‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 11 sur 16 · SAINT-AMANT ET SCUDERY · texte numérisé non relu

SAINT-AMANT ET SCUDERY

Saint-Amant (Gérard de), est une des nombreuses victimes de Boileau ; je sais qu'il n'est pas facile de relever ceux qu'il a frappés, et que les morts de sa main sont bien morts. Cependant, Boileau a trop chargé la misère et l'extravagance de Saint-Amant ; il a pris à son égard des licences poétiques que l'impartialité de l'histoire doit relever. Ainsi, nous lisons dans sa première satire :

Saint-Amant n'eut du ciel que sa veine en partage ; L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage, Son lit et deux placels composaient tout son bien, Ou plutôt en effet Saint-Amant n'avait rien. Mais quoi ! las de mener une vie importune , Il engagea ce rien pour chercher la fortune, Et, tout chargé de vers qu'il devait mettre au jour, Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour. Qu'arriva-t-il enfin de sa muse abusée ? 11 en revint couvert de honte cl de risée. Et la fièvre au retour terminant son destin Fil par avance en lui ce qu'aurait fait la faim.

Par respect pour Boileau, je ne critiquerai pas ces vers qui sentent un peu Técolier : on ne comprend guère comment on peut engager un rien ; et, en admettant que ce rien se compose d'un habit, d'un lit et de deuxpiacets, comment, après avoir mis tout cela en gage, on peut se présenter à la cour. Mais passons par-dessus ces petites difficultés. Ne croirait-on pas, sur la foi de Boileau, que Saint-Amant vécut déguenillé, qu'il se reput de l'air du temps, et, qu'au lieu de reposer dans un lit, il était réduit à percher et à dormir à la belle étoile. Qu'on se rassure, malgré l'autorité du satirique, Saint-Amant ne fut pas si malheureux ; il suffira, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur sa vie.

Marc-Antoine de Gérard était né à Rouen ; il prit le nom de sieur de Saint- Amant, sans doute, parce qu'il était né dans le voisinage de Saint-Amant. Sa naissance était médiocre, mais il put porter sans contestation le titre d'écuyer. Il fit partie de la maison du duc de Retz, et plus tard on le vit attaché au coadjuteur chez lequel on ne jeûnait guère; peut-être fit-il une fois maigre chère, car nous savons qu'il a dîné chez Chapelain ; mais il aimait les bons repas, et il en faisait habituellement. En 4645, lorsque Louise- Marie de Gonzague fut épousée par Uladislas, roi de Pologne, Saint -Amant alla la rejoindre. Ce fut la plus brillante époque de sa fortune; il toucha de bons appointements , fut fait conseiller d'État de la reine et gentilhomme de sa chambre. Il la représenta au

couronnement de la reine de Suède. Dans ces pays du rSord, pays de bonne chère et d'ivrognerie, Saint- Amant était sur son terrain, dans son élément véritable.

A son retour en France, sa santé s'altéra ; Tinstrument qu'il avait forcé perdit son ressort et sa puissance. Lorsque son estomac fut dérangé, Saint- Amant se rangea ; il devint sobre par nécessité de régime; on crut que c'était par détresse. La reine de Pologne ne cessa pas de fournir à ses besoins. Saint- Amant était de l'Académie. Ce n'est pas dans cette docte compagnie qu'on meurt de faim. Ainsi, Gérard de Saint-Amant n'est pas de ces illustres malheureux dont la vie fut une longue souffrance. Au contraire, il fut homme de plaisir, et il s'y livra aussi longtemps que la bonne constitution de sa hête le permit ; lorsqu'elle se détraqua, il fit relâche, et voilà tout. Sa destinée comme poëte n'est pas plus misérable, et il obtint au-delà de ses mérites. Sans jamais s'être fatigué par l'étude, sans avoir senti la férule, comme il le dit, il réussit à se faire un nom par quelques pièces qui se distinguaient des productions contemporaines, par la franchise du tour et le ton de la mauvaise compagnie qu'il fréquentait. Avec ce léger bagage, il entra à l'Académie; de quoi peut-il se plaindre? On voit que Boileau a fait un portrait de fantaisie.

