JODELLE. >II
Qu'on ne perde pourtant pas courage : les langues grecque et latine n^ont pas toujoura été ce qu'on les vit du temps de Cicéron et de Démosthène. n II donne ensuite aux novateurs un conseil qu'ils n'ont pas assez fidèlement suivi : « Les Romains imitaient les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux^ les dévorant, et après les avoir dévorés les convertissant en sang et en nourriture. » RenouvelanI le précepte d'Horace, il ajoute : « Qui veut voler par les bouches des hommes doit longuement demeurer en sa cham* bre, et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois; et autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, il doit endurer la faim, la soif et de longues veilles: ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Lis donc, et relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins, et laisse-moi aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen, toutes ces vieilles poésies françaises, comme rondeaux, balades, virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries. » Puis, faisant allusion aux œuvres et aux devises bizarrement puériles des Jean Leblond, des Sagon, des Charles Fontaine, des François Habert, et de tous ces faibles successeurs de Marot et de Saint-Gelais, il s'écrie dédaigneusement : « O combien je désire voir sécher ces printemps, rabattre ces coups d'essay, tarir ces fontaines ! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus, ces huujbles espérans, ces bannis de liesse, ces es-
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claves fortanéS; ces traverseurs, soient renyoyés à la table ronde, et ces belles petites devises aux gentilshoaime& et demoiselles dont on les a empruntées. »
Nous avons entendu, de notre temps, des épigrammes du même genre contre l'école de Tempire ; c'était le même dédain du passé, le même élan vers un avenir inconnu. Je n'ose pas dire qu'on préludait ainsi à un dénoùment semblable, des œuvres durables seraient là pour me démentir. Du Bellay, après avoir ainsi exposé les raismis de la croisade qu'il propose pour s'dppropriêr les richesses des littératures antiques et les moyens de conquête, sonne enfin la charge dans une conclusion toute martiale et sentent son Tyrtée : « Là doncques, François, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves dépouilles d'elle (comme vous avez fait plus d'une fois) ornez vos temples et vos autels. Ne crai<* gnezplus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surprennent tous nuds comptant la rançon du Gapitole; donnez en cette Grèce menteresse, et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillezmoi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant "les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne d'or attachée à sa langue. »
Cette Tengeaoce tardive, provoquée oootre les vaioqaeurs des Gaulois, ne fut pas complète, et ne valut pas celle que tirèrent plus tard nos armées, et qu^un peintre spirituel a constatée en peignant un conscrit républicain plumant gaiement un oie sur le sommet du Gapitole.
Ce manifeste éloquent émut Timagination de Jodelle, âgé de dix-sept ans, encore assis sur le banc des écoles; des dépouilles offertes à Tambition des nouveaux croisés, il ne choisit pas les moins riches, et pendant que Ronsard, se faisant hardiment la part du lion, mettait la main sur Théritage d^Homère et de Pindare, Jodelle se portait le continuateur de Sophocle et de Térence. L^ heure de la réforme dramatique étant venue, deux chefs^d^œuvre furent prêts ; c'étaient Cléopâlre captive et Eugène ou la Rencontre. Quinxe jours avaient suffi pour mettre la tragédie sur. pied, et la comédie avait été la besogne de quatre ma* tioées. Mais il fallait inaugurer le théâtre renaissant. Où trouver de dignes interprètes? L'embarras des réformateurs ne fut pas de longue durée ; ils savaient que, chez les Grecs et chez les Romains, les auteurs étaient souvent acteurs dans leurs propres drames, et qu'à défaut d'actrices les rôles de femmes étaient joués par de jeunes hommes. Aussitôt la pléiade s'es^écute de bonne grâce ; elle se transforme en troupe tragique et comique, rendant ainsi un nouvel hommage à l'antiquité qu'elle voulait ressusciter. Remy Belleau, Jean
de la Péruse et Jodelle se chargent des rôles priacir
