LE DERNIER ROI D'ARMENIE
Au moment où le réveil de la ((ucslion arménienne s'impose aux prôocru pal ions dos «^Gouvernements, Il est peut-être intéressant dn recherchf.'i* comment et à (pielle époque ont disparu les derniers vestiges du royaume d'Arménie. Peut-être aussi convient-il d'accorder quelque attention i\ la destinée étrange du dernier titulaire de celle royauté ex[)irante, de ce J^éon de Lusignan dont Thisloire est restée jusqu'à ces derniers temps si inq)arraitemenl connue, et qui, élevé au trône par les acclamations populaires, assiégé ensuite dans sa capitale, tralii, et lait î)risonnier parle sultan du Caire, fut délivré après cinq ans de captivité, visita les principales cours d'Kurope et vint mourir à Paris, iiùle deCliarles VI.
La France était, dos cette épocpje, l'espoir suprême des nations agonisantes et le dernier asile des souve-
276 ESSAIS d'histoire et de LirrÉHATURE
rains détrônés. C'est en elle que vivaient les espérances de l'Orient latin. Il fallut les désastres de la guerre de cent ans pour rempécher d'intervenir dans cette lutte mortelle entre la civilisation et la baritarie. Ce lût une éclipse passagère de son génie (]ui depuis n'a cessé de rayonner sur les divere Etats de l'Asie.
Si profonde qu'ait été leur chute, si grandes qu'aient été leurs fautes, les peuples ne meurent jamais complètement. L'injustice primordiale de la contiuête i)rô pare pour l'avenir, aux conquérants de redoutables embarras, et d*épineux problèmes a la subtilité des diplomaties.
Les siècles passent, et un jour vient où les voix que l'on croyait à jamais muettes retentissent tout à coup dans la solitude des ruines et où le souvenir des gloires éteintes devient le principe des plus légitimes revendications.
Lorsque la dynastie roupenniennequi régnait depuis deux cents ans sur la Petite-Arménie s'éteignit dans la personne de Léon IV, au milieu de l'année 1341, la noblesse du pays, alarmée des progrès des musulmans, tourna ses espérances vers les Lusignan de Cliypre, depuis longtemps alliés des anciens rois.
LE DKIUNIKH MOI D'AnMKNIE 277
Cîuy de l.usignan, fils (rAmaury T', fut appelé au liVino, mais <lôj;i siirgissaiont au sein de la nalion ces dissensions inlesllnes, issues des rivalilcs religieuses <|ui allaient déciiaîner ranarchie sur le royaume et en précipiter la ruine. Après un règne de deux ans, sans cesse troublé par les révoltes des grands et des prélats, hostiles aux influences romaines, qu'en sa ciualité de prince latin fidèle au Pape, il s'efforçait de l'aire prévaloir, Guy lut tué dans une émeute et, avec lui, son frère lîoémonf, comte de Gor'igos.
Une violente réaction inspirée par le catholicôs, gardien jaloux des rites tradilionnels, s'afTirmait contre les seuls princes capables de défendre Tindépendance nationale, au moment même où les incursions réitérées des Turcomans au Nord, et des Kgy|)tiens sur les frontières de Syrie, la mettaient en péril.
Les Arméniens ne tardèrent pas à éprouver les effets de leur politique turbulente. L'aventurier sur lecjuel ils portèrent leur choix, n'était point de lignée royale. Son premier acte, afin d'assurer à sa descen* (lance l'hérédité de la couronne, fut de jeter en piison les représentants du prince assassiné.
Guy ne laissait point de postérité masculine, mais Jean, son second frère, mort quelques mois avant lui, avait eu de sa première femme, désignée dans les <locumentsconfenq^orains(l)sous le nom de « Madame
(1) Nous empruntons ces renseignements à la Chronif/ue
278 JiSSAIS D'aiSTOlHK ICT \)K LIITICHATURK
Soldane )>, deux fils, Boéiuont el Léon, appelés h recueillir Théritage royal.
Par ordre du nouveau souverain, élu sous le nom de Constantin IV, la princesse et ses enfants furent enfermés au château de Gor'igos, situé sur la côte de Cilicie, en attendant qu'une occasion s'oiïrît de les faire périr. Les prisonniers échappèrent presque par miracle à une tentative d'empoisonnement, et un com- |)lot s'ourdissait en vue do les pré(:i[)i(cr dans la mer, lorsque Soldane, pressentant rinimincnce du danger, parvint à s'évader avec sa famille et à gagner, sur une barque de pécheur, lacourdu lOi de Chypre, HuguesIV, c|ui l'accueillit avec honte et lui assura une pension.
