‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · B^AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

B^AUBIGNÉ

qaes et parlons avec quelques détails de cette prodigieuse satire qui surpasse en étendue et en véhémence tout ce que les poètes moralistes ont jamais écrit sous rfospiratioa de la colère, cette muse des satiriques. Cette étrange invective, qi»i ne contient pas moins de onze mille vers, a quelque chose d^inusité et de fa* rouche dans la forme comme dans le fond ; elle est datée du désert, et elle arrive au public par le larcin de Prométhée ; elle se compose de sept livres dont les titres sont comme autant de menaces ou d^énigmes: Misères, Chambre dorée, Feu, Fers, Vengeances, Jugement, telles sont les étiquettes de ces chants hyperboliques ; tous les tons s'y heurtent, toutes les formes s'y mêlent, l'épopée, la satire, Thymne biblique, l'idylle même s'y confondent, c'est comme un mélange du génie des prophètes et de celui de Juvénal : œuvre confuse, incohérente, mais étincelante parfois de sublimes beautés, admirable en un mot, n'était la déclamation. C'est que d'Aubigné n'avait pas digéré son indignation avant de l'exhaler, et qu'il la répandit sans l'avoir concentrée; de là cette exubérance des mois qui débordent «ir la pensée, qui la dépassent et qui la noient : aussi bien cette œuvre a-t-elle été conçue et enfantée dans le délire de la fièvre. D'Aubigné, gravement blessé dans un combat près de Castel-Jamux, attendait la^'mort sur son lit de douleur; il voulut faire ses adieux à son siècle, et il dicta *d'unè VOIX exaltée par les transports de la fièvre les premiers cbants de son poëme^ et quoique depuis il l'ait re-

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touché et achevé, il ne cessa pas d'ohéir à la même inspira tioQ.

Gomme cet ouvrage est peu connu ' et qu'il n^en existe plus qu'un petit nombre d'exemplaires, je crois qu'on me saura gré de multiplier les citations ; je commencerai par une image de la France déchirée par la guerre civile ; on y reconnaîtra l'imagination d'un poète et le cœur d'un citoyen.

Je veux peindre la Frcnce, one mère affligée

Qui est entre ses bras de deux enfants chargée;

Le plus fort, orgueilleux, empoigae les deux boots

Des seins de sa nourrice ; et à force de coups

D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage

Dont nature donna à son besorn l'usage.

Ce voleur acharné^ cet Esau m&lbeureux

Fait dégât du doux lait qui doit nourtr les deux ;

Si que, pour arracher k son frère U vie,

Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie :

Mais son Jacob pressé d'avoir jeûné roeshài,

Élouffanl quelque temps en son cœur son ennui,

A la fin se défend, et sa juste colère

Rend à TanUre un combat dont le champ est ta mère.

Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,

Ni les pleurs réchauffés né calment'leurs esprits ;

Mais leur rage les guide et leur poison les trouble.

Si bien que leur courroux par les oUips se redouble ;

Leur conflit se rallume et fait si furieux

Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux :

' H. SainU-MarcGirardfnra judicieusement ^pprécié dans son Tableau de la liitiratwre au seizième sièûÊ$. MM. Sainte-Beuve et Pb. Ghasles en ont parjé avec quelque étendue ainsi que M. Violet Leduc dtÊmioa Biiiebt de la Satire , placée en têle des OEuvres de Mcthurin Mégnier, G» habiles criaques ont, avant Fauteur de cet essai , appelé l'attention sur quelques-unes des beautés que renferme la satire <ied*AubigBé.

Cette ftame éplorte eà sa dooteor plus forte Siiccoml)e à la donlear, mi-vivaDte, mi-morte ; Elle voit les matins tout déchirés , sanglants, ' Qoi ainsi qoe da cœur ftes mains se vont eUerehatits : Quand pressant à son sein d'une amour maternelle Celui qui a le droit et la juste querelle, Elle veut le sauYer ; Tantre qui n'est pas las, Viole, en ponrsnifant, Tasile de ses bras :

Adcnc te perd le lait, le sw de sa poitrine j Puis aux derniers abois de sa proche ru!ne Elle dit : « Vous aTCS, fdkms, ensanglanlé Le sein qui tous nourrH et qui tous a porté : Or, Tivez de Yenin, sanglante géniture, Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture. »

Je doute qu'on rencontre ailleurs une peinture plus vive, une éloquence plus énergique. Un poêle de nos jours, qui sans doute n^avait pas lu d'Aubigné et dont le talent présente plus d'une analogie avec le terrible Archiloque du seizième siècle, M. Auguste Barbier, semble avoir été inspiré par la même muse^ lorsqu'en présence de Témeute qui grondait dans nos rues il s'est écrié :

Patrie ! ah ! si les cris de ta voix éplorée M'ont plus aucun poutoir sur la foule égarée : Si tes gémissements ne sont plus entendus^ Les mamelles aux vents et les bras étendus^ Mère désespérée, en ta douleur antique, Viens, retrousse à deux mains ta flottante tunique^ Et montre aux glaWes nus de tes fils irrités Les flancs, les larges flancs qui les ont tous portés.

Les mêmes passions inspirent le même langage, et il serait curieux de rechercher, dans les Tragiques, les points de contact entre d'Aubigné et les auteurs des lam-

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bes et de la Némésis; ne serait-on pas.tenté d^attribuer à M. Barthélémy les deux vers qu'on va lire :

J'en ai rougi pour yoqs quand Tacier de mes yen Burinait votre histoire aux yeui de i'uniten,

aussi bien que ceux-ci :

Je Yois ce que je veux et non ce que je iraia , Je vois mon entreprise et non ce que je suis : Prête-moi, vérité, ta pastorale fonde (fronde); Que j'enfonce dedans la pierre la plus ronde Que je pourrai trouver, et que ce caillou rond Du vice-Goliath s'enchâsse dans le front.

