt lui becqueter l'oreille, donne précisément la mesure de sa

198 ESSAIS O'IIISTOIRE ET UE LIITI^HATURE

capacité! Il lut son chef-d'œuvre à rinslitut National qui s'abstint de rire h cause de la dignité du personnage et chacun se pînra pour s'enipt^clier de dormir. )> Carnot ajoute ipie le peu de succès de son discours rirrita profondément, qu'il devint dès cette époque « pointilleux, acariâtre, entrepreneur de nouvelles révolutions et que ne pouvant être Mahomet, il voulut ôtre Séide » (i).

Ce discours eut cependant un grand releiilissement parmi les theopiiilaiithropes.il fut imprimé et répandu aux irais des comités. A dater de ce moment leur culte devient une sorte de culte d'Etat et La Révellière, en fut regardé comme le protecteur attitré.

Il l'a nié, il a prétendu avoir simplement fait obtenir sur les fonds de la police quelques modiques secours aux comités nécessiteux. (2)

Son intervention tut-elle cependant si discrète?

Barras affirme qu'il fatiguait le Directoire de ses demandes exagérées et il le donne pour le créateur du culte officiel : a Le 1'^ iloréal an V, Révellière poursuivant son système religieux se crut en mesure de poser les premlè^'es pierres de l'édifice dont il était le grand architecte : on appellera ce jour celui de la fondation de la théophilanthropie. Le mot fondateur qu'on donne à La Révellière ou qu'il se donne à lui-même

(1) Réponse à BaiUeul, p. 45-48.

(2) Mémoires, T. IL p. 166.

LA RÉVELLIÈRE-LIÎPEAUX 499

•était peut-être un peu présomptueux )». « Dans la ferveur de sa création, dit encore Barras, Li Révellière nous i)roposait à tous d'y prendre part ; nous lui dîmes en riant que nous avions assez d'un Pape à Home •et que c'était assez d'un second au Directoire, puisqu'il voulait bien l'être. Au surplus, ajoutai-je, il n'y a pas (le bonnes religions sans martyrs; pour faire pros- ])érér la tienne et lui donner du relief, lu devrais a3ommencer par le faire pendre. » (1)

Ainsi le témoignage de Barras établit d'une façon péremptoire qu'il se reganlait comme le fondateur de la secte, et qu'il ne tint pas h lui que la Ihéophilanthropie ne devint la religion de l'État. Le cynisme cavalier de Barras pas pluscjue le persiflage concentré •de Carnot ne décourageait son insistance, et il revint |)lusieurs fois à la charge sans succès.

Carnot se défend de l'avoir ridiculisé à cet égard et se vante môme d'être respectueux de toutes les religions. Or, veut-on savoir comment ce <( respectueux » parle du catliolicisnie? « Plus une religion est absurde et inintelligible, meilleure elle est, et tel est le caractère éminent de la religion catholique. De sorte que nulle religion claire et raisonnable n'est en état de lui disputer les esprits. (2) » Et il cite à l'appui de cette thèse l'autorité de Tertullien ! Un tel homme

(1) Mémoires de Barras, T. II. p. 337 et 383.

(2) Mémoires de Ban-as, T. II.

ressemble-t-il au dévot qu'en a voulu faire La Révellière pour se donner un motif de ie fructidoriser?

La Révellière dit n'avoir jamais assisté aux l'éunioiis des Théoiiliilanlliropes. Gré^joire, ex-convenlioniiel,. évoque constitutionnel de Blois, nous apprend, au contraire (1), ({u'il y allait souvent et qu'il s'imaginait avoir humilié le pape et le sullan par l'institutioa d'une nouvelle foi. Ce (|ui est certain, c'est qu'il s'occupa très activement de leur gagner des adhésions parmi les personnages les plus en vue. Nous avons parlé de ses co(|uetteries avec M"** de Staël. Lorsque Talleyrand voulut devenir ministre des relations extérieures, il n'eut pour capter sa confiance, qu'à lui laisser entrevoir son prochain enrôlement dans lu secte. On pense si cette perspective llattait La Révellière. L'ex-évôque d'Autun théophilanthrope! Quelle recrue! 11 va sans dire que le bonhomme en fut pour ses illusions.

Il n'y eut pas jusqu'à Bonaparte qu'il n'entreprit de convertir! Ce fut le principe d'un refroidissement (jui dégénéra par la suite, chez La Révellière, en une haine déclarée : <c Après mon retour iritalie, racontait Bonaparte, je me trouvai tout à coup, sans que je pusse en deviner la cause, l'objet «les soins, des attentions, des cajoleries du directeur La Révellière. Un jour il m'oiîrit de dîner strictement en

(1) Histoire des stcles religittuses, T. I.

LA RÉVELLlKnK-LÉPEAUX 201

famille, et cela, prélendait-ll, pour être plus ensemble. .l\-ic<'.oplal, cl. en oiïol, nous no fûmes que lui, sa femme, sa lille et moi, et tous les trois, par parenthèse, étaient des cliefs-d'œuvre de laideur. Après le dessert, les deux femmes se retirèrent et la conversation devint sérieuse. La llévellière s'étendit longuement sur les inconvénients de notre religion, sur la nécessité d'en avoir une, et vanta avec de grands détails celle qu'il prétendait instituer, la théophilanthropie.

« Je commençais à trouver la conversation longue et un peu lourde, quand tout à coup se frottant les mains, et avec un air malin, il me dit : « De quel prix pourtant serait une acquisition comme la vôtre ! De quelle utilité, de quel poids ne serait pas votre nom! Et comme cela serait glorieux pour vous! Allons, qu'en pensez-vous? d J'étais bien loin de m'.ittendre à une proposition pareille; toutefois je répondis avec humilité que je ne me sentais pas digne d'un toi honneur, et puis (pie dans les routes obscures, j'avais pour principe de suivre ceux (pii m'avaient devancé, et qu'ainsi j'étais résolu de faire Id-dessus comme mon père et ma mère. Une réplique aussi positive fit bien voir au grand-prêtre que je n'étais pas un néophyte facile à catéchiser. Aussi depuis ce moment, il cessa de me traiter avec tendresse et je n'eus plus à me louer de lui. (1) »

(1) Histoire secrète du Directoire, T. 1, p. 168.

202 ESSAIS d'histoire et de Un^KUATURE

La qualité de théophilanthrope donnait des titres à la clémence de La Révellière. Au lendemain de fructidor, tandis qu'il envoyait mourir un millier de prêtres dans les marais de la Guyane ou sur les pontons de Tfle de Ké, il faisait, par une faveur spéciale, mettre en liberté Goupil de Préfeln, membre du Conseil des Anciens, qui attendait, enfermé dans la prison du Temple, le jour de sa déportation (1).