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paux. Une première épreuve se fait en famille^ dans Fenceinte du collège Boneour,en présence des régents et des élèves ; puis ce succès dramatique encourageant Fauteur et ses compagnons, F hôtel de Reims reçoit enfin, pour la grande solennité dramatique, Henri II suivi de ses courtisans, Jean Daurat, président naturel de la fête, le grand Turnèbe, et toutes les autres illustrations de la science. C'était pendant le carnaval de 4552, époque heureusement choisie, puisque les représentations des anciens avaient lieu pendant les fêtes de Baechus. Limitation était donc complète ; le succès ne fut pas douteux, et ce dut être une grande joie parmi nos jeunes novateurs que ce triomphe incontesté. Il.leur sembla que Fantiquité renaissait pour se voir vaincue. De plus sages auraient perdu le sens; aussi la pléiade se mit-«lle en. pleine orgie. Jodelle, escorté de ses admirateurs, est ramené en triomphe à Arcueil ; le joyeux cortège s'empare d'un bouc, le décore de lierre et de bandelettes, Fentratne dans la salle du festin, où Ronsard improvise un péan en Fhonneur de Baechus, et la victime est immolée à Fheureux triomphateur. Ce sacrifice,' renouvelé des Grecs, scandalisa les pieux habitants d' Arcueil, qui crièrent à Fidolàtrie, et qui auraient fait justice de ces hardis païens si la royauté ne les eût pris sous sa protection. Cent ans plus tard, un parterre de bourgeois, dupe d'un latinisme amené par les besoins de la mesure, témoigna une égale fureur lorsque, dans VAgrippined^ Cyrano, Séjan s'écrie, en présence des
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conjurés qui doivent assassiner Tibère : «Allons frapper Thostie. » Les contemporains de Corneille virent dans ces mots un outrage aux saints mystères de la religion, comme les paysans d'Arcueii prirent une réminiscence poétique pour une résurrection du paganisme. Ce fut ainsi que s'inaugura la tragédie française:
Voyons maintenant ce que valaient ces pièces qui firenttant debruit au milieu du seizième siècle. Dans la forme, c^était bien le calque de la tragédie antique ; au fond , c'en était la parodie. Les caractères, les mœurs, le langage tragique n'étaient qu'ébauchés, ils aspiraient à être, ils n'étaient pas encore. Une analyse rapide de la Cléopâtre et quelques citations suffiront à prouver que le triomphe de Jodelle n'était qu^un coup de parti.
Acte V. L'ombre d^ Antoine vient gémir sur- ses malheurs et annoncer la mort de Cléop&tre, comme dans Hécube l'ombre de Polydore prophétise le sacrifice de Polyxène. — Cléopâtre, décidée à mourir, parait ensuite accompagnée de deux esclaves qui essaient vainement de la détourner de son funeste dessein. — Le chœur, composé de femmes d'Alexandrie, déplore les maux attachés à l'humanité et la fragilité des plaisirs d'ici-bas.
Acte IL Octave tient conseil avec Agrippa et Prdculée, et après avoir donné quelques regrets à la chute d'Antoine, autrefois son compagnon d'armes, il rejette bien loin toute idée de pitié et se détermine à
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user des droits qii^il tient de la victoire. Sa seule crainte est de- ne pouvoir donner le change à Cléopâtre pour en faire rornement de son triomphe. — Le chœur chante d'après Sophocle ses strophes et ses anti-strophes sur les désordres qu'enfante Torgueil.
Acte III. Entrevue d'Octave et de Cléopâtre dans laquelle la reine d'Egypte essaie de fléchir le vainqueur et rejette ses torts sur l'excès même de son amour. Mais le voyant inflexible, elle propose de lai découvrir les trésors enfouis dans le palais d'Alexandrie. Séleucus, présent à cet entretien, accuse Cléopâtre de ne révéler qu'une partie de ses richesses, et provoque par cette accusation la fureor de la r^ne. Octave joue le magnanime et refuse les dons de Cléopâtre. — Le chœur moralise derechef sur les avantages de la médiocrité et l'ingratitude des courtisans.
Acte IY. Cléopâtre demeure toujours ferme dans son dessein malgré les promesses d'Octave; la vie et l'opulence ne sont rien à ses yeux si elle doit être menée eQ triomphe derrière le char du vainqueur. Elle jure devant le tombeau d'Antoine qu'elle va bientôt rejoindre son ombre. — Le chœur, dans un dbant plaintif, s'assoeie aux douleurs de la reme.