Saint-Amant n'a de commun avec Scudéry, de qui je le rapproche, qu'un excessif amour-propre, la négligence du style et la qualité d'académicien : Scudéry

est classique ; Saint- Amant est romantique, au moins dans sa première manière; car il en a plusieurs, comme on le verra. Saint-Amant avait de la verve, mais il manquait de goût et d'étude ; son talent s'épuisa vite faute de règle et d'aliment. Il réussit, dans sa jeunesse, dans les sujets badins et cyniques. Mais lorsqu'il voulut aborder la poésie sérieuse, il échoua complètement. Le Moïse sauvé a bien mérité les censures de Boileau ; nous nous en occuperons pour montrer jusqu'où peut aller le mauvais goût.

La première et la meilleure de ses pièces est la Solitude. Elle est entachée de mauvais goût ; le sentiment qui l'inspire n'est ni profond ni sincère ; mais elle porte les traces d'un talent véritable. Ce qui la dépare, c'est un mélange de sentiments et d'images contradictoires : la noblesse ou la grâce, lorsqu'elles s'y rencontrent, ne se soutiennent pas, et l'imagination est bientôt blessée par une image repoussante, ou le goût par un trait vulgaire et disparate. C'est ainsi qu'après avoir décrit les bords d'un marais, où les nymphes vont chercher le frais et se fournir de pipeaux, de joncs et de glais, il ajoute brusquement :

On y voit sauter les grenouilles, Qui, de frayeur, se vont cacher Sitôt qu'on les veut approcher ;

et que, dans la même pièce, il nous montre branlant aux branches d'un arbre

Le squelette horrible D'un pauvre «manl qui se pendit.

Le ridicule et l'horrible ne sont admissibles que suivant la théorie récente qui veut que le laid soit une partie du beau. Le triomphe de Saint-Amant est dans la peinture de ses parties de débauche et de ripaille où il était si bon acteur. Tantôt il se représente assis « sur un fagot une pipe à la main, » car Saint-Amant fut le premier fumeur entre les gens de lettres; tantôt il décritses transports dans une orgie où lui et ses amis se crevèrent ' de manger et de boire ; tantôt il exhale comiquement sa fureur contre Evreux, ville maudite, où il n'a pu trouver à se désaltérer, et il s'écrie :

O bon ivrogne! ô cher Faret !

Qu'avec raison tu la méprises ; On y voit plus de cent églises Et pas un pauvre cabaret.

Disons en passant que Faret n'a pas mérité ce renom d'ivrogne que lui donna l'amitié de Saint-Amant, et que l'auteur du roman de V Honnête homme n'avait de commun avec le cabaret que la consonnance de son nom.

C'est surtout dans les pièces de ce genre que se révèle l'originalité du talent de Saint-Amant. Sa Rome ridicule, qu'il composa pendant un voyage en Italie, prouve aussi sa vocation pour la satire. 11 céda, comme un grand nombre de ses contemporains, à la manio des pointes, et il a le triste honneur d'avoir laissé los

' Voyez dans les OEuvres de Saint -/ornant la pièce intitulée : Crevaille.

deux plus mauvaises qui se soient faites, c'est-à-dire celle que lui inspira l'incendie du Palais-de-Juslice en 46^4 ^, et une autre moins célèbre et aussi misérable sur la paix entre la Russie et la Pologne :

C'est, dit-il, un abus d'espérer Qu'autre paix, qu'une paix fourrée, '^ En lieux si froids puisse durer.