C'est lui encore qui fait accorder à la secte Tusage de pres(|ue toutes les églises de Paris, et môme de Notre- Dame. Les théophilanthropes réclament la nef, les orgues et jusqu'aux autels catholiques. Le peuple murmure contre ces profanations et trouble les orateurs. Lorsqu'il s'agit de leur livrer Saint-Eustache, on craint que les dames de la Halle ne fassent un mauvais parti aux intrus. Il faut garder militairement l'église. Les rapports officiels constatent que « bien que composé de gens appartenant ù la classe ouvrière, l'auditoire n'est pas favorable au nouveau culte ». Des citoyens alarmés écrivent au Directoire de ne pas compromettre sa sûreté par desmesures qui froissentla conscience publique et sont exploitées contre lui par les partis extrêmes (2).

On appliquait à la lettre les recommandations exprimées dans le Mémoire que La Révellière avait lu à l'Institut.

(1) Barbb-Marbois, Journal d'un (iéporlé. P. 380.

(2) Archioes Nationales^ Section administrative, F? 7338.

LA RKVKLLIKRK-LKPEAUX . 203

Tl y avait uno sorte ilo haptômo pour les nouveauxiif^R, nue crrômonîo miptialo, des rilos funéraires, des ofRces (Ircîadaiies, «les prières du malin et du soir, un examen de conscience, etc.

La secte n'a point de prôtres, mais chaque père de famille oflîcle à son tour. Revôtu d'une tunique bleucéleste, prenant depuis le col jusqu'aux pieds, et d'une robe blanche serrée fila taille par une écharpe rose, le père de famille préside h la cérémonie. S'afçit-il d'une naissance, il prend l'enfant des bras de la marraine, le tient élevé vers le ciel et demande : « Vous promettez devant Dieu et devant les hommes d'apprendre à N. dès r aurore de sa raisoyi à adorer Dieu, à chérir ses semblables et à se rendre utile h sa patrie? i> — « Je le promets, » répond la marraine. L'officiant adresse îilors une allocution «'i l'assistance et l'on se sépare après avoir chanté un cantique en l'honneur « de ce nouveau fruit d'un hvmen vertueux. »

Dans quelques départements, dans l'Yonne, par exemple, le rituel du baptôme est plus compliqué. Le ministre trempe son doigt dans une coupe d'eau et trace sur le front de l'enfant C. T., (pii signifie citoyen théophilanthrope ; il lui frotte les lèvres de miel en disant : « Qu'il soit doux comme le miel de l'ajïeille; puis donnant une Heur odorante il dit : « Que le parfum de ses vertus soit plus suave que cette Heur; qu'elle fasse un jour (si c'est une fille) le bonheur d'un époux; si c'est un fçarcon, à la fleur on joint un petit rameau

2C4 ESSAIS D*iI(STOIRË ET DE LITTÉRATURE

de chêne ou de laurier et à ces mots : le bonheur d'un époux, on substitue : la gloire de sa patrie. (1)

Quelques-uns s'avisèrent de remplacer le miel par de la gelée de groseille.

Cette innovation téméraire faillit mettre Tortliodoxie en péril. Des commissaires furent aussitôt dépéchés de Paris, pour faire cesser ce scandale (2).

La cérémonie du mariage est toucliante : les deux époux, entreUicéa de Heurs et de rubans dont les extrémités sont tenues de cliaque côté par les anciens de leurs familles, se rendent à l'assemblée religieuse. Le père de famille dont c'est le tour lie service leur adresse alors les demandes d'usage, puis discours et hymne final dont voici la dernière strophe :

Vinquiet célibat, tristement solitaire.

D'ennui et d'amertume abreuve ses martyrs.

Mais riiymen est pour nous la source salutaire Des vrais biens et des vrais plaisirs. (3)

Les ordonnateurs du rituel paraissent s'être moins attachés aux cérémonies funèbres. Devant une urne recouverte de branches de cyprès, le môme père de famille pérore. Dans le temple est placé un écriteau sur lequel on Ut : La mort est le commencement de

(1) K. Rituel, — Grégoire, IJûtoire des sectes,

{f^) Pruduomme, Histoire des Révolutions de i^aris. T. II, p. 82.

(3) Rituel, p. 73.

LA HKVKLLIKIŒ-LKPKAUX 205

rimmortalité, ce qui revient à dire qu'on ne meurt qu'une fois. Puis on cJiante :

Frêles vaisseaux, battus sur Tocéan du inonde, Sachons au moins rentrer au port.

Pour les fêtes décadaires, on se contentait de chants et de lectures tirées de tous les philosophes anciens ou modernes : Gonfucius, Vyassa, Zoroastre, Théognis, Cléanthe, Socrate, Aristote, Isocrate, Sénèque, La Bruyère, Fonelon, Voltaire, Rousseau, Young, Franklin.

L'olTrande consistait en une corbeille d'épis et de fleurs.

En l'an VI, le jour anniversaire de la fondation de la religion naturelle, une grande solennité eut lieu au temple de la Victoire (St-Sulpice). On y distribua aux assistants les Réflexions sur le culte, de La Révellière, et cinq pères de famille y portaient chacun une bannière avec les inscriptions suivantes :

Sur la première — rkligion, sur la deuxième — MORALE, sur la troisième — juifs, sur la quatrième — CATHOLIQUES, sur la cinquième — protestants. Après un petit discours, le porte-bannière de la religion donna le baiser de paix à ses quatre confrères, et les cinq bannières, réunies par un ruban tricolore furent mises en faisceau. Les athées avaient été, sur leur demande, admis et représentés à cette burlesque

206 ESSAIS U'illSTOIRE ET DE UTrÉHATCHE

manifestation. Ce lut pour eux qu'on imagina la bannière de la « morale » et on lu conila h un abject plumitif, îi Sylvain Maréchal, fauteur du Dernieè* jour des ItoiSj cette turlupinade infâme qui avait révolté la Convention elle-même.

Toutes ces mùmeries, si elles remplissaient d'aiâe La Révellière, ne parvenaient pas à masquer le piteux fiasco du nouveau culte.

