‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 12 sur 28 · KNIK · texte numérisé non relu

KNIK

Ce ne sont pas Destins si fléchir Us se peuvent.

Cet assaut d^antitbèses ou plutôt cette escrime se continue avec une égale adresse. Mais à part quelques traits de ce genre où le mouvement du dialogue se précipite outre mesure, la pièce ne se compose guère que de monologues et de longues tirades, comme dans Sénèque, qui est le véritable modèle de Jod^le, comme il a été celui de Garnier.

La comédie, quoique supérieure à ces essais tragiques, est encore bien imparfaite : et de plus on peut lui reprocher de n^étre pas restée beaucoup en deçà de Timmoralité des farces que jouaient les Bazochiens. L^analyse d'Eugène peut se faire en quelques mots. L'intrigue d'un riche abbé avec la femme d'un lourdaud est traversée par le retour d'un amant de date plus ancienne. Cet amant, homme d'armes, effraie l'abbé, qui se débarrasse de ses poursuites par la complaisance de sa sœur. Les créanciers du débonnaire époux de sa maîtresse, autre obstacle, sont éconduits ensuite par ses largesses ; de sorte que l'heureux abbé met ses amours en sûreté en livrant sa sœur d'un coté et de l'autre son argent. Jodelle a jeté sur ce canevas un -dialogue facile, quelquefois spirituel, et dont la mesure (le vers de huit syllabes) se prête assez bien aux libres allures de la conversation. Quoique les caractères ne soient pas vigoureusement tracés^ on re-

JODELU. 425

oonnatt que l'abbé est de la famille de ce gras cbanoine^ que Villon aperçut par un trou de mortaise.

Lez an brasier, en chambre bien nattée, A son côté gisant dame Sidoine

Le Florimond a bien quelques airs de matamore, et messire Jean, cbapelain de l^abbé et son oompère, est un entrenaetteur assez habile. Mais on ofaercherait en Yain dans cette Nouyelle dialoguée le comique de mots et de^situations.

Après le succès de ses tentatives dramatiques, Jodeile devint le poëte de la cour ; il fut pendant quelques années VimpresariQ des tètes royales. L^univei^ ^irté de ses talents comme architecte, décorateur, mécanicien, musicien et poëte, mettait sous sa direction toutes les parties de Fentreprise. Grâce à ce cumui^ la cour pouvait se divertir au rabats. Les fêtes de i 557, données à THotel-de-Ville , marquent Tapogée de la faveur de Jodelle et le commencement de sa déca*dence. Les mascarades réussirent fort mal. La première représentait le navire des Argonautes avec personnages parlants. Jodelle jouait le rôle de lason; le vaisseau, porté à dos dliomme, devait voguer en présence des spectateurs. Orphée, jouant sur sa lyre la musique de Jodelle, aurait renouvelé ses miracles. Deux rochers sensibles à Tharmonie devaient suivre la coui^se du navire ; mais les porteurs plièrent sons le faix; les Argonautes s^enrouèrent en chantant faux, et, pour comble de malheur, deux clochers (funeste

méprise 1 ) se présentèrent à la place des rochers. Les murmures de l'assemblée troublèrent Jodelle, qui n'eut plus assez de sang-froid pour prendre sa revanche dans les autres tableaux.

Jodelle, outre son esprit,, prodiguait aussi son argent et sa santé. Il était homme de plaisir, toujours en quête de maîtresses nouvelles. Ce n^étail pas le moyen de briller longtemps; aussi, malgré la puissance de ses facultés, malgré Theureux concours des circonstances, la bonne volonté de deux rois et de quelques gi*ands seigneurs, Jodelle à quarante ans avait tout épuisé, son esprit, son corps et sa bourse. L'astre de Garnier qui s'élevait faisait pâlir sa gloire mourante. Ronsard chantait son rival, dont il proclamait le triomphe. La journée d'Ârcueil n'était plus qu'un souvenir effacé qui retraçait vaguement des promesses mensongères ; la faveur royale s'était retirée , et le dernier soupir du poète fut un cri de détresse et de reproche :

Qui se sert de la lampe aa moins de l'haile y met !

