MALHERBE
La vie de Malherbe n^est pas féconde en événe»menls; sa destinée n^est pas aventureuse comme celle de d'Aubigné ; car on rencontre rarement de pareilles fortunes lorsgu^on écrit Thistoire littéraire : cependant nous trouverons encore ici plusieurs circonstances qui ont dû influer sérieusement sur la direction de Tesprit de Técrivain et sur son caractère.
Né à Caen, en ^ 555 , Malherbe y passa les premières années de sa vie et fortifia son intelligence par des études solides. Sa famille, qui comptait entre ses aïeux un compagnon de Guillaume-le-Conquérant, avait prospéré outre-mer et dégénéré sur le sol natal. Son père était un simple assesseur. Ce bonhomme s^avisa sur ses vieux jours de donner dans Thérésie ; Malherbe, bon catholique, orthodoxe en religion comme il le fut depuis en poésie, quitta brusquement la Normandie pour aller s^établir en Provence. Cest là qu^il commença à faire des vers et que, cédant au goût général, il débuta par imiter les Italiens et à ronsardiser,
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comme il s^en est accusé depuis. La Pléiade était alors dans tout son éclat.
Les guerres civiles Tarrachèrent à ses études. Il se distingua par sa bravoure, et à la tête d^une compagnie, il poussa pendant trois heures M. deSuUy Fépée dans les reins avec une vigueur qu'il tie démentit pas dans la guerre littéraire qu^il entreprit plus tard contre les pétrarchistes et les novateurs qui dénaturaient la langue.
Malherbe ne fut appelé à Paris que lorsque sa réputation était déjà faite,, et fut traité a«sez mesquinement par Henri IV, qui le mit à la charge de M. de Bellegarde, son grand écuyer. M. de Bellegarde chassait assez volontiers sur les terres du roi et prenait la place qu'il aurait dû garder. Quoi qu'il en soit^ Malherbe mit sa poésie au service de la gloire et de la galanterie du monarque. Il fit des vei*s pour célébrer ses exploits et Taider dans ses amours. Les stances composées sous le nom du grand Alcandre allaient à l'adresse de la princesse de Condé, et figurent dans cette comédie où le Béarnais perdit son temps et entacha sa gloire. Au reste, notre poète se montra constamment sujet fidèle et dévoué. Ses éloges ne manquèrent ni à Henri IV, ni à la régente, ni à Louis XIII, ni à Richelieu. La monarchie n^eut pas de plus chaud partisan, ni les factieux religieux etpolitiquesde plus ardent adversaire. Orthodoxe en religion, quoique sans ferveur et peut-être sans conviction^ il le fut aussi en politique» Il respectait ces deux pou-
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voirs et voulait qu'on les respectât, se? réservant la dictature littéraire quMI exerça despotiquement. Dans le partage de la souveraineté son lot n'était pas méprisable, puisque sMI laissait les âmes au pape, les corps au roi, il prétendait régner sur les esprits et les asservir à ses lois. On voit que Tidéede Tordre était son unique passion; toute dissidence lui faisait ombrage, dans F-État comme dans la poésie.
Comme tous les despotes, Malherbe était singulièrement égoïste et vaniteux. Il fallait qu'autour de lui tout se pliât à ses volontés et concourût à son bien-être. Sa vanité n'épargnait pas l'amour-propre d'autrui, mais elle passait à force de brusquferie et de naturel. On sait comment il traita Desportes' en présence de Régnier, son neveu; comme il biffa sans pitié Ronsard tout entier, et -avec quelle hauteur il répondit à ce provincial qui venait à la porte de son cabinet demander le président Maynard : « Il n'y a ici de président que moi. » Nous connaissons Malherbe par Racan, son élève et son ami, et par Tallemant qui reçut les confidences de Racan , et qui complète ses indiscrétions. L'égoïsme tyrannique de Malherbe n'est cependant ni odieux, ni ridicule; il échappe à la haine parce qu^il n'est point malveillant, et qu'il révèle le sentiment d'aune supériorité incontestable; il échappe
* Desportes avaU invité Malherbe à diner. Avant de se mettre à table, il votant courtoisement aller cberdier un exemplaire de ses Psaume» pour l'offrir à son hôte : or le potage était servi. «Ne vous dérangez pas, dit brusquement Malherbe, votre soupe vaut mieux que vos Psaumes, »
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au ridicule par sa franchise mièqae, en marchant à front découvert et la tête haute.. D^ailleurs Malheii^ portait partout son humeur bautaioey et s^it était dur avec, les siens et envers ses rivaux, il n^ était pas plus ; souple avec les grands. C'était upe manière d^ diçnilé qui mettait le génie de plain-pied avec la naissance.