Le public demeurait indilVércnt, ironique ou hobtile. On ne rencontrait que des concours isolés,plus ardents qu'éclairés. Témoin cet instituteur de Chùteau-Tbierry <iui réclame, en ces termes, à l'un de ses confrères de Paris, des moyens de propagande : «c Citoyen, sans avoir l'avantage d'être connu de vous, je vous invite de m'envoyer un livre de votre culte philcuiU-ope (sic) pour établir ce culte dans cette ville qui est sans contredit préférable au romain qui est rempli de paroles que le peuple n'entend pas et qu'il ne se soucie guère d*etitendi*Cy attendu que c'est une langue qu'on n'entend pasj car tout le monde ne sait pas le latin. i>(l)

A Paris, lazzis et chansons allaient leur train. Le vide se faisait dans les temples, la bourse des lidèles ne subvenait pas aux frais. Le 27 nivôse an VI, les administrateurs du culte établi dans a la ci-devant église Laurent d implorent du ministre de la police un secours à l'effet de régler le mémoire du menuisier, et

(1) GaÉQOiUK. Histoire des sectes, T. I. p. 419.

LA RÉVELLIKBE-LÉPEAUX 207

la corbeille « attendu que les recettes sont nulles dans les faubourgs Denis, Martin et du Temple, habités par des républicains peu fortunes. »

Même supplique adressée directement à La Révellière par les administrateurs du Temple de TÊtre- Suprôme (ci-devant Notre-Dame).

Le comité de Montreuil se plaint que Tallluence n'est pas grande et le prestige mince. Chemin, envoyé en inspection, constate avec douleur « que l'offrande n'y est composée que de pièces artificielles, qu'il n'y a pas encore d'autel et qu'on se sert d'un tonneau enveloppé d'un drap et dressé au milieu de l'enceinte lorsque l'exercice commence. »

Partout on s'égaye au dépens des théophilanthropes. Des caricatures, des oraisons burlesques circulent. En voici un spécimen :

« Je crois en Sieyés le Père tout-puissant^ créateur des jacobins et desthéophilanthropes(l)etenRobertspierre (sic) son fils chéri, notre ancien maitre, qui a été conçu du démon, est né d'une furie, a souffert le 9 thermidor, a été guillotiné est mort et enterré, qui est descendu dans l'enfer, est ressuscité des morts le 13 vendémiaire, est monté au Luxembourg, où il est assis à la droite ou à la gauche de Barras, d'où il prétend juger les Cinq-Cents et les faire tomber dans le royaume des morts.

(1) Sieyés tic fut à aucune époque affilié à la secte, mais on ridiculisait en lui Tex-prêtre.

«Je crois àB...,àR..., à La R...L...,(i) aux Cercles constitutionnels, à la Montagne, à la résurrection de la Terreur et à sa durée éternelle. Alnsi-soit-ii. » (2)

Vers la fin du Directoire, les théopliilanthropes ne possédaient plus à Paris que quatre temples : La Reconnaissance (St-Germain TAuxerrois), l'Hymen {St-Nicolas des Champs), La Victoire (St-Sulpice), la Jeunesse (St-Gervais). Ils sombraient dans le ridicule. Le soin qu'ils prirent — o ingratilude! — de désavouer leur patron, au 30 prairial, ne ralentit guère leur décadence. Le peuple salua au contraire dans l'abaissement de leur protecteur le symptôme de leur ruine prochaine et la fin des persécutions contre les catholiques (3).

Le 12 vendémiaire an X (5 octobre 1801) un arrêté des Consuls leur retira l'usage des édifices nationaux. Enfin quelques mois plus tard, le 11 ventôse de la môme année, un arrêté du préfet de police interdit formellement le culte « de la religion naturelle, dite théophilanthropie ».

Ainsi finit cette bizarre Eglise, moins mulfuisante on ^omme que grotesque et dont le bon sens public lit prompte justice.

(1) A Barras, à Rewbell, à La Réyelliére-Lépeaux.

(2) Journal littéraire et politique du département de VYonfte^

(3) Archives Nationales. A. F. 111, 47. D* 171. Rapport du -8 Messidor an VII.

LA néVKLUKRE-LKPEAUX 209

Le rêve papalin de La Hévellière s'envolait au mometit où l'hostilîté des Conseils et la sourde animosite de ses coIl(>gues s'apprôtait à l'expulser du Directoire. L'incohérente poUti(|ue suivie depuis les élections épurées de Tan VI, la sortie de Rewbell, le seul homme capable du Directoire, les désastres militaires, l'anarchie intérieure, les déprédations des fonctionnaires de tout rang, rimbéclllité du gouvernement,, •exaspérèrent l'opinion contre La Hévelliére, Merlin et Treilhard. L'orage éclata simultanément dans le sein du Directoire, aux Cinq-Cents et dans les faubourgs. Sieyès nouvellement élu, Harras toujours en quête d'intrigues, s'entendirent pour les pousser tous trois dehors. Le premier coup est porté controTreilIiard. Le 29 prairial, sous un prétexte futile, on annule son élection. Lui parti, on organise contre les deux autres une charge à tond. Le soir môme, une réunion est tenue chez Merlin. Barras y arrive, armé d'un grand sabre, Sieyès retranché dans sa dialectique filandreuse et sa morgue iiéconcerlante : « Démissionnez, leur conseille l'exabbé, vous n'avez plus la confiance des assemblées. !>

/rrand émoi de Merlin fiui no sait à quoi se résoudre.

2^10 ESSAIS D*UISTOIAE ET DE Llin^ÉUATUnE

« Démissionnez! » insiste Barras. La Révelliëre proteste, invective. On se dispute pendant deux heure.< sans aboutir.

Dans la uuil, nouvelle tentative de Darras auprès dt* La Révellière. Le bonhomme s'olistine.

Le lendemain la bataille s'engage plus âpre, plu^^ violente. Aux Cinq-Cents les motions se succèdent : u. Pâlissez, s*ccrie Bertrand du Calvados, pâlissez, imprudents et ineptes triumvirs. Je vais tracer une légère esquisse de vos fautes que d'autres, moins indulgenls' appelleront crimes. » Suit un réquisitoire terrible (jui conclut à la démission immédiate.

Boulay (de la Meurthe) reprend Taccusatiou, sur un ton plus agressif encore. 11 reproche, entre autres choses, â La Révellière son burles(]ue pontificat, ù Merlin sa nullité compromettante et termine par cette apostrophe : «c II faut que ces deux hommes sortent du Directoire et puisque leur opiniâtreté les a empêché de donner leur démission, il faut les forcer à le faire et pour cela frapper un grand coup... » C'est la demande de mise en accusation. Elle est accordée en principe par l'assemblée qui nomme une Commission d'enquête de onze membres. C'est la revanche de fructidor : l'insurrection des Conseils contre le pouvoir exécutif.