Ces traits'de mauvais goût ne sont que des peccadilles au prix de Moise sauvé, qui est le véritable crime littéraire de Saint-Amant. C'est de ce péché capital qu'il fut surtout repris par Boileau. Quelle insolence, en effet, n'était-ce pas à un poëte de cabaret, encore ivre des fumées du vin et du tabac, d'aborder le sanctuaire et de se prendre à la Bible î Le profanateur en fut cruellement puni. Son poëme est mal composé et plus mal écrit. L'action principale, le salut de Moïse, y tient la moindre place. Tout l'espace est rempli par des épisodes gauchement amenés à l'aide de songes et de récits, où sont longuement narrés les histoires des anciens patriarches et les futurs exploits de Moïsç. L'auteur est toujours dans le passé ou dans l'avenir. Il paraît que pour se délasser de ses débauches et se reconcilier avec l'église il avait rimé, sans dessein arrêté, quelques chapitres des livres saints, et qu'il ne

Certes à Paris on vit beau jeu Alors que madame justice Se mit le palais tout en feu Pour avoir mangé trop d'épice.

s'avisa que plus lard d'en former un ensemble ; mais de maladroites sutures ne donnèrent pas à l'œuvre l'unité qui manquait au plan : aussi le Moise n'est -il qu'un poëme à tiroirs, sans action et sans intérêt.

Quant au style, c'est pis encore. La langue noble est pour Saint-Amant un idiome étranger ; il n'en connaît pas le vocabulaire. Lui qui parlait avec tant d'aisance et de verve l'argot des tavernes, lui qui trouvait si facilement le mot propre et les images appropriées à cette poésie de bas étage, il n'a plus qu'un style décoloré et de languissantes périphrases. Le pis est qu'il veut tout peindre, jusqu'au moindre détail. Chapelain a dit du Moïse que c'était une peinture parlante, et il a fait dans cet éloge la plus juste critique de la manière de Saint-Amant. La peinture poétique consiste en traits larges et saillants, et non en détails minutieux : la poésie doit négliger les petits détails qu'elle est inhabile à reproduire, et qui d'ailleurs fatiguent l'esprit sans éveiller l'imagination. Les poètes descriptifs de l'époque qui nous a précédés sont souvent tombés dans ce défaut, sans songer que le goût sévère de Boileau l'avait déjà signalé. Saint-Amant est encore leur précurseur dans la manie des périphrases et dans l'horreur du mot propre : pour lui, le bec d'un oiseau devient « l'endroit aigu d'où sort la mélodie ; » un bouquet n'est plus un bouquet, mais

Un gracieux amas de couleurs dilTércntes, Dont le lustre s'unit aux grâces odorantes.

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il se gardera bien de nommer Téléphant, mais il dira

en quatre vers bouffis qui veulent être pompeux :

Le puissant animal, de qui l'insigne gloire, Ne gît pas seulement dans ses armes d'ivoire. Mais en sa trompe agile ou plutôt dans sa main, Et plus encor que tout, en ce qu'il a d'humain.

Brouter, c'est « tondre le riche émail qui fleurit sur le vert; » l'appétit devient « l'envie de loucher son palais des soutiens de la vie. » H appelle les poissons « des rapides muets, » et les hirondelles « les petits précurseurs de la saison plaisante. » Je pourrais citer mille exemples de ce genre non moins ridicules que les précédents, et qui montrent clairement que Saint- Amant, faute de savoir parler la langue noble, a imaginé à son usage un jargon mi-burlesque et mipompeux, inconnu jusqu'à lui. J'avouerai cependant qu'il a rencontré par miracle une dixaine de vers élégants et nobles, qu'il met dans la bouche de Jocabed, lorsqu'elle livre aux flots du Nil le berceau de son fils, et que, par un nouveau prodige, ces vers sont l'écho d'une touchante élégie de Simonide, que certes Saint-Amant ne connaissait pas.

Sans ce malencontreux essai de poésie héroïque, Saint-Amant aurait échappé au ridicule qui couvre aujourd'hui son nom; il a eu l'impardonnable tort de méconnaître la nature et la portée de son talent : le bon La Fontaine a dit :

Quiconque osl loup, agisse en loup (Vcsl le plus certain de beaucoup.