(Cependant les désastres s'accumulaient en Arménie, sous le faible gouvernement de Constantin. L'histoire de ce règne qui dura dix-neuf ans n'est guère que l'histoire des invasions égyptiennes. Les armées du sultan du Caire débordèrent sur tous les points du littoral et coupèrent l'Arménie de toutes ses communications avec les autres pays chrétiens.
A cette époque, le territoire du royaume de la
dMr/u^mede Jean Dardel. La découverte de ce précieux documentestdueàM. Ulysse Robert, qui a bien voulu nous le communiquer avec Tautorisation de M. Schéfer. Il doit être publié'en tête du tome II du Recueil des historiens arméniens des Croisades, par les soins de MM. Schéfer et de Mas-Latrie, membres de Plnstitut. Nous devrons y recourir [ilusieurs fois dans la suite de cette étude.
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Peliie-AriTKMiie sn réduisait à la vallée du Pyrame, région abrMiplo et. sauvnge, resscri'ée du Nord au Sud • entre la chaîne du Taunis et la mer; de TKst à TOuést entre les deux rameaux de TAmanns qui se prolongent ius(]u'au rivage, formant h droite un Haut promontoire, h gauche le fameux défilé d'Iskendroum (Pylae Cilicine), route toujours ouverte aux invasions des Mamelucks. Dans la région baignée [)ar la mer se trouvaient Tarse, Adana, Mamistra (Mospueste), opulentes villes, enrichies par le commerce et 1^ fertilité 'du sol; plus liant, dans la vallée, fies cités d'un accès moins facile, protégées par une ceinture de forteresses, A monda, Anaza?he sur un afFlucnt du Pyrame; enfin au cdMir d(\s montagnes, adossée aux contreforts du Taurus, sur une hauteur formée de trois pics, hérissés «le touï's redoutables, et bordés de précipices, s'élevait Sis, la capitale du royaume, résidence habituelle des souverains depuis Tiéon II. (i)
Par sa dispos) liou topographique cette contrée présentait de faciles moyens de défeïise pour un chef Mgilant et hal)ile, autant qu'elle était aisée à réduire et à afTamer, si rennemi venait à se rendre m.aître deti •défilés. Or, depuis un demi-siècle, les irruptions des JTiusulmans s'étaient faites plus frécpientes, plus har-
(I) Cf. Saint-Martin, yW/woiVcç sur l'Arménie; V. Langlois, Voyage à Sis ; Dulaurier, Recueil des Historiens des Croisades. T. I. introduct. p. XXÏX etsuiv.
dieSy plusdésastreuses, jusqu'au jour où Constantin IV. prisonnier dans sa capitale, en proie à la plus extrême
* détresse, avait fini par s'abandonner à la merci du sultan.
Beaucoup d'Arméniens cmigrèrent; Ils allèrent chercher à Constantinople, à Mytilène, ii Rhodes, en Grèce, la sécurité qu'ils ne trouvaient plus dans leur pays.
Ceux que retenait encore l'amour du sol natal, invoquaient l'appui du roi de Chypre, a Les pauvres chrétiens Grecset Arméniens,ditlaChroni(|uede Machènis,. se voyant abandonnés, et n'espénint de secours de personne, envoyèrent une ambassade au roi Hugues pour lui offrir le château fort (de Gor'igos) h condition qu'il les secourrait. Celui-ci rci'usa en disant : « IJieu » me garde de prendre le cliâteau de mon neveu ! » (1).. C'est ainsi qu'ils souffrirent jusqu'au règne de Pierre, mais après son couronnement, le monde ayant retenti du bruit de ses belles actions, ils voulurent se jeter dans ses bras. »
Pierre succède à son père en 1359. Il n'avait (|u'une pensée : abattre la puissance des inlidèles et les chas-
'ser à jamais de l'Asie-Mineure et de la Syrie.
(I) Ceci semble se rapporter au rè^rne de Léon; mais il y a évidemment une inexactitude de la part du chroniqueur. Léon ne régnait pas encore en Arménie, quand Hugues, son oncle, occupait le trône de Chypre.
LK DEMNIKH lUU D'ARMKNIE 2SÏ
A peine sur le Irone, il envoie ses galères au secours de Gor'igos, force les Turcs de Karamanie à lever le siège et reçoit riionimage des habitants. Cette ville arménienne devint ainsi partie intégrante du royaume <ie Chypre. Sntalie, Scandelor, tombent aussi en son pouvoir. Entni, en 1302, il se rend auprès du Pape, parcourt TEnropo, et s'elTorre d'entraîner à la croisade les princes «l'Occident. Il avait presque décidé le roi Jean de France, quand la mort de ce monarque (l 304) lit évanouir ses projets. Duguesclin devait faire partie de Texpédition. Un passage de sa Chronique en fournil un curieux témoigniige :
Car Hertram au corps gent Avait en son pourpoz et son essiant Que dealer en Grenade et encor plus avant Car à Chypre ouydait aller en confortant Lo noble roy de Chiprc, le hardi conquérant Qui sur les Sarrasins alait fort guerroiant.