Le Directoire s'assemble de nouveau vers deux heures pour l'installation de Gohier, qui remplace Treilhard. La crise atteint son maximum d'acuité. Merlin et La Révellière se cramponnent. Une députa-

LA nirlVELLIKniO-LÉPEAUX 211

lion des Cin(|-Cenis conduite parBoulay et le général Jourdan vient porter aux direcleiirs en séance CvUimatinn des Conseils. Cette manifosfalion préludant au décret d'arrestation, et d'alarmantes nouvelles relatives à Tagitation des faubourgs, répandues fort à propos, précipitent la débâcle. De sa voix de (Japitan i^'racasse, celle des grands jours, Barras avait dit, assez haut pour être entendu de tous : « Si ces deux drôles n'ont pjis, à minuit, quitte le Luxenïbourg par la porte, une minute après, on les fera sortir par la fenêtre. » (i)

Il fallut céder. Merlin et La llévellicre avaient d'abord répondu aux sommations des Conseils : « Nous ne sortirons d'ici cpie morts! » Ils se ravisèrent et envoyèrent leur lettre de démission.

La Révellière la rédigea dans ce style de bravade (|u'il savait, h l'occasion, appeler h son aide pour * dissimuler sa peur. Merlin, tout h fait démoralisé, . la copia mot pour mot :

« Citoyens représentants, lorsque d'alïreux déchi- » rements menacent la patrie, ceux dont la présence » dans les fonctions publiques est un obstacle h » l'harmonie politi(|ue ou sert de prétexte à la disi> corde, doivent s'éloigner de ces mêmes fonctions. » C'est ce uïotif et ce motif seul, qui m'engage à

(1) Histoire secrète du Directoire, T. IV, p. 157.

212 KSSAIS U'illSTOUiE ET DK LnTKHATUHE

» donner ma démission de membre du Directoire » exécutii*. Aucune cminle personnelle comme aucun )i espoir indigne d'une iUne généreuse ne Tu diclco. » Je resle au sein de ma famille toujours prêt à rendre )» compte d*une conduite exempte de tout reproclie, )i parce qu'elle fut toujours dirigée par les motifs les » plus désintéressés et l'amour le plus ardent pour » la République.

X» Salut et respect,

» L. M. Uéyellikre-Lkpeaux.

» Paris, le 30 prairial an VII de la République Française

une et indivisible. »

Ainsi cet liomme pose jusqu'à la fin. Au moment de rentrer pour jamais dans l'obscurité, poursuivi par le mépris universel, 11 étudie son attitude et enfle lai voix.

Fidèle k sa coutume, il veille à se donner un rôle héroïque. S'il a démissionné, ce ne fut pas qu'il craignit pour sa personne — oli non! pas plus au Directoire qu'à la Convention — mais parce que des «iéputés le supplièrent, les larmes aux yeux et à mains jointes, de ne pas les exposer, eux et leurs familles, par une résistance plus longue, à un sort tragique. La Révellière, touché de leurs supplications, leur accorda la vie par sa démission généreuse. On n'est pas plus impertinent !

LA néVELLIKRE-LÉPEAUX 213

Aucune suite ne fnt <1onn(^e h la demande de mise en accusation, malgré les réclamations des anarclîisles qui voulaient que les anciens directeurs iusseni jugés révolutionnairement et ostracisés.

Depuis peu de temps les Jacobins s'étaient réorganisés. Dans leur club rouvert, et présidé par Drouet, protégés par les forts de la Halle, qui portaient sur répaule, à défaut d'autres armes, de grosses bûches, ils faisaient l'éloge de Marat, de Babeuf, des fusillés de Grenelle (1). Ils ne cess«iient de demander la tête des qxtatnumvirs.

Peut-être l'eussent ils obtenue si le 18 brumaire, ardemment souhaité par la masse de la nation, ne fût venu (i propos étouffer les factions, chasser les discoureurs, arrêter la dissolution générale et rétablir au dehors comme au dedans la fortune de la France.

On peut dire que le coup d'Etat de Bonaparte sauva La Révellière d'un jugement qui n'eût peut-être pas entamé sa réputation d'intégrité, mais qui eût certainement fait justice de son outrecuidante impéritie.

Une fois hors du Directoire, il rentre dans le néant.. Trop pusillanime pour se rebeller contre le Premier Consul, il se retranche dans une incurable bouderie. Il refuse le serment, refuse l'Institut, refuse une pension, refuse le Sénat, et il croit par ces refus multipliés désobliger Tompereur (|ui se conlonle do sourire.

(I)Prudhomme. Histoire des rèooluiions de Paris. T. XI. p. 201.

214 ESSAIS Ii*aiST01RE ET DE LITrÉRATURE

Louis XVIII ne prit pas la peine de s'occuper du régicide. Il termina ses jours obscurément à Angers en 1824. Su mort passa inaperçue comme l'avait été la seconde moitié de sa vie.

Un faux air de puritain, une attitude prêcheuse, un caractère acariâtre, une violence concentrée, une inapaisable rancune, font de La Révellière-Lépeaux un des personnages les plus antipalhi(jues de la Révolution.. Toujours juclié sur un piédestal, pontifiant, sermonnant, prudhom mesque et poncif, paterne ou rageur, bravache ou poltron, il apparait dans l'étalage alterné de sa fausse modestie et de sa plate vantardise, comme une caricature d'homme d'Ktat. Fût sa cruauté sournoise, sa nullité verbeuse, son pharisaïsme implacable marquent sa place dans cette catégorie de politiciens si nombrepse qu'elle a fini par devenir l'incarnation vivante d'un régime politique ; parmi ces pseudomodérés des assemblées parlementaires toujours prêts à invoquer la justice au moment de commettre une iniquité, la tolérance, dans le temps qu'ils font œuvre de sectîiire, et à satisfaire leurs haines particulières, en s'attend ri ssant sur l'humanité.

Un livredeM. Paul Bourget estàla fois une volupté pour le lecteur et un tourment pour le critique. Si Ton s'abandonne volontiers au charme de' ces pages tissées d'observations fines et de poésie passionnée, éclairées parfois de vives lueurs philosophiques et parfois nuancées de tous lés chatoiements de l'analyse, il est impossible de se défendre contre la troublante complexité des idées. Klles nous laissent tout ensemble déconcertés et ravis. ¥11 si nous tentons de voir clair dans la mêlée confuse des sensations qu'elles évoquent, l'esprit hésite, bercé d'une inquiétude délicieuse et la plume tremble entre nos doigts.

N'est-ce pas le privilège de tous les écrivains qui savent atteindre les ressorts les plus intimes de notre

(1) Une Idylle tragique. Pari» 1896.

être moraly qu'ils se nomment Sliakespeare ou Sainte- Beuve, Montaigne ou Renan, de mettre en défaut l'inquisition des psychologues?

Plus Tœuvre est parfaite, plus impénétrable est l'énigme.

Ce n'est pas pourtant que les commentateurs aient manqué à M. Paul Bourget!