SCUDÉUY. 249

Saint-Amant était homme de cabaret; il devait y rester, et ne pas diriger vers la sainte demeure sa muse avinée et barbouillée de lie. S'il était demeuré fidèle à son premier culte, la critique le traiterait sans doute avec moins de défaveur, et on aimerait à redire après Boileau : « Je veux bien avouer qu'il y a du génie dans les œuvres de Saint-Amant, et avec la même sincérité que j'ai raillé ce qu'il a de blâmable, je suis prêt à convenir de ce qu'il peut avoir d'excellent.»

Scudéry fut dans son temps le rival de Corneille comme Pradon fut celui de Racine. L'histoire littéraire fourmille de semblables rivalités que les passions contemporaines n'expliquent pas suffisamment. Les coteries n'ont pas la puissance qu'on leur suppose ; et, lorsque le public épouse leurs passions, il est de bonne foi dans ses illusions ; le succès tient à l'éclat et au mouvement des compositions ; la raison est dupe du cœur et des yeux ; et tant que dure cette surprise, le charme subsiste. Le Timocrate de Thomas Corneille a fait fureur pendant quatre-vingts représentations consécutives ; et maintenant il n'a pas un lecteur.

Racine a donné le mot de ces contradictions entre l'opinion contemporaine et celle de la postérité. « La différence, disait-il, entre Pradon et moi, c'est que

je sais écrire. » Les œuvres de Tintelligence vivent moins par le plan et par les idées que par le style : le style est comme la matière des œuvres de Tesprit. Un édifice dure, quel qu'en soit le plan, s'il est construit avec le granit ou le marbre ; s'il est bâti à sable et à chaux, il s'écroule à la première tempête. Les mauvais écrivains bâtissent au sable et à la chaux, les bons emploient le granit et le marbre; et ce qu'ils ont construit dure éternellement. Pour bien écrire il ne suffit pas d'exprimer sa pensée, il faut lui donner du relief et la graver, c'est là le secret des grands écrivains, et il n'y a pas de recette pour le leur enlever. Les grands écrivains sont ceux qui remuent fortement les intelligences, qui enfoncent profondément la signification des mots, suivant l'expression de Montaigne, qui, lui aussi, vit par le style. Le style a tant de puissance qu'il survit même à la langue; celle de Rabelais, d'Amyot et de Montaigne est morte, mais le style fait vivre leurs ouvrages.

Maintenant si l'on nous demande pourquoi Scudéry fut célèbre et pourquoi il est oublié, nous répondrons qu'il avait certaines qualités qui plaisent et qui entraînent, mais qu'il ne savait pas écrire.

Quoiqu'il n'y ait pas lieu de réviser l'arrêt qui condamne Scudéry, il importe cependant de l'étudier, parce qu'il est le type de certains esprits qui forment dans la famille littéraire une espèce distincte et nombreuse ; esprits pleins d'ardeur et de fécondité, premières dupes d'eux-mêmes, mais dupes iur