Tel fut son dernier mot, qui accuse l'ingratitude de Charles IX... La lampe s'éteignit I

Le fondateur de notre théâtre mourut dans la misère comme Corneille, dans la disgrâce comme Racine, et c'est par là surtout que son nom se ratr tache aux grands noms des deux hommes dont les chefs-d'œuvre ont illustré la scène que des essais sans avenir avaient inaugurée.

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D'AUBIGNE.

Vers la fin de 4559, un vieux soldat et un jeune enfant passaient sous les murs d'Âmboise, et traversaient la foule occupée à regarder les têtes des conjurés attachées aux créneaux de la ville ; Tbomme de guerre^ reconnaissant le cadavre de ses amis les plus chers, s'écria : « Les bourreaux! ils ont décapité la France I » Puis posant ses mains sur la tète de Tenfant : « Mon fils, il ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d^honneur; si tu Ty épargnes, tu auras ma malédiction. « Cet enfant, c'était Théodore-Âgrippa d'Âubigné : il jura sur les paroles de son père ; nous verrons s'il a tenu son serment. Je veux mettre en relief cet homme éminent qui survécut à la tourmente des guerres civiles, et dont la vie sembla se prolonger, comme pour donner aux fils dégénérés des héros d'un autre âge une leçon Vivtnte de courage et de fidélité aux principes : homme

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de cœur et de génie auquel il n'a manqué pour se placer au premier rang parmi les écrivains, les guerriers et les hommes d'État, que plus de soin pour ses ouvrages eL de oomplaisinca aux faiblesses de sou maitre comme aux mœurs de ses contemporains.

D'Aubigné montra dès son enfance toute la portée de son esprit et toute la vigueur de son caractère; confié par son père aux soins d'un maitre sévère .et plein d'ardeur, il fit ses éludes au pas de course ; à six ans il lisait le latin, le grec et Thébreu; à sept ans et demi il avait traduit le Criton que bon nombre de nos élèves n'ont pas lu à vingt. Cette étonnante précocité le condamnait, suivant le proverbe, à mourir jeune; il y donna un long démenti en poussant sa carrière jusqu'à quatre-vingts ans. Il avait à peine dix ans, lorsque, forcé do quitter Paris pour fuir la persécution, il fut arrêté avec ses compagnons à quelques lieues de Fontainebleau. Ils étaient tombés sous la terrible main de l'inquisiteur Démocbarès ; tous fu* rent condamnés à périr ; le jeune d'Aubigné vit la mort de sang-froid : « L'horrejir de la messe, répondit-il, m'ôte celle du feu.» On voit qu'il n'avait pas oublié les paroles de son père. Son courage et sa gentillesse le sauvèrent, lui et ses compagnons ; le geôlier s'attendrit à l'idée de voir périr un enfant si courageux en présence de la mort, et qui dansait la gail* larde avec tant de grâceà quelques pas du bûcher : il fit évader les prisonniers, et les guida dans leur fuite.

D'Aubigné perdit de bonne heure son père qu'il

pleura amèrement ; il était trop jeune pour, succéder à ses emplois, et les biens du défunt étaient trop greyés pour qu'il pût songer à les recueillir. Cette*mort le laissa sans protecteur et sans autres ressources que quelques débris de la fortune de sa mère, qu'un tuteur infidèle ne tarda pas à détourner. Pendant son ado* lescence, la fougue de ses passions Téloigoa des études classiques que d'ailleurs Pindare lui fit prendre en , dégoût; son ardeur le tourna bientôt vers la guerre : mais un parent d'humeur pacifique le mit sous clef pour arrêter l'essor de son humeur martiale. Tous les soirs on lui enlevait ses vêtements qu'on ne rappor* tait que le lendemain : il ne pouvait sortir de sa prison que par la fenêtre et en chemise ; mais il voulait sortir. Ce que jeune homme yeut, Dieu le veut ; les draps de son lit lui servirent d'échelle. Le voilà libre, mais sans vêtements! c'est dans cet équipage qu'il atteignit de nuit une compagnie de cavaliers huguenots; on se cotisa pour couvrir sa nudité, le capitaine le prit en croupe, et c'est ainsi qu'il entra en campagne. « Au moins, dit-il, je n'accuserai pas la guerre de m'avoir dépouillé. » Celui qui débutait, sous de tels auspices, donnait déjà la mesure de son courage et de sa gaillardise.

