‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · JODELLE · texte numérisé non relu

JODELLE

Un critique ingénieux a essayé, de nos jours, d^é* clairer d^uoe lumière nouvelle Tbistoire de la poésie au seizième, siècle. Grâce à ses efforts, Ronsard et je cortège des beaux esprits qui composaient cette nouvelle pléiade ont été relevés du ridicule où leur mémoire était tombée depuis deux siècles. Parmi les hommes distingués ensevelis dans ce naufrage, il est juste de remarquer Etienne Jodelle, qui tenta pour le théfttre, sur la double scène de la tragédie et de la comédie, ce que son rival avait entrepris pour Tode et pour Tépopée. Ses essais, prématurés comme ceux de tons ses compagnons, et, de plus, bfttés par une facilité qui sera toujours Técueil du talent, n^ont eu qu^une vogue éphémère; mais l'histoire doit en tenir compte, parce que c^est là Thumble berceau de notre théfttre et le premier germe d'une gloire impérissable. Il est curieux de remonter ainsi par la pensée, à travers deux siècles semés de chefs-d'œuvre littéraires, jusqu'à la source modeste d'où ces eaux fécondes se sont épandues.

Etienne Jodelle naqait, à Paris, en 4552. Le premier de ses biographes, Charles de La Molhe, ajoute à son nom le titj?«^ do; sieur da Lifl^odyn ; j'avais pensé que cette seigneurie pourrait baeit étce de la même espèce que celle de Salmigondain dont Pantagruel dota Panurgé. Ce fief me paraissait une allusion à la misère et aux souffrances des derniers jours de Jodelle. En effet, Limodyn peut se rapporter à deux mots grecs dont le premier signifie faim, et le second dtmleur : or^ comnoe la foadatear de notre tfcéàtre, ftjprès la.disgrftee royale qui récorapras» des efforts mal* heureux^ fut en proie, sans métaphore, aux dsuieurs d^ la faim,, soa iMOgrafdM et aoo ami, n^avait-il pas voulu each«r dans ce poethuiae anoblissement da poëte uœ irooie et ua aimv reproche à sea nobles prolecteurs? J>e me laissais aller à cette coi^ctiire aventureuse sur l^a foi du grec et de rioduotion, ma» Tinduction et le grec me Idrompaicnt. LimodjA est bien un. petit maiMÛr féadal in la Bria, et Jodelle est une feirme du voisinage i il fout doae, ftmr ne pas porter atteinJ» au blason da Jodelk, le nommer Etienne de Jodelle sieur de Limodyn.

Je demande humblement pardcn à Tombre de notre poète d^avoir voula la faire <iesoeadre à la rature ; au reste, ses meilleures lettres de noblesse sont ses œuvres et ses efforts pour chasser du. théâtre la barbarie et le cynisme;^ avant dé les mettre eo lumière, je vais essayer de donner une idée de la fécondité et de la variété de son génie. Jodelle était né

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artkto; de» son plus jeuoe ftge^ Fart le séduisit et Tattira sous toutes ses fovmes, et ce fut là Técueil de 8» g^loire. S^il avait pu choisir entre ces routes di« ▼erses qu41 tenta toutes à la fois^ sans doute il aurait approché du but ; mais il youlaii être tout ensemble poëte, peintre, architecte et musicien, et il ne fut rien de tout cela à un degré éminent. Écoutons, sur ce p<Hnt^ le témoignage qu^il se rend à luî-mème :

Je dessine, Je taffle, et charpente, et maçonne, Je brode, je poortray. Je couppe, Je façonne. Je €iz^ Je grave, émainaoc et dorant.

Je griflbane, je peins, dorant et colorant, Je tapisse, J'assieds, Je festonne et décore. Je musique, Je sonne et poétise encore.

On voit que, dans cette longue énumération, Jodelle place au dernier rang son travail poétique, qui semble le délassement de ses autres occupations. On comprend facilemait qu^une âme ainsi disposée dut s^as* soeier avec passion aux efforts de Ronsard et de Du Bellay pour faire sortir la poésie française de Tornière étroite où Favaient retenue, malgré leur savoir et leur talent, Marot et Mellin de Saint-Gelais. Ce n^était pas en vain qu'à la fin du quinzième ^le, et pendant la première moitié du seizième, ré];udition avait exhumé les trésors de Tantiquité, et que les expéditions guerrières contre Tltalie avaient fait connaître à la France une littérature nouvelle illastrée par Dante et Pétrarque. Le contre-coup de ces études devait se faire sentir un jour; il était im-

pos&ible que Térudition ne réagit pas sur la poésie. Le signal de cette révolution fut doaoé par de jeunes disciples nourris sous la forte discipline des études classiques ; leur maître fut Jean Daurat, et, suivant Texpression de Duverdier, on vit de son école une troupe de poètes s^élancer comme du cheval troyen. Ayant savouré à loisir le goût et le parfum des vieux poètes, rélévation de leur langage, la noblesse de leurs idées, ils prirent en pitié ces riens gracieux que les poètes prodiguaient sous le nom de lais, triolets et rondeaux; à ces grâces quelquefois naïves, souvent maniérées, ils voulurent substituer de mâles beautés et remplacer le modeste hautbois par la trompette héroïque. Vllustration de lalangue françoise, publiée, en >I549, par Du Bellay, nous donne la date historique de ce mouvement littéraire qui se prolongea, pendant près d^un demi-siècle, sous les auspices de Ronsard. Voici ce que disait Du Bellay pour donner du cœur à ses compagnons : « Condamner une langue comme frappée d'impuissance, c^est prononcer avec arrogance et témérité comme font certains de notre nation, qui n'étant rien moins que Grecs et Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que stoique toutes les choses écrites en français. Si notre langue est plus pauvre que la grecque et la latine, ce nVst pas à son impuissance qu^il faut Timputer, mais à l'ignorance de nos devanciers, qui Tout laissée si chétive et si nue, qu^elle a besoin des ornements et pour ainsi dire des plumes d'autrui.

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