S'avait li roi esté en Franco par deçà Au noble roi Jehan, qui bien li accorda Qu'il irait outre-mer et li convenença (4).
Pierre ne s'en tient pas là, il rêve une restauration des Lusignaîi sur le trùne d'Arménie. Dans ce dessein^ il emmène avec lui pour le faire sacrer par le Pape à Avignon, le jeune prince Hoémont, son cousin, qui
(4) Chroniqiœ de nwfuesclin, L. V. v. 7405 et suiv.
^82 ESSAIS d'histoire et dk littérature
vivait à sa cour; mais celui-ci tombe malade en route^ et meurt à Venise, Agé de vingt-cinq ans (1363). La 'Couronne revenait dès lors à son l'ivre liCOii (celui qui devait être Léon V). Pierre, recommanda vivement sa candidature It Urbain V, lequel, par une lettre datée de 1365, invita les seigneurs et les évoques arméniens à le proclamer roi.
<c Pour retrouver votre ancienne prospérité, et vous alTranciiir du joug des inlidéles, écrit le Pape, il n'y a pas d'autre moyen que de vous soumettre iidolement et unanimement (Jideliter et xinaniniiter) à un prince catholique. Nous avons appris que le royaume appartient par droit héréditaire au noble seigneur Léon de Lusignan, cousin de Pierre P% roi de Gliypre, prince <;atholique, dévoué h rKgiise romaine ; nous vous exhortons donc à le reconnaître pour votre roi, et à lui rendre l'hommage comme vous avez fait à ses prédécesseurs, afin (lue nous-mêmes, en retour de votre obéissance et de votre lidélité, nous vous acconlions les faveurs et les secours de notre siège apostolique. » Le retour à la foi catholif|ue, telle est, remarquons-le, la condition mise par le Pape à son intervention auprès ^les princes occidentaux.
On a lieu de croire toutefois t|ue cette lettre ne parvint pas à son adresse. Des événements Imprévus avaient, en elTet, changé les dispositions du roi de Chypre et donné un autre objectif à son ambition. . Constantin IV était mort en 1363, laissant la Petite-
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Arménie dans le plus lamentable état, et Pierre se trouvait encore à Avignon lorscjuMl fui averti qu'un parti d'Arméniens lui avait dévolu le pouvoir. Il regagna donc en hâte son royaume, nanti dn document pontifical, mais soit qu'il comptât tirer plus sûrement parti de ja prolongation de ranarciiie, soit qu'il ratifiât le nouveau choix cjue le peuple arménien, toujours niohile,avait (ait dans l'inlervallcd'un autre aventurier <iui prit le nom de Constantin Y, il n'eut garde de publier la lettre du Pape; il la tint en réserve, épiant les événements, et afTecta, pour le nouveau roi, une grande amitié. Il contracta môme avec lui une alliance à propos d'une pointe qu'il |)0URsa contre le château d'Aïas, occupé par une garnison égyptienne; alliance d'ailleurs stérile (jui ne lui procura pas les avantages <iu'il en attendait.
La situation de l'Arménie empirait de jour en jour. Constantin V, universellement méprisé, surpassait en lâcheté son prédécesseur. Pendant trois années successives, de \'W,) à \'M\, les Manielucks, conduits par l'émir Schahar Ogii, infesteront le pays et brrdèrent Sis elle-même, sons les yeux, du roi im|)uissa?it. Le retrait des troupes ne tut acheté qu'au prix de concessions humiliantes et de fortes ran^'ons. On apprit môme que Constantin, excédé de luttes, négociait avec le sultan d'Egypte Melik-Aschraf-Schaban, l'abandon complet du royaume, sous la condition qu'il pourrait se retirer librement en emportant le trésor royal. Tant
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de bassesse révolla enfin le patriotisme des Arméniens. En avril 1373, ils se soulevèrent et mirent à mort lenr indigne prince.