Acte V. Proculée vient raconter les eircon^nces du suicide de Cléopâtre. — Le chœur entonne un hymne en son honneur et lui présage une gloire immortelle.
Ce canevas montre qu'il n y a ni action ni péripétie. Cette extrême simplicité, justiûée dans les pièces grec-
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qoes où les personnages, instruments de la fatalité, ne peuvent pas donner cours à leurs passions, et dans les pièces de Sénèque, thèses philosophiques qui n'étaient pas destinées à la représentation, accuse ici rinexpérience du théâtre et la stérilité d^iiBagination. En pntre, la nudité de Taction n^est point couverte par les ornements du style. Le langage de Jodelie porte les traces d'une composition précipitée ; on y trouve tous les vices de Timprovisation, le vague des pensées, les longueurs et les répétitions. Le premier et le quatrième acte sont écrits en vers alexandrins, et les trois autres en vers de dix syllabes. Je n^ai guère découvert qu^un seul trait qui mérite d'être conservé. G^est au troisième acte lorsque Séléucus accuse Cléopfttre de cacher une partie de ses (résors. La reine s'indigne et s'écrie :
De quoi m'accuses-tii?
Me crois-tu donc veuve de ma vertu Gomme d'Antoine ? Ah ! traître...
Le mouvement et l'expression sont également remarquables. On. pourrait encore signaler çà et là d'heureuses intentions, mais tons ces germes avortent par la précipitation du travail. Jodelle est bien en cela l'aïeul des Théophile et des Scudéry, que M. Sainte-Beuve, avec son habituelle sagacité, nous donne comme les continuateurs du mouvement littéraire interrompu par Malherbe. Le temps a décidé la question contre tous ces poètes qui n'ont pas cru que
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le travail de la lime fui nécessaire à la durée de leurs œuvres. Des deux écoles littéraires, celle du génie prime-sautier et celle du génie qui médite et se corrige, cette dernière est la seule qui travaille pour la postérité. Ce qui n'a rien coûté ne vaut que ponr un temps. Les improvisateurs retiennent et expriment tout ce qui leur vient à la pensée et sous la forme primitive. Or ce premier jet n^est guère que la matière de Fart, et pour ainsi dire le bloc qui doit être dégrossi et façonné. 11 faut y appliquer les leçons d'Horace :
Et quœ desperat (ractata nitescere poise relinquit.
L'éclat durable n'est donné que par le travail qui efface les aspérités des contours qui doivent subsister, et qui écarte les parties que la lime ne saurait polir. La pensée et le langage fluides des improvisateurs coulent quelque temps comme l'eau sur la terre et s'y dessèchent bientôt; les vrais écrivains, les laborieux enfants de la muse, gravent et cisèlent sur le marbre et sur l'airain.
Comment des vers tels que ceux-ci ne s'arrêtera ientils pas dans leur course vers la postérité :
Me Toilà jà croyant ma roioe, ains ma rukie ; Me Yoilà bataillant en la plaine marine ; Me Yoilà jà fayant oablieax de la guerre; Me voilA dans sa Yille, oà j'yvrogne et...
Ainsi sa vie, beareusement traitée.
Ne pourra voir sa quenouille arrêtée ; Ainsi, ainsi jusqu'à Rome elle ira ; Ainsi, ainsi ton souci finira.
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Voilà ce que laissent tomber ces poètes emportés qui ont foi à leur génie. L'avenir est de plus difficile conquête. Il dédaigne à juste titre ces œuvres conçues, portées et produites sans peine, et il ne partage pas . Tillusion du poète qui pense que la chaleur matérielle de son cerveau a passé dans ses rimes jetées péle-roéle au dehors. La Didon du même poète n'est guère ^lipérieure à la Cléapâtre ; jY trouve cependant un essai de dialogue antithétique qui n'est pas sans mérite. Le chœur, composé de Phéniciennes, veut retenir Enée qui se dispose à partir :
BlfÉB.
G Menbeureai départ I 6 départ malheureux !
II GHOIUB.
Quel heur en ton départ?