‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · MALHERBE. A · texte numérisé non relu

MALHERBE. A

préparait au défunt une plus longue carrière. Son père est mort, mais il était hérétique ! Sa mère : elle était bien vieille. Vraiment, sUl prenait le deuil, à son ige, il ferait un gentil orphelin. . . Voilà comment Malherbe protège son cœur contre la douleur morale ; il a, à cet effet, autant de ressources que contre les rigueurs du froid.

Aussi, avec ce tempérament, se trouve-t-il le consolateur d'office de toutes les infortunes. La princesse de.Conti a perdu son frère; vite une longue épitre à la manière de Sénèqùe. Garitée a perdu son époux, mais elle a conservé sa beauté ; qu'elle sèche ses larmes et qu'elle lui donne un successeur ; Bell^arde se désesp^ à la mort de son maître, Malherbe s'écrie :

On l'aurait consolé; mais il ferme l'oreille Dé peur de rion otHir. .

Marie de Médicis pleure la mort du petit duc d'Orléans, elle reçoit aussitôt un sonnet consolateur; le président de Verdun devient veuf, cette fois, l'ode obligée reste trois ans sur le métier; le président avait pris les devants et s'était consolé sans Malherbe en prenant une seconde femme ; lorsque l'ode arriva, la douleur et le veuvage avaient cessé. CoUetet luimême n'échappe pas au zèle de Malherbe, mais il ne reçoit qu'une simple épigramme en échange de sa sœur. Toutefois, cet homme, si prompt à se consoler

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et si dispos à coasoler les autres, reçut dans sa m deux coups qui le frappèrent cruellement ; il perdit sa fille ety sur ses vieux jours, son fils, son unique espérance. Sa première douleur se reflète dans les stances quMl adressa à Duperrier sur un malheur semblable. Sa muse alors s^attendrit et trouve des accents de touchante mélancolie. Pour son fils, il veut le venger, et, tout vaincu du temps, il retrouve sous Finspi-* * ration 4^ la douleur toute Ténei^e de sa jeunesse. Mais cette douleur elle-même , si profonde , si énergique, c^est le triomphe de T^plsme; car Tenfant c^est le père lui-même, c^est même plus, puisque c^est lui dans Tavenir et dans un avenir illimité: Malherbe ne dément donc pas son imperturbable égoisme.

L'humeur tjrrannique de Malherbe et sa réforme hautement avouée, poursuivie sans pitié, lui suscitèrent de nombreux adversaires. Régnier écrivit contre lui et son école sa fameuse satire adressée à Rapin , un des collaborateurs de la Ménippée , dans laquelle il venge Toutrage fait à son oncle , à propos de ses psaumes et de sa soupe injurieusement comparés, et pu il invoque Ronsard pour lui faire raison de ces

grammairiens dont

Le savoir ne s'étend senlement Qu'à regra(ier on mol doutoax aa Jugement, Prendre garde qu'on mot ne heurte une diphthtmgae, Épier si des vers la rime est brève ou longue Ou bien si la voyelle i Taatre s'unissant Ne rend pas à Toveille on son trop languissant.

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et de ces prétendus poètes :

Qui rampent bassement, foibles dinventions , Et n'98eiit,'pe« hardis, tester tes fictions : VsM» à llmai^er^ car s'Os font <ittelqae elMS* C'est proser de la rime et rimer de la prose.

Bertheiot parodia ■ contre lai les stances d^Vne èhanson qn^îl avait faite avec la duchefi»e de Béllegarde et Ra<»n. Malheiiie ne répondit pas à Régnieï*^ dont il €8tini«t le talent, et it donner des coups de bftton à Bertheiot, qui fut sensible à Targuineiit sand le farmrver concluant. Mademoiselle Gournay s^éleva ffiusi confare Malherbe par respect pour la mémoire de Ronsard et pour maintenir les droits de rindpiration et de la haute poésie ; mais les plaintes éloquentes de la sibylle octogénaire ne trouvèrent poitit d'échos.

Sans vouloir relever de sa chute pMfonde la gloire de Ronsard, on peut dire qu'il a contribué à introdoire la noblesse dans la langue poétique^ et que Malherbe, tout en l'attaquant, n'a fait que i^preridre son œuvre et l'achever. Ronsard et les siens i^tiugissaient, en présence des monuments de haufe poésie iégute par l'antiquité, de voir la muse française réduite au triolet, au rondeau, à l'épigramnie, à l'é-

? Voici un oonplet de cette parodie :

Elre six ans à faire une ode Et donner des lois à sa mode, — Cela se peut facilement; Mais de nous cliarmer les oreilles Par sa merveille des menreiUeSy Cela ne le peut nnllenient.