Tous les professionnels de la criti(iue ont disséqua L i'envi ce subtil explorateur do consciences «pii u demandé tour à tour à la ptiilosopliie et à i'iiistoire, à l'art et aux voyages, ù la poésie et au roman les éléments de son enquête. Et tous ceux qui l'ont suivi dans le labyrinthe où s'enroule sa fantaisie investigatrice, tous ceux qui ont tenté de dégager de l'ensemble de son œuvre une philosophie particulière et unique ont abouti à des résultats contradictoires .

Comment s'en étonner? Pouvait-on juger du môme œil Ci'uelle Enigme et Cosmopolis"? Espéruit-on ranger sous une étiquette commune la Physiologie de V Amour et Se9isatiofi8 d*Iialiel les Essais de Psychologie et Outre-Mer?

Les dogmati(|ues, possédés de la manie des classiiications, inventèrent diverses formules : M. Paul Bourget fut, par les uns, sacré disciple de Taine et petit-iits de Stendhal. D'autres l'enrôlèrent sous l'ondoyante bannière de Renan. D'autres enfin lui assignèrent sa place dans la lignée de Balzac.

Chacune de ces formules contenait une partie de

M. Bourgel; aucune ne le renfermait tout entier.

C'est que M. Paul lloiirget appartient fi la famille des grands évolutifs. D'année en année, une nouvelle manifestation littéraire faisait voler en éclats le cadre trop étroit dans lequel on avait prétendu le circonscrire.

Faut-il désespérer toutefois de surprendre, à travers les modalités successives de ce talent si souple, si varié, la loi (Vattraction à laquelle nul n'échappe et qui gouverne h leur insu les oscillations des esprits les plus indépendants?

Parti d'une donnée philosophique contraire à la tradition spiritualiste, M. Paul Bourget s'est sensiblement rapproclié des dogmes catlîoliques, moins séduit cependant par le caractère de vérité que ces dogmes tirent de la Révélation, que pénétré de leur portée moralisatrice et de leur vertu apaisante, dans le conflit des passions individuelles, aussi bien que dans le règlement des rapports sociaux.

En dépit de nombreux temps d'arrêt et de ])rusques retours à des doctrines dont ses derniers ouvrages mêmes ont gardé la visible empreinte, il est possible de suivre dans ces écrits, le développement d'une pensée de jour en jour plus liante et plus sereine. Faible ou même absente dans les premiers romans de passion, ofi il nous montre ses héros en proie à tous les doutes de l'esprit et ses héroïnes à toutes les suggestions de la luxure, l'idée morale s'afïlrme dans

les œuvres subséquentes,œuvresd'imaginaUon rehaussées de la vigueur et du reliet de scènes vécues, ou notes de voyage gai-dant l'émotion et le cachet personnel d'une conception romanesque, soit que M. Paul Bourget nous promène dans les verts paysages de rile de Wightou les paisibles rues d'Oxford, soit qu'il nous guide à travers la radieuse Toscane ou dans les églises de Sienne, soit enfin qu'il nous transporte de l'autre côté de l'Atlantique, au sein de la iburnaise ardente où s'élaborent les éléments énormes et conius de la civilisation de l'avenir.

Cette curiosité universelle, cette impatience de toutes les voluptés de l'esprit, ces nerfs toujours en vibration, cette sagacité toujours en éveil, ce besoin de faire de son âme, comme il le dit. lui-même a une mosaïque de sensations compliquées » (i) ont valu à M. Paul Bourget le reproche de dilettantisme. Qu'il fût mérité, c'est incontestable, du moins au temps où il écrivait à propos d'un dilettante illustre: «Le mieux est de se soumettre à l'esprit bon ou mauvais de l'Univers, et si nous devon:;» trouver le vide au fon<l de cette coupe de la civilisation à laquelle les siècles ont bu, de repéter avec le Prospéro de M. Renan : a C'est l'essence d'une coupe d'être épuisable ». (2)

(1) V. rétude sur M. Renan dans les Essais de Psychologie contemporaine t p. 70.

(2) Ibid., p. 77.

M. PAUL HOURGKT 221

Depuis lors le renanisme de M. Bourget parait s olre atténué. Curieux certes, il Test encore et il peut répéter avec le moins renaniste des poètes contemporains :

Tout m'attire à la fois et (l*un attrait pareil. Le Vrai par ses lueurs, rinflni par ses voiles,

mais sa curiosité a cessé d*étre indilTérente et il semble avoir abjuré Tépicuréisme intellectuel des premières années. On sent sous sa plume, désormais, comme une inquiétude du sens sérieux de la vie et des redoutables devoirs qu'elle impose, un souci du problème de la destinée, un* appétit du vrai, réel, sincère, encore qu'incertain et troublé, en un mot, un retour aux idées chrétiennes, abandonnées naguère pour la philosophie, retrouvées au fond de tout problème moral, et vers lesquelles, de son aveu môme, la philosophie le rapproche, par la concordance inattendue des conclusions et Tidentité des résultats. (1)

Co8mopoli8 et Oufre-J/er parus à deux annéesd'intervalle, marquèrent le point extrême de cette évolution. Les deux ouvrages semblent procéder d'une inspiration analogue, malgré la diversité des sujets.

(!) V. lettre adress<$c àM. Tabbé Klein au sujet de son volume : Autour du Dilettantisme, p. 144,

222 KSSAIS U'IIISTOIHK KT DE LIITÉRATURE

Pour cette société composite du vieux monde, abritant, la durée d'un liiver, dans la solennité des ruines de la Ville Eternelle, ses caprices d'un jour et ses vices errants, comme pour le monde nouveau des grandes cités nées d'Iiier, sur l'emplacement des Ibréts vierges, étrange amalgame de positivisme industriel et de iiardiesse spéculative, menacé à la fois par l'instabilité de richesses trop vite amassées et par la révolte immi- . nenlede misères non soulagées, [)Our ces deux civilisations distantes de tant de lieues et de tant de siècles, le besoin est le même: une règle morale qui arrête ici la décrépitude des caractères, et relrène là-bas, l'apreté de l'initiative individuelle et le déchaînement des activités concurrentes.

11 arrive quelquefois que les progrès accomplis trop hâtivement dans un sens, sont suivis de revirements brusques ou de périodes d'immobilité.

Faut-il voir un eil'et de cette loi ordinaire des réactions dans le désenchantement, qui, si nous ne nous trompons, fait le fond d'Idylle Tragique^ le plus dramatique mais aussi le plus noir des romans de M. Paul Bourget?

De cette histoire sentimentale où le psychologue pessimiste des débuts prime le moraliste des derniers temps, se dégage une impression de fatalité, d'asservissement au Fait, l'unique agent de notre destinée, supérieur ù nos prévisions et à nos elTorts.