On trouve là ces métaphores hasardées, ces accouplements de mots qui passent de nos jours pour des nouveautés hardies et qui ne sont que des archaïsmes; Tacier de mes vers, le vice-Goliath, sont le type d'une foule de locutions qui donnent du relief et de la couleur au slyle de la Némésis. Je n'ai pas besoin de faire remarquer ces enjaifibements que les poètes contemporains ont remis en usage , avec quelque succès, pour rompre la monotouie du vers alexandrin.

La véhémence de d'4ubigné ne peut être excusée que par la loyauté et la constance de ses sentie ments ; ce n'esl que de la couscience qu'on peut tenir ce rôle de justicier, d'exécuteur des hautes œuvres morales , car lorsque la satire n'est qu'une requête menaçante, c'est le plus vil des métiers. Juvénal l'exerça chez les Romains : il ouvrait la bouche pour qu'on la lui fermât en y jetant le gâteau de miel; ses injures étaient d'un envieux et d'un mendiant. D'Aubigné est au-dessus d'uû pareil soupçon; c'est à re-

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gret et pour la décharge de sa eoDseienee qu'il a pris la tâche de maudisseur. Le poêle exprime souvent la répuguauce qu'il éprouve à décrire les turpitudes qu'il flétrit :

Ces exemples m'ennuient, Ils poarsaivem mes yen et mes yeux qui les fuient.

mais il s'excuse ainsi :

Si quelqa'ui me reprend que mes vers échaoffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés, Qu'on n'y lit que fureur, que massacre et que rage, Qa'borreur, malheur, poison, trahison et carnage. Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends Sont les vocables d'art de ce que j'entreprends.

M. Saiute-Beuve, dans sou Tableau historique et critique de la poésie au seizième siècle, a cité l'admirable portrait de Charles IX et de Henri 111 ; je ne le reproduirai pas , mais je conseille aux connaisseurs de le chercher dans l'ouvrage de notre spirituel critique : j'aime mieux remettre en lumière des passages qui n'ont pas été signalés. Dans la Chambre dorée, allégorie de la justice, d'Aubigné met Dieu lui-même en scène, il le fait sortir de son éternel repus pour aller visiter le sanctuaire profané par les dépositaires de la loi :

Dieu se lève en courroux el au travers des cieux Perça, passa son chef : à l'éclair de ses yeux Les cieux se sont fendus : tremblants, suant de crainte, Les hauts monts ont croulé. Cette majesté sainte, Paroissantf fit trembler les simples éléments, ' Et du monde ébranla les stables fondements.

Il descend, Q approche, et pour voir de plus près. Il met le doigt qui juge et qui punit après.

L'ongle dans la paroi qui de loin reluisante Eut la face et le front de brique rougissante; Mais Dieu trouva Fétoffe et les durs fondements Et la pierre eommune à ces fiers bâtiments D'os de tètes de morts ; au mortier eiécrabie Les cendres des brûlés aiyolent serri de sable ; L'eau qui les détrempoit étoit du sang Ycrsé. La cbauK vive dont fut l'édifice enlacé, Qui blanchit ces tombeam et ces lalles si beiléf Est le mélange cher de nos tristes moelles.

Depuis Rabelais, qui a fait du palais de justice Taiitre de Rominagrobis, jamais le ressentiment des victimes de la justice politique ne s^était exprimé avec autant de véhémence. 11 faut lire dans les Tragiques la suite de cette allégorie; il faut assister aux festins de ces nouveaux Lycaons qui se nourrissent de chair humaine;

Qui hument k longs traits dans leurs coupes dorées Suc, lait, sang et sueur des veuves éplorées,

et pénétrer à la suite de Dieu dans ce tribunal oa siègent Finiquité, Tambition^ Fenvie, la colère, la foreur, Thypocrisie, la jalousie, la haine et toutes les passions qui ont supplanté la justice : la plupart de ces portraits semblent tracés par le pinceau de Mothurin Régnier. Voici quelques traits de celui de' Tignorance :

Ses petits yeux charnus sourcillent sans repos. Sa grand bouche demeure ouverte à tout propos ;

ii'acbigsé. 4*47

EUe n^ ÉntMkMDl de pUié «i miièra :

Toute cniM lai tst iiMfilKitDte'et dtiMs Son lifre est le commun, sa loi ce qu'il lui plaît : £Ue dit ad idem, et demande que c'est.

Cest dans ce repaire de passions impures et aveugles qu'ont été forgés ces iniques arrêts qui ont envoyé au bûcher tant de nobles victimes ; toutefois le poète se eoosole en songeant que ces sacrifices n'ont pas été stériles, et il se prend à commuter en vers harmonieux ce mot de Tertutlien, sanguis martyrum semen ékrûHanarum :

Les cendres des brûlés sont précieuses graines Qui après les hy vers, noirs d'orage et de pleurs, On? mt au doux printemps d'an million de Senti Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes An milieu des parvis de Sion florissantes.

Ces -vers pleins d'onctioo et de grflce contrastent avec le ton habituel de Tauteurr ; mais on peut encore en rencontrer d'analogues et je n'en veux pas d'autre preuve que cette description des travaux des laboureurs, qui atteste chez le rude guerrier un vif sentiment des charmes de la nature qu^on chercherait vainement chez la plupart de nos poètes descriptifs :

Ce ne sont pas les grands, mais les simples paisans Que la terre connoH pour enfants complaisants :

Les aimés laboureurs

Ouvragent son beau sein de si belles couleurs, Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées Par les sauvages fleurs en émail diaprées, ils sont peintres» brodears, et leurs rielies tapis Noircissent de raisins et Jaunissent d'épis :

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Les orabreuMS forêU lear demearent plas firandiet, Évenlent leurs sueon el les eoa? rent de bramhes.