Avant de recourir à cette exlrémilé, le patriarche Mesrob avait tenté un dernier expédient. 11 avait imaginé de replacer sur le trône la veuve de Constantin IV, retirée alors à Tarse, et de lui donner un mari capable de relever le [irestige royal. A cet ellet, il avait envoyé au prince Philippe de Tarente, oncle de la reine, une députation dirigée par Jean, archevé(|ue de Sis, et un certain Manuel, chevalier génois, qui servait d'interprète. Philippe les adressa au Pape Grégoire XI, successeur d'Urbain V, lequel, touché des malheurs de l'Arménie, agréa le projet de mariage et désigna, comme le candidat le i)his recominandahie, le jeune Othon de Brunswick, qui était apparenté b, la lamille impériale de Saxe, et (lui s'était acquis en divers combats une grande réputation militaire. Le Pape essaya en outre d'intéresser au sort des Arméniens les autres princes de l'Europe, en écrivant à la leine Jeanne de Naples, aux doges de Venise et de Gènes, h Raymond Bérenger, grand-maître de Rhodes, enfin au roi Louis de Hongrie, parent de la reine Marie. Eiïorts inutiles. Le mariage n'eut pas lieu et l'Europe, agitée par de terribles guerres, demeura insensible aux appels du Souverain Pontife.
Sur ces entrefaites, Pierre 1*' périt, assassiné par uii parti de nobles, le 17 janvier 13G9. Ai)rès une régence
F.E DEnNlKH ROl D'AnMl'lNIK 285
«le trois ans, son jeune fils, Piorre II, monta sur le tione de (^liypre le 12 janvier ii<72. A sa cour se trouvail Lron, liôrllior lô^llinio He larouronno (rArninnie, depuis la mort <le Hoéniont. Un moment liancé à une princesse de Moréc, ce prince avait fini par épouser Maro;uerlte de Soissons, fille de Jean de Soissons, bailli <ie Kamagouste, et, trôs en laveur auprès de son cousin, il en avait reru lo litre de Scnôrhal de .IciMisalem.
C'est îi lui, qu'on drsespoir de cause, s'adi-esscrent les Arméniens, las d'anarchie, exaspérés de la tyrannie des Turcs.
Les délégués de Sis arrivèrent h Famagouste au
commencement de septembre 1373. Admis en présence de Pierre, ils le sui>i)Uèrent de laisser son parent retodrner en Arménie, où l'appelaient les vœux de la nation tout entière.
Léon ne gardait aucune illusion. Il connaissait la versatilité du peuple et la haine des zélateurs du culte national pour les Latins. Le souvenir de la fin tragique de son oncle le roi Guy allrislait sa mémoire. Régner sur un pays désert, incessamment foulé par des hordes barbares, sans vaisseaux, sans armée, sans ressources, au milieu de conspirations et d'embûches de toutes sortes, était-ce donc là une destinée si enviable ?
Kt cependant, se dérober à son devoir, si périlleux «pi'il fût, lui pai'ut indigne d'mi rejeton d'une vaillante race. Au roi Pierre qui l'interrogeait sur ses intentions, il fit celte chevaleres(]ue réj)onse : <( Se par ma
286 ESSAIS d'iustoiriî: et de LirrÉuATUiiE
demeure le pays se perdrait, le Saiut-Père et tous les rois et seigneurs de chrestieiité me donneraient lu carge et tout le blusme, et diraient ([ue par ma cliétivêlé et négligence, tout le paii:» et la clircsticnlé serait tournée îi perdition; et pour cette cause, Monseigneur, veut je mettre corps et avoir pour aller reclievoir mon droit héritage et aidier la clirestiantéà soustenirla foi catholique de tout mon loyal pouoir. d (1)
Soit jalousie, soit qu'il eût réellement besoiii de son bras, dans la guerre qui venait d'éclater entre Gùnen et Chypre, Pierre refusa de le laisser partir. Léon dut congédier les ambassadeurs en leur promettant sa venue aussitôt après le rétablissement de la paix. 11 se borna à instituer un conseil de régence composé de Marie, veuve de Constantin IV, de Rémye, veuve de son oncle Boémont, comte de Gor'igos,de Barthélémy, bâtard dudit Boémont et du baron Vassll.
Les ambassadeurs se rembarquèrent donc, traversèrent les lignes ennemies et,, à travers de grands dangers, réussirent à pénétrer dans Sis, assiégée par rémir de Syrie. Leur présence et Tannonce de l'arrivée prochaine du roi excita un tel enlJiousiasme que les habitant^ coururent aux armes, surprirent les troupes de rémir et le contraignirent à la retraite. (2)
(1) Chronique d*Armétiiey cliap. LY. Recueil des Historiens des Croisades, t. II. p. 44.
(2) Ibid., LX.