La vie militaire de d'Aubigné est pleine de traits d'un incroyable héroïsme, on croit lire un roman de ehevalerie ; soit dans les duels, soit dans les combats, il ne compte jamais ses adversaires ; il rejette avec dédain les cottes d'armes et les cuirasses, et souvent

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il se jette <lans la mêlée avec le simple appareil qu^il portait à son début. Mais ce téméraire était homme de bon donseil , il avait réfléchi avant de se précipiter, et ce qui paraissait Feitravagance d^un esprit chevaleresque n'était que Temportement d'une inflexible résolution. Henri de Navarre ne tarda pas à le remarquer et se rattacha comme écuyer : on dirait ^aujourd'hui aide-de-camp. Rien de plus sinjpilier que les relations du prince et del'écuyer : ils ne pouvaient ni s'entendre ni se séparer. C'étaient les éternelles brouilleries et les réconciliations d'un amant et d'une maîtresse. Dans ses moments de dépit, d'Aubigné songeait à aller se mettre au service de quelque prince d'Allemagne ou de quelque république d'Italie ; mais sa résolution ne tenait pas, il se rengageait bientôt plus avant que jamais sur une parole ou sur un sourire^du Béarnais. Henri de Navarre était quelque peu jaloux, fort économe et très voluptueux; il aurait voulu que son écuyer eût moins d'esprit et de valeur, qu'il le servit dans ses amours, et qu'il vécût de peu. D'Aubigné ne pouvait ni modérer son courage ni retenir sa langue fertile en bons mots; sa fierté se refusait au rôle indigne que Henri impo.sait volontiers à ses favoris, car celui-ci prisait plus les services en amour que ceux de la guerre; la galanterie maitrisoit son cœur aux dépens même de la gloire. Jamais il ne put obtenir l'entremise de d'Aubigné pour le succès de ses intrigues , et il lui fallut chercher ailleurs les pourvoyeurs de ses plaisirs.

Noa-seulement d^Aubigaé refusa d^entrer dans les |[alanteries de son maître^ mais il lui donna encore de sages conseils lorsque ce prince fut tenté de tenir la promesse de mariage qu^il avait faite à la duchesse de Guicbe; ses nobles remontrances mériteraient d'être conservées '. Henri de Navari'e, ému par le langage de son écuyer, promit de ne rien conclure avant deux ans ; un délai de deux ans donnait gain de cause à d'Aubigné, car il n^en fallait pas tant au Béarnais pour cbanger d^avis et de maîtresse. Par cette victoire obtenue sur la folle passion de Henri, d'Aubigné prépara le dénoûment de nos guerres civiles, car il est bien douteux que Henri lY fût parvenu à faire prévaloir ses droits, si la Ligue eût pu lui opposer, outre le crime d'hérésie, le scandale d'une mésalliance.

Les conseils de d'Aubigné épargnèrent à son maître une faute capitale dans une grave circonstance. En 45S5, lorsque les prétentions de la Ligue divisèrent en deux grandes fractions le parti catholique, le conseil du roi de Navarre engageait ce prince à fondre son armée dans cdile de Henri III, pensant que cette soumission qui devait donner gain de cause à la royauté Tencbaînerait par la reconnaissance aux intérêts du parti protestant. Cette molion de désintéressement chevaleresque allait réunir la majorité des suffrages, lorsque d'Aubigné fit entendre les conseils d'une politique plus prudente ; il montra qu^en ces-

! Mémoires de d'AtUfigné, page 126.

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saot d'être redoutables^ les protestante se livraient pieds et poings liés à l^îngratitnde de la cour. « Demeurons capables, s^écria-t-il, de servir le roi à son besoin, et de nous servir aux nôtres : et puis ployer devant lui, quand il sera temps, nos genoui tont armés ; lui prêter le serment en tirant la main du gnntelet, porter à ses pieds nos victoires et non nos étonnements.... Le prétexte sur leqoel nos ennemis ont échappé à leur roi est pour nous sauter au collet; il est nécessaire que le respect de nos épées les arrête puisque le sc^tre ne le peut. Otons-leur la joie et lé profit de la soumission que nous voulons rendre an prince. Je conclus ainsi : Si nous nous désarmons, le roi i>ons méprisera, notre mépris le donnera è nos ennemis; uni avec eux, il nous attaquera et ruinera désarmés ; ou bien si nous nous armons, le roi nous estimera; nous estimant, il nous appellera ; unis avec lui nous romprons la tête à ses ennemis '. » Cette éloquepce du bon sens entraîna le roi de Navarre qui s écria : « Je suis h lui. » Il aurait pu ajouter : « et à moi ; » car, en suivant Tavis contraire, Henri cessait de s^apparlenir et ruinait toutes ses espérances.