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pitre ; ils voulurent donner à un instrument trop modeste les tons héroïques qui lui manquaient. Au moment où leur dessein fut conçu, ils n^avaient d^autre voie à suivre que celle où ils se jetèrent avec précipitation, sans doute, mais avec courage. Ce n^était que par le contact du latin et du grec que notre langue pouvait prendre une physionomie plus sév^, des tons plus mâles et plus élevés. L'introduction violente de tournures antiques et de quelques mots grecs et latins, moins nombreux qu'on le croit généralement, compromit cette réforme, et amena plus tard un retour de Topinion. Mais Ronsard n'en a pas moins la gloire d'avoir le premier fait parler à la muse française un langage noble et sonore dans plusieurs pièces qui sont encore dignes d'admiration. Aussi ne saurais-je. souscrire à la définition qu'un critique moderne , qui manque quelquefois de inesure, a donnée de la langue de Ronsard ; je la cite cependant parce qu'elle est ingénieuse et d'un tour fort piquant. « Tout cela forma une langue bariolée, pédante, inintelligible : langue vague, sans unité, sans analogie, pauvre et maigre par dessous, par dessus recouverte d'une façon de manteau antique ; jargon mi-parti de patois vivants et de langues mortes, d'italien, de latin, de grec, chargé d'épithètes homériques, descriptif à l'excès, novateur sans nécessité, sans choix et sans goût, courtisanesque et populacier, érudit et sauvage; vrai péle-méle d'audace et d'impuissance, de stérilité et de facilité for-

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iiiidaUe, de puérilité et d^emphase, d^inexpérience grossière et de raflEinement, de paresse et de labeur. » Or, pour faire pièce au critique et le punir de son bouquet d'antithèses , je vais citer un échantillon de eette langue si tyoïpanisée ; c^est un fragement de rimprécation contre les bûcherons de la forêt de Gastine, écrite tout entière du même style :

Forêt, haute maison des obeaax bocagers !

Plus le cerf solitaire et les cheyreulls légers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière, Pins da soleQ d'été ne rompra la lomiére ; Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adossé. Enflant son flageolet, A quatre trous percé.

Son mAtin à ses pieds , à son flanc sa houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette.

Tout deyiendra muet : Écho sera sans voix ; Tu deviendras campagne et au lieu de tes bois Dont l'ombrage Incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue; Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez toi ne cachera ses fans.

Ce sont les essais pindariques de Ronsard, ses odeset ses dithyrambes qui ont amené la confusion contre laquelle Malherbe a protesté avec violence. Le réfor^ fflaleur a exagéré les torts de son devancier pour se dispenser de toute reconnaissance et recueillir sans partage la gloire d^une révolution littéraire. Ces restrictions une fois posée» et admises, voyons quelles farent la mission et Tœuvre de Malherbe.

Malherbe fit pour la langue française ce que son maître, Henri IV^ fit pour la France; gr&ce au roi,

182 ESSAIS limswmi lettéraire.

les Français furent uiie nation^ et, par Malherbe, le français fut un iJiooie : Tua établit et maintÎDt Tindépendance dapaysy Tau tre celle du langage. Lorsque le Béarnais, maître de Paris, vit défiler detant li)i les soldat8derEspagne,il leur dit :«Bonvoyage,Me8sieQrsl mais n'y revenez pas. » Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard. Ce rapprochement n'est pas un jeu d'esprit : à ce titre, je le repousserais; mais je Taccepte parce qu'il est donné par Thistoire et rigoureusement vrai. Malherbe organisa la langue sur le plan que Henri lY avait adopté poiir l'État. H s'adjugea la souveraineté de cet empire, ne craignant pas d'être appelé le tyran des mots et des syllabes, ainsi que l'a surnommé un disciple ingrat, qui lui reproche de traiter l'affaire des participes comme celle de deux peuples rivaux disputant de leurs frontières, et de dogmatiser sur la vertu des particules. C'est l'honneur à Malherbe d'avoir gouverné sa grammaire qui régente les rois : le premier soin de Malhei'be, dans son empire, fut de repousser les étrangers et d'organiser une noblesse. Il fit avec un admirable discerqement le départ de la langue noble et de la langue vulgaire, sans toutefois établir de barrière insurmontable. Il savait que les mqts sont comme les pièces de monnaie dont l'empreinte e4 le relief s'usent et s'effacent par l'usage et la circulation ; il ne fit donc pas de cartes comme dans les États despotiques, mais des classe» ; de telle sorte que la classe supérieure put se

KALKBRBE. 185

reemtBT dans \e» classes inférieures. Paisqu^il y a des mol» qui donrent déchoir, il faut qu'il y en ait qui puksent parvenir. Sans ce perpétuel mouvement, la hrogue d'éfite ne tarderait pas à dépérir, et, si ce mal survenait, il serait réparé par un autre mal, c^est-àdire par une irruption confuse et désordonnée, par Bue aaeension tanouHueme des couches inférieures.

Les langues, ooinme autrefois la nature, ont horreur du vide. Nous arons yu de nos jours que^ue chose de semblable ; la langue noble s'était énervée sous rinfluence exclusive des écrivains académiques; sa fierté croissait en raison de sa gueuserie ; elle n'avait plus ni sang, ni muscles, ni couleur. Qu'arriva-t-il ou que devait-il arriver? La langue vulgaire força brutalement une consigne trop rigoureuse ; les barbares ont fiiit irruption dans l'empire, ils y ont jeté lé désordre; mais c^est pour le régénérer. Le monde romain a été régénéré par les barbares et par le christianisme, qui lui ont donné un sang et un esprit nouveaux ; dans notre monde littéraire, les barbares sont venu^, la parole viendra à son tour. Nous arons Ifit matière ; elle n'attend plus que Tesprit qui lui donnera la forme et la vie; or, cet esprit souffle déjk, et nous en sentons les premières brises.