Nous ayons yu avec quelle douleur éToquente et poétique d'Aubigné traçait Timage des guerres ciYÎles auxquelles il était méié. Malgré l^eotrainement d^ pa^ lis et la contagion des mœurs, sa haute raison doioine les passions auxquelles il cède dans la pratique. Ainsi nous Fentendrons, quoiqu'il ait souvent croisé le fer dans des combats singuliers, déplorer Tabominable manie du duel, qui décimait Tarmée, qui avait gagoé tous les rangs et infecté les femmes mêmes. Nous retrouverons dans ses doléances les arguments des légistes et même quelques-unes des expressions de Pascal dans sa Lettre sur Tbomicide :

Car les perfecUons da dael sont de faire Un appel sans raison, nn meortresans colère, Au jugement d'autnii, au rapport d'un menteur : Somme, sans être juge, on est Teiéculeur.

On débat dans le pré les combats, les cédules; Nos jeunes conseillers y descendent des mules r J'ai yu des trésoriers du duel se coiffer, Quitter l'argent et l'or pour manier le fer : L'avocat débaucbé du barreau se dérobe, Souille à bas le bourlet , la cornette et la robe; Quel beur d'un grand malheur, si ce brutal excès Parvenoit à juger un jour tous nos procès !

plus loin il décrit avec une verve railleuse un duel féminin :

Ces hommaces, plutôt 4)es démons déguisés , Ont mis l'épéc au poing, les cotillons posés,

D^AfTBIGNÉ. 449

Trépigné dans le pré, avec boacbe embavée Bras courbés, les yeux clos et la jambe levée, L'une dessus la peur de Tautre s'avançant Menace de firaTcur et Iremble en offensante

Le tableau est habilement tracé ; mais, quel que soit ici le mérite du poète, je préfère encore Fintention du moraliste; c'est par le ridicule qu'il faut combattre un préjugé qui s^appuie sur Thonneur : préjugé d'ailleurs difficile à déraciner parce que^ dans des cas peu nombreux, il est vrai, l'impuissance de la loi ne laisse pas d^autre recours contre certains outrages intolérables. Dans cette question comme ailleurs, il faut peut-être s'arrêter à quelque moyen terme, car si la fureur des duels prouve la férocité des esprits, Tabandon absolu du combat singulier constaterait l'entier avilissement des mœurs.

J'ai vainement cherché dans les écrits de d'Aubigné les tendances républicaines qu'on attribue généralement au parti protestant. D'Âubigoé n^est pas même partisan de Taristocratie ; ce qu'il préfère, c'est une monarchie indépendante ; ce qu'il repousse, c'est le joug sacerdotal : je trouve cette opinion clairement exprimée dans une strophe qui mérite d'être citée.

Celui n'est souverain qui reconnolt un maître, Plus infâme valet qui est valet d'un prêtre : Servir Dieu, c'est régner, ce régne est pur et doux. Bob du Septentrion I beureux princes et sages. Vous êtes souverains qui ne devez bommages.

Et qui ne voyez rien entre le ciel et vous.

D'Âubigné n^adniet sur les rois d^autre souveraineté

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que celle de Dieu; il yeof qn^k obétssent à sa loi, qu'ils soient les pères, non les esiclaves du peuple; s'il se déclare contre ceiu qu^il voit régner, c'est que la royauté a dégénéré en tyrannie; c'est qu'elle outrage le ciel en opprimant la terre. Dans le contraste qu'il établit entre les rois de son temps et ceux des siècles précédents, on voit clairement qu'il déplore l'abaissement de la monarchie et qu'il voudrait la relever :

JacUf Botrai» anciens» vraU pèra et Trais rois * Nourrissons de la France, en faisant quelquefois Le tour de leur pays, en diverses contrées, FaisoKsnt par les dtés de superbes entrées ; GluMiin s'éjooissoit et Ton savoit pourquoi Les enfants de quatre ans crioient : Vive le roi ! Nos tyrans aujourd'hui entrent d'une autre sorte; La ville qui les voit a visage de morte :

Quand soa piince la Ibule, il la voit de tels yeti^ Que Néron voyoit Rome en Téclat de ses feux : Quand le tyran s'égaie en la ville qu'il entre, La Tille est un ooipa mort; il passe sur son ventre.

Je ne finirais pas si je voulais citer tout ce quMnspire à d'Âubigné sa haine contre les tyrans, les hypocrites, les persécuteurs et les flatteurs; les Tragiques sont une mine inépuisable d'éloquentes invectives. Comme il faut se borner, je veuï finir par le tableau des peines de l'enfer, que le poëte invoque contre ceux qu'il n^aura pq réduire au r^p^ntîr» D'Aubigné savait bien que l'athéisme est le deraier mot de toutes les apostasies et de toutes les corruptions incurables. C'est donc au athées qu^il adresse cette terrible apos-

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tropbe que Dante a inspirée, et qu^il n^eùt peutrétre pas désavouée :

n o enfants de ee siède ! ô abosés moqaeun \ Imployables esprits, incorrigibles cœars, Vos esprits trouveront en la fosse profonde Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde ; lis languiront en tain de regret sans mercy : Votre ame à sa mesure enflera de soucy.

Qui Yous consolera? L'ami qui se désole Vous grincera les deats an lieu de sa parole : Les saints tous aimoient^ils P un abyme est entre eux ; Leur cœur ne s'émeut plus ; vous êtes odieux. Vais n'espérez-vous point fin k votre sonlBtirance? Point ne luit aux enfers l'aube de l'espérance. Transis, désespérés, U n'y a plus de mort Qui soit pour votre mer des orages de port i Que si vos yeux de feu jettent l'ardente vue A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue. Que la mort, direz-vous, étoit un doux plaisir! La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. Voulez-vous du poison? en vain cet artifice : Vous vous précipitez ? en vain ce précipice : Gourez au feu brûler? le feu vous gèlera t Noyez-vous? l'eau est feu, l'eau vous embrasera : La peste n'aura plus de vous miséricorde :

Étranglez-vous ? en vain vous tordez une corde : Criez après fenfer? de l'enfer il ne sort Que i'étemdle soif de l'impossible moit.