Malgré tant de services rendus dans les cousais comme sur le champ de bataille, d'Aubigné n'obtenait le prix ni de son éloquence ni de son courage; son mnltre le tenah toujours dans une position subalterne et ne \e payait ni par avancement ni par lar-

' HUt, tint««r#.» (orne H, liv. f, <^p. 6.

D^AUBIGNli. 451

gesses. D^Aubigné s^eii plaignait f^am rien obtenir. Une anecdote mettra dans tout son jour le caractère du prince et de hon ëciîyer; je remprunte aux Mémoires de notre héros : « Le compagnon (d^Aubigné) se trooTaiit couché dans la garde-robe de Son maître »¥ee le sieur de La Force ', il lui dit à plusieurs reprises : « La Force, notre maître est un ladre vert et le plus ingrat mortel qu^il y ait sur la face de la terre. » A quoi Tautré, qui sommeillait, répondant : « Que dis-tu, d'Aubigné?» le roi qui avait entendu ce dialogue : « Il dît que je suis un ladre vert et le plus ingrat mortel qui soit sur la terre. » L'écuyer resta un peu confus, mais son maître ne lui en fit pas plus mauvais visage le lendemain, aussi ne lui en donna-t-il pas un quart d'écu davantage. »

Quoique Tingratitude du Béarnais mît le dévouement de d'Aubigné à de rudes épreuves, le roini^en avait pas moins toute confiance dans la fidélité de son écuyer ; il mit sous sa garde son vieil oncle, ce cardinal de Bourbon, qui essaya dans sa royauté éphémère le Aom de Charles X, et le fit transférer de Ghinon à Maillezais dont d^Aubigné était gouverneur. La duchesse de Retz tenta le gouverneur par les promesses les plus séduisantes; s^il voulait laisser fuir son prisonnier, on lui offrait deux cent mille écus ou le gouvernement de Bellisle avec cinquante mille écus.

' Gaumont de La Force qui échappa miracoleusement aa massacre de la Saint-Barthélemy, devint maréchal de France, el moanit Agé de 90 ans

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D'4ubigné fit à cette offre une réponse digne d^un héros de Tancienne Rome. « Le second parti qu^on m'offre, dit-il, me conviendrait mieux pour manger en paix et en sûreté le pain de mon infidélité ; mais comme ma conscience me suit partout de très près, elle s^embarquerait avec moi quand je passerais dans cette tle et me causerait un perpétuel remords. »

D' Aubigné vit avec douleur la conversion de Henri IV ; il se résigna cependant, non sans résistance, parce qu'il comprit que même après son abjuration ce prince demeurait le défenseur naturel désintérêts de la réforme. 11 se contenta de flétrir dans la Confession de Sancy, pamphlet cynique et prodigieusement spirituel, les conversions politiques ou plutôt les apostasies des courtisans du succès. Toutefois une boutade prophétique nous montre qu'il ne pardonnait pas à son maitjre le parti qu'il avait pris. La première fois qu'il revit ce prince après son abjuration, celui-ci lui montra la cicatrice qu'avait laissée sur sa lèvre le couteau de Jean Chatel, un des nombreux précurseurs de Ravaillac; d'Aubigné ne craignit pas de lui dire : « Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, et il s'est contenté de les percer ; mais si vous le renoncez un jpur du cœur, alors il percera le cœur, » D'Aubigné était si fortement convaincu que la destinée du roi dépendait de sçn attachement à la foi des réformés, que lorsque ce prince lui eut dit un jour : « Ne vous y trompez plus, d'Aubigné, je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du pape, que je reeon-

nais pour véritable vicaire de Dieu,» celui-ci vit dans cette profession de foi le signe de la vanité des grands desseins qu^il méditait contre TEspagne et Tannonce de sa mort prochaine. La pi^édiction qu'il avait faite lui revint à la mémoire, et lorsqu^il apprit |e crime de Ravaillac, qui, disait^on, avait frappé le roi à la goi^e, il affirma qu'on se trompait et que le meurtrier avait percé le cœur.