LK DEHNIEI» ROI D'AMMÉNIK 287
Un autre incident vint encore relarder le départ de T.coii. Los nônols s'cin|)ar6rcnl de Famagousle. Fail prisonnier, avec ton le la cour, il fnt accusé d'avoir parlici[)é au meurtre de Pierre l". Son innocence fut lacilement établie. A grand'peine pourtant il se délivra de la rapacité i^cnoiso. O no fut que par Tabandon desliefs (pril possédai I du cbel de sa femme et moyennant une grosse somme d'argent, (ju'il obtint de ces marciiands la permission de passer à Gor'igos une partie de Tété avec sa mère et sa femme.
Il se rapprocbait de Sis où il se savait impatiemment attendu, mais avant d'y parvenir, il dut déjouer les perfidies du Génois coitnnandant de la forteresse de Gor'igos, (|ui alarmait ses compatriotes par de fausses nouvelles. A Ton croire, l.éon, plus préoccupé de les expulser do Chypre que de reconquérir l'Arménie, préparait contie eux désarmements redoutables. Il fit S! bien que Tamiral génois envoya de Famagoustc une galère avec l'oi'dre de s'assurer de sa personne. De longues instances, renforcées de nombreux présents, lléchiienl rnlin rinlrnilablo gouveriuMir qui consenlit îi prêter une banpie. Léon lit voile aussitôt vers la côted'Arménie, acconï])agné seulement de sa famille. Il laissait au commandement de son écuyer Sohier- Doulrart une petite escorte de vingt-cin(| hommes et de vingt-cinq chevaux. C'étaient les seules forces qu'il avait pu réunir. (1)
(1) Cf. Chronique d'Arménie, chap. LXX-LXXIV.
"288 KSSAIS ll'UlSTUlHK KT l»K LI'ITÉHATUlil!:
11 aborda la nuit à un lieu déserl, près de la rivière •d'Adana, où le lendcniain ses conipa^^nons le rejoignirent. On s'achemina vers Sis \mv inie route semée de périls. Les Turcs prévenus gardaient lous les passages. A cliatiue instant, on risquait de tomber dans une embuscade. Après trois jours et trois nuits de mortelles fatigues et de terribles angoisses, la petite troupe s'arrêta en vue de la fapilale. Deux courriers iurenl aussitôt dépéchés pour annoncer l'approche du roi.
Cette nouvelle l'ut saluée par unec.\[)l(>sion d'enthoutjlasme. A part (|ue1(|ues opposants qui durent se taire devant l'allégresse générale, loule la population, le catholicos en tête, accourut au-devant de Léon et lui lit grande l'été, n Et ce partirent de la ville armez et désarmez, ii cheval et k piét, hommes et l'emmes, petis et grans, avec leur catholico et tous les évesques et prêtas à grant procession et à grant l'oison de mènestreulz (|ui jouaient de divers instrumens. » (1)
Léon, dès qu'il les aperçut, monta à cheval, et, le bassinet en tôte, se porta à leur rencontre. Il les remercia vivement de leur chaleureu.v accueil. Pour leur marquer sa conliance, il ne voulut pas recevoir leur hommage avant d'être rendu dans la ville, où il fit son entrée solennelle le 26 juillet 1374.
(1) Cf. Chronique iV Arménie, cliap. LXXIII.
LK DKHNIKM HOl D'ARMKNIE 289
Les fêtes recommencèrent les jours suivants pour la réception de « Madame Soldane » et de la reine Marguerite (jui étaient restées au point de débar(|uenieiit, et qui atteignirent la capitale avec le même Sïonheur.
Mais cet entiiousiasme (ut passager. Trop de sujets •de mésintelligence s'opposaient à un accord durable entre le peuple et le roi.
Les nobles, à la faveur du désordre des derniers temps, s'étaient livrés h toutes sortes de fraudes et de ■concussions. Lorscpie Léon demanda au conseil de régence une justification des dépenses et un état du Irésor loyal, il se trouva (pie ce trésor se réduisait ;t rien et (|ue les joyaux de la couronne avaient presque 1ous disparu. Mécontent des explications fournies par les quatre gouverneurs, Léon en appela au peuple, convoqué au palais en assemblée générale, et sur les accusations qui s'élevèrent de toutes parts, il fit jeter (Ml prison le plus compromis d'entre eux, le baron Vassil. llif^n (|u'il ait obtonu sa gnlce en retour de l'aveu (1(3 ses fautes, ce seigneur en conçut un profond fi'essontimeut, et son d(»sir de vengeance le poussa à îa
290 ESSAIS d'histoire et de un ératuhe
trahison quand sonna Theure du péril suprême.