curables, dont Tillusion est contagieuse, quoique les dupes qu'ils font après eux puissent être désabusés. Je les appellerais volontiers, par une métaphore empruntée à la physiologie, esprits sanguins, parce que la chaleur ne leur vient pas de Tâme, mais du corps. Il y a des intelligences qui ont en elles le principe de l'animation, et d'autres qui la tirent du tempérament. Cette complexion littéraire est fort heureuse, ceux qui en sont doués vivent sous un charme que rien ne peut détruire ; la surabondance et l'activité du sang leur donne à chaque instant de la vie le sentiment de la force et de la plénitude de leur existence; de sorte qu'il ne leur survient jamais de doute, jamais d'hésitation sur eux-mêmes; point de malaise, point de découragement, point d'amertume; tout est pour le mieux avec la meilleure des organisations possibles. Tout ce qu'enfante leur esprit, et il enfante beaucoup , grâce au rapide mouvement des esprits animaux, les charme et les transporte. Ce qui leur vient ainsi sans peine, ils Taccueillent avec plaisir. N'essayez pas de les désabuser, vous n'y parviendrez pas ; leur amour-propre les cuirasse contre l'ironie qu'ils prennent au sérieux et contre la critique directe qu'ils attribuent à l'ignorance et à l'envie. Comment les détromper dans la conscience de leur bien-être et de leur bien-faire intellectuel? comment porter la lumière dans ce sanctuaire impénétrable ? « Je sens, donc je suis : » c'est l'axiome de la conscience philosophique ; la conscience poétique leur dit: « Je

sens que cela est beau,» et ils concluent rigoureusement de leur sentiment à la réalité. C'est dans ce sens que je voudrais accepter l'exclamation de Boileau : « Bienheureux Scudéry !» ^

Scudéry est Normand de naissance, mais Provençal, et peut-être Sicilien d'origine : il a conservé les traits de cette race méridionale que d'Aubigné a caractérisée dans le Baron de Fœneste. Scudéry a quelque chose du soldat fanfaron, mais chez lui. c'est l'exagération , et non la feinte d'une qualité ; il se conduisit bravement au Pas-de-Suze, et le vicomte de Turenne lui rendit témoignage en pleine cour. Notre héros quitta de bonne heure le métier des armes, et se mit à écrire pour le théâtre. Dans la préface de Lygdamon, il se donne pour un poëte de la nature ; et parle de lui-même avec la vanité qui ne le quitta jamais : « Ne me croyant que soldat, je me suis encore trouvé poëte... J'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et j'ai usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles. » Il disait avec autant d'aplomb : « Si je me connais en vers, et je pense m'y connaître. » Il fit mettre son portrait en tête du Lygdamon avec cette épigraphe :

Et poëte et guerrier, — il aura du laurier.

Un plaisant y substitua :

Et poëte et gascon, — il aura du bâton.

Pour concilier ses goûts littéraires et ses souvenirs

guerriers on lui donna le gouvernement de Notre- Danie-de-la Garde, petit fort bâti sur un rocher près de Marseille. Madame de Rambouillet disait à cette occasion : « Cet homme-là n'aurait pas voulu un gouvernement dans une plaine ; je pense le voir sur le donjon de Notre-Dame-de-la-Garde, la tête dans les nues, regarder avec mépris tout ce qui est au-dessous de lui.» 11 n'y demeura pas longtemps : en ^636, lorsque Chapelle et Bachaumont voulurent visiter ce donjon, quelqu'un leur dit :

Là dedans

On n'entre plus depuis longtemps.

Le gouverneur de celte roche, Retournant en cour par le coche, A depuis environ quinze ans Emporté la clé dans sa poche.

Si Scudéry abandonna son poste de gouverneur, c'est qu'il croyait que son absence mettrait en péril les affaires de l'État. Il n'épargnait pas les conseils aux ministres, il en donna même aux rois dans des discours qui ont été publiés. Sa manie était de se croire propre •à tout et supérieur en tout. Ces prétentions, qui dépassaient de beaucoup son mérite, le rendirent ridicule; mais de nobles qualités de l'âme compensaient ces travers de Tespril et du caractère. Il se montra fidèle à la disgrâce de son ami Théophile que d'autres abandonnèrent lâchement. Il fut avec sa sœur un des courtisans de la captivité du prince de Condé pendant la Fronde, quoiqu'il ne fût rien moins que frondeur :

mais il gardait le souvenir des bienfaits du prince et de la duchesse de Longueville. Il fit mieux encore : Christine de Suède, pour laquelle il composa son Alaric, lui demanda d'effacer du poëme des vers en l'honneur du comte de La Gardie qu'elle avait disgracié : elle promettait une chaîne d'or pour prix de ce sacrifice. Scudéry répondit : « Quand la chaîne serait aussi grosse et aussi pesante que celle dont il est fait mention dans VHistoire des Incas, je ne détruirais jamais l'autel où j'ai sacrifié. »