La vanité littéraire de Ifalberbe. et Tintrépidité de
.sa bonne opinion sur ses propres œuvres ue se dé-
guiaent pas davantage ; il proclame partout sa sopé-
.riorité sans faqx scrupules de piodestie. Il n^hésite
pas à dire :
Les ouvrages communs viTent quelques années Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
et ailleurs :
. Les puissantes faveurs dont Parnasse m'bqnore. Non loin de mon berceau commencèrent leur çppis : Je les possédai jeune et les possède encore Au déclin de mes jours.
et qu'on ne croie pas que ces explosions d^amour-pro- . pre, dont il serait facile de multiplier les témoignages, fussent de simples licences poétiques autorisées par Texemple des poêles de Tantiquité : Malherbe n'est pas plus modeste en prose qu^en vers ; la princesse de Conti lui disait un jour : « Je veux vous montrer les plus beaux vers du moQd^ que vous n'avez point vus. — Pardonnez-moi, Madame, répondit-il, je les ai vus, car s'ils senties plus beaux du mpnde, il
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faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits. » On voit par là qu'il était fortement cuirassé contre
I la critique, et qu^il n'y avait pas moyen que le découragement pénétrftt par le défaut de la cuirasse. Aussi écrit-il quelque part : « Le mépris que le public aura fait de mon ouvrage y je le ferai de son jugement. » Ce sont d'excellentes dispositions pour un réformateur, qai, avant tout, doitavoir en lui-même une foi robuste. Malherbe s'étudiait à se défendre contre la doulear pliysique et contre la douleur morale» Son organisation vigoureuse le préservant de toute maladie ,
^ il n'avait de ce côté d'autre ennemi que le froid : mais il comprit de bonne heure que te froid n'était fait que pour les pauvres et pour les sots. Le mot est de loi. Il avait de singuliers expédients contre cet inévitable ennemi. L'hiver, il doublait et triplait chemises , pourpoints .et hauts-de-chausses ; mais il prenait surtout soin de ses jambes , à grand renfort de paires de bas : de peur de méprise , il avait marqué chacune d'elles d'une lettre de l'alphabet. Un jour de grand froid , il rencontre Racan et lui montrant ses mollets démesurément grossis : « Aujourd'hui, lui ditil, j'en ai dans l'Z ; » ce qui fait, en comptant sur nos doigts , douze paires de bas , ni plus*, ni moins. Ceci doit nous rassurer sur la béte de Malherbe , d'autant qu'il ne la nourrissait pas moins bien qu'il ne la couvrait. Quant à son &me , il la choyait aussi curieusement. Il a de merveilleuses recettes pour guérir toutes les douleurs morales. Si , par hasard , il sent les pre-
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fnières atteintes de Tamour, il avise s'il a des chan ees de succès , alors il se prépare pour une courte campagne ; s'il prévoit un revers , il prend bravement son parti : il n^y songe plus; Toubli oo le mépris ', voilà sa cuirasse, ou bien, comme pour madame de Rambouillet, il s'empresse de réduire son amour aux terme$ d'amitié*. Contre Penvie il emploie le dédain. Au lieu de se montrer jaloux des premiers succès de Balzac : « Vraiment, dit-il, toutes ces badineries m'étaient venues à l'esprit, je lésai re jetées. » Contre la mort des siens' ou des autres, il a a son service tous les lieux communs des cœurs insensibles : La mort est inévitable ; qui sait ce que
' On peut voir dans une lettre de Malherbe à Racan, le développement presque cyniqae de celte théorie.
' Un objet si puissant ébranla ma raison,
Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,
Et de toat mon pouvoir essayai de lui plaire
Tant que ma servitude espéra du salaire :
Mais comme j'aperçus rinfaiUible danger
Où, si je poursuivais, je m'allais engager,
liC soin de mon salut m'ôta cette pensée;
J'eus honte de brûler pour une âme glacée,
Et sans me travailler à lui faire pitié.
Restreignis mon amour aux termes d'amitié.
' Voici en quels termes Malherbe déplore la mort d'un parent dont ii éUit l'héritier :
Ici dessous gtt monsieur d'Is.
Plût or' à Dieu qu'ils fussent dix,
Mes trois sœurs, mon père et ma roére.
Le grand Ëléaxar mon Arère,
Mes trois tantes et monsieur d'fs î
Vous les nommè-je pas tous dix ?