Yojià un terrible commentaire de rinscription de )q porte d'Enfer; jamais d'Aubigné n'a montré plus d'^ nergie, et s'il s'est surpassé comme poçte, c'est qu^il n'avait, contre la félonie et la corruption d^ ses contemporains, d'autre repours que les peines de l'autre viç.ConGijintdaiils l'éternelle justice, p^rœqp'il croyait à l'existence de Efieu, le triomphe des mé«tia)it^ était

à ses yeux le gage assuré de leur punition è venir. D'Aubigné, en publiant ses Tragiques, avait ainsi résumé ses intentions et ses espérances :

Je ne te donne qu'à TÉglise ; Ta as pour support Téquité , La vérité pour entreprise, Pour loyer Timmortalité.

D'Aubigné s^est mépris, TÉgUse n'a pas agréé son présent, Téquité a frémi de la violence de ses invectives; car la vérité n'est pas dans les extrêmes; et rimmortalité qu'il promettait à son livre est disputée à son nom même; toutefois, quelques passages sublimes sauveront sans doute de Toubli son hyperbolique satire.

Il me reste à faire connaître la Confession de Sancy, le Baron de Fœneste ël l'Histoire universelle ; je tacherai d'être bref; je ne dirai rien du Divorce satirique, qui échappe à toute analyse par l'effronterie du cynisme, et dans lequel les déportements attribués à Marguerite de Valois dépassent ceux de l'antique Messaline; d'ailleurs il n'est pas prouvé qu'il faille le mettre à la charge de d'Aubigné.

D'Aubigné, inébranlable dans son attachement è la doctrine des réformés, voua au ridicule les convertis qui avaient fait de la religion métier et marehaudise; il choisit pour type de ces convertis intéressés Nicolas

de Harlay, seigneur de Sancy, dont la croyance avait suivi tontes les phases de la politique et s^était réglée sur la fortune et les revirements de Henri IV. Gomme son maitre, la Saint-Bartliélemy le convertit une première fois; comme lui, il était relaps lorsque le Naverrais s'allia avec Henri HI, et il se convertit une seconde fois lorsque son maître rentra dans le giron de rÉglise. Il avait eu pour convertisseur l'évêque d'Évreux , Du perron , qui faisait merveilles en ce genre, et qui, libre de toute croyance, plaidait le pour et le contre avec la même habileté; les traits lancés contre Sancy pouvaient retomber sur Henri IV, mais d'Âubigné ne s'en inquiétait pas autrement.

On a dit que d'Aubigné avait attaqué Nicolas de Harlay par jalousie ; qu'il voyait avec envie les faveurs qui récompensaient son apostasie, lorsque sa fidélité, à lui, demeurait sans salaire; j'aime mieux croire que d'Aubigné satisfaisait sa passion de sectaire plutôt que sa rivalité de courtisan ; que , voulant frapper sur tous les convertis et ne pouvant par discrétion s'en prendre au roi lui-même, qu'il aimait et vénérait, il aura pris celui de ses sujets dont la con>version avait eu le plus d'éclat. Il ne faut pas prêter gratuitement des motifs intéressés aux hommes qui ont pris en général pour mobile de leurs actions des idées et des croyances.

La donnée de cette satire est fort ingénieuse; c'est un pamphlet sous forme d'apologie. Sancy prétend justifier sa conduite, et il fait son procès et celui de

son par|i< La satire, sons ce dégatseoient^a plus ds fonce et de piquwt qae sons la forme directe. C'est le procédé des grands mattres : Pascal Ta maoié admirablement dans ses premières Provinciales, et Voltaire Ta souvent employé. Rabelais et Ulric de Hutten les avait devancés.

Pour lire avec fruit et avec plaisir la Confession de Sancy^ il faut Une double clef, la théologie et Thistoire; il faut savoir sur quels points portait la controverse des deux communions, et dans quel sens les questions étaient résolues par chacun des partis religieux. La clef historique a été donnée par le savant Le Duchat. Quant à la théologie, on sait que les dis* sidences des catholiques et des protestants portaient sur l'autorité de TÉglise et du pape, sur celle des traditions, sur rintercession des saints, le purgatoire, la justiûcation par les œuvres, la puissance des reliques et la transsubstantiation. Les protestants ne voyaient dans le pape qu'un simple évèque de Rome ; Sancy les réfute dans sa Confession en rappelant l'abaissement de Henri IV aux pids du saint-père : « Ne voyez-vous pas comme l'État se soumet à l'Église, puisque ce brave roi, après tant d'armées défaites, tant de sujets soumis, tant de grands princes ses ennemis abattus à ses pieds, a dû, se prosternant devant le pape, recevoir les gaulades en la personne de M. le convertisseur et du cardinal d'Ossat, lesquels deux forent couchés de ventre à bechenex comme nne paire de harengs sur le grîl depuis mMercrejusqu^àviVnlof.»