Les susceptibilités nationales s'éveillèrent plus vives à propos ducérémoniaiàsuivre pour le couronnement.. Les Arméniens, tout en acceptant, sous Tcmpire de la nécessité, un souverain catholique, entemlaieut maintenir l'intégrité de leurs traditions et couronner leur 1*01 selon la mode arménienne, c'est-iVdire de la main du catholicos. Léon, d'autre part, prétendait ne recevoir la couronne qu'au nom du pape et selon lerite romain. Une transaction intervint. On décida (|ue^ la cérémonie serait double, que le prélat romain amené par Léon, et le catholicos Paul I" célèbre raienl^ à la même heure, l'ofllce divin, suivant leui*s rites respectils, et qu'ils poseraient tour à tour la couronnesur le front du roi. Cette solennité composite eut litMi en la cathédrale de Sis, le 14 septembre 1375 : le roi^ à cette occasion, voulant récompenser le dévouement de Sohier-Doulçart, lui fit épouser Remye, comtessede Gor'igos. (1)
Le premier soin de Léon, h son avènement, fuft d'essayer de traiter avec le sultan du Caire, Melik- Aschraf Schaban. Jamais le besoin d'ordre et de repocv^ n'avait été plus urgent. Depuis cinquante ans, la notion du gouvernement n'existait plus ; la peste, la famine, la guerre, toutes les calamnités avaient successivement désolé le pays. Chasser les ennemis d'uu
,^(1) Cf. Chronique d'Arménie, LXXVII-LXXXII.
LE DEMNIKM noi iT.VRMKNlK 29i
sf^ul coup, c'était chimère; vivre avec son mal, faire la pari, (lu con(]U(*ranl el. obtenir de lui, mcmo eau prix (l*un louni tribul, une Iranrpiillité relative, semblait |)Our Tinstant la seule politique réalisable. Mais Léon avait compté sans les ennemis intérieurs, plus acharnés que ceux du dehors, sans cette faction religieuse qui ])référait le joug des infidèles à la suprématie latine et qui, habituée à vivre dans un désordre si favorable à ses vices, s'accommodait jnal d'un régime régulier.
Des intelligences furent nouées avec le sultan par Tentremise d'un renégat arménien nommé Achet, réfugié au Caire, api'ôs le meurtre du roi Constantin V, son beau-l'rère. Ce personnage n'eut pas de peine à déterminer le musulman à la guerre. Il lui représenta la faiblesse actuelle du roi, le i)etit nombre de ses lldèles, la force du parti anlicaUiolique, disposé à accueillir les Egyptiens en libérateurs. Il fit valoir le danger de laisser s'afTermir sur ses l'ronlières un Lusignan allié aux plus puissants souverains de TOccidenl, et capable d'en tirer un jour des secoins consi dé râbles.
La ruine du royaume de la Petite-Arménie fut résolue.
Dans le courant de l'automne de l'Hi, l'armée musulmane, forte de (|uinze mille hommes, s'ébranla sous le commandement du gouverneur d'Alep , Aschouk-Tcliïmour-elMardln. « Les inlidôles, dit Tchamitch, envahirent le pays, en s'y précipitant.
292 ESSAIS u'iusToiiii': et de urrÉHATuai!:
comme un torrent qui a rompu ses digues, et couvrirent au loin la surlace des plaines et la décliviU'* des montagnes. Les liabitants, grands et petits, riciies et pauvres, ne songèrent (|u'à se dérober par la fuite à la captivité et à la mort. Les troupes qui restaient, faibles débris écliappés à tant d'exterminations précédentes, partageant la terreur commune, jetèrent leurs armes pour courir se cacher derrière les murailles des places Ibrtcs et des rJiàleaux, et dans b^s anCrai*tuosités et sur les sommets du Taurus. Une grande partie de la population émigra dans les contrées étrangères. Les retanlalaires surpris en rase campagne et tous ceux (|ue les inlidèles purent saisir, lurent égorgés ou périrent dans des supplices ailreux (1). » On peut se faire une idée de la férocité de cette guerre, par les détails rapportés dans une lettre de rantlpajie Clément Vil, qui les tenait lui-même de Sohier- Doulrart : « Ceux qui refusaient d'abjurer leur loi, écrit le Pontife à Tarchevôque de Tarragone, mouraient dans d'atroces tortures. Les Turcs écorchaient vifs les paysans, crevaient les yeux aux prêtres aveiî un fer rouge, leur perdaient la langue alin qu'ils ne puissent plus prêcher la parole de Dieu, leur coupaient les deux premiei*s doigts de chaque main, pour les mettre hors d'état de consacrer les saintes espèces (2). d
(1) TCHAMiTCU. Histoire (^Arménie. T. III, cliap. YI.
(2) Rainaldi. AnnaUs ecclésiastiques, T. XXVI, p. 446.