Toutefois Scudéry démentit la noblesse de son caractère lorsque la gloire de Corneille inquiéta sa vanité. Il avait accueilli ses premiers triomphes en confrère bienveillant; et même, à l'occasion de la Veuve, médiocre comédie de la jeunesse de Corneille, il s'était écrié :

Le soleil est levé, disparaissez étoiles !

Ce lever n'était qu'un faible crépuscule : mais, lorsque le soleil se leva réellement, lorsque sa splendeur éclipsa tous les feux de la nuit ; en un mot, lorsque le Cid eut paru, Scudéry rompit brusquement avec son ami, et prêcha la croisade contre celui dont il avait salué les débuts avec enthousiasme. Corneille répondit à cette attaque par un rondeau fort spirituel, dont on a retenu ce vers qui fait image et peint tout Scudéry :

Chacun le montre au doigt comme un fou solennel.

Scudéry aurait dû se montrer moins ardent contre un

rival heureux, car le succès de ses propres ouvrages pouvait le consoler. L'admiration du public se partageait entre le Cid et l'Amour tyrannique. La postérité n'a pas admis ce partage, car on sait le Cid par cœur et l'on ne songe pas à retirer de l'Amour tyrannique quelques beaux vers tels que celui-ci :

La Victoire me suit, et tout suit la Victoire.

Scudéry passa longtemps pour l'auteur des romans de sa sœur (il est vrai qu'il y mit la main pour les descriptions de batailles et les dédicaces); il ne faisait rien pour désabuser le public, et il profita de la bonne renommée qu'ils lui donnaient pour épouser une femme d'esprit qui s'était éprise de lui à la lecture du Cyrus et de la Clélie publiés sous son nom. Mademoiselle de Martin Wast devint par là madame de Scudéry : elle est connue par un recueil de lettres fort ingénieuses.

Il est temps de dire quelque chose de la valeur littéraire de Scudéry. On ne saurait refuser à ses tragédies le mouvement de l'action et la facilité du style. L'éclat et la vigueur s'y rencontrent quelquefois ; et elles sont supérieures sans contredit à celles de Mairet, de Tristan et de Boisrobert qu'on admirait à la môme époque. 11 y a des scènes bien faites dans Lygdamon, la Mort de César et l'Amour tyrannique, quoique cette pièce ne soit point, comme le voulait Sarasin, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. On peut dire de Scudéry ce qu'Horace a dit de Lucilius :

236 ESSAIS d'histoire littéraiue.

Cum flueret lutulentus, erat quod tollere velles. Celte tentation m'est venue à plusieurs reprises en lisant Scudéry; et, comme j'y ai cédé quelquefois, je ne puis résister au plaisir de citer une assez longue tirade qui m'est restée dans la mémoire après la lecture de la Mort de César. Brulus parle ainsi à Cassius :

Les peuples que le sort a soumis à des rois En doivent respecter la personne et les droits : Tel est mon sentiment, et je liens que sans crime On ne peut renverser un pouvoir légitime : Mais César est injuste en voulant nous ôter Ce que tous les trésors ne sauraient acheter. D'égal il se fait maître, et Rome enfln trompée Voit bien que c'est pour lui qu'elle a vaincu Pompée : Qu'ils étaient deux rivaux, également épris. Qui faisaient un combat dont elle était le prix : Qu'ils avaient même but, et voulaient entreprendre D'ôter la liberté feignant de la défendre ; De sorte qu'en leur gain nous ne pouvions gagner. Puisqu'ils avaient tous deux le dessein de régner, Et que, de quelque part qu'eût penché la balance, Rome devait souffrir la même violence.