Puis, pour inoDtrer la puissance absolue du pape, il raoonte une grande iniquité de Sixte»Quint par laquelle il prouve en fait que le pape peut dispenser du droit contre le droit, faire d^injustice justice et prévaloir contre le fait. Après ces formidables argumenta, bien bardi serait celui qui prétendrait donner des limites è rautwilédnsaint-siégel Le nouveau converti dénoontre la puissance de Tintercession des saints, eontre Fopinion des réformés, par un exemple tiré de la politique ; car il suffit de voir ce qui se passe sur la terre pour imaginer ce qui se fait au ciel, et puisque, sous nos yeuï, on obtient tout d'un roi par Tentreqiise des maîtresses et du confesseur, il est clair que Tin-» teroession des saints est le plus puissant moyen pour attirer les faveurs de Dieu. De Saucy confond de même rincrédulité des protestants è Tendroit du purgatoire par une similitude tirée de Texistence du tiers parti qui n'a été ni condamné ni absous pour n^avoir fait' ni bien ni mal. D'Aubigné frappe ainsi sur ses ennemis politiques et religieux. Ces exemples suffisent pour faire connaître le procédé du satirique; il Ta appliqué à toutes les question Ainsi les réformés voulaient qu^on fût justifié par la foi et non par les œuvres, Sancy allègue eontre cette opinion la fidélité des.serviteurs du roi récompensée par Toubli et la misère, tandis que les œuvres méritoires de la trahison ont emporté force pensions et gouvernements. Je n^ose pas toipcber au cbapitre des reliques, dont Teffiisacité €8t prouvée par leur emplm comme amulettes dans

456 ESSAIS D'HfSTOntB LITTÉRAIRE.

les débauches des Valois et de leurs mignons. Sancy triomphe sur h dogme de la transsubstantiation, elle est manifeste dans toutes les métamorphoses qui se sont opérées sous ses yeux : « Et pourquoi sous le nom de Dieu ne peut-on changer les substances de toutes choses, vu que sous le nom du roi on a fait et fait-on tous les jours de si étranges métamorphoses et transsubstantiations?... Les impôts de la France ont transsubstantié les champs du laboureur en pâturages ; les vignes en friches ; les laboureurs en mendiants ; les soldats en voleurs, avec peu de miracle ; les vilains en gentilshommes ; les valets en maître ; les mattres en valets ; les argoulets en hoberaux ; les princes en carabins, les partisans en momies, s^il plait à Dieu, notifiées au gibet ; et en nos jours, des insolents en des souverains et des princes à la mode.... Le feu évéque de Valence qui ne croyait pas la transsubstantiation, qu^eût-il dit de voir son fils de Champis (bâtard), capitaine; de capitaine, prince souverain; de prince, poltron; de poltron , banni; de banni, maréchal ; et maréchal aussi maltraité que le maréchal Vulcain? Mais ce qui m^a confirmé davantage dans la croyance de la transsubstantiation,' ç^à été, connais-toi toi-même, en voyant combien j^ai changé et augmenté mes substances, etc. » Ne retrouve-t-on pas là toute la verve de la Ménippéeavec plus d^amertume ? Au reste, Sancy va ramener bientôt ses métamorphoses à Tunité par un curieux argument qui n'a pas vieilli : « Philosophons, dit-il, un peu sur cette

d'aubioné. 457

question : ço bonne foi, ce n'est pas changer qae de suivre toujours le même but ; j'ai w pour but, sans changer le profit, Thonoeur, Taise et la sûreté. Tant que le dessein des huguenots a été conforme à ces quatre points, je Tai suivi sans changer; quand, au contraire, j'eus dommage, honte, peine et danger^ c'eût été inconstance de prendre des desseins si diamétralement opposés. J'ai donc suivi mon but; je n'ai changé que de moyens, ad constitutumparium tendens eàdem prarsus navigaiione, sed velificatione mutatâ. »

Tel est eu général l'esprit et le fond de la Confession de Sancy, pamphlet plus amer que piquant, plein de fiel et de bile concentrés, où l'hérésie confine à l'impiété et la plaisanterie au cynisme. D'Àubigné a souvent dépassé le but, car, en voulant frapper seur lement le catholicisme, il a fourni des arguments qu'où peut tourner contre toutes les croyances. Toutefois, il a semé à pleines mains l'esprit et les sarcasmes, et rarement la satire s'est montrée plus mordante et plus acérée. Mais il est temps de passer à un autre mouumeol qui nous montrera Tesprilde d'Aubignésur une face nouvelle.

Le baron de Fœneste est une satire dialoguée; il ne faut pas y chercher un intérêt d'action, il n'y en a pas; et c'est pour cela sans doute qu'on ne la lit plus. Le principal mérite du baron de Fœneste est l'esquisse de deux caractères opposés, vivement dessinés, etqui ne se démentent pas ; si d'Âubigné les eût jetés dans une action intéressante, iU auraient pris bien plus de

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relief et seraient devenus des types vivants. Le dialogue ne peut n<His les montrer que de profil; Taotion aurait fliis en lumière leur physionomie complète et Tautéur eût pris place à côté de ces génies créateurs qui ont enrichi la famille humaine de ces personnages qui n'ont jamais vécu et qui vivront toujours.

Cervantes, dans son admirable roman, a donné cette sorte dévie à deux types qui représentent deux aspects de intelligence humaine: Timagination et le bon sens, la poésie et la prose, le dévouement et la personnalité, ou, en termes plus exclusifs, Tesprit et la matière : Don Quichotte et Sancbo. D^Aubigné a fait quelque chose d'analogue en mettant aux pris^ le baron de Fœneste et le sage Ënay, c'est<*à-dire le paraître et Tétre, Tapparenee et la réialité.

Le baron de Fœneste est un Oascon étaporé dont toute la richesse est dans les vêtements, tout te savoir «n babil, toute la bravoure en bravade, toute la no^ blesse en titres suspects ; il a quelque chose de Gnaton etdeTbrason ; c^est un parasite et un soldat fanfaron.

Il est fort chatouilleux sur le point d'honneur; c^est presqu'un raffiné ; mais toutes ses affaires se terminent sans coup férir, à moins qu'il n'en reçoive : il y a toujours un obstacle entre son adversaire et sa valeur. 11 provoque un- soldat aux gardes, il Taurait tué, mais celui-ci s'ennuya de l'attendre au Pré^ux-Cleros-; un avocat lui dérobe son argent et jette à son Vftiet un diandelier par la tète ; il allait se battre saas désemparer, mais la compagnie les appointa. Un écolier le

i>Atiiiûiitf. 459

provoque, le baron court an rendez-vous; chemin faisant, il se rappelle la rigueur des ordonnances; il voudrait adoucir Faffaire, mais Técolier s'obstine; enfin il dégainait lorsqu'une vieille forcenée se jette an cou de Técolier, de sorte que Fœiieste ne voulut pas le tuer entre les bras de sa maîtresse.