LK oEnNiKR noi d'armknik 293
La dévastation s'étendit dans toutes les directions; villes et bourgs furent livrés aux namtnes. Mospueste, Anazarbe, virent leurs églises et leurs palais détruits de fond en comble. Les tombeaux mêmes des rois furent violés et les ossements qu'ils renfermaient réduits en cendres ou dispersés (1). Bientôt Sis, qui n'était pas protégée par un mur d'enceinte, fut investie. Impuissant à tenir la campagne avec sa petite Iroupe presque entièrement composée d'étrangers, le roi Léon ne put que disputer le terrain pied à pi^d jusqu'à sa capitale. En prévision d'un assaut, il lit évacuer la ville cju'il incendia par mesure de défense et courut s'enfermer dans le château.
Le 24 février, l'armée entière de l'émir campait autour de la place. Le moment était solennel. Léon rassembla la population. De la montagne escarpée, il montra aux siens les forces imposantes qui les environnaient de toutes parts, et après avoir ranimé de sa parole et de son exemple les âmes abattues, il leur fit jurer sur l'Evangile de vivre et de înourir ensemble pour leur indépen<lance et leur Dieu. Le |)remier, il s'agenouilla devant le saint livre f|ue le patriarche tenait ouvert dans ses mains, et tous, prélats, seigneurs, chevaliers, bourgeois, répétèrent après lui la formule du sennent.
Le lendemain, les Egyptiens donnèrent l'assaut. Ce
(1) TCHAMITCH. Op, cit.
t294 KSSAIS D'illSTOlUK KT DE LlTTKRATUnK
l'ut .sans succès. L'inexpugnable situation de la place suppléait à la faiblesse de la garnison. La bataille fut rude cependant; elle dura jusqu'à la nuit; nonilnv d'ennemis y trouvèrent la mort. Le roi, sur les renjparts, excitait le courage des siens, tirant de l'arbalète et s'exposanl au dajiger connue le plus humble soldat. Vers le soir, il l'ut atteint au visage par un projectile et dut (juitler le coiniiat, mais déjà renneini s'éloignait et la blessure du roi ne l'ut point remarquée (1).
Le siège continuait, clia(|ue jour plus rigoureux pour les Arméniens, non moins cruel pour l'émir qui avait perdu en assauts inutiles une partie de son armée. Les propositions de paix ({u'il avait transmises au roi, subordonnées à sa conversion à l'Islam, avaient été fièrement repoussées. Il songeait à se retirer. Mais deux puissants auxiliaires travaillaient pour lui les assiégés : la famine et la trahison. Le manque de vivres énervait les courages, irritait les esprits. Les dernières provisions étaient épuisées. On en était venu à dévorer des rats et jusqu'au cuir des chevaux (2). Les ennemis de Léon exploitaient le mécontentement et la lassitude générale. tJn complot s'ourdit contre sa vie à l'instiga tion du baron Vassil, ce seigneur concussionnaire qui avait bénélicié de la clémence royale et du catholicos, qui ne pouvait pardonner l'humiliation du couronnement.
(1) Ohron, d*Àrni. xoii, xoiii.
(2) Rainaldi. Op. Cit.
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Dans la nnit du 24 mars, les conjurés forcent l'entrée rtin ilonjon, pcnôtrcnt juscpiVi la chambre où reposait Léon, encore soulTrant de sa blessure, et en brisent la porte à cou[»sde liache. Le malheureux prince n'a que îe temps de fuir par une fenêtre et de descendre à l'aide d'une corde dans un bâtiment inférieur. Sa vie H3tait sauve, mais le donjon demeurait en la possession <les traîtres. On se battit dès lors au dedans et au ^dehors du chAleau. Dans la résidence royale même, ^lartisans et adversaires du roi en venaient aux mains. Du haut de la tour principale, les conjurés parlementaient avec les musulmans, les encourageaient, leur facilitaient les moyens d'escalade.
Un hardi coup de main rendit le donjon au roi. Maïs -dans le monie temps, les Arméniens qui l'avaient près- ^|ue tous abandonné et qui ne reconnaissaient plus d'autre aulorilé que celle du catholicos, ouvraient les portes du château à Aschouk-Tchimour.
Toute résistance devenait inutile. L'émir vainqueur •offrit au roi une capitulation honorable et Léon se 4-ésigna.
Le 16 avril au matin, il quitta le donjon avec sa famille et se rendit au camp ennemi. Malgré le sauf- •conduit qui lui avait été délivré, il pensait aller à la înort. A sa grande surprise, le général égyptien Tac- <;ueillit avec les égards dus à la vaillance et au mallieur : « Sire roi, lui dit-il, j'ai commandement de par notre seigneur le Soudan, de vous dire premièrement.
