‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 3 sur 16 · PRÉDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE · texte numérisé non relu

PRÉDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE

sier, il parcourt Pltalie et la France , et partout sa parole inculte et véhémente excite Tenthousiasme des fidèles. Il parle non-seulement au nom des misères des Chrétiens et des outrages de la religion, mais au nom de Dieu même, qui veut, dans sa justice et dans sa miséricorde, que les souffrances de ses fils soient vengées et la religion relevée de son abaissement. Ces plaintes éloquentes vont jusqu'au cœur du souverain pontife : malgré les soins qui l'accablent, malgré sa triple lutte contre Tempereur d'Allemagne, contre le roi de France et contre Tanti-pape, il s'associe à Toeuvre de Pierre TErmite ; il appelle près de lui tous les représentants de la Chrétienté, passe les Alpes et vient lui-même prêcher la Croisade à Clermont. Et là , quel est son langage? Il ne se contente pas de parler au nom de Dieu, dont il est le vicaire, il ne s'adresse pas indistinctement à tous les Chrétiens, il reconnaît qu'il y a parmi eux un peuple prédestiné, un peuple élu, et ce peuple, ce sont les Français.

L'ermite Pierre, le promoteur le plus ardent de la Croisade, résume l'esprit du christianisme dans sa double expression : la méditation solitaire et le prosélytisme. Il est anachorète et pèlerin tout ensemble et nous montre, réunis dans sa puissante et singulière physionomie, les deux traits distincts et opposés qui caractérisent le christianisme au moyen âge. L'exaltation religieuse se présentait sous deux formes : la solitude avec toutes ses rigueurs, ses épreuves, ses privations sans nombre, et le pèlerinage avec ses fali-

jjues, ses dangers et ses prédications. Pierre TErmite qui, unit ces deux extrêmes, est !e symbole de Tesprit chrétien, et sa nature complexe le rendait merveilleusement propre à remuer tous les esprits et à mener à son terme le grand dessein dont les siècles précédents avaient préparé Taccomplissement. Sa foi vive, exaltée dans la solitude, entretenue par le succès de ses prédications, était encore réchauffée par le régime qu'il avait adopté. Je ne sais pourquoi les historiens modernes vantent la sobriété de Pierre l'Ermite ; les chroniqueurs contemporains disent bien qu'il ne mangeait ni pain ni viande, mais ils ajoutent : Vino aliisque omnibus fovehatur et famam ahstinentiœ in deliciis qnœrchaV . Aussi lorsque le vin manqua au siège de Nicée, l'apôtre de la Croisade rebroussa chemin et ne reparut qu'après la disette. Cette faiblesse lui a fait tort parmi ses contemporains, et c'est pour cela qu'il n'occupe pas dans les récits des chroniqueurs la place que réclamait l'importance de son rôle. Comme orateur, le simple ermite est sacrifié au pape, et aucune de ces paroles énergiques qui ont ému l'Italie et la France, et amené le long duel de l'Europe et de l'Asie, n'est arrivée jusqu'à nous. Guillaume de Tyr, qui rapporte tout au long un des discours d'Urbain, se contente de nous dire que Pierre l'Ermite avait l'esprit vif, le regard perçant, et qu'il ne manquait pas d'une éloquence abondante et facile. Sponte fluens elo-

' Robcrl-le-Muiac. — Guiberl , de Nogent.

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quiumK Nous regrettons que cette parole inculte sans cloute, mais énergique et puissante, n'ait laissé d'autre trace dans Tliistoire que les événements qu'elle a provoqués. Nous aimerions à la retrouver et à la reproduire telle qu'elle est sortie de cette âme ardente et inspirée.

Mais si l'histoire a laissé passer, sans les recueillir, CCS paroles jetées aux vents qui les ont emportées, elle s'est montrée moins dédaigneuse pour l'éloquence d'Urbain. Les discours qu'il a prononcés nous ont été transmis, et nous pouvons les faire connaître et par l'analyse et par quelques citations. Urbain II était à la tête de son siècle et de la Chrétienté, non-seulement par sa dignité, mais par ses lumières et par son éloquence. Il aimait à parler; muîtus fuit inexhorlando. Pendant le concile de Clermont, il prononça trois discours que nous avons sous les yeux, et qui attestent une grande érudition et plusieurs des qualités de l'orateur. Le premier de ces discours^ a moins de mouvement que ceux qui suivirent: l'orateur paraît plus jaloux de montrer à son auditoire la connaissance des livres sacrés que de l'émouvoir. 11 ap[)uie toutes ses idées de citations empruntées à l'Ancien 4 1 au Nouveau Testament, et à chaque instant l'élan de son âme est arrêté par quelque passage dont il invoque l'autorité. Toutefois, sa haiangue se termine par un

' Guillaume de Tyr, liv. I, chap. 11, ' Idem, liv. I, chap. li.

b ESSAIS D HISTOIRE LITTERAIRE.

appel aux armes, qui ne nianque ni de chaleur ni d'entraînement. L'ermite Pierre prit la parole après le souverain pontife ; il traça un tableau déchirant des misères des Chrétiens d'Orient, il excita l'indignation parle récit des cruautés des Turcs, et l'assemblée entière était émue de pitié et d'indignation, lorsque le pape prit une seconde fois la parole. Cette fois l'orateur ^ se montre plus animé : la Bible lui revient moins souvent, et il n'en est que plus éloquent. Après avoir reproduit vivement tous les motifs qui doivent entraîner les Chrétiens vers l'Orient, il n'oublie pas la réforme morale qu'il a entreprise, et il reproche avec véhémence aux princes qui l'écoutent les exemples de corruption qu'ils ont donnés, et l'usage sacrilège qu'ils ont fait de leurs armes. Voici ce passage dans lequel les reproches se mêlent aux exhortations :

« Frères, que disons-nous? Ecoutez et comprenez. Armés de toutes pièces, et le visage plein de fierté, vous attaquez vos frères et vous vous entre-déchirez. Ce n'est pas la milice du Seigneur qui met en pièces les brebis de son bercail. La sainte Eglise a réservé son armée pour la défense des siens. Pour dire la vérité, dont nous devons être les hérauts, vous n'êtes pas dans la bonne voie qui vous conduirait au salut et à la vie. Vous êtes les oppresseurs des orphelins, les spoliateurs des veuves, des homicides, des sacrilèges,

' Guillaume de Malmesbury. De Reb. Ang., liv. IV, ch. 2.

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