Voilà pour les combats singuliers, encore n^en donné-je qu*un échantillon : à la ifuerre, de isemblablés accidents mettent sa bravoure en défaut. 11 avait fait vingt-quatre lieues en vingt-quatre heures pour arriver au pont de Gé ; il allait faire merveille, mais il n^avaît pas traversé la rivière, lorsque le duc de Retz tournant le dos se mil à crier: «Qui m'aime me suive ; • Fceneste aimait le duc, il le suivit dans sa retraite ; or, cette retraite n'était pas une fuite ; fuir, cenWpasrhumeur du baron; il avait le cœur noble, il méprisa tous les coquins qui lui criaient : «Arrête, arrête, • etlorsqu^il fut derrière Brissac, il se retourna bravement pour donner au démenti à Tarmée tout entière. L^étoile du baron le conduisit à la Valteltne où quatorze mille Français Iftehèrent pied devant trois mille Suisses ivres; Fœneste fit ce qu'il put, mais le vent des montagnes avait glacé les courages, et les chefs furent emportés dans la déroute des soldats. A la bataille de .Saint-Pierre, autre déroute; à la vue des ennemis, chacun de crier : «Ferme, » et Fo»neste aussi haut que pas un ; mais il fallait reculer, car tons étaient résolus de prendre le bas pour chercher un champ de combat; heureusement les Su-

460 ESSAIS D^HISTOIftB tITTÉEAIBE.

voyards, soit peur, soit courtoisie, oe leur pressèrent pas les talons et respectèrent la terre de France.

Ce qu^it peut y avoir de loucbe dans ces rencontres n^ empêche pas le baron d'être un déterminé, de preo* dre d'énergiques résolutions et de n'obéira personae. « Rendez- vous sur le pré. — Je ne me rends jamais, répond-il fièrement. » Ou lui commande d'aller sur le terrain: «Personne, dit-il, n'a le droit de me commander. »

Les amours de Fœneste ne sont que des apparences aussi bien que ses duels et ses combats; mais je ne puis leur donner place ici : d'ailleurs, Scarron les a reproduites, en partie, dans Don Japhet d'Arménie.

Au reste sa noblesse est incontestable, le nom de Fœneste est dans la Bible, et quand il n'aurait pas d'autres preuves, il pourrait toujours alléguer les a^ rets du parlement : un de ses grands^pères eut la tête tranchée à Toulouse pour avoir fait violence à uoe nonne, et son oncle et son fils pour avoir tué ua prêtre ; il n'y a rien à dire à cela.

Tel est, en somme, le portrait du héros de d'Aubi^ gné : c'est le lype de ces Gascons de comédie dont les bravades et les bons mots ont défrayé longtemps les ana et qui rappelle en partie M. de Crac en son petit castel, de Collin d'Harleville. A côté de ce fanfaron d'honneur, de courage, de galanterie, de noblesse, toujours hué, toujours désappointé, d'Aubigné amis en scène Enay, brave gentilhomme protestant, modèle de valeur, de désintéressement, de savoir, de pu-

triotisme, dont Jes simples réparties percent à jour toutes les vant^iès du baron ; c^est le portrait de Duplessis Mornay tombé en disgrâce, pour avoir persévéri^ dans ses principes, et qui n^en demeure pas moins dévoué à son roi, à son pays, à sa religion.

D'Aubigné a fait entrer dans ce cadre force épigrammes contre la cour qu^il veut dégasconner dans ses mœurs comme Malherbe dans son langage, contre les raffinés d'honneur dont la manie décimait la noblesse de France, contre les convertis qui changeaient de religion comme on change d^habit. Il raille les prédicateurs catholiques qui font de la chaire une eslrade de bateleur et de Féglise un théâtre ; joignez i tout cela une foule d^anecdotes grivoises, chroniques scandaleuses du clergé, de la ville et de la cour, à la manière de Beroalde de Verville dans le Moyen de Parvenir j la description de quatre tableaux représentant le triomphe de Tlmpiété, de Tlgnorance, de la Poltronnerie et de la Gueuserie, allégories singulièrement spirituelles et'dignes pendants des tapisseries de la Ménippée, et vous aurez une idée, à peu près complète, de cette piquante satire qui contraste avec le ton des Tragiques et de la Confession de Sancy, inspirées Tune par une indignation violente, l'autre par un amer désappointement, tandis que nous trouvons ici la gaieté d^un mécontent qui a pris son parti et qui se venge des heureux du monde par une médisance

enjouée.

Ces trois ouvrages marquent clairement les trans-

A 62 ESSAIS D^HISTOIRB LITTÉRAIRE.

formations d^ua même sentiment. Les principes de d\4ubigné n^ont pas changé, mais TAge modifie ses idées et son tempérament. Dans sa jeunesse, au spectacle des misères et de la corruption du siècle, il s^emporte, et son indignation effervescente s'exhale en violentes imprécations. Il y a du danger à cédera ces emportements; on peut, aveuglé par une juste fureur, dépasser le hut et laisser derrière soi des œuvres médiocres et de mauvaises actions. D^ailleurs, ces vicieux que vous fouettez d^un vers sanglant, ces coupables que vous marquez au front, ces corrompus que vos vers d^acier ou d^airain traversent comme la lame d^une épée, vous ne les corrigez pas, car ils regimbent contre la satire, et tout meurtris de vos cou^s, démasqués, désespérés, ils se retranchent dans Fimpudence. Ainsi d^Aubigné, après avoir répandu sa bile, se tempéra pour distiller son fiel. Cette trans* formation de son humeur est manifeste dans la Confession de Sancy, satire amère mais sans emportement. Le temps a consumé cette amertume elle-même, le fiel ne coule plus, les ressentiments se sont évanouis, et, dans le baron de Fœneste, le satirique est assez calme pour devenir plaisant ; la comédie succède à la satire et au pamphlet.