Lorsque la transaction politique et religieuse qui mit fin aux guerres civiles se fut accomplie, d'Âubigné ne réclama point le prix de ses services ; il conserva le gouvernement de Maillezâis qu'il fit fortifier et qui protégeait La Rochelle, comme un poste avancé ; il parut rarement à la cour, quoiqu'il y fût bien reçu. Henri* IV eut un moment la pensée de l'envoyer en Allemagne comme ambassadeur extraordinaire; mais il y renonça après avoir formé le grand dessein qu'il allait accomplir, lorsqu'il tomba sous le poignard de Ravaillac. D'Aubigné avait été le confident de ces vastes projets, dont il a si bien exposé renseml)le à la fin de son Histoire universeUe, et il devait s'associer à leur exécution, du côté de l'Espagne, en armant quelques vaisseaux de guerre, qui auraient croisé sur les côtes et fourni des vivres à Tarmée française. D'Aubigné avait alors, outre son gouvernement, le titre de vice*amiral des côtes d'Anjou et de Saintouge. La mort de Henri IV ruina les espérances de la France, et ajourna l'abaissement de la maison d'Autriche. D'Aubigné fut inconsolable de celte mort qu'il avait

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prévue : ramoar-propre du peopliète ae fit point taire la douleur du ciloyea; et cooimenk auraîi*îl pu se consoler lorsqu^il voyait Tavenir de la France frappé dans son roi, et s^évououir, comnoe un rêve, le long espoir de gloire et de puissance qu'il entrevoyait pour son pays. Car, nous dit-il dans son adoiiroble langage ; « Le roi au fourbir de ses armes donna la crainte où il n'avait plus Familié; les sages voisins jugèrent où allait le dessein, par le mérite du desseigoant, mesuraient ses pensées à sa puissance, et des suœès passés se résolvaient de contribuer aux victoims qui ne se pouvaient arrêter. Le consentement des peuples, qui est bien souvent la voix de Dieu, semblait proroeltra sa bénédiction ; les nations avaient posé leurs haines, et voulaient arracher leurs bornes pour rameur de Henri : les Allemands s'armaient à la française pour combattre de même ; le' prince d^Ânbalt, fait leur chef, voulait se noopUrer maître sous celui qui Pavait enseigné; le marquis de Brandebourg épuisait la noblesse de Poméranie, et les Suisses leurs rochers immobiles, tout cela pour faire un empereur des Chrétieqs, qui de sa mraace arrêterait les Turcs, pour réformer Tltalie, dompter l'Espagne, reconquérir l'Europe, et faire trembler l'univers. » Ces lignes étonnantes nous font encore saigner le cœur après deux siècles écoulés, au souvenir de tout ce que le stupide aveuglement d'un fanatique a détourné de gloire et de prospérité au détriment de la France.

Après la mort de son maitre, d'Aubigné résista aux

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avaDees de Marie de Médécis, qui esaaya de le détadier de la cause à laquelle il avait coosacré toute sou éoei'gie ; acHi ardeur ne se^ralentit pas : prévoyant les dangers qui menaçaient son parti, il acheta dans le voisinage de Maillezais la place du Doignoo qu'il mit à Tépreuve d^un coup de main ; par là il plaça des points de résistanee destinés à protéger La Rochelle, ce dernier boulevard» de la réforme. Il repou&:>sa les offres les plus avantageuses qui lui vinrent de la cofr, s^il voulait consentir à céder ses places fortes ; enfin, voyant que aa voîx était méconnue dans les conseils des protestants, sans trahir ses croyances et sans re^ iKmcer à servir son jMirti, il repiit le gouvernement de Maillezais et du Doignon aux main du gendre de Sully, le duc de Roban, cet illustre chef de la Réforme, auquel M. Basin vient de rendre sa valeur historique dans su judicieuse Q)stoire du règne de Louis XllL Apràs cette résignation, qui fut presque an sacrifice désintéressé, d^Aubigné se retira à Saint- Jean-d^Angély, pour s^y délasser par des travaux llllëraireSi La publication de sq% Hisioire uuiversellei souleva contre lui un violent orage; le livre fut bruié À Paris par la main du bourreau. D^Aubigné, pensant que le supplice de Touvrage n^était qu'un préliminaire e^que le feu pouvait aller de Téorit à Tauteur, d'Aubigné, dis-je, prit le ]^arti de chercher un asil^ bars du royaume.

B'Ailbigné n'était pas seulement homme d'action «ur le. champ de bataille^ homme de segs df 9s les

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conseils politiques, mais, profondément versé dans la théologie, il portait la supériorité de son esprit dans les conférences religieuses.'^Au synode tenu à Saint* Maixent, il releva le courage des religionnaires : pendant les conférences qui précédèrent la conversion de Henri IV, il ne craignit pas d^envenimer Tesprit de son maître et celui de la cour par son énergique résistance. Il ne s^inquiéta point (^attirer sur lui toutes les haines, en disputant le terrain avec acharnement, et d^acquérir parmi les siens le surnom de Bouc du désert. En >I600, à la conférence de Fontainebleau, il prêta Tappui de sa parole à Du Plessis Mornay contre Tévéque d'Év*eux, cardinal Du Perron; ses arguments mirent Tesprit du prélat dans un tel embueras « qu^il lui en tomba du front, sur un manuscrit de Chrysostôme, de grosses gouttes d'eau qui furent remarquées ^ toute l'assemblée. » Il s^agissait de Tautorité des Pères,, et d^Âubigné avait résumé toute la discussion dans un syllogisme redoutable : «'Quiconque est faux dans une matière n^ peut être juge compétent ; or. If s Pèijes sont faux en matière de controverse, puisqu'il se contredisent, donc Tautorité des Pères est non avenue. » Du Perron fut réduit à nier la mineure ; mais d'Aubigné composa à Tappui de sa thèse un traité latin De Diisidiis paimm, auquel son adversaire ne répondit point. Sept ans après, d'Aubigné intervint comme médiateur entre Dumoulin et Du Perron qui tentaient de reprendre Tœuvre de rapprochement déjà essayée vainement au colloque

de Poissy par Théodore de Bèze et le cardinal de Lorraine. Ce second essai ne fut pas plus heureux que le premier. Au commencement de la régence, à rassemblée de Saumur, le duc de Bouillon fit une harangue pathétique pour engager les protestants h se dessaisir de leurs places de sûreté, en se fondant sur la bonne foi des gouvernants et sur Thonneur quMl y aurait, au pis aller, d^affronter volontairement le martyre : « Oui, monseigneur, s'écria d'Aubigné, la gloire des martyrs ne se peut célébrer avec trop de louange ; bienheureux sans mesure qui endure pour le Christ ! S'exposer au martyre, c'est le caractère d'un bon chrétien ; mais d'y exposer ses frères et de leur en faciliter les voies, c'est le caractère d'un traître ou d'un bourreau. » Ces détails étaient nécessaires pour indiquer le rôle que joua d'Aubigné dans les controverses religieuses de son siècle.

Je reprends la suite des événements de cette vie agitée et si pleine. D'Aubigné quitta B la h&te sa retraite de Saint- Jean -d'Angély, il fuit à travers la France, toujours poursuivi et déjouant, à force d'artifice et de courage, les ruses de ses adversaires; quoique chargé de soixante-dix ans, il déploya dans ces périlleuses rencontres l'activité et la vigueur d'un jeune homme. Enfin il arriva à Genève, et son entrée fut un triomphe. A peine arrivé, il devint l'âme des conseils de cette petite république ; son crédit inquiéta la France qui fit jouer contre lui tous les ressorts de la police et de la diplomatie. D'Aubigné

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tient tète à Porage ; son influence s^étend sur la Suisse entière; il forlifle non-seulement Genève, mais Berne qui voit avec répugnance s^élever autour d>lle une enceinte de murailles et de forts ; le vieillard semble rajeunir au milieu de tous ses travaux. Le parlement de Paris le condamne à mort ; mais lui, pour prouver qu'il est encore de ce monde, se marie et prend pour compagne une femme héroïque qu'exaltent les dangers et le courage du proscrit septuagénaire^ Les Vénitiens veulent en faire un amiral ; mais d'Aubigné a d'autres vues, il voit Tori^e qui ça forme contre ses frères protestants , et il négocie avec TAngleterre pour prévenir la chute de La Rochelle. Malgré le succès de ses négociations, le boulevard de la Réforme tombe devant les armes et le génie de Richelieu; ce désastre ajouta de i>oignantes douleurs aux misères de Texil qui furent comblées par la trahison et Tapostasie de Tainé de ses fils, Constant d'Aubigné, sur lequel reposaient toutes §9s espérances.

Il faut dire quelques mots de ce fils indigne que la nature avait doué de telle sorte qu'il eût pu marcher avec éclat sur les traces de son père ; une éducation forte et brillante avait développé les rares qualités de son esprit; mais la fougue des passions emporta sa jeunesse dans les plus grands désordres : le jeu, le vin, les femmes pervertirent son heureuse nature. Vingt fois d'Aubigné essaya de le retirer de la débauche, ses retours passagers amenaient de nouvelles rechutes ; le fils emportait le pardon et l'argent du père,

b' AVBIGHi. 4 59

pour rapporter a ses pieds un souyeau repentir et des dettes nouvelles ; il tenta même de le déposséder de son gonvernement. Tant de fautes n^^uisaient pas Taniour de son père qu^il mit à la plus cruelle des épreuves par une abjuration. Toutefois d^AuUgné ne se découragea poi^t ; les parjures ne coûtaient rien à ce fils sans pudeur; il feignit de rentrer au giron de la Réforme, il fit des vers contre la papaulé et d^Aubigné le reçut en grflce. Mais Constant méditait une nouvelle trahison ; il négocia au nom de soa père et du parti protestant avec rAngleterre, puis il vint vendre à Paris, par Tintermédiaire de quelques }ér suites, le secret du parti ; la mesure était comblée : cette fois, le vieux d^Aubigné donna sa malédiction, et ce fut sans retour.

Est-ce un dessein secret de la Providence, ou un caprice du hasard qui fit naitre du plus ferme Soutien de la Réforme un traître qui travailla sansrelfiche à la ruine des protestants? Quoi qu^l en soit, cette trahison de famille et la prise de La Rochelle durent inspirer à d' Aubîgné de tristes pressentiments ; il entrevit sans doute que la ruine politique de son parti amè^ nerait celle des croyances, et que la chute de La Ro^ chelte préparerait dans Ta venir la révocation de l'édit de Nantes. C'était une conséquence que lellemps do* vait tirer un jour ; mais quelle aurait été Tameetume de son cœur s^il avait prévu que la fille de celui qu'il venait de maudire,, dirigerait la main qui signa 1» proscription des protestants; Étrange rapprochenif ntl

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la petite fille de d^Aubigoé sera, sous le nom de madame de Maintenon, Tépouse de Louis XIV et Tinstrument des rigueurs du catholicisme contre le parti auquel son aïeul avait dévoué , pendant sa longue et glorieuse carrière, son bras et son intelligence.

Telle est dans son ensemble, car les détails seraient infinis, la vie de Théodore-Agrippa d^Aubigné, qui mourut à Genève âgé de quatre-vingts ans, sanss^étre écarté un seul jour de la ligne qu41 s'était tracée j sans avoir oublié un instant, comme un autre Annibal, le serment qu'il avait prêté. Noble vie, pleine d^orages et d'inquiétudes, mais où la variété des événements est ramenée à Tunité par la constance des principes. Nous avons entrevu dans cette esquisse le guerrier, le théologien et le négociateur, il me reste maintenant à faire connaître l'écrivain.

Je me dispenserai d'exhumer quelques poésies d'amour qui datent de la jeunesse de d'Aubigné, et attestent seulement la grâce de son esprit et la fougue de son cœur. J'ai à m'arréter sur des monuments d'une tout autre importance, qui jettent de vives lueurs sur une des grandes époques de notre histoire. Les Tragiques, la Confession de Sancy et l'Histoire universelle nous montreront toute la portée et toutes les phases de son talent. Commençons par les Tragi-

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