PRÉDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE
des voleurs et des pillards; en versant le sang des Chrétiens, vous comptez sur le salaire des brigands, sur la dépouille de vos victimes, et comme les vautours sentent de loin Todeur des cadavres, vos yeux sont tournés vers les régions lointaines, pour y découvrir la guerre. Certes, c'est là une mauvaise route et la plus éloignée de celle du Seigneur. Si donc vous songez au salut de vos âmes, renoncez à ces luttes sacrilèges, et préparez-vous à la défense de l'Église d'Orient. C'est d'elle, en effet, qu'ont découlé toutes les joies de vos âmes, c'est elle qui a versé sur vos lèvres le lait de la foi, et qui vous a abreuvés des dogmes du saint Evangile. Nous vous disons donc de ne plus tremper vos mains dans le sang de vos frères; mais, pour la défense de la foi, opposez-vous aux nations étrangères, et, prenant Jésus-Christ pour chef, formez une armée chrétienne, une armée invincible; combattez pour votre Jérusalem plus courageusement encore que les anciens Israélites ; attaquez et dispersez les Turcs, race plus impie et plus coupable que les Jébuséens. Qu'il vous soit glorieux de mourir pour Jésus-Christ dans cette ville où Jésus-Christ est mort pour vous. »
Ce langage sévère est bien placé dans la bouche du chef de la Chrétienté. Mais nous trouverons le véritable orateur et l'homme politique dans le troisième discours prononcé sur la place de Clermont en présence de tout le peuple assemblé. Aucun édifice n'était assez vaste pour contenir la foule impatiente d'entendre la voix de l'éloquent pontife. Ici nous
8 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIUE.
ne retrouverons ni le théologien ni le censeur sévère de la corruption des mœurs, mais le vicaire et l'interprète de Dieu. Tout se trouve réuni dans cette harangue éloquente : les souffrances des Chrétiens d'Orient, les motifs de Texpédition , le choix d'un peuple élu pour servir d'instrument à la Providence, les avantages d'une entreprise qui mettra fin aux guerres civiles de l'Europe en accomplissant la délivrance de l'Asie. Voici ce discours fidèlement traduit sur le texte de Rohert-le-Moine.
« Nation des Francs, placée au-delà des monts, nation chérie de Dieu et choisie par lui, comme le montrent clairement vos œuvres, nation distincte des autres par la situation du pays, par la foi religieuse et le respect de la sainte Eglise, c'est à vous que s'adressent mes paroles, à vous que tendent mes exhortations. Nous voulons que vous sachiez quelle triste cause nous a conduit auprès de vous, et quel danger commun, à vous et au reste des fidèles, nous a engagé à passer les monts.
<i Des murs de Jérusalem et de Constanlinople un bruit sinistre est venu jusqu'à nous, et a souvent frappé nos oreilles. Du pays des Perses, une nation maudite, étrangère, éloignée de Dieu, une nation qui n'a jamais réglé son cœur ni confié son esprit à celui du maître des hommes, a envahi cette terre des Chrétiens, l'a ravagée par le fer, le pillage et l'incendie, a emmené les uns en captivité et fait mourir les autres d'une mort déplorable, renverséde fond en comble les églises, ou lesasouil^