L'idée chrétienne pâlit singulièrement ici, ou bien.

M. TAUL BOUMGET 223

si elle apparaît, c'est tantôt sous la forme d'un timide « peut-ôtre », tantôt comme un remède empirique^ Jjon pour disposer à la résignation les dmes meurtries j)ar le sort.

Le fait qui sert de thème aux conceptions désolantes de M. Paul Bourget est le conflit des deux sentiments les plus puissants, les plus doux et aussi les plus suscopliblos de la nature humaine : l'amour et Tamitic. Romanciers et moralistes ont abondamment disserté .surTamour. Bien peu, au contraire, ont prêté attention à l'amitié. C'est qu'en eiTet,si le premier sentiment est d'ordre universel, instinctif, involontaire, suggéré par la conservation de l'espèce, le second est d'une essence plus rare, seulement accessible aux natures d'élite, fondé qu'il est sur la libre inclination, le respect, la confiance mutuelle, le dévoûment, sentiment divin, consolateur de toutes les afllictions^ purificateur de toutes les souillures.

Et par ce qu'ils résident aux deux pôles opposés de Tôtre humain, mus, l'un par les forces instinctives, l'îuitre par les énergies morales, ces deux sentiments sont en perpétuel confit. La plus redoutable épreuve ( jue puisse subir l'amitié de deux hommes est l'amour. La femme est l'ennemie née de l'amitié. Epouse ou amante, dès qu'elle apparaît entre deux flmis la lutte commence, jusqu'à ce que ceci ait tué cela.

Si le choc des passions est assez violent ou la fatalité des circonstances assez tragique pour amener la

224 ESSAIS d'histoire et de UTTl^RATUHE

destruction des deux sentiments Tun par l'autre, le désastre est complet. C'est la ruine, le néant.

.L'un des premiers romans de M. Paul Bourget porte le titre de CHme d'Amour. Celui-ci pourrait s'appeler « Crime d'amitié n ou mieux : « Nihilisme sentimenjtal ». C'est bien là, en effet, l'aboutissement d'Idylle Tragique.

Voici l'histoire. Pierre Hauteieuille, jeune homme de trente ans, ûme droite, cœur enthousiaste, s'est passionnément épris d'une grande dame, rencontrée à Cannes dans le salon d'une amie de sa sœur.

La baronne Ely de Carlsberg (c'est le nom de la grande dame), mariée morganatiquement à un archi duc, maniaque brutal, que sa parenté avec l'héritier régnant des Habsbourg n'empôche pas de professer ouvertement l'anarchie, vit séparée de fait de son mari. Chacun a donc arrangé son existence à sa guise. Le prince, passionné de découvertes scientiflques, passe son temps dans son laboratoire, entre ses fourneaux et ses cornues. La baronne Ely brille au premier rang du monde cosmopolite campé sur la <c côte d'azur i» et lorsque, momentanément lassée de jeu et de fêtes, il lui prend fantaisie de se recueillir, elle trouve asile dans la villa d'une amie de pension, la douce Louise Brion, sacrifiée aussi à un mari indigne, mais résignée.

Pierre est devenu tout de suite amoureux de la jolie étrangère qui, par ennui, par coquetterie et pour un autre motif encore, s'est laissé courtiser. Puis l'amour

M. I»AlîL BOURGKT 225

Va gagnée {i son tour, amour secret, inavoué, mais •qui n'a pas échappé à la vigilante Louise, laquelle obtient un jour de son amie, avec la confession troui)lée d'aventures passionnelles antérieures, l'aveu de sa passion pour Pierre, et lui arrache la promesse de ne plus le revoir. La baronne veut tenir ses engagements, mais au moment de signifier au jeune homme sa résolution, les deux amoureux s'avouent leur tendresse mutuelle et tombent dans les bras l'un de l'autre.

C'est le commencement de l'idylle.

Elle reçoit sa conclusion inévitable quelques jours plus tard au coui's d'une excursion maritime à Gênes qui les réunit, sur le yacht hi Jemiy, aune société bigarrée composée de l'américain Dickie Marsh, propriétaire du bateau et de dix millions de dollars, gagnés 4lans les chemins de fer du Far- West, de sa nièce Florence et de M*"*" Bonnacorsi, opulente veuve d'un seigneur vénitien, en train de convoler en justes noces ^avec un jeune Provençal, à demi ruiné, Marius de /^orancez.

Le vrai motif de cette expédition, est précisément le mariage qui doit être célébré en secret pour tromper la surveillance du frère de la fiancée, Alvise Navagero, lequel, trouvant fort bon de jouir de la fortune de sa sdMir, entend maintenir celle-ci dans un perpétuel veuvage.

Pierre doit servir de témoin à Corancez, son ancien

226 ESSAIS d'histoire et de uttérature

camarade d'éludés, comme Ely et Florence doivent assister M*^ Bonnacorsi.

Tout réussit à souhait. La cérémonie s'accomplit dans une chapelle particulière^ avec le ministère d'un prêtre complaisant. Quant à Pierre et à son amante, la. nuit passée en mer, au bercement des vagues, sous le sourire des discrètes étoiles, a été trop courte à leurs^ suprêmes caresses.

Leur bonheur est court. Pierre apprend l'arrivée à Cannes de son ami le plus cher, Olivier Du Prat, retour du Caire, en voyage de noces. Le jeune homme accueille la nouvelle avec joie; la bai*onne frémit et se trouble. C'est la fin de l'idylle ; nous entrons dans le drame.

Cet Olivier Du Prat ciui apparaît comme un point noir à l'horizon de leur amour est le fi*ère d'élection de Pierre Hautefeuille, l'inséparable compagnon des bons et des mauvais joura de jeunesse; ensemble ils ont fait la guerre ; ils ont été l'un pour l'autre le confident des plus intimes pensées.

Puis la vie les a pris, séparés, jetés dans des voiesopposées. Indulgente à l'un, elle a été cruelle à l'autre. Pierre, retiré en province dans le paisible château paternel,' a gardé son âme jeune et fraîche. Olivier lancédans le monde s'y est meurtri. Des crises de passion,, des doutes amers ont exacerbé son pessimisme. L'agent le plus actii de cette désillusion totale a été l'amour,, l'amour jaloux, tyraunique, obsédant. Secrétaire d'am-

M. PAl'L IJOURGKT 227

bassade à Rome, il a eu une liaison avec celle môme Kly de Carlsberg dont les coquelteries, rironique dureté lui ont séché le cœur. A la rupture cclalante a survécu un récipro(|ue désir de vengeance.