29G ESSAIS d'histoire et de littéhature
que se il vous plaist a devenir Sarrasin, il vous fera grant sei;<neur et vous donra vosti*e royaume, et se ne volez ce l'aire, et vous volez demourer en ce paiis, if vous donra aucun chastel de vos forteresses, lequel que vous vourez eslire. Et se ne volez demourer en ce paiis, et vos en voulés aler ou vostre je vous donray compagnie seùre qui vous accompagnera jusques à l'arso et de là ponrrés-vous passer dans votre paiis )> (1).
Le roi refusa énergi(|uenient d'abjurer sa foi d aussi de vivre en simple {gentilhomme sur un territoire dont ilse regardait comme le souverain légitime^ Quant à la dernière proposition, il n'osa l'accepter, redoutant un piège, et il préféra être conduit au Cain^ pour^'en remettre à la loyauté du sultan lui-même.
Le 22 avril 1375, jour de Pâques, Aschouk-Tchimour et ses troupes victorieuses reprirent le chemin d'Alep, laissant dans la capitale de l'Arménie un gouverneur musulman. L'émir emmenait avec lui le roi, la reine et leurs enfants. Au nombre des captifs se trouvaient aussi la reine Marie, Sohier-Douiçart et la comtesse de Gor'igos, le catholicos Paul, mal récompensé de sa félonie, et les principaux .seigneurs. Léon ne fut pas maltraité. Pendant la route, il reçut au contraire des. marques de déférence, mais quelle angoisse ne dut pa.sétreindre son cœur de chevalier chrétien, lorsque
<1) Chron, d'Arm, CV.
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entré dans la ville sur los pas du vainqueur dont il ornait le trioniiHiej'I lui fallul, descendu de cheval, et le, front conlre terre, enleniirc les acclamations de la multitude exaltant la (gloire du Prophète etriiivincihle puissance de l'Islam!
î^a nouvelle de la conquête île Sis fut apportée au Caire par un pifçeon, envoyé par Baydemir, gouverneur de Syrie. Klle y causa une grande joie. On hattit d!i tambour pendant trois jours devant la citadelle, en signe de réjouissance. Un vêtement d'honneur fut envoyé ;irémir(l). Mais en Europe cet événement passa inaperru. Nul ne songeait à venger la défaite des Arméniens. Vue année s'écoula avant que Grégoire XI, désespérant de réconcilier les divers Etats clirétiens toujours en connit,s'adressîit à la seule puissance militaire relevant directement de lui, aux chevaliers Hospitaliers. Il exposa par des encycliciues à ceux de Hohôme, de France, de Navarre, de Castille, d'Angleterre, de I*ortugal, le misérable état des aflaires d'Orient, et particulièrement de celles d'Arménie. En consécjuence, il leur prescrivit d'équiper cinq cents chevaliers et autant d'écuyers pour passer en Asie Mineure {ad j^cf^^^cs Romaniœ) au printemps de l'année 1377, et de se tenir prêts a entrer en campagne
(1) Cf. M.iqrizy. Ifist, des sultans d^Egypte, Mss, liibl. nnt, cité par M. Schefer. Recueil des Hist, des Crois. T. II, p. 82. note 2.
298 KISSAIS D'HISTOIHE et I)K Lirrh^HATURK:
aussitôt que le grand-maître de Rhodes et lui-même en donneraient l'ordre. Il recrutai aussi des volontaires dans toutes les nations, sollicitant successivement Philippe, duc de liour(j[Ogno, le duc Jean de Luncastre, et toute la nolilesse d'Occident. Reprenant les projets de Pierre l*', il attendait mùme du roi de l^'rance l'envoi de Duguesclin avec les grandes compagnies. On ne saittouteloiscefju'iladvintdecesprcparatil's niilitairea. Il est prohahle ({ue les mouvements des Turcs dans l'Europe orientale contribuèrent a en l'aire changer la destination.
Léon et sa famille arrivèrent au Caire au milieu de juillet. Conduit devant le sultan et sommé d'abjurer le christianisme, le roi eut le courage de refuser, bien qu'il n'ignorât pas le danger auquel l'exposait sa résistance. Le musulman n'usa pas de violence, mais de peur qu'une fois en Europe il n'exécutât ses projets de revanche, il ne put se résoudre à le laisser partir. Il se contenta d'exiger de lui la promesse écrite de ne jamais quitter le Caire, et sur la foi de cet engagement, une liberté relative lui fut accordée.
Les autres prisonniers lurent mieux traités. La reine