Le génie 4e Malherbe semblait prédestiné à l'aoeomplissement de cette œuvre. Plus étendu , il aurait eu moins d'énergie : plus pasrionné et plus riche didées, il aurait dédaigné un travail qui demandait plutôt un grammairien qu'un poète inspirée Ses pen-

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séeSy concentrées presque exclusivement sur la grammaire et la prosodie, façonnèrent Tinstrument et le moule de la poésie ; ceux qui vinrent après lui purent, grâce à lui, en tirer des accords plus hardis et y jeter des pensées plus profondes. On ne saurait nier que Malherbe eût peu d^idées et une verve peu abondante; mais il sut la ménager et ne la répandre que lorsqu'elle s'était amassée et cond^isée au point de produire quelque œuvre virile. Ses produits sont rares mais vigoureux. Moins sobre de son génie, il Feût rapidement épuisé aux dépens de sa gloire. On peut dire de lui :

Qu'il pensait de régime et rimait à ses heures ;

mais ce régime convenait à son tempérament poétique, et il Ta si bien conservé que, dans Fâge de la caducité, son génie a su produire Tode à Louis Xni, où la vieillesse ne se montre que par l'aveu qu^ii en fait.

Je suis valnca du temps, Je cède à ses outrages; Mon esprit seulement eiempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.

Quelques citations suffiront pour montrer que Malherbe ne s'est pas borné à former la langue, mais qu'il en a su faire un emploi poétique. Sa gloire serait peu de chose, s'il s'était borné à y introduire une harmonie régulière et une dignité soutenue, et è modifier le rbyihme et la prosodie ; il a fait plus, en re-

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vêtant de œ langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants. Les enfants savent par cœur les stances à Duperrier, qu^on n^a pas surpassées même de nos jours, où la poésie mélancolique a débordé. L^ode sur Patientât commis en la personne du roi, le 49 décembre 4605, d^un autre ton, d'une inspiration plus élevf&e et presque pindarique, n^est pas moins populaire pour avoir éveillé la muse qui sommeillait au cœur de notre La Fontaine. On y remarque, entre autres, la strophe suivante, que Racine n^avait pas oubliée :

G soleil 1 6 grand laminaire!

Si Jadis Thorrear d'un festin Fit que de ta route ordinaire Tu recalas vers le matin, Et d'un émerveillable change Te eoachas aui riyes du Gange -, D'où vient qae ta sévérité , Moindre qa'en la faute d'Atrée, Ne punit point cette contrée D'une éternelle obscurité.

Où trouver plus d^énergie que dans cette invective contre le maréchal d^Âncre :

Cesl assez qoe dnq ans ton andace effirontée , Sur des ailes de cire aux étoiles montée,

Princes et rois ait osé défier, La fortune t'appelle aa rang de tes victimes, Et le del, accusé de supporter tes crimes.

Est résolu de se Justifier.

Il est vrai qu^ici Malherbe imite Claudien ; mais voici une strophe tout ensenoble noble et piquante^ dont le

tour et la pensée n'appartieniient qo^à loi ; elle est dirigée contre les mignons de Henri III :

LMpesptof pipés d0 tev nâM^ hu voyant ainsi rcnfiemier, Jttgeaient qu'ils pariaient de s'anner Poureonquérir la Pidestine Et boiMT de Tyr à GaHs L'empire de la fleur de lis; Et toutefois leur entreprise Était le parftdn d'un oollel, Le point ooDpd d'une elmilse Et la figure d'an ballet.

Malherbe a devancé et snrpassé J.-B. Rousseau dans cette paraphrase du psaume 4 AS.

N'espérez plus mon ftme anx promesses du monde. Sa lumière est un veire et sa'fateur une onde Que toi^ours quelquei'YeBt empédie de calmer: Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre.

C'est Dieo qolnotw fliit vivlre,

C'est Dieu qa*fi fimt ainev*

En vain, pour satisfaire à nos lAohflS envies.

Nous passons prés des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris ou ployer les genoux :

Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ceqweiioiis sommes,

Véritablement hommes,

Et meuvent comme nous^

Ont41s rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière

Que cette m^esté si pompeuse et si fière

Dont l'éclat orgueiileui éblouit l'univers ;

Et dans ces grands tombeaux, ou leurs Ames bautaines

Font encore lès vaines ,

Ils sont maagéS'des vers.

Li» se pwdeiit ees hmos de malties de la fène»

B'arbilres de la paii, de foadres de la gaerre;

Comme ils n'ont pliu de sceptre Us n'ont pins de flattears ;

Bt tomlMnt avec eux, d'one ehate oommone,

Tous ceui foe la fortune

Faisait leurs serviteurs.