D^AUBIGIIÉ. A 65

Je ne puis pas terminer cet essai sans parler du plus important des ouTrages que nous a laissés d^Àubigné : je yeux dire son Histoire universelle. Les critiques même favorables è Fauteur se so^t montrés sévères envers cette grande composition, ils ont mieux aimé la condamner que la lire ; s'ils avaient pris cette peine, et la tâche était rude, car il ne s'agit pas moins que de trois volumes in-folio formant près de quinze cents pages, ils y auraient reconnu d^émiçentes qualités. Je ne parle pas du nombre et de Timportance des faits, c'est le mérite de la matière et non de Thistorien; mais ils auraient trouvé, pour prix de leur labeur, une appréciation intelligente ef presque impartiale des événements et des personnages; car l'historien semble avoir dépouillé les passions du religionnaire, et il serait curieux de comparer les portraits qu'il a tracés dans les Tragiques et ceux de son histoire ; je n'en veux qu'un exemple, et je prends à dessein Catherine de Médicis qu'il nous a représentée, dans la satire, comme un monstre dont aucune qualité ne rachetait les vices.

« Man$trum nulla virMe reden^tum A t^ltif....

Voici en quels termes il s^exprime sur son compte i la fin du sixième chapitre du* livre second de son

histoire : « Chacun admirait de voir une femme étrangère, née de conditioir impareille à nos rois, au lieu d^étre renvoyée en sa maison comme plusieurs reines douairières, se jouer d'un tel royaume et d^un tel 'peuple que les Français, mener à la cadène de si grands princes; mais c'était qu^elle se savait escrimer de leurs ambitions, bien ménagei* les espérances et les craintes, trancher du couteau des divisions, et, ainsi docte en toutes les partialités, employer pour soi les forces qu'elle devait craindre. » N'est-ce pas là le vrai langage de l'histoire?

C'est surtout comme histoire militaire que Touvrage de d'Aubignè est précieux : les hommes du métier pourront sur ce point l'étudier avec frait, mais les moralistes y rencontreront çà et là des réflexions profondes et les orateurs politiques d'excellents modèles. Comme j'ai déjà fait quelques emprunts aux histoires dans la partie biographique de ce travail, je me contenterai dé deux citations qui nous feront apprécier le \uoraliste et l'orateur. Après la bataille de Dreux, le prince de Condé prisonnier partage le lit de François de Guise son vainqueur : « Les deux chefs, dit d'Aubignè, se contentèrent d'un lit à eux deux, afin que le sort de la guerre couvrit des mêmes linceux et enveloppât des mêmes rideaux les regrets cuisants, le dépit, les méditations de ressource et la vengeance da . vaincu, et de l'autrç côté, les joies retenues, les hautes espérances et les sages courtoisies du victorieux. » Le pintt^u de l'histoire a-t-il souvent tracé des traits

plusjastes, plus profonds, plus énergiques? M. E. Lit* tré a reproduit, dans un article remarquable, un des discours qui font partie du dialogue entre Coligny ^ Charlotte de Laval, lorsque celle-ci détermine son époux irrésolu à courir toutes les chances de la guerre civile. Ce dialogue héroïque' peut donner une idée de

' On me saorâ peol-élre gré de rapporter en note cet admirable passage ; le Toici fidélemenl ttttuerit : « (1662) Ce notable seigneur,' deux heares ' agréa ayoir dooné le bon aoir à sa femme, fat réveillé par les chands soupirs et sanglota qu'elle jeK^t ; il se toome vers elle, et après quelques propos tt lui donna occasion de parler ainai :

« C'est à grand regret, Monsieur, que je trouble vostre repos par mes in- «pdétiides , mai» estant les membres de Gbilst déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible^ Vous n*ayez paa mofais de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trooverez-vous mauvais de TOtre fidelle moitié, avec plus si de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein : nous sommes ici couchez en délices, et les corps de nos firéres, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par lès champs, à la merci des chiens et des corbeaux. Ce lict m'est on tombeau puisqu'ils n'ont point de tombeaux t ces linceux me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis. Je remémorois ici les précédents (fiscours desquels vous fermez la bouche à messieurs vos frères : leur voulez-vous aussi arraclier le cœur et les faire dettieurer sans courage comme sans réponse : Je tremble que telle prudence ne soit des en^ts du siècle et qu'estre tant sages pour les hommes ne soit pas eslre sage à Dieu qui vous a donné la science de capitaine : pouvez-vous en cohtciâ)ceen refuser Fusage à ses enfants; vous m'avez advoué qu'elle vous i^csveifloit quelqueifols, elle est le truchement de IHeù. Graignez-vous qu^ Dieu vous -fasse coulpaMe en le suivant ? t/espée de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez ou pour le& arracher des «ngles des tyrans? Vous avez confessé la justice des armes contre eux, pourroit bien Tostre cCBfir q«ltter l'amour do droict pour là crainte du succezP C'est Dieu VfA esta le sens à ceux qui lui résistèrent 'sous couleur d'épargner le sang : il faut sauver rame qui se veut perdre et perdre l'ame qui se veut garder Monsieur, j'ai sur le coeur tant de sang versé des noslres ; ce sang et vostre