Voilà des vers dont la pensée est belle, le style ferme et la facture noble avec aisance. Scudéry a rarement de pareilles rencontres ; il n'en eût jamais eu s'il n'avait pas ressenti quelque cbose de cette influence secrète qui fait les poètes. Mais comme, dans la confiance que lui inspirait son génie, il ne savait ni attendre ni choisir, les beautés qui lui sont échappées ont été ensevelies dans le fatras qu'engendre forcément l'improvisation appliquée à la poésie.

Dans une notice sur Scudéry, M. Théophile Gautier

SCUDÉltY. 257

a cité une assez grande partie de la description de ce palais auquel Boileau fait allusion dans ces vers de VArt poétique :

Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin.

Si Boileau n'eût pas sauté ces vingt feuillets, il y aurait trouvé des détails d'architecture rendus avec une merveilleuse industrie. Ce poëme d^Alaric, si décrié, ce poëme fait à la course, n'est cependant pas illisible, comme la Piicelle de Chapelain et le Clovis de Desmarets, et Voltaire en a tiré quelques traits qui ne déparent pas la Henriade. En le lisant, on déplore l'abus du talent, mais on y rencontre des étincelles de poésie. Il est rare que Scudéry ne débute pas heureusement ; mais son incurable négligence gâte tout : aussi, à côté d'expressions élevées et vraiment poétiques, irouve-t-on d'incroyables platitudes , qu'un écolier effacerait avec indignation, s'il ne les avait pas arrêtées au passage. Croirait-on que l'homme qui a écrit les vers que j'ai cités plus haut ait laissé subsister les lignes suivantes?

La belle a dans les yeux du feu, de la colère, Du dépit, de l'orgueil, de la douleur amère, De la honte, qui vient du sentiment qu'elle a, El pourtant de l'amour plus que de tout cela.

Et ailleurs :

Craignons tout, craignons tout, nous avons tout à craindre, Plaignons-nous, plaignons-nous, car nous sommes à plaindre.

Que dire de cette imitation d'un admirable vers de

Virgile ?

Trois fois pour l'embrasser cette belle courut. Et toutes les trois fois celte belle ne put.

On ne finirait pas si l'on voulait reproduire tous les exemples que fournit Scudéry de ces négligences insolentes; j'aime mieux rapporter quelques traits heureux que les meilleurs poètes ne désavoueraient pas. On sait que Boileau aimait à citer ces vers qui commencent le septième chant d'Alaric :

Il n'est rien de si doux pour un cœur plein de gloire Que la paisible nuit qui suit une victoire.

Il aurait pu citer encore cette comparaison entre Alaric, recevant sans orgueil les hommages des peuples, et l'Océan que le tribut de tant de fleuves ne trouble pas dans son calme majestueux :

Tel on voit l'Océan recevoir cent rivières Sans être plus enflé, ni ses ondes plus fières.

Et cette description d'une rade :

En un lieu retiré, solitaire et paisible,

La mer laisse dormir sa colère terrible.

Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents

Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants.

Tout le monde connaît ces deux vers tirés de la description des enfers :

Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand bruit Luit éternellement dans l'élernellc nuit.

scubÉRY. 259

On pourrait facilement élargir cette couronne poétique de Scudéry; mais à quoi bon cueillir si peu de fleurs entre tant de chardons. Il est juste qu'un écrivain paie les intérêts de son admiration pour lui-môme et de son mépris pour le public. La fortune de Scudéry ne fut jamais bien brillante. Toutefois sa destinée fut heureuse. Sa réputation de poëte dura autant que sa vie, sa vanité ne baissa point, et il resta toujours en deçà de la misère ; de plus il fut académicien : on peut dire que justice lui a été rendue et qu'il a été rétribué suivant ses œuvres par une célébrité viagère et par Timmortalité du ridicule.