C'est cette vengeance <]ui a poussé la baronne à se faire aimer de Pierre dont Olivier lui avait tant de fois vanté la candeur, sûre, de cette manière, d'atteindre son ancien amanl au point lo. pins vulnérable. A ce jeu periide, Kly s'est laissé prendre elle-même, et voilà que la plus terrible menace se dresse tout à coup contre son bonheur. Comment douterait-elle, en effet, (lue du jour où il sera instruit de l'aventure de Pierre, Olivier ne s'emploie de toutes ses forces à y mettre fin?

Olivier débarque accompagné de sa jeune femme, une enfant timide et concentrée qui l'aime en silence, torturée de jalousie depuis qu'elle a trouvé par hasard, dans les papiers de son mari, une photographie oubliée portant la signature d'Ely.

Le jeune diplomate n'a pas de peine h reconnaître chez son ami nu changement d'allures qui décèle l'amoureux. Amoureux, mais de qui? Ses conjectures ne s'étendent pas juscju'à M'"® de (iiarlsberg dont il ignore la présence à Cannes. C'est Pierre lui-même qui la lui i'évèle en lui racontant l'histoire du mariage secret, et c'est cet incunsc(|uent do Corancez (|ui le met au courant de leur liaison mystérieuse.

Olivier pressent que le mobile de cette intrigue est la

228 ESSAIS D'iIISTOIHK et DK UlTKRATfliK

vengeance. Il se rendra donc chez la baronne pour lui crier à la face rinfanûe de sa conduite.

Ely de son c6tc, depuis l'arrivée de son ennemi, vit dans des transes mortelles.

Si Olivier allait parler ! Si Pierre allait tout savoir de son passéy de ce passé dont elle a. honte et qu'elle tache d'oublier dans l'apaisant bonheur d'un amour sincère et vrai !

Olivier se présente chez elle, à la villa Uelmholt/, décidé ù faire un éclat, mais dès les premiei*s mots la pauvre £ly témoigne d'un attachement si profond, si dénué de toute coquetterie, qu'il n'a pas la force de l'invectiver davantage. Troublé lui-même par l'afflux subit d'une passion qu'il croyait éteinte, il promet le silence et s'enfuit pour ne pas succomber à la tentation.

Cependant Pierre a tout appris, et la liaison à Rome et la visite d'Olivier à la villa. Qui donc l'a instruit? La malheureuse Berthe Du Prat, qui a réussi à reconstituer histoire à sa manière, par des lambeaux d'une lettre écrite par Olivier à la baronne pour solliciter une entrevue, et qui se croyant trompée, défaille dans un accès de désespoir. Pierre court chercher son ami et le rencontre sur le seuil de la villa : d'où malentendu terrible.

A cette phase, le drame se concentre : lequel l'emportera de l'amitié ou de l'amour? Entre deux êtres de la qualité de Pierre et d'Olivier le conflit serait facile-

M. i»ArL iJornGET 229

ment résolu en faveur de Tamitié si, d'une part, l'infinie complexité du cœur ne déjouait, même chez les plus fermes et les plus droits, la rectitude des intentions, et si, d'autre part, le caprice des événements ne donnait à nos moindres démarches, une issue souvent contraire h nos efforts et à notre volonté.

Les deux hommes se jurent de ne jamais revoir celle dont la pernicieuse iniluence a failli être fatale à leur vieille auiitié. Mais ce serment pour être tenu devrait être suivi d'un départ immédiat que la santé de Berthe rend impossible.

Ces jours de retard suffisent pour donner sa revanche il l'amour. Pierre cède «lux lettres suppliantes de sa maîtresse. Le malheureux revient un soir au rendezvous. C'est pour y trouver la double expiation de Tadultère et du parjure. On l'a vu pénétrer par le jardin. L'archiduc averti a fait cerner la maison par des hommes armés. Sa mort est certaine.

(iîependant Olivier l'a suivi de loin. lUotti dans l'ombre, il a entendu le prince donner des ordres, organiser l'embuscade. Cet ironiste n'a gardé dans son cœur éteint qunn seul culte, le culte de l'amitié <iu'il va pousser jusqu'à l'immolation volontaire. Pour favoriser la fuite de son ami, d'un bond, il saute à son tour dans le jardin, et expire sous les balles, tandis que Pierre, afTolé d'im pressentiment sinistre, s'arrache pour jamais des bras de sa funeste amante.

Tragique idylle, en eiïet, qui s'achève dans le désespoir et le sang.

230 ESSAIS D*I11ST0IHE ET DK LITTKHAT URE

Dans lequel de ses romans, M. Paul Bourget a-t-il déployé plus de puissance dramati(]ue? Dans lequel a-t-il donné aux fails plus de valeur et d'intonsilé?

Et pourtant, malgré des beautés de premier ordre, ce livre dérive d'une source plus trouble, d'une inspiration moins élevée que ces récents devanciers. Pourquoi? C'est que l'idée fondamentale reste confuse, et comme voilée, soit dans la trame du récit, soit dans les parties toujours curieuses et souvent éloquentes où M. Paul Hourget exprime sa philosophie personnelle.

A première vue, on serait tenté d'en induire la victoire de l'amour, victoire navrante, désolée, semée de ruines, mais victoire toute de môme. Dès lors, si l'attrait sensuel, Instinctif, aussi Idéalisé qu'on voudra, prévaut sur le sentiment supérieur, immatériel, qui constitue, comme dans l'hypothèse présente, la seule noblesse de l'homme et son suprême culte; si rien ne subsiste, Intangible et sacré, au-dessus des atteintes de l'ensorcellement passionnel, ni le respect des serments, ni le sentiment de l'indignité de la personne aimée, quels pauvres êtres sommes-nous? Si les consciences les plus délicates et les plus fermes âmes sont à tout instant sujettes à de telles défaillances, que valent nos convictions, notre éducation, nos principes? Que vaut le monde, que vaut la destinée, si au premier souffle de passion, tout le bien dont nous sommes susceptibles, s'envole et iléchit, si les pires iûstincts reparaissent et triomphent 1

M. fAUL HOURGKT 2iîl

A y regarder de près cependant, la victoire ne reste h personne. Au moment de la catastrophe finale, on se trouve en face du néant.

Olivier s'en est-il rendu compte çn se réfugiant dans la mort volontaire?

L'hypothèse est acceptable, bien que M. Paul Bourget ne s'en soit pas expliqué. Son héros doit avoir le sentiment que, la mort, même au cas où elle n'im-, porterait pas au salut de Pierre, est la solution nécessaire de cet insoluble conflit. Du jour où le -serment est violé, où Pierre est retourné dans les bras d'Ely, l'amitié, la dernière idole, est à terre. Le sacrifice de sa vie peut donc être un «acte de désespoir autant qu'un acte de dévoûment.

De môme, entre Pierre et Kly, dès que se dresse îfombre du mort, c'en est fait de l'amour.

Que restet-it donc? Rien, ou plutôt, la grande faiseuse de ruines, l'aveugle dispensatrice de l'heur et du malheur, la Fatilité.

C'est elle, (|ui, à la manière antique, circule d'un 'bout à l'autre du drame. Tous les acteurs, bons ou mauvais, conscients ou non, lucides ou dominés par leurs sens, leurs ambitions ou leurs manies, Olivier, Pierre, Ely, jusqu'au farouche archiduc et à l'astucieux Corancez, semblent agir et se mouvoir sous l'irrésistible poussée du Destin.

M. Paul Bourget se retrouve ici plus que nulle part ailleurs,le disciple fervent de Taine, et l'engrenage des

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événements se complique d'une sorte de prédestinatioit particulière à chaque ôti-e, en vue d'une fin peut-être intelligente, peut-être inconsciente, mais étrangère^ en tous cas, à nos courtes prévisions et ù nos étroits, calculs.

Et dans l'immense banque qu'est le monde, autour du tapis vert dont nos espérances sont les enjeux, où passent incessamment la rouge et la noire, se pressent nos mains fiévreuses, marquées du signe fatidique, delà ligne droite ou brisée qui déterminera la cliaiiceon la malechance, le succès ou la défaite, comme l'explique Corancez à Pierre dans les salles de jeu de- Monte-Carlo.

Mais Corancez est un méridional superstitieux. Laissons parler M. Paul Bourget : <c II semble, écrit-il, (|u'il y ait dans la vie deux types d'êtres bien distincts, et leur coexistence éternelle prouve la légitimité des deux points de vue représentés à travers les siècles par la comédie et la tragédie. Chaque tiomme ressortit ù l'un de ces domaines, et rares sont les destinées qu» mélangent l'un et l'autre élément. Pour toute une classe de personnes — ainsi Corancez — les plus romantiques entreprises s'achèvent en vaudeville. Pour toute une autre classe, — à laquelle appartient hélas! Pierre Hauteteuille, les plus simples aventures au contraire, aboutissent au drame. Si les premiers aiment et sincèrement, jamais la femme qu'ils aiment ne leur fait du mal. Les autres sont voués aux émo-

lions poignantes, aux complications cruelles, toutes leurs idylles sont des idylles tragiques. »

Ce fatalisme engendre parmi ceux de la série noire, deux catégories d'individus : les résignés qui sont les croyants, et les révoltés qui n'ont pas ou qui n'ont plus de croyances religieuses. Or, c'est le cas de presque tous les personnages d'Idylle Tragique.

Révoltée, la baronne Kly quand dans cette nuit des douloureuses confidences elle jette ce cri amer : « Quelle vanité de croire que nous importons en quoi que ce soit à cette magnifique, à celte éternelle, à cette impassible nature!... Je me dis : il n'y a qu'une chose de vraie ici-bas, s'assouvir le cœur, sentir et aller jusqu'au bout de tous ses sentiments, désirer et aller jusqu'au bout de tous ses désirs,vivre enfin sa vie à soi, sa vie sincère, en dehors de tous les mensonges et de toutes les conventions, avant de sombrer dans l'inévitable néant... »

Révolté,le vieil archiduc qui ne (luitte ses fourneaux que pour vomir des anathèmes contre la société pourrie (|ui l'entoure, et en prédire, au nom de la Science, la ruine prochaine : « Ses plaisirs, voilà ce qui juge un monde, et j'aime cela de cette côte. On y voit à plein la sottise et l'infamie des ploutocrates... Ces impôts, ces lois, ces magistrats, ces armées, ce clergé, tout cet appareil social qui travaille au profit des riches, aboutit, à quoi? A protéger une crapule dorée dont nous avons une carte d'échantillons complète sur ce

beau rivage... Quand les millions d'ouvriers qui nourrissent cette poignée de parasites feront un geste, — le geste, — ah! nous rirons, nous rirons! Déjà le liliéralisme, le parlementarisme, le modérantisnie, toutes les sottises en isme, ne sont plus possibles... D'ailleurs, avec la Science, le branle-bas devient si facile!... Prenez tous les enfants des prolétaires, faites-en des électriciens et des chimistes, et dans une génération, (;à y est... »

liévoUé enlin Olivier, Tiniplucable a répandeur de scpia » sur tout ce qui aide h supporter la vie, sur l'amour, sur le travail, sur la fortune, sur la science, sur tout enfm, hormis l'amitié, dernière épave de sou naufrage moral.

Si Pierre par un rare bonheur a étéjusqu'ici préservé d'un pareil désastre, on pressent que désormais, brisé à son tour par le Destin, il poussera le même cri de négation, à moins qu'une sorte de libertinage amer ne lui fasse dire avecChamfort : a En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentiments extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidents de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du monde ».

Hâtons-nous de dire que cette conclusion n'est pas celle de M. Paul Bourget. H est mùme fort malaisé 4le direàlaquelie s'est arrêté l'auteur d* Idylle l'è'agiqueA^e

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livre finit sur une constatation peu consolante et sur un pointdMnterro^ation. Dans les dernières pages, lorsque le dénoûment approche, M. Hourget écrit : « Flien n'atteste davantage que tonte vie humaine est un songe, le jeu h travers nous d*un pouvoir supérieur, qui nous pousse où nous devons aller, sans que jamais le jour d'aujourd'hui puisse prévoir le lendemain... Les ouvriers de noire destinée sont à c(Mé de nous, <pji vivent, eux aussi, qui respirent, (jui ne se doutent j)as de la besogne à laquelle les réserve le hasard, la fatalité, la Providence? Quel est ton mot, inévitable énigme <lu sort d ?

Hé bien, faut-il le dire? cette réserve excessive sur la nature du «pouvoir supérieur» qui nous pousse dans l'inconnu, associée à la conception très nettement affirmée de la vanité de la vie, est plus proche des solutions négatives que des i)Ositives. Il en résulte une impression de malaise, un sentiment de l'irrésolu, de l'inachevé, dont M. Paul flourget nous avait «icsaccoutumés, dont il semblait désaccoutumé luimême.

Hasarder un jugement sur la portée philosophique de ce livre, serait donc, dans ces conditions, quelque peu téméraire. Mais en attendant qu'il nous donne Tœuvre décisive à laquelle applaudiront tous ceux — et ils sont nombreux — qui suivent avec une sympathie attentive les progrès de sa pensée, saluons en M. Paul Bourget, l'artiste consciencieux, dont chaque création,

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d'une facture de plus en plus large, d'une énergie de plus en plus intense^ accuse la puissance grandissante d'un génie en plein essor.

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