466 ESSAIS BHISTOIftB LITTÉEAIftB.

Fart de d^Aubigné dans la composition des discours, mais j'aime mieux citer la réponse de Henri IV à ses officiers lorsque, près du cadavre & peine refroidi du dernier des Valois, on le somme de changer brusquement de religion et de prendre avec la cx)uronne une

femme crient au ciel vert Dieu et en ce ttct contre yoqs, gue vous serez meurtrier de ceux qpe wùub n'emiN^liet point d'estm neartris. » . L'amiral, r6^nd:«Pai«qae Je n'ai rien profité par meiralfooncoientf de ce soir sur la vanité des esmeutes populaires, la douteuse entrée dans nn parti non formé, les difficiles commencements» non contre la monarchie, nues contre les possesseurs d'un estât qui a ses racines enfleillies, tant de gens intéressez à sa manutention» nulles attaques par dehors, mais géaérâe paix, nouvelle et en sa première 0eur, et qui pis est» faicte entre les voisins conjurez et faicte exprès k notre ruine ; puisque les deffections nouvdies du roi de Navarre et du connestable, tant de forces du coslé des ennemis, tant de foiblessedu nostre, ne vous peuvent arrester , mettes la main sur votre çein, sondez k bon escient vostre constance, si elle pourra digérer les desroutes généralles, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans ; les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes parles mauvais sucoez : les trahisons des vostres, la fuiUe, l'exil en pays estrange; là, les choquements des Anglois, les querelles des Altaians, Tostre honte, vostre nudité, vostre faim, et, qui est plus dur, celle de vos enfants : testez encore si . vous pouvez, supporter vostre mort par un bourreau, après avoir vu vostre mari traisné et exposé k l'ignominie du vulgaire, et pour fin vos enfants infâmes valets de vos ennemis aocreus par la guerre et triomphants de vos labeu|« :je vous donne trois sesMines pour vous esprouver et quand vous serez a bon escient fortîiée contre tels aoridents. Je. m'en Irai périr avec vous et avec nos amls« »

L'admiralle répliqua t « Ces trois semaines sont achevées : vous ne sens Jamais vataicn pjurla vertu de vos epmemis; usez de la vostre et ne mettes pas sur nostre teste les mor|i 4P ^U semiiines* Je vous sonmie au nom de I>ieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre vous en son jugement.» {KiêLUniv., if'part., liv. III, ch. u.). Quel langage et quelles penr sées \ Kn présence d'une pareiliesoèBe»U ne faut pu commenter, mais admirer en silence.

D^AUBIOH^. 467

foi nouvelle : « Parmi les étonnements desquels Dieu nous a exercés depuis vingt-quatre heures, j^en reçois un de vous, Messieurs, que je n'eusse pas attendu. Vos larmes sont-elles déjà essuyées ? La mémoire de Totre perte et les prières de votre roi depuis trois heures sont-elles évanouies avec la révérence qu'ion doit aux paroles d^un ami mourant? Si vous quittez le che-* min de venger le parricide, comment prendrez-vous eel^i de conserver vos vies et vos conditions? Qui est-ce de vous qui aura dans Paris le gré d^avoir parfait leur joie et détruit une armée de trente mille hommes pour y avoir jeté la confusion ? Il n'est pas possible que, tout ce que vous êtes ici, consentiez à tous les points que je vieps d'entendre. Me prendre à la gorge sur le premier pas de mon événement, à une heure si daugereuse 1 Me cuider traîner 21 ce qu'on n'a pu forcer tant de simples personnes, parce qu'ils ont su mourir 1 Et de qui pouvez-vous attendre une telle mutation en la créance que de celui qui n'en aurait point^ Auriez- ws plus agréable ^n roi sans Dieu ! Vous assinrez-vous en la foi d'un athéiste, et aux jours des batailles suivrez-vous d'assurance les vœux et les auspices d'un parjure et d'un apostat ! Oui, le roi de Navarre, comme vous dites, a souffert de grandes mi- 8ères et ne s'y est pas étonné ; peut-il dépouiller l'âme %\ le cœur à l'entrée de la royauté ? Or, afin que vous n appeliez pas ma constance opiniâtreté, non plus que. ma discrétion lâcheté, je vous réponds que j'appeiïe des jugeiiients>de, cette compagnie à elle-même^ quand

AGé ESSAIS d'histoire littéraire.

elle y aura pensé et quand elle sera complète de plus de pairs de France et officiers de la couronne que je n'en vois ici. Ceux qui ne pourraient attendre une plus mûre délibération, que Taffliction de la France et leur crainte chassent de nous et qui se rendent à la vaine et briève prospérité des ennemis de TÉtat, je leur baille congé librement pour aller chercher leur salaire sous des maitres insolents : j'aurai parmi les catholiques ceux qui aiment la France et Thonneur. » Voilà bien, à mon gré, le modèle de la harangue historir que qui doit naître de la situation et l'exprimer aussi bien que le caractère du héros. Combien de sentiments et d'idées dans ce peu de lignes ! Quel mélange de dignité, de ressentiment et de prudence! Pourquoi dédaignerait-on dans un historien moderne ce qu'on admire dans les grands écrivains de l'antiquité?

On pourrait emprunter à l'histoire de d'Aubîgné bien des pages où se montrent avec éclat le talent de l'écrivain et la portée de l'historien, mais tt faut s'arrêter. Mon but était de rappeler l'attention sur un homme qui ne tient pas dans l'histoire littéraire et politique la place que réclament son caractère, ses services et ses écrits ; si j'ai surfait sa valeur, j'ai donné en même temps les moyens de me réfuter, car j'ai fourni les pièces sur lesquelles mon opinion s'est formée, de sorte que mon erreur, si je me suis trompe, ne saurait être contagieuse. Ici mon imagination n^a rien -créé et mon jugement seul peut être en défaut;

b'aubioné. 4 69

au reste, mieux vaut s^égarer en cherchant à rehausser une gloire douteuse que d^aflecter la nouveauté des idées par rabaissement des noms que Thistoire a consacrés et par Tapothéose de ceux qu^elle a flétris, procédé commode mais coupable, facile moyen pour arriver à ce genre de célébrité qui n^est qu^une transition bruyante de Tobscurité à Toubli.

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