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Scarron est le poëte de la Fronde et le type de la poésie burlesque. Le genre qu'il a mis en vogue est décrié, et Scarron ne Test pas, car son nom a conservé une signification littéraire et une certaine importance historique; or, c'est quelque chose que de laisser dans les souvenirs une trace profonde. Si Scarron n'était qu'un bouffon, on n'en parlerait non plus que de d'Assouci ' son triste imitateur. S'il s'est placé hors de comparaison, c'est que la bouffonnerie n'était pas le

' Assoucy ou d'Assoucy ( Charles Coypeau ) , fils d'un avocat au parlement, naquit à Paris en 1G05. Poëte misérable dans un genre que lé goût désavoue, le burlesque, son nom ne serait pas arrivé jusqu'à nous si celui qui l'a porté n'était convaincu de mauvais vers et soupçonné de mauvaises mœurs. Il préluda à celte étrange célébrité par les désordres de son enfance. A neuf ans, il s'échappa de la maison de son père, se rendit à Calais où il se donna pour un descendant de Nostradamus. Prétendu fils d'un faux prophète, il prit les allures d'un thaumaturge , et le peuple qui le crut sorcier voulut le jeter à la mer. Au lieu de se laisser noyer, d'Assoucy s'embarqua pour l'Angleterre. On ne sait pas ce qu'il y fit. A son retour en lYance, il s'attacha à la duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu'il encensa par des couplets qu'il chantait en s'accompagnant du luth; il remplit les mêmes fonctions auprès de Louis XHI, et de Louis XIV enfant. C'est à cette époque qu'il composa ses vers burlesques parmi lesquels on distingue Ovide

fond, la substance même de son esprit, mais le tour particulier d'un génie qui ne manquait ni de sens, ni de force, ni de délicatesse; c'est qu'à tout prendre il avait une belle intelligence. Ce poëte mérite donc d'être étudié avec soin ; seul en France, quoique les imitateurs n'aient pas manqué, il a réussi dans un genre que le goût réprouve et qui peut seulement passer à force d'esprit. Le succès, en pareil cas, est plus qu'une présomption favorable.

en belle hameur qu'il travestit par émulation de la gloire de Scarron, et le ravissement de Proserpine en vers burlesques. Il retourna à la cour de Turin dont il se fit chasser. Depuis il mena une vie errante à travers la France et l'Italie, faisant métier de troubadour et toujours escorté de deux jeunes pages qui firent naître contre ses mœurs de honteux soupçons. Chapelle et Bachaumont ont illustré un des épisodes de sa vie vagabonde. Les femmes de Jlontpellier ne parlaient de rien moins que de le brûler en place publique après l'avoir écorché. Les petits pages étaient la cause de cette émeute féminine à laquelle le pauvre poëte échappa par la fuite. En Italie, son humeur satirique le fit jeter dans les prisons du saint office. Pendant ce loisir forcé, il écrivit un livre de pensées sur la Divinilé. Sa résipiscence provoqua l'indalgence du pape qui lui donna la liberté. D'Assoucy, revenu en France, fut bientôt enfermé à la Bastille et au Châtelet où il demeura six mois. Quatorze ans environ après sa délivrance, il mourut à l'âge de soixante-quatorze ans vers 1679. Nous savons par Brosselte qu'il fut très sensible aux critiques de Boileau, qui trouve ses vers à peine dignes d'occuper les loisirs des laquais et des pages, et qui s'écrie dédaigneusement dans son Art poétique :

Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs.

Cyrano de Bergerac Ta traité avec sa brutalité accoutumée , et du ton qu'il a pris contre Montfleury, Scarron et les Frondeurs. Dans une lettre qu'il adresse à notre pauvre poëte, il le représente, sifflé, râpé, crotté, endetté, infect, et il promet, ce sont ses propres expressions, de renverser sur lui un si long anéantissement, qu'il ne sera pas vrai de dire qu'il ait jamais vécu. Que Cyrano n'a-t-il prédit juste !

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