La prose de Malherbe, dans ses lettres iémilières, esthabitueltemeut sans gràceet sans force; mais, dant les écrits soÉgneusement élaborés, elle n'est pas indigne de ses yers. Lorsqu'il traduit Sénèque ou Tite-Live, son style a de la vigueur et de la précision. Toutefois, son plus beau .titre en ce genre, c'est la lettre à la> Princesse de Gonti-, éorite pour la consoler de la mort de son frère : j'en transcrirai d'autant pins volontiers quelques passages, que ces citations feront ressortir, outre le- mérite de Malherbe comme prosateur, son habileté conmie consolateur : « Il est certain que le» vertus et les yices s'accompagnent en nos morars, comme font les joies et les ennuis en nos STentures. Que savez-vous donc si, lorsqu'il est mort, les Tertoe et les joies de sa vie n'étaient point consumées? et' si ce n'a point été lui faire gr&ce que de lui retrancher des jours qu'il ne pouvait passer qu'entre des vices et des ennuis ? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien ; mats quels pernicieux conseillers 8ont^<ie que la chaleur dHin âge où les passions sont furieuses, la hardiesse d'une condition à qui tout semble être permis, et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point, comme, les voyant, il est

488 ESSAIS D^HISTOnUB LITTÉBAimE.

impossible d^en éviter l'imitation ? La eonstitotion du corps n'est jamais si forte, qu^à la fin, parmi ceux qui sont malades, on ne devienne malade, ni les ressorts de rftme si fermes, qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux qui sont corrompus. ... La fortune use impérieusement de ses affections ; elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attache à personne; et si elle aime, ce n'est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves l'en ont convaincue, et l'en convainquent tous les jours, pour en avoir autre opinion. Pouviez-vous, madame, voir tant de traits de son inconstance è l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchait M. votre frère, et vous représenter que, tout ainsi qu'en mourant de bonne heure, il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvait, en mourant plus tard, vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur?» Dans ces lignes, que j'ai multipliées à dessein, rien n'a vieilli, et si, de nos jours, on donne plus de vivacité au mouvement de la pensée, trouve*l-on plus de correction, d'harmonie et de fermeté?

Résumons-nous.

Malherbe a inspiré Racan, formé Balzac et réveillé La Fontaine ; mais sa principale gloire est d'avoir reconnu qu'il y a un art d'écrire et d'en avoir déterminé les principales conditions : savoir, le choix des idées, celui des mots et leur disposition. Il a démêlé le véritable génie de notre langue, et, en repoussant

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rinvasion gréco-latine qui Tavait dénaturée, il a préparé les conquêtes intellectuelles qui font la force et Thonneur de la France. Dans Tordre littéraire, il a accompli ce que Henri IV et Richelieu ont fait dans Tordre politique, et comme eux il a frayé la Toie aux grandeurs du siècle de Louis XIV.

Malherbe mourut en 4628, âgé de soixante-treize ans, en maintenant la pureté de la langue française contre les soléeismes de sa garde malade. C'était finir dignement et mourir comme il avait vécu. Quelques années plus tard, un grammairien disait au lit de mort : « Je m'en vais ou je m'en vas, car Fun et l'autre se dit ou se disent. »

JLUUUUULft fl fl,t A PM ■OAM-m.flJJUi>J MJi%JkUâ4MA» kJ^XXiJLMJf

Babac e»t le Malherbe de la prose française. C'est lui qui 9 le premier, a su mainteoir, sans interruption, la clarté, Fél^nce et la noblesae du langage, qualités qui ne se rencontrent chez ses devanciers que par inter* Yalles; c'est lui qui a façonné cet instrument énergique et souple, quis'est prêté si heureusementà la dialectique railleuse de Pascal et à la sublime éloquence de Boasuet. On ne saurait trop relire ce remarquable écrivain, et cependant on le néglige si bien qu'on ne connaît gufae aujourd'hui que son nom et l'influence que ses œuvres ont exercée sur ses contemporains. L'homoM et ses œuvres sont également respectés et abandonnés, et cependant l'homme n'est pas irréprochable, et ses écrits seraient encore d'utiles modèles. Je vais essayer de faire connaître l'homme et de ramener l'attttition sur ua des plus curieux naonumenls de notre littérature.

On voudrait effacer de la vie de Balzac le souvenir de quelques péchés de sa jeunesse, et dee querellée souvent etxwùiméeB auxquelles il fut mêlé dans le cours de sa carrière, pour ne voir en lui que l'écri-

492 ESSAIS D^HISTOIBB LITTÉRAISE.

vain dévoué au salut de la langue, Toracle du goût, Farbitre des luttes littéraires et le fondateur de la véritable éloquence. Mais il faut, avant tout, se montrer historien fidèle, et sacrifier aux droits de la vérité cette figure idéale, cette pure abstraction qu^on aimerait cependant à voir réalisée.

Balzac, à Fftge de dix-huit ans, fit pour son malheur un voyage de plaisir en Hollande avec Théophile. Ces deux jeunes étourdis menèrent joyeuse vie et se firent quelques mauvaises affaires, dans lesquelles Théophile paya de sa personne et se montra protecteur, dévoué de son ami, plus jeune que lui de deux années. Depuis, lorsque Théophile, menant toujours la même vie, eut des démêlés avec la justice, Balzac, loin de lui prêter Fappui de son crédit, se déclara contre lui. On ignore les motifs de cette conduite, et on ne pourrait guère en supposer de plausibles ; quoi qu^il en soit, Théophile, en sortant de prison, adressa à Balzac une lettre fort vive qui contient de graves assertions et des insinuations plus graves encore'.

* Void quelques traits de cette phittppiqae : « Le gendre da docteur Bai»dias TOUS accuse d'une antre sorte de larcin : en cet endroit. J'aime mieux partitre obscur que vindicatif. SU se fût trouvé quelque chose de semblable en mon procès, j'en fusse mort, et vous n'eusatez Jamais eu la peur que vous fait ma délivrance... Je ne me repens pas d'avoir pris autrefois l'épée poor vous venger du bAton. Il ne tint pas à moi que votre affiront ne fiït efllioé. C'est peut-être alors que vous ne me crûtes pas assez bon poète, parce qoe vous me vîtes trop bon soldat... Vous êtes lâche et malin... Après une très exacte recherche de ma vie, il se trouvera que mon aventure la plus ignominieuse éSl la fréquentation de Balzac. • J'en passe et des meilleurs.

Balzae ne répondit pas. Le silence ne prouve rien; il peut partir de la conscience du bien comaaede celle du mal. Théophile, tout débauché qu^il fût, était homme de cœur; se serait-il avili jusqu^à la calomnie, et, s^il Ta fait, n^était-ii pas nécessaire de le prouver, ou du moins d^opposer un démenti è sa parole? La lettre de Théophile demeure donc eomme pièce au procès. Elle constate d'abord le ressentiment violent d'un ami délaissé; elle élève de graves soupçons sur la dé* lieatesse de Balzac, et donne de tristes motifs à son célibat et à Taltération de sa santé, qui ne se rétablit jamais.

Les premiers écrits de Balzac lui suscitèrent de nombreux adversaires. 11 se mit tout d'abord sur les bras les moines par une épigramroe qui n'avait cependant pas l'amertume de celles de Rabelais. « Les moines, disait-il, sont daw le cloître ce que les rats étaient dans l'arche. » Le père Goulu, général des Feuillants, mit d'abord^ en campagne Dom André, qui engagea la lutte par un libelle médiocre, publié sans succès. Alors le général paya de sa personne. Le père Goulu avait commencé par être avocat; sifflé au barreau, il se fit prédicateur, mais il demeura court dans la chaire. Ce double échec le relégua dans un couvent. C'est de là qu'il attaqua Balzac sous le nom de Phyllarque. U prétendit prouver que l'adversaire des moines était un ignorant et un malhonnête homme. Fouillant dans sa vie privée, il fit d une querelle litté« raire une guerre de personnes , et le traita dans sa

494 BSSAIS D'uiStOISB LITTÉRAIKK.

colère, d'nittine, de pro&ae, d'épicurien , deNérm et de Sardanapaie. Plus tard, Pascal devait recevoir, d'ad?ertaire9 non iimmii8 dévota, le nom de Porit cTmfer. Cette fois, Balaac répondit, et le fit avec une dignité et une douleur éloquente qui ramenèrent à lai l'opinion égarée. L'apologie de Balaae fut publiée sous le nom d'Ogier le prédicateur. Ce savant homme en avait préparé les matériaux, que Balaae mit eu œuvre avec un art admirable. Les entretiens adressés è Maynard, son ami, sons le nom de Iféoaadre, soat des modèles achevés de polémique. Us ne furent publiés que dix-sept ans après, de sorte que Balzac n'intervint pM directement pendant le cours des débats. Dans eeé éloquents entretiens, ou Pascal a puisé qndques inspirations, Balsae ne prononce pas même le nom de son adversaire, aucune injure n'éebappe à son ressentiment, mais il aonfond son calomniateur m oppoftant le caractère sacré dont il est revêtu et la violence dé ses attaques.

Balzac était coupable d'un autre crime. Prenant touîottrs les moines à partie, il avait osé dire, daas sa lettre à Hydaspe , que , hors le service de l'église et la nécessité du commerce, lé pape et le roi leur défendre le latin et le français, dont ils faire deux langues barbares; dans soo aèle de puriste, il avait été jusqu'à regretter qa'oD n'eût pas institué, pour réprimer leur hérésk contre la langue, une inquisition littéraire, un tribunal ûniMtoyabln envirs les délits de ce genre. L'Aca-

demie H^existalt pas eneore. Sakac optique son io-

tolénince par sa jeunesse et per là vigueur dea prin*

dpea qu'il avait puisés dalia les leçons de Malherbe,

g^mmairieii inelLorable pour le français, et de Ni*

celas Bourbon, ardent apôlre de la latinité de Cioé-

ron et de Vii^gile. Cet aveu est précieux en ce quHI

BOUS montre Malherbe formant de ses conseils, et

peur ainsi dire de ses propres mains, le réformateur

de la prose française. La querelle de Balzac et du

père Goulu, qui du reste fit preuve de talent et de

savoir, sinon de bon goAt et de savoir vivre^ par*

tagea tous les esprits et retentit jusque dans les cours

du Nord. Le roi dé Daaemark fit débattra le prooès

devant lui par des juges compétents, et se prononça

en faveur de Balzac. M. d' Avaux et Ogier le Danois,

frère ^ ^apologiste de Balzac, faisaient partie de cet

aréopage. Pendant le débat, un avocat de SamteB,

nommé Javresac, s^avisa de prendre parti contre les

deux adversaires. Balzac voulut se venger comme fit

autrefois Malherbe pour avoir raison de la parodie de

Berthelot : ma» lavresao, plus habile à manier Tépée

que la plume, fit rebrousser chemin, plus vite que

le pas, au ebampion de son adverisaire. Cette justice,

par le bâton , était alor» en usage contre les adter-

laires qu^on dédaignait. D^ailleurs, Malherbe et Balaae

respectaient trop la langue pour descendra aux gros

Bools ^ui échappent dans la colère, et qiii soat aussi

des voies de fait

Après son voyage de Hollande , voyage mâJencon-

496 ESSAIS d'histoire littéraike.

treux, Balzac passa quelque temps en Italie. Dans sa jeunesse, il avait été attaché au duc d^Épernon au nom duquel il écrivit deux lettres fameuses è la reine régente Marie de Médicis, lettres ëont il lui envia rhonneur en les publiant dans 'son premier recueil. Balzac était jaloux de ses productions à tel point qu^il ne déguisa point la part qu'il avait prise à son apo* logie, où il se décernait les éloges les plus fastueui, pensant sans doute qu'on ne saurait trop se louer quand on se loue soi-même. Plus tard, notre écrivain brigua la faveur de Richelieu, dont il n'obtint guère que le titre d'historiographe de France. Balzac visait plus haut; il voulait un évéché. En désespoir de cause, il se serait contenté d^une riche abbaye; mais il n^obtintni l'un ni l'autre. Richelieu fut inexorable. Pourquoi ce ministre, si généreux envers des talents de moindre valeur, négligea-t-il Balzac? On peut en donner plusieurs raisons. D'abord, il fut pigué au vif de ce que Balzac ne lui dédia point h Prince ni ses lettres, a Se croit-il, disait-il, assez grand seigneur pour ne point dédier ses livres. » Les éloges de Balzac ne lui sufQsaient point, parce qu'il les partageait avec beaucoup d'autres. Ce n'est pas tout, il lui reprochait, comme à Maynard, d'être trop cagnard, c'est-à-dire de vivre trop retiré et de ne pas se montrer assez souvent en cour.

Balz9c pensait qu'on devait venir au-devant de lui ; sa paresse et sa fierté étaient d'intelligence, et par là il se donnait un air d^ndépendance. Mais voulant la

fin, il devait se servir des moyens, ou du moins ne pas se plaindre s^il n^atteignait pas le but. D'ailleurs, Richelieu n'aimait pas la prose; des vers, même les plus méchants, et tels quUl en faisait lui-même, pourvu quUls fussent dans le genre héroïque, étaient un meilleur titre à ses yeux. Dédaigné par Richelieu, Balzac se retira dans son château, près d'Angoulême ; c'est là qu'il passa la meilleure partie de sa vie , toujours en correspondance avec les savants et les grands, mais cessant de poursuivre la fortune qui le fuyait. Toutefois, il eut encore des éloges pour Mazarin, pour le prince de Condé et pour Anne d'Autriche ; constant dans sa manie de louer, mais non dans ses éloges, car il sacrifie Richelieu à Mazarin, et Mazarin au prince de Condé, suivant les chances de la fortune. La reine de Suède, Christine, qui fut à cette époque l'héroïne de nos écrivains, comme plus lard la grande Catherine et le grand Frédéric, Christine faillit perdre, sur le bruit de quelques méchants mots qu^on lui imputait, les éloges qu'elle reçoit dans TAristippe. Les épigrammes démenties, l'apothéose subsista.

Désabusé de ses prétentions à i'épiscopat, fatigué du métier de courtisan ' pour lequel il manquait

' Balzac s'est consolé de ses mécomptes en ee genre par un portrait fort piquant de la cour et des courtisans. La Bruyère n'aurait guère mieux dit : « Je ne saurais proidre cet accent avec lequel ils donnent de l'autorité à leurs sottises , ni faire d'une nouvelle un mystère en la disant à l'oreille. Je Mds encore moins cacher mes défauts et faire le personnage d'un homm» de^

200 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIEE.

«leaux qai eut lieu à Tépoque des troubles de la Froode. Cette lettre, conseirvée par Tallemant des RéauXy est un monuineat d'incroyable Tanité. Outre cette jalousie contre Voiture, il faut encore reprocher à Balzac de n^avoir pas épai^né Malherbe son maître, quUl nous représente dans le Soerate chrétien comme le pédagogue de la cour, tyran des mots et des syllabes, traitant Taffaire des participes et des gérondifs comme si c^était celle de deux peuples Toisios, jaloux de leurs frontières '. Ce n^était pas avec cette irrévérence railleuse que TélèTC devait traiter celui qui lui avait frayé la route en ennoblissant la langue poétique, et qui, dans sa lettre à la princesse de Contî, avait donné le premier modèle de la prose constamment harmonieuse.

Maintenant, pour pénétrer plus avant dans les idées

' C'est dans le dixième discours da Soerate ehiétten que Baiiac loonie es rldicole son illiislre mailre. Le passage est spiritael et mérite d'être cité : «Vous TOUS souvenez du yieux pédagogue de la cour^ et qu'on appelait autrefois le tyran des mots et des syllabes» et qui s'appëait lui-même, lorsqu'il était en belle humeur, le grammairien à lunettes et en cbeveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur, notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'd pitié d'un homme qui fait de si grandes diflérences entre pa$ et point; qui traite l'affaire des gérondifs et des participes comme si c'était ceUe de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé de dire que depuis tant d'années il travaillait i dégasconner la cour et qu'il ne pouvait en venir i bout. La mort l'attrapa sor l'arrondissement d'une période et l'eau dimatérique l'avait surpris déUbéraot ^ si erreur et doute étaient masculins ou féminins ; avec queUe attention voo-

^ ,^ lait-il qu'on l'écoutAt, quand il dogmatisait de l'usage et de la vertu des partlcttloi ! i>

BALZAC. 20f

de Balzae, nous allons Tinterroger sur les hautes questions de la politique, de la religion et de la morale* Ses réponses à notre interrogatoire auront le double avantage de nous éclairer sur ses sentiments, et de nous montrer combien il est habile artisan de paroles. Le chapitre de la politique ne sera pas long : le respect du passé, et Tobéissance aveugle aux autorités établies , voilà toute la pensée de notre auteur^ et il la résume en quelques mots : « Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil. » Avec ces maximes, Balzac ne pouvait pas être homme de résistance et d'opposition : aussi, tout ce qu'il écrivit sur les matières d'État a-t-il le caractère de la soumission et de la flatterie. Son Prince n'est qu'une longue apothéose du pouvoir absolu, et une intrépide flagornerie d'un prince qui a mérité peu d'estime : son JUiv^istre est écrit dans les mêmes sentiments. Cependant, comme ces avances eurent peu de succès, Balzac en garda rancune au prince et au ministre ; il se vengea du ministre en divulgant, après sa mort, son étrange bévue sur Terentianus Maurus '. Quant à Louis XIII , il Ta attaqué indirectement sous le couvert de Néron

' t Le premier homme de notre siècle a pris le grammairien Terentlanoa Maorus, pour on personnage des comédies de Térence et Ta appelé le Ma/ure de Tirenc0. »

202 ESSAIS b'histoibb littéraire.

et dkiiis des vers latins d'une admirable énergie '. Si Balzac interdit aax sujets toute pensée d'indé* pendanoe politique, il ne se déclare pas moins vivement oontre le libre eiamen dans les matières reli* gieuses:«Bon Dieu, s^écrie-t-il, qu^Àrislote et sa dialectique ont ^té de télés I Qu^il y a dans le mond^ de fous sérieux ; de fous qui se fondait en raison ; ds fous qui sont déguisés en sages ! O mon Dieu, que la silence du snctaaire est bien meilleur qse le babil des Académies, et qu'il vaut bien mieux mardMr dans la simplicité de vos voies, que de s'égarer dans le labyrinthe d'Aristote. » Et ailleurs : « J'aime bien mieui cette raison , prisonnière de la foi et sacrifiée par Pbumilité; cette raison, abattue et endormie, voire même morte et enterrée aux pieds des autels , que cette autre raison juge de la fd ; animée d'orgueil et de vanité ; si vive et si remuante dans les écoles , qui fait tant la maîtresse et la souveraine ; qui ne parle que de régner et de vaincre partout où elle est. • Ea

* Ge?0n

Ergo caneut

CiBsareosque lares non unâ cttde craentos,

renferme mie aHiisloB ao mearire da raaréehal d'Ancre. Geox-d :

Ergo Deûm torpore et fato matris ovastem, Horrendasque canent, sanctaut oonnubia, tadas,

rappellent les rigueurs du roi envers sa mère et ses goûts dépravés, que l'in* discret Tallemanl des Réaux nous a dévoilés. — La pièce dont ces vers sont extraits a eu une singulière destinée. M. Wensdorff en a inséré un fragment dans son édition des Poetœ latini minttrei , en f allfibaant au satirique Tumus, contemporain de Néron. Cette méprise éa docte édHenr aHemami est un liommage au talent poétique de Balzac, talent d'ailleurs inoonstestaMe.

vertu de ces principe», Balaac, aussi bien que Malberi>et est intraitable a rencontre des protestants, et d^un seul mot, il repoQSse les prétentions de la réforme. « Quelle appar^EMe y aurail-il, que depuis le commencement du monde, la vérité eût attendu Martin Luther pour se venir découvrir à lui à la taverne et sortir par une bouche qui a plus vomi qu^elle n'a parlé. » L'image ri Teipression wmt passablement grossières pour un homme qui a donné cours au mot têrbënUé » mais l'argument n'en a pas moins quelque valeur.

Au reste, lar soumission de Balzac à ta foi catholi-* que ne s'est pas faite sans retour : elle kri a inspiré de grandes idées et de belles pages. Il touche au ittblime, lorsqu'il trace à grands traits la venue du Christ et les prodiges accomplis par un enfant : « Un étable, une crèche, un booaf et un âne i Quel palais , bon Dieu, et quel équipage! Cela ne s'appelle pas naître dans la pourpre, et il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de Gonatantinople.

« Ne soyons point honteui de l'objet de notre ado« ration ; nous adorons un enfant ; mais cet enfant est plus ancien que le temps. Il se trouva à la naissance des choses : il eut part à la structure de l'univers; et rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébauefaernent d'un û grand dessin , jusqu'à la der* nière pièce de sa fabrique.

« Cet enfant fit taire les oracles, avant qu'il commençftt à parler. Il ferma la bouche aux démons étant encore entre les bras de sa mère. Son berceau a été fatal

204 ESSAIS D^HISTOIRB LITTÉRAIRE.

aux temples et aux autels ; a ébranlé les fondements de {^idolâtrie ; a renversé le trône du prince du monde. Cet homme promis à la nature, demandé par les prophètes, attendu des nations, cet homme enfin , descendu du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de la terre.

« Avant lui, on se doutait bien de quelque chose. On donnait de légères atteintes à la vérité : on avait quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais, les plus intelligents étaient les plus retenus et les plus timides à se faire entendre ; ils n^osaient se déclarer sur quoi que ce soit; ils ne parlaient qu^en tremblant et en hésitant des affaires de l'autre vie : ils consultaient et délibéraient toujours, sans jamais se résoudre ni prendre parti. Cest ce Jésus-Christ, qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de TAcadémie ; qui a même assuré le Pyrrhonîsme. Il est venu arrêter les pensées vagues de l'esprit humain , et fixer ses raisonnements en Tair. Après plusieurs siècles d^agitalion et de trouble, il est venu faire prendre terre à la philosophie, et donner des ancres et des ports à cette mer, qui n'avait ni fond ni rive. »

Je sais bien que si Ton remonte jusqu^aux pères de rÉglise, et que Ton descende à Bossuet, on trouvera chez les uns le germe puissant de ces beautés, et chez Tautre de plus riches développements, mais ce n'est pas un médiocre mérite que d'être le disciple fidèle des premiers interprètes de la foi et comme le précurseur de leur dernier rival.

La politique et la religion ne donnent donc à Balzac

d^aotres soins que de connattre le nom et la yolonté des princes, les CM'dres et les ministres de Dieu, de se soumettre et d^adorer ; de ce côté il est esclave, mais il retrouve son indépendance en se tournant vers Thu* maoité et la société. D'abord, la philanthropie (ce mot Taorait fait frémir pour le fond et pour la forme) n'a point de place en son cœur où il règne seul, en idole. Pourquoi se mettrait-il en peine des misères du genre hamain? « Certes ,.disait-il) nous n'aurions jamais fait si nous voulions prendre à cœur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public dont nous ne faisons qu'une petite partie: peut être qu'à l'heure qu'il est, la grande flotte des Indes fait naufrage à deux lieues de terre : peut-être que l'armée du Turc prend uoe province sur les chrétiens et enlève vingt mille âmes pour les mener à Constantinople : peut-être que la mer emporte ses bornes et noie quelque ville de Zélande. Si nous faisons venir les malheurs de si loin il ne se passera heure du jour qu'il ne nous arrive du déplaisir ; si nous tenons tous les hommes pour nos parents, faisons état de porter le deuil tout le temps de notre vie. » Balzac n'a garde de faire venir les malheurs de loin, il aime mieux écarter par l'insensibilité ceux qui le touchent de près ; lorsque son père meurt^ il se contente d'écrire négligemment : « Depuis ma dernière lettre^ j'ai perdu mon bonhomme de père. » D'après ce langage, il n'y a pas apparence qu'il en porte longtemps le deuil, au moins dans son cœur. Avec cette sécheresse d'âme il n'est pas étonnant

que Balzac ait décliné la responsabilité de ehef de bmille, et qu^ii ait passé sa vie dMis un iaoteaeiit superbe. Quand même il n'aurait pas eu de raisons d'une autre nature % il lui sotfisait de celles qu'il a déduites dans le passage suivant : « Je ne veux point être en peine de compter tous les jours les cheveux de celle que j'épouserai, afin qu'elle ne donne de ses faveurs à personne, ni craindre que toutes les femoas qui la viendront voir ne soient des hommes déguisés. L'exemple de notre voisin me fait peur, qui a mis au monde tant de muets, de borgnes et de boiteux qu'il en pourrait remplir tout un hôpital» Je ne veux point être obligé d'aimer des monstres à cause que je les aurai faits, et quand je serais assuré de ne point faillir en cela, je me passerai bien d'avoir des enfwti qui désireront ma mort s'il sont méchants, qui l'attendront s'ils sont sages et qui y songeront quelque* fois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde. » Ainsi, Balzac ne trouve à dire au mariage que la femme et les enfants ; c'est plus qu'il ne fallait pour s'en dispenser. Un valet dans Scarron * prêche la même morale lorsqu'il s'écrie :

Moi» faonli des enfanUs et leor mère à repallre !

Je ne suis guère édifié, non plus, de la délicatesse de Balzac en amour, ni de sa galanterie; il estguiodé

* Feyex le dernier paragraphe de la leUrc de Théophile, tome io, page 203. Édit. de 1629.

' L'HérUier rMioule, acte V, scène V.

et gourmé (hos Texpression des sentiments tendras ; i\ est ervel dans ses railleries sur le plus grand mal* heur des femmes, la vieillesse. N'y a-t-il pas de Tinhumanité dans ee trait contre une coquette qui faisait mine de tourner à la dévotion : « Elle est aussi éloi* