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AU TEMI'S DE PIERRE LE GRAND

L'introduction du culte catholique en Russie, le rapide développement qu'il y prit, la faveur momentinée dont jouirent ses ministres auprès des Tsars à la lin du XVII* siècle et au début du XVIII', marquent une phase singulière de Thistoire de la civilisation chez, les Slaves. Elle est, si l'on peut dire, la conséquence nécessaire de l'évolution qui, sous l'impulsion de souverains réformateurs, emportait l'empire du Nord vers TEurope occidentale, au moment môme où s'achevait la constitution des grands Etats.

Dans le sourd travail d'organisation intérieure, et principalement dans les essais de rénovation religieuse qui signalèrent l'avènement des RomanofT, la vieille

toi orthodoxie devait fatalement se heurter aux doctrines catholicfues; de môme que dans l'expansion conquérante qui l'entraînait à l'assaut des Infidèles, la puissance tsarienne devait rencontrer par de là ces grands auxiliaires qui s'appelaient le Saint Empire germanique, le royaume de Pologne et la république de Venise» la puissance catholique suprême : la Papauté.

Plus d'une fois, dans les siècles antérieurs, la politique avait mis en présence la diplomatie des Papes et celle des Tsars. Dès le temps d'Alexis Michaëlowitch et de ses successeurs, par suite de l'orientation nouvelle des idées, du besoin de l'unité non moins que de la nécessité d'une réforme dans les mœurs et les études ecclésiastiques, la partie éclairée du clergé orthodoxe demandait à Rome ses modèles, comme la politique inclinait à y chercher ses inspirations.

L'école de Kiew, fondée sur le type des collèges des jésuites, avait donné un grand essor aux études théolo giques. Continuateur de la réforme de Nicon, Siméon de Polotsk, en corrigeant les livres liturgiques, se souvenait des leçons puisées aux écoles catholiques de Pologne. (1)

Le règne de Féodor voyait éclore la première école de Moscou (l'Académie slavo-gréco-latine), copiée sur celle de Kiew, et animée du même esprit. L'imminence

(1) Cf. p. Qaqarine. Le clergé russe^ p. 63.

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'âii péril tare jetait les bases d'une alliance entre illoine, Varsovie et Moscou.

(Jes tendances s'afïinnaient encore sous la régence 'fie Sopiiie. L'audacieuse Tsarine rompait ouvertement avec les vieux préjugés orthodoxes et favorisait les prélats réformateurs dans un concile dont elle s'attrii)uait sans fagon la présidence.

C'est pendant celte ôre de transformation que se 'produisit un événement d'apparence minime, maïs d'importance énorme et qui eût pu avoir, sans une •série de crises postérieures, des conséquences incal- •culables sur les destinées religieuses et l'avenir politique de la Russie. Nous voulons parler de l'établissement des jésuites à Moscou.

Ils avaient déjà paru à la cour mêlés au cortège des ambassadeurs impériaux, notamment en 1084, lors du luiariage du Tsar Ivan, le débile frère de celui qui •devait être Pierre le Grand.

Kncouragés par l'appui de Galit/.in, le tout-puissant 'ministre de la régente, ils étaient revenus l'année suivante, munis d'une recommahdation de l'Empereur, àla suite d'un diplomate viennois nommé Curzius. Le prétexte du voyage était d'inviter le gouvernement russe à ?re prendre les relations diplomatiques avec la cour de Jtome, suspendues depuis Ivan IV, et que semblait •rendre opportunes, le projet de ligue contre les Turcs. D'autre part, il s'agissait d'obtenir pour les jésuites, à /léfaut de la direction de l'Académie de Moscou, qui

avait été confiée à des professeurs grecs, la permissiou d'ouvrir une école dans la capitale moscovite.

Le rétablissement des rapports oiliciels avec lo Pape fut jugé impossible. Mais les jésuites furent plus heureux; ils obtinrent sans difUculté Tautorisation d'acheter une maison en vue de la fondation d'un collège. L'Empereur en fit les frais.

La supériorité de leur méthode d'enseignement, non moins que l'ardeur de leur propagande, alarmèrent bientôt les starovères (vieux croyants). Le patriarche Joachim, ignorant fanatique, ennemi de toute importation occidentale, s'en plaignit amèrement aux jeunes Tsars, lors de leur visite au monastère de Troïtsa. Toute infiltration des hommes et des idées de l'Europe latine dans le patrimoine sacré de la vieille Russie, constituait à ses yeux un véritable sacrilège.

Il devint l'âme de la conjuration qui aboutit au renversement du gouvernement de Sophie, à l'exil de Galitzin, et à l'expulsion des jésuites.

Le 17 août 1689, Pierre était proclamé seul Tsar de toutes les Russies. H n'était âgé que de dix-sept ans. Les conjurés avaient compté sur sa jeunesse pour en faire l'instrument de leurs passions rétrogrades. « 11 est remarquable, dit un historien moderne (1) que Pierre a dû son élévation à Joachim et à la partie la

(1) Cf. ToiJSTO'û Le catTiolicisnie romain. T. I. (1) Le P. Qagarinb. — Op. cit.

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plus ignorante dn clergo; il arquiit.iit ses dettes en persécutant les étrangers et ceux qui avaient des tendances catholiques, d Leur triomphe fut éphémère. Joachim mourait peu <le temps après, et le Tsar, afin de s'affranchir de l'ingèrance cléricale dans les afTaires politi(iues, lui choisissait un successeur timoré et incapable dans la personne d'Adrien. Pour mieux affirmer encore Tindépendance du pouvoir laupie vis-à-vis du pouvoir religieux, il supprimait la procession des Hameaux où le Tsar devait escorter le patriarche en tenant la bride de sa monture et lui présenter rétrier.

Pierre ne se piquait pas de convictions religieuses. Tout jeune, sur les conseils de son favori Lefort, il s'était affilié à une loge maçonnique; mais quels qu'aient été ses sentiments intimes à l'endroit des croyances et des dogmes, il ne pouvait méconnaître les éléments civilisateurs contenus dans la discipline et la science romaines. Il était trop grand politique pour négliger de s'en servir, conformément k ses desseins.

Les professeurs grecs de l'Académie de Moscou, accusés d'imposture, venaient d'être renvoyés. Pierre tourna ses regards vers les écoles de Lemberg et de Prague alors ilorissantes. Bien qu'elles fussent aux mains des jésuites, il no craignit pas d'y envoyer des élèves de l'académie, étudier les lettres et la philosophie. En même temps, il demanda aux Pères des

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traductions en russe de dictionnaires et d'ouvrages de droit (1).

Mais dans sa capitale nit^mc, le nombre croissant des étrangers catholiques venus de tous les points de l'Europe, diplomates, ingénieurs ou officiers, rendait nécessaires certaines facilités pour l'exercice de leur culte.

Lors de sa mission en 1691, l'envoyé de l'Kmpereur, Curzius avait sollicité sans succès le retour des jésuiles et la construction d'une église latine, mais par déférence pour son puissant maître, on avait consenti à ce que le service fut fait dans une maison particulière par un prêtre qui ne devait être moine d'aucun ordre (2).

Si minime ({u'elle fût, cette concession marquait un progrès vers la liberté de conscience, nouveauté sans pareille pour les adeptes du raskol. Toutefois les catholiques russes avaient auprès du Tsar un protecteur plus puissant que l'Empereur lui-môme. Ce protecteur était l'Écossais Patrick Goiilon, général de mérite et catholique fervent. Ami de jeunesse et compagnon d'armes de Pierre, il correspondait avec les jésuites dont il avait été l'élève à Braunsberg. S'il ne put décider le Tsar à les rappeler ofliciellement, il facilita au moins leur rentrée individuelle dans les

(1) Qaqarine. Op., cit.

{2) Cf. Tolstoï, Le Catholicisme romain. T. I.

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familles uristocrati((ue.s de Moscou à litre de professeurs ou (ranrnôniers. Plus sif^n.'ilrt encore fut le service (ju'il rendit /i leur cause en leur obtenant la permission d'élever une église en pierre. Il a raconté lui-même, dans son journal intime dans quelles circonstances lui avait été donné Tassentissement du Tsar. Un jour qu'il passait avec lui en voiture dans le <|uartier allemand devant Tédifice de bols alTecté au culte romain, il lui demanda Tautorisatlon d*y substituer une église en piene, ce qui fut aussitôt accordé. Ce récit détruit la légende accréditée sur la foi de quel- (|ues historiens, suivant laquelle la construction aurait été entreprise à Tinsu de Pierre, occupé au siège d'Azow, avec la complicité de Gordon, lequel aurait extorqué ensuite, au moyen d'une éfjuivoque, le consentement de son souverain (1).

A cette époque d'ailleurs, si son inclination naturelle ne l'avait disposé à la tolérance envers les catholiques, Pierre y eût été amené par les besoins de sa polilicpio extcrieuie. Knhardi [)ar ses succès sur la Mer Noire, Pierre méditait de reprendre, de concert avec le Pape, les anciens projets de ligue européenne, anéantis autrefois par la mort inopinée de Sobieski. C'est dans ce dessein, autant que par l'attrait de la curiosité des cours d'Occident qu'il organisait avec Lefort et Golo-

1) PiERLiNG, La Sorbonne et la Russie, p. 19 et 20. — Tolstoï, Le CaOtolicisme. romain, T. I.

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wiue cette célèbre ambassade à laquelle il se mêlait lui-niôme incognito.

L'expédition, dès qu'elle lut connue, mit en émoi les chancelleries. Préveim aussitôt par le P. Sturm, missionnaire en Courlando du passage des Russes à Uiga, le nonce de Vienne, en informe le cardinal secrétaire d'État, et déjà l'on voit poindre dans la correspondance des prélaU romains, l'espoir de l'union des dsux églises, fondé sur l'entrevue probable du Pape et du Tsar. (1)

On sait que cette entrevue n'eut pas lieu, que l'ambassade ne dépassa pas Vienne et (jue Pierre, au moment où il se disposait ù s'embarquer pour l'Italie, fut rappelé précipitamment dans sa capitale par la révolte des strélitz. i/occasion éttiit perdue d'une entente immédiate entre l'empire moscovite et la Papauté. Cette éventualité n'était pourtant pas chimérique. Qui peut dire quel effet eût produit la vue de la Ville Éternelle sur l'imagination d'un prince impressionnable, avide de spectacles grandioses et d'imposantes solennités? L'heure semblait d'autant plus propice que Pierre avait de graves sujets de mécontentement contre son clergé, presque unanimement hostile à ses réformes. N'étaient-ce point ces moines fanatiques, ces popes exaltés qui cherchaient à le rendre odieux au peuple, en répétant dans leurs prédica-

(1) Thbinbr. Monuftients hisL de Russie, n* 297.

tions que rAntechrist était né; qu'il était dit, en effet, •<]ue l'Antéchrist naîtrait d'un adultère ; que Pierre était le fils de la seconde épouse d'Alexis, que sa mère Nathalie était la fausse vierge, la femme adultère des prophéties, etc.? (1) N'étaient-ce pas eux qui allumaient la sédition, en répandant tantôt le bruit de sa 'Conversion au papisme, tantôt celui de sa mort?

Pierre revint en Russie la rage au cœur. Néanmoins son voyage ne resta pas sans profit pour la cause cathodique; il rapportait sur la religion romaine des idées plus exactes et plus élevées. A Vienne, il avait assisté •dans l'église des jésuites h une cérémonie solennelle, >il avait conversé avec le cardinal Kolonitz, primat de Hongrie, il s'était même assis à la table des Pères qui «'avaient rien épargné pour le séduire (2).

En outre, pendant son séjour à Varsovie, il avait 'effleuré avec le nonce, la question du libre passage par la Russie, des missionnaires de Chine, sans cependant <îonsentir à prendre à cet égard d'engagement écrit. « Ma parole, afTirmait-il, vaut mille diplômes, et celle -de tout Tsar régnant à Moscou, aura la même valeur. »

Dans le cours de ses relations ultérieures avec Rome il ne se départira jamais de cette réserve. Toutefois en cette circonstance, il fit bon accueil au P. Vota qu'il

(1) RAMnAUD. Hist, de la Russie, p. 356.

(2) Thein£r. n* 298. Lettre du nonce de Vienne au cardinal secrétaire d'État.

avait vu naguère à Moscou, dans l'ambassade allemande, et à qui il daigna, en signe de sa bienveillance impériale, demander sa bénédiction (1).

Une mesure plus importante l'ut l'envoi à Rome du général Chéréméteir, avec une lettre pour le Pape Innocent XII. Le général n'avait aucun caractère olFiciel; il allait à Malte, étudier l'organisation des forces navales de l'Ordre, et sa dévotion seule le conduisait au tombeau des apôtres. 11 n'en fut pas moins reçu avec distinction par la cour pontificale et revint en Russie,, cliargé d'une réponse du Pape au Tsar. Quoique sans grande portée politique, cette visite fut le prélude de négociations plus sérieuses, et remit eu faveur l'idée d'un accord entre les deux cours.

Les événements (|ui suivirent allaient bientôt en démontrer l'importance.

Contrairement aux plans ébauchés, ce ne fut pas lu guerre des Turcs, mais la lutte contre le roi luthérien de Suède, Charles XII, qui poussa l'un vers l'autrele Pape et le Tsar. La médiation entre eux, ne vint pas de l'Empereur, mais d'Auguste II, roi de Pologne.

La campagne, comme on sait, débuta mal pour les Russes et les Polonais. La défaite de Narva, accéléra les résolutions du vaincu. Pierre comprit que pour conserver quelques sujets à son allié déti'ôné, et pour rendre possible le maintien des troupes moscovites.

(1) Thbiner. Monuments de Vhist. de Russie, n* 102»

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en Lithuanie, il fallait s'attacher les populations cat)iolir|nes ((ni hésitaient encore entre Auguste et Stanislas Leczinski. De lîi ces marques de respect prodiguées au Saint-Siège, maintes fois attestées par les correspondances diplomatiques. •

A la date du 17 juin 1702, le nonce de Vienne écrit au cardintil Spada, secrétaire d'État : « Le prince Galitzin, amhassadeur du Tsar, m'a informé hier, du retour de Tcxprôs qu'il avait envoyé le mois dernier à Moscou, il lui en est revenu de nouvelles déclarations du Tsar qui montre un grand soin d'affirmer en toute occasion son profond i*espect pour Sa Sainteté. Ce monarque, ajoute-t-il, manifeste sa résolution très ferme de porter ;i un très haut point ses relations avec le Saint-Siège, et à les étendre plus loin que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs. » Le diplomate italien soupçonne cependant derrière ces protestations amicales, des motifs intéressés : l'appui de la cour de Uome à Vienne pour l'union du tsaréwitch avec une archiduchesse, et lacrainte d'une alliancede la Pologne et de la Suède contre la Russie.

Le nonce de Varsovie recueillait dans le même temps des assurances analogues de la bouche de l'envoyé russe Schirendorfï (i),

EfTectiveînent la politique religieuse de Pierre semblait de bon augure. En 1700, après la mort d'Adrien,.

(1) Theiner. N* 304.

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il avait laissé vacante la dignité de patriarche, alléguant les embarras de la guerre. Il s*était contenté de nommer un administrateur provisoire de l'Eglise, et son choix s'était porté sur Etienne Jawoi*sky, métropolite nie Riazan, Polonais d'origine et ancien élève des jésuites. Cet état intérimaire destinéù tenir en suspens les espérances de Rome, devait aboutir, vingt ans plus tard, ù l'abolition du patriarcat.

D'autres mesures encore réjouissaient les catholiques. Pour en finir avec ses moines rebelles, il avait mis la main sur les biens des couvents, et il servait à chaque monastère un revenu déterminé d'après un taux assez bas; de plus, il avait imaginé d'y hospitaliser des pensionnaires, invalides des armées, galériens vieux, estropiés ou fous. Invalides, galériens et moines recevaient môme ration. Telle était sa défiance envers les religieux, qu'il leur avait interdit d'avoir dans leurs cellules du papier, des plumes et de l'encre. (1)

Cependant la guerre se poursuivait en Pologne. Charles XII ravageait les contrées restées fidèles à Auguste IL Stanislas régnait à Varsovie. Les populations lithuaniennes, presque toutes adhérentes ù l'Union qui les rattachait u la Pologne catholique, souffraient autant des excès des troupes moscovites que des dilapidations des Suédois. Pierre sentit la

(1) Qaqarinb. Le clergé russe, p. 120.

nécessite de réchauffer par un acte éclatant le zèle de ses alliés.

A son entrée à Viliia, en octobre d703, 11 tint une sorte de diète à laquelle assistaient Tarchevôque de la ville, le palatin de Polotsk, le vice-chancelier de Pologne, et les délégués de Grodno. Le Tsar écouta les vœux de rasseml)lcc, et à peine rentré à Grodno, dans ses quartiers d'iiiver, il donna sur les instances du P. Brogg, confesseur du roi de Pologne, une charte où il proclamait la liberté du culte catholique en Russie, autorisait l'érection d'églises en pierre, et garantissait le libre passage h travers ses Etats des missionnaires en route pour la Perse et la Chine. Le môme jour, il accordait aux capucins la permission de s'établir à Moscou. A (|uelque temps de là, il octroyait la même faveur aux jésuites avec la faculté d'ouvrir un collège pour l'éducation des jeunes nobles. (1)

A la suite de ces ukases, outre l'église de Moscou qui existait déjà, des temples catholiques s'élevèrent à Sl-Pétersbourg, à Kazan et à Astrakhan. Cette dernière ville était le centre d'où partait le mouvement des missions d'Arménie.

C'étaient là des concessions importantes. Fallait-il douter après cela des bonnes intentions du Tsar? Si Ton en croit une relation adressée à Rome par le P. Centurion, jésuite de Polotsk, elles ne lui auraient

(I)Theiner, n' 311.

pas été dictées par des calculs politiques, ipais plutôt inspirées par son repentir.

L'anecdote suivante qui décèle des particularités curieuses du caractère de cet étrange monarque mérite d'être rapportée.

c Pendant son séjour d Polotsk, dit le Père, il avait passé la nuit dans une orgie en compagnie du palatin et de (juelques seigneurs litliuaniens, lors(|ue, au matin, lout-à-lait ivre, l'idée lui vint de se rendre au couvent des Busiliens. Apercevant le buste du bienheureux Josaphat Kuncewitz, la Icte Tendue d'un coup de hache, il demanda qui l'avait ainsi martyrisé. — c Les schismatiques de votre culte, » répondit l'abbé. — « Alors, nous sommes des tyrans? » s'écria le tsar furieux. Et d'un coup d'épée mortel il l'étendit à ses pieds. Ce que voyant ceux de sa suite, tout aussi ivres que leur maître, ils se ruèrent sur les autres religieux et en blessèrent quatre qui succombèrent.

« Pierre eut un profond remords de cet acte. Il fit prier l'archevêque de Vilna de ne point l'excommunier et pour conjurer la vengeance divine, il déclara vouloir autoriser la fondation d'un monastère de capucins et trois collèges de nos Pères, à Moscou et dans les principales villes.

« A quelques jours de là, il visita notre église et entendit la messe avec une grande apparence de dévotion. 11 demanda ù voir le portrait de St-l<'rançois Xavier, on le lui montra. « C'est ce grand saint, dit-il,

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qui baptisa de sa main, un million deux cent cinquante mille personnes. Et où est saint Ignace? » On le lui désigna également. « Voilà donc, reprit-il, après ravoir considéré, le fondateur de ce grand Ordre qui est répandu dans le monde entier. »

« On le pria de daigner rester à dîner au collège, ce qu'il accepta volontiers, et comme on savait qu'il observait selon le rite grec, la vigile de saint Pierre, on lui servit un repas maigre. Il refusa le fauteuil qui lui avait été préparé, demanda un escabeau, et voulut que le P. Recteur s'assît auprès de lui. Pendant le repas il montra aux Pères une aimable familiarité.

« Un de ses officiers ayant pris la barrette d'un novice qui servait à table, et s'en étant coilTé, pour divertir les autres officiers, le Tsar s'en aperçut. Il pria aussitôt le P. Recteur de lui prêter la sienne, il la garda un instant sur sa tête et s'en montra fier, parce que les cornes de la barrette figuraient la sainte croix.

« On resta quatre heures ti table, et chaque fois que le Tsar buvait, un sergent placé près de la fenêtre faisait signe aux canonniers postés dehors, qui répondaient par une salve. On tira ainsi cent vingt coups de canon. Le Tsar nous donna, conclut le jésuite, de grandes marques d'affection, et il s'en prit à ses gens des mensonges qu'on lui avait racontés, disait-il, sur le compte de ces saints, savants et très aimables Pères.

« Le P. Recteur lui conseilla de venir à Rome, la

guerre finie, de môme qu'il avait été dans tant d'autres pays. « Je voulais le faire, dit-il, (juand je partis pour Venise, mais j*ai dît retourner en liùle parce que mes barbares se révoltaient. J'espère y aller une autre l'ois et j'ai grand désir de voir celle ville fameuse et le Pape actuel, de même que j'ai connu son prédécesseur en Pologne. Mais ce dernier était avancé en âge, tandis que cette fois ils ont nommé un jeune, d Le P. Recteur répliqua que le Pape n'était pas vieux mais incomparable et qu'il ne s'était pas vu dans la suite des siècles un pontife aussi saint et aussi savant, ce dont le Tsar parut persuadé.

« Il a déposé le patriarche russe en lui disant que dans l'Occident, il n'est d'autre patriarche que le pontife romain.

« A l'archevêque qui se plaignait que nous faisions publiquement l'école en attirant les élèves à la foi romaine, le Tsar a répondu sèchement qu'il enviait notre méthode parce que lui ni les siens ne savaient enseigner, et que si les jeunes gens se faisaient calhollques, c'était tant mieux pour eux.

« Il a permis à quatre Pères allemands de séjourner à sa cour et chaque année le P. Recteur de Polosk envoie des missionnaires sur les frontières de Perse. Le Tsar le sait et voit d'un bon œil leurs progrès.

« Dans tous ses actes, il se montre favorable au rite latin et fort peu à ses moines grecs. Il vient de leur (enlever tous leurs revenus et de leur assigner seule-

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ment une pension annuelle de cinquante florins pour leur entrelien pei-sojïnel. Par les ex(^cutions qu'il fait, il parait cruel, mais il s'en excuse en disant qu'il ne peut gouverner autrement des barbares.

« Bien que Ton ne puisse alTirmer s'il est personnellement disposé à professer la religion catholique, il est certain qu'une ambassade envoyée par le Saint-Siège serait bien accueillie. 11 a fait grand cas de la lettre de félicitations d'Innocent XII, h propos de la reprise des places occupées par les Turcs.

« Quant à sa satisfaction de voir ses sujets embrasser la religion catholique, on n'en peut douter. Il le sait et l'approuve. » (i)

Quoiqu'il en soit de ce récit, la tendance vers Rome était formelle. On hésitait toutefois à échanger des ambassadeurs, malgré le désir du Pape d'envoyer un nonce à Moscou, et le désir non moins grand de Pierre d'entrer en pourparlers avec la cour pontificale. Les vicissitudes de la guerre, allaient forcer l'indécision du Tsar.

Ses armées se trouvaient à ce moment (1706) dans une situation critique. Les troupes polonaises, battues à Frauenstadt, avaient ouvert la Saxe à l'invasion de Charles XII. Auguste, démoralisé par cet échec, avait abandonné l'alliance russe, subi l'humiliante paix de AIl-Ranstadt, et renoncé au trône de Pologne. Etabli

(1) Cf. Theiner. Monuments hisi. de Rttssie, n* 315.

256 ESSAIS D'aiSTOlHE ET DE LITTÉHATUHE

devant Leipzig, avec quarante mille hommes, le roi de Suède, menaçait à la ibis la Russie et les États de l'Empereur. Il se trouvait alors l'arbitre de ri^"ui-ope, sollicité successivement par la France, éprouvée par les désastres de la guerre de la succession d'Espagne; par l'Angleterre qui lui dépêchait le duc de Marlborough, afin de pénétrer ses desseins ; redouté par Joseph P' qui, pour détourner l'orage multiplait les llatteries et les concessions, lui livrant le comte de Zobor, coupal>le d'insultes envers un ollicier suédois, et les Moscovites réfugiés sur son territoire, rappelant les ofllciers allemands au service du Tsar, accordant enfin une centaine d'églises aux protestants de Silésie (1).

Il n'y avait plus à balancer. Le Pape seul, pouvait dans ces graves circonstances, resserrer le faisceau des puissances non protestantes.

Le voyage du prince Kourakine à Rome fut décidé.

La mission était délicate; elle se compliquait en •outre de questions d'étiquette dont le règlement avait ^n mainte occasion entravé les rapports des deux cours.

Pour la première fois, depuis la règne d'Ivan IV, Rome voyait le venue d'un envoyé moscovite, muni •de pouvoirs quasi officiels.

Le prince Boris Kourakine, chambellan du Tsar, et

(1) TuEiNER, n*42I. Lettre du baron de Beseoval envoyé de i^Prance auprès du roi de Suôde, 16 jfiiilet 1707.

lieutenant-colonel de sa garde, arriva le 7 janvier 1707. « Cotait, dit Saint-Simon, un grand homme hieii fait, rjui sentait fort la grandeur de son origine ^il descendait des Jagellons) avec beaucoup d'esprit, de tour et d'instruction. Il parlait fort bien plusieurs langues et avait l)eaucoup voyagé. » (1) 11 était muni •de deux lettres de Pierre, Tune pour le Pape, r.autre !l>our le canlinal Paulucci.

Le but réel de la mission était d'obtenir du Saint- Siège l'annulation de l'élection de StanisLis, et la pro- «iiesse de ne jamais le reconnaître pour roi de Pologne. Les vues de la cour de Rome étaient dilTérentes. Il importait surtout au Pape qui estimait d'un intérêt seconnlaire les compéliUoiis polonaises, de faire délivrer par le Tsar, une charte générale, proclamant la liberté du culte catholique en Russie. C'est dans cette divergence 4le vues que les négociations allaient s'ouvrir.

La réception de l'envoyé russe, en audience solenflielle, fut fiKée au 30 mars. Le cérémonial avait été l'églé au préalable avec une munitie extrême.

Par une faveur exceptionnelle, le prince parut <levant le Souverain Pontife, tenant son chapeau à la main et portant l'épée au côté.

Clément XI, était assis sous un dais de velours rouge, <lans un fauteuil élevé, vêtu d'une robe de toile blanche et d'un manteau rouge cerise. 11 avait sur la tête un JVoc de même couleur bordé d'hermine.

(l) Saint-Simon, MémoiresT. XIV, p. 17. 17

258 ESSAIS d'histoire et de UITKHATIJRE

En entrant dans la salle de Taudience, le prince fléchit le genou, et s'étant approché cU) Pape, il s'agenouilla devant lui et lui halsa le pied, puis se relevant, il présenta la lettre du Tsar au Saint-Père qui la regut de ses deux mains et la serra contre su poitrine pour montrer qu'il l'acceptait (1).

Kourakine exposa la situation des alluires en Pologne, le danger que faisaient courir non-seulement aux intérôts de son souverain, mais aussi à ceuK da la religion catholique, les progrès dn conquérant hitluV irien. II priait donc en conséquence le Pape, d'adresser aux Polonais, pour les encourager à la résistance à Fhérésie, un bref, par lequel il déclarerait ne jamais, ireconnattre Stanislas. Le prince ajoutait que si on laissait s'alfermir sur le trône le candidat du roi de Suède a cela conduirait, non-seulement ù l'avilissement du pouvoir papal, mais encore à l'extinction entière de la foi catholique romaine en Pologne. )> (2)

Clément XI répondit qu'il jugeait en ellet l'élection nulle comme entachée de violence, qu'il n'avait p;is reconnu Stanislas, bien qu'il y ait été vivement solli cité par la France,par l'Empereur et i)ar le roi Auguste lui-même; qu'il ne le reconnaîtrait pas tant que la diète polonaise ne l'aurait pas unanimement reconnu, mais que si l'Assemblée nationale se décidait à le

(1) TouROUKNiBW. IlisL RtiSsUc Mofiumtnta, T. II, p. 284-2^85.. 42). ToLSTrt'. Ojp... «(... T. I, p. 147.

ROME KT LA ni^SSlK 259

reconnaître, il serait forcé de suivre son exemple.

La réponse du Pape était pleine de correction et de prudence, mais elle ne répondait pas au désir de l'ambassadeur. Il s'était flatté d'obtenir une manifestation écrite, déniant irrévocablement à Stanislas le titre de roi. Il se heurta à un refus formel.

A cette diUîculté s'en joignait une autre. Elle portait sur la qualité des titres que devaient se donner mutuellement le Pape et le Tsar. Jusqu'à ce jour, les souverains de Russie, en écrivant aux Papes, avaient adressé leurs letti'es : ce Au chef(Ouczilcl) de rftglise romaine », formule dont la Cour de Home s'était montrée très froissée. De leur côté, les Papes s'étaient abstenus de conférer aux Tsars le titre de « Majesté ».

Kourakine saisit l'occasion d'exiger (|ue cette dernière fiualification fût insérée dans la déclaration écrite, sous peine d'une rupture immédiate des pourparlers.

A ces prétentions, à ces exigences, la chancellerie romaine opposait des exigences et des prétentions égales.Tout en persistante refuser la déclaration relative à la Pologne, elle réclamait une charte générale et solennelle, proclamant pour jamais la liberté du culte catholique, signée du Tsar et adressée au Pape, avec le titi*e de « Sainteté ».

On ne put s'entendre. Le prince déclina |)Our l'iieure présente les pr()i)Ositions papales on disant que le culte catholiiiue s'exerçait librement en Russie, et en

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renvoyant après la guerre la négociation du concordat. D'autre part, la Cour de Rome, sans vouloir délivrer de pièce offlcielle, consentait à remettre au prince, mais k titre exclusivement personnel, une expédition de la réponse verbale du Saint-Père,' et à adresser au Tsar une épltre de remerciement pour sa bienveillance envers les catholiques. L^ susceptibilités de l'étiquette firent tout échouer. Après avoir pris connaissance de la copie du document, le prince Kourakine refusa de se charger de lettres qui ne donnaient pas à son maître le titre de « Majesté » et retourna à Moscou.

On se séparait sans avoir obtenu de grands résultats.

Il est à remarquer, que contrairement à l'assertion de Saint-Simon, il ne fut pas question, officiellement du moins, de l'union des Eglises. La présence d'un ambassadeur russe à Rome autorisait cette hypothèse, et l'on en parla sans doute dans les milieux diplomatiques ; mais rien dans les documents authentiques ne permet de penser que des ouvertures sérieuses aient été faites de part ou d'autre.

Dix ans se passèrent avant que les relations fussent reprises. Les avances vinrent alors du gouvernement ])ontifical, mais la situation politique s'était profondément modifiée, et Pierre, cette fois, se montra moins empressé.

Ce fut pendant le séjour du Tsar à Paris que fut renouvelée la tentative. 11 parut opportun au Pape d'agir par l'entramise de la France dont le Tsar reclier-

chait ramitié. La présence de Kourakine (jui servait H'interprôte semblait accroitre les chances de succès. Des instructions parvinrent au nonce Bentivoglio, selon lesquelles il devait associer le Régent à ses efforts, et obtenir la charte générale en échange du titre de « Majesté » cpie Clément XI accoitlait enfin. Il devait, de plus, faire agréer en principe l'envoi d*un nonce à Saint-Pétersbourg. (1)

Bentivoglios'adressaau prince Kourakine; l'audience eut lieu, mais au grand désappointement du nonce, tout se passa en vagues compliments (2). Aucune «luestion politique ne fut abordée : Kourakine éluda aussi toute explication, et renvoya le nonce à la chancellerie du Tsar, où le vice-chancelier ShafTirof lui <iéclara que si le Pape trouvait nécessaire de mener une négociation en forme, il était libre d'envoyer un plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg.

F/alTaire était encore une fois mancpiée. La cour romaine ne i)erdit pas courage. Elle avait averti le nonce de Cologne de se trouver à Si)a i)Our saluer le Tsar à son passage. Mais celui-ci étant resté à Amsterdam, on crut expédient de lui adresser un nouvel émissaire, le comte Cavalchino. Ce dernier

(1) TouRGUBNiEW. Ifisi, Rusfûœ Monumenta, T. II, p. 320.

(2) TouiuiUBNiRw. Hist, Russiœ Monumenla. T. II, p. 317- 329. — Tolstoï. Cnth. rotn. T. II, p. 153. — S'-Simon. T. XIV, p. 69. — V. aussi Mémoires du maréchal de Tesxé, Paris 1806. — Augustin Galitzin. La Uussie au xvni* siècle.

202 i-:ssAis D*iiiSToiui!: kt de LirréuATURE

re<;ut de la bouche de Pierre les protestations habituelles de respect à Téganl du Pape, mais on lui opposa les mômes raisons dilatoires. (1)

A ce second voyage de Pierre en Kurope se rattache un épisode curieux de l'histoire religieuse de Russie. Nous voulons parler de la déniarclie improvisée par les docteu)*s de la Sorbonne, en vue de l'union des deux Eglises. Malgré divers avis d'inégale autorité, le goîivernement pontiiical n'avait jamais beaucoup compté sur cette i^éforme, et s'était renfermé dans une attitude expectante. Les théologiens sorbonnistes estimèrent que les garanties gallicanes sufll raient di dissiper les préjugés du Tsar, et ils résolurent d'aborder de front ce problème épineux. Prolitant de la visite du souverain à la bibliothù(|ue de la Sorbonne, ils tirent dévier l'entretien vers le sujet qui leur tenait au cœur. Voici d'après le journal de Pierre l" comment les choses se passèrent : « Le :] juin (1717), Sa Majesté se rendit ïi l'Académie où les docteurs de Sprbonne entretinrent Sa Majesté de l'union dans la foi en disant qu'il serait facile de l'établir. A quoi, Sa Majesté daigna répondre que cette ailaire était grave, et qu'il était impossible de l'arranger dans un bref délai;

(l) Cf. TouRGUÊNiEW, T. H. p. 331-332. St-Simon rapporte que le roi de Hollande avait déconseillé au Tsar de se faire catholique sUl voulait rester maître chez lui. Il est permis de croire que le résolutions de Pierre étaient prises À cet égard bien avant son entrevue avec ce prince.

ROMK ET LA RUSSIK 263

«i|u'en outre, Sa Majeslô s'occupe davantage des afTaîres militaires. Mais que s'ils le désiraient en réalité, ils n'avaient ( pi Vi écrire aux évéqucs russes, car c'est une «aiïaire importante (pil exige une assemblée ecclésiastique; en nicnic temps il daigna promettre aux •docteurs, que s'ils écrivaient aux évoques russes, il ordonnerait à ceux-ci de répondre en vertu de Taulorité que Dieu lui avait donnée. » (1)

Cette réponse du Tsar était-elle une fin de nonrecevoir? Uéguisait-cUé, au contraire, un plan plus ou moins arrêté d'unification religieuse? Cette dernière hypottièse n'était pas tout-à-fait invraisemblable. Pierre avait dit, en elTet, au nnaréchal de Tessé qui l'€icconq)agnait dans Paris, « qu'il ne s'éloignerait pas «de reconnaître le Pape pour premier patriarche orthodoxe, mais qu'il ne s'accommoderait pas de certains •assujettissements que la cour de Rome prétendait imposer aux princes, au préjudicede leur souveraineté, qu'il voulait bien croire le Pape infaillible, mais à la tcte du Concile «»;éncral. » (2) Dans son entretien avec des Sorbonnistcs, il avait d'ailleurs paru faire peu de cas de certaines formalités d'ordre secondaire, telles que les azymes et la communion sous les deux «spèces. (3)

(1) Journal de Pierre le Grand, T. II. p. 411 cité par le P. Fierling. La Sorboufte et la lîiissie, p. 23.

(2) Saint-Simon. Mémoires, T. XIV. p. 09.

(3) PiERUNG. LaSorbonneet la Russie, p. 26,

264 ESSAIS d'histoihë et de littérature

Les docteurs se mirent donc à l'œuvre et composèrent en hâte un mémoire dont la rédaction définitive fut confiée à Tun d'entre eux, nommé Boursier. Celui-ci avait très habilement nUs en linniôre les points ilr contact des deux i«]glisesy non moins liabilement dissimulé les 'divergences. Un seul dogme était retenu, celui de la Procession du Saint-Ksprit. FIncore, après examen, reconnaissait-il que la diflerence consistait simplement dans les mots, (ju'cn dcfinitive, la question de savoir si le Saint-Ksprit procède « du Père par le Fils », selon la tliéorie grec(jue, ou « du Père et du l^'ils 1^ conformément à la doctrine des Lalins, trouvait sa solution dans l'unité de suljstance; que par conséquent, d'accord sur le fond du symbole de la toi,, les Russes n'éUiient pas tenus d'ajouter le célèbre Filioqtte au Credo de Nicée. (1)

Quanta la suprématie du Pape, en ardent janséniste qu'il était. Boursier en faisait bon marché. Ce dernier point surtout intéressait le Tsjir, et rien n'était plus propre à flatter ses instincts d'autocrate.

Lorsque le mémoire lui i)arvint, Pierre était en roule pour la Uussie où se pi*éparaieiit, au sein n)ènie de sa famille, de tragiques événements. Le conqdol, le proces et le terrible châtiment de son ills Alexis allaient donner un autre cours li ses idées, et iniluer profondément sur ses déterminations ultérieures.

<1) PlKRLlNO. Op. cit., p. 32.

nOMB ET LA RUSSIE 265-

Les docteurs de Sorl>onne attendirent deux ans la réponse dos (Wt^ques russes. Deux projets furent rédigés, l'un par laworsk y, successeur intérimaire d'Adrien au patriarcat, l'autre par Tliéophane Prokopowitchy. ex-catholique, imbu d'idées protestantes, qui poussait Pierre h se rendre maître absolu des affaires ecclésiati(|ues, et travaillait avec lui à. la constitution du Saint. Synode. Ce dernier projet seul fut adopté et envoyé k Paris. Il déclinait, comme on pouvait s'y attendre, les. avances des sorbonnistes, sous le prétexte que l'union des Églises intéressant la communauté grecque tout iMitière, elle ne pouvait dépendre de l'unique décision du clergé moscovite. Tel fut le sort de cette tentative. (1}

Les circonstances d'ailleurs étaient peu favorables à une entente. Iri'ité des intrigues des partisans d'Alexis,, mis en défiance contre son clergé dont l'hostilité le poursuivait sans relâche, contre les catholiques qu'il accusait de connivences avec l'impératrice Eudoxie,. répudiée et prisonnière, se croyant entouré d'ennemisde toutca sortes, Pierre n'avait (pi'nne pensée, briser les résislancns d'où cprelles vinssent, de Rome ou dii liaskoL Kn outre, ses rapports avec la cour de Vienne,, protectrice des jésuites, s'étaient sensiblement refroidis. Il avait en vain sollicité de l'Empereur l'extradition. d'Alexis, réfugié à Naples, puis le rappel d'un certain P. lUeer, soupçonné d'intelligences avec le tsaréwitch^

(1) PiERLiNG. Op. cit.y p. 50 et suiv.

'206 ESSAIS D'HISTOIHE KT de LIITÉRATURE

Sur le refus de Charles VI, il avait dû se résoudre à ^expulser le jésuite suspect, et après lui, la communauté •entière, on manière de représailles à l'expulsion dus 4igents russes dans les pays allemands (1).

Les mesures qui amenèrent l'expulsion des jésuites de Russie furent donc en réalité dirigées contre la cour d'Autriche. On y vit une riposte au relus d'extradition <1' Alexis. La conspiration ourdie par les Pères en vue du rétablissement de la Tsarine Kudoxie est un roman. Il est certain que les jésuites ne cessèrent de reconiiaitre pour épouse légitime de Pierre et pour véritable souveraine l'impératrice disgraciée, cju'ils regardèrent toujours comme une favorite Catherine dont le Tsar •était passionnément épris et qu'il lit couronner, bien que son divorce avec Eudoxie n'ait jamais été prononcé. L'autocrate irrité saisit la première occasion de se débarraser de cette censure. Mais rien dans l'examen des papiers des jésuites, ni dans les correspondances échangées au moment de leur expulsion, ne justifie l'accusation de complot que le comte Tolstoï a reproduite, après Voltaire. (2)

Pierre au contraire leur témoigna des égards. Quatre Jours leur furent accordés pour \e\irs préparatifs de idépart. On mit à leur disposition autant de chevaux •qu'ils en voulurent. L'ukase fut afTiché sur les murs

i(l) Tolstoï. Le Catholicisme romain, T. II, p. 133. i2) Le Catholicisme romain, T. Il, p. 134.

ROMK ET LA RUSSIK 267

de Téglise catholûfiie de Moscou. Un exemplaire en fut remis aux jésuilos, un autre fut envoyé îi toutes les Cours éliangôres pour les faire juges de la correction du procédé et de la valeui' des raisons qui rendaient l'expulsion nécessaire.

L'amiral Zmaïewich à cjui notification fut faite de cet ukase en expli(|ue ainsi les motifs dans une lettre h son frère, Taiclievcque de Zara : « Vous savez peut-être, lui écrit-il, les dissentiments (jui se sont élevés entre la Cour impériale romaine et celle-ci. Comme l'Empereur s'est comporte avec quelque rigueur envers nous, nous avons été forcés de lui rendre la pareille et le Tsar a résolu d'expulser les jésuites de cet empire, non pour quelque faute personnelle à leur reprocher, mais seulemont parce (ju'ils sont sujets de l'empereur et (ju'ils ont été introduits dans cet État à sa recommandation. »

L'évoque de Livonie écrit dans le même temps à l'évéciue de Posen : « Les écrits des Pores ont été examinés dans la chancellei-ie, et comme on n'y a rien trouvé de suspect, ils ont été traités assez poliment et renvoyés sans être inquiétés (satis honestè habiH cinn honore etpace dûaissi svnt). » (i)

Une fois la rupture consommée avec l'Allemagne et les ouvertures de Rome éludées, l'avenir du catholicisme en Russie paraissait bien compromis.

(l) V. Theiner. Op. cit.

268 ESSAIS d'histoire et de LIITÉHATURE

Stimulé pur les luthériens de son entourage, Pierre ne dissimulait plus son mépris pour les usages romains, et il s'appliquait à l'inspirer à ses sujets. 11 avait institué une cérémonie burlesque, la fête du conclave, dans laquelle son bouflbn Sotof, assis sur un tonneau, et affublé en Pape, distribuait pendant une nuit entière, de Teau-de-vie et de la bière à des cardinaux ivresmorts. Il prenait part lui-même à ces saturnales, et obligeait sa cour ii y figurer sous de grotescjues travestissements (i).

(1) Une relation de cette fête, celle précisément qui précéda de quelques Jours la mort de Pierre et qui en fut, paraît-il, la cause oocasionnelle, nous a été conservée par un écrivain russe contemporain, possesseur de documents précieux sur les moeurs de la cour au siècle dernier.

« On choisit pour Télection du Knas-Pape la maison du dernier mort Sotof. Dans la chambre d*élection on voyait un trône à six marches, couvert d*une étoffe rouge, sur lequel était placé un tonnea^ moitié bleu moitié rouge, percé de deux trous, et près de chacun un homme habillé en Bacchus, toujours ivre depuis huit Jours. Au-dessus et adroite du tonneau, il y avait une chaise pour le Knas-César ou représentant de Tempereur, comme président de rélection, et à gauche une autre pour le pape futur.

Autour du trône étaient rangées treize chaises sur lesquelles étaient assis des Bacchus dont chacun était peint différemment. Dans Tautre chambre, où devait se tenir le conclave, on avait construit quatorze loges séparées par des nattes ; au-devant de chaque loge pendait un soulier d'écorce d*arbre qui tenait lieu de lustre. On voyait aussi une grande ourse et un singe d*argile ayant derrière eux un petit Bacchus avec un mouchoir rouge qui

nOMK KT LA RUSSIE 269

Vers la fin de son rèfçne cependant, une circonstance futile vint ranimer ses rapports languissants avec le Saint-Siège.

lui servait de verre à boire. A terre étaient posés une table, un tonneau d*eau-de-vie et un autre plein de viande pour les cardinaux.

L*empereur convoqua tout le conclave pour le 3 janvier (1725), à deux heures de Taprés-midi. On avait allumé dans les rues des tonneaux de poiXé Le cortège composé de cardinaux, de nains, de bègues se mit en marche avec une solennité burlesque : Tempereur en rouge, escorté des ofllciers diversement travestis, les généraux vêtus en cardinaux, les autres d'habits ordinaires, et Ton se dirigea vers la maison de Sotof. Dans ce cortège trônait Bacchus assis sur un tonneau et porté par seize paysans tout â fait ivres, réquisitionnés pour la cérémonie dans les cabarets voisins.

Les cardinaux étaient enfermés dans la chambre d'élection et Pierre, lui-même, apposait son sceau sur la porte de façon que personne ne pût sortir. Tous les quarts d'heure, chaque cardinal était obligé de boire une grande rasade d'eau-de-vie dans une cuiller de bois.

Le lendemain matin, à six heures, Pierre flt ouvrir les portes et l'on procéda à l'élection. Cette dignité grotesque était fort enviée : le Knas-Pape Jouissait de deux mille roubles d'appointements et d'une maison à Moscou, et d'autant de bière et d'eaude-vie qu'il en fallait pour sa consommation, prise sur la cave de l'empereur. Chacun fut obligé de lui baiser la main et la mule sous peine d'amende.

De son côté, il distribua de l'eau-de-vie à tout le monde. Bacchus la tirait du tonneau qui était vers le trône. Après quoi on descendit le pape du trône, on le mit dans le grand tonneau

A Toccosion d'une statue antique, aclietée L Rome par le Gouvernement russe et sé(juestrée par ordre du gouverneur de lu ville, une correspondance s*cm> gagea entre le comte Uugoiisinskyy amlKissadenr [i Venise, et le cardinal Ottbboni. Le sé(|uestre fut levt' de bonne grâce et la statue arriva sans encombres en Russie. A la sui^e de cela, un échange de notes eut lieu (|ui ramena sur le tapis la<juestion du concordat. Une base d'entente fut imaginée. Le Pape promettait un important cadeau d'objets d'art destines au musée de . Saint-Pétei'sbourp, et l'envoi à Pierre d'un bref dans la forme suivante : o. A Sa Majesté Pierre Alexiewitch, grand souverain, tsar et grand-duc de toute la Grande, Petite et Blanche Russie, et des royaumes orientaux, occidentaux et septentrionaux, liéritage de ses aïeux, souverain et possesseur autocrate, d (1)

En retour le Tsar consentait à attribuer au Pape les titres dont l'honoraient les autres souverains de l'Europe : « A Clément XI, très glorieux souverain et très digne pape, pontife suprême du siège romain. i>

ren^pli de bière dont il versa à boire à droite et à gauctie à tous les iissistants. »

Pierre but tant qu'il y aggrava l*iuflammation de la vessie dont il mourut quelques jours après.

V. La Russie au xviu* siècle, par le prince A. Galitzin, p. 113 et suiy.

(1) Tolstoï. Op. cit. T. ir, p. 355.

nOMK KT LA RUSSIE 27f

Dans le corps de la cluirle devaient se trouver ces mots : « Sa Sainteté. »

Pierre devait, |)ar cette cliarln, écrite de sa propre main, et munie du sceau en argent, délivrer le concordat qui porterait sur les points suivants : 1* libre exercice du culte catholiciue; 2" droit de bâtir des églises; .T permission à tous les ecclésiasti(jues romains de célébrer les oiTices d'après leur rite, de fonder des écoles, des collèges, des universités ; kp libre passage en Russie des missionnaires d'Orient. En ce qui concerne les jésuites, le gouvernement pontifical estimait qu'il n'y avait pas lieu de prétenir leur retour par une stipulation expresse, le Pape n'ayant nulle intention d'envoyer des missionnaires (]ui pussent déjdaire au Twir; et que pour les autres (capucins, franciscains ou carmes) il leur serait interdit sous peine d'une sévère punition de s'occui)er d'afTaires temporelles.

Les négociations semblaient en bonne voie, lorsque le 8 mars 1721, Clément XI mourut.

Ses propositions ne furent pas renouvelées par son successeur, et raffaire n'eut pas de suites.

Ainsi se terminaient, sans avoir abouti, les démarches souvent reprises et toujours infructueuses, qui tendaient à la consécration ofTicielle du culte catholique en Russie.

Pierre éUxit-il sincère? Question difRcile que l'his-r loire n'a pas résolue. L'esprit versatile du Tsar, aussi

272 ESSAIS IJ'IIISTOIHK KT DE LIITÉKATURE

bien que la complexité des événements de son temps ne permettent pas d'y répondre d'une manière péremptoire.

Voici cependant ce qu'on peut se risquer à conclure. Personnellement indifférent aux questions -confessionnelles, Pierre, au début de son règne, ne •connaissait du catholicisme romain que ses écoles, et il le favorisa comme un excellent instrument de progrès. D'autre part, Thorreur que lui inspiraient l'ignorance aveugle et l'esprit récalcitrant de son clergé, devait le disposer à chercher ailleurs des modèles d'organisation ecclésiastique et pendant longtemps il oscilla entre la forme romaine et la forme protestante qui finit par prévaloir.

Enfin, l'appui de la cour de Rome lui était trop précieux L travers les complications de sa politique extérieure, pour qu'il songeât à s'en passer, et sa tactique constante fut de tenir le Pape en éveil, au moyen de promesses réitérées et d'ajournements indéfinis. Peut-être avec un peu plus de décision et •irà-propos, le Pape eftt-il réussi îï lixer ses résolutions perpétuellement vacillantes ou à déjouer ses calculs, mais Clément XI était, si l'on en croit Saint-Simon, « plein de variations et d'incertitudes et plus incapable que personne du monde de se décider et de sortir

d'embarras. » (1)

(1) Saint-Simon. Mémoires. T. XIV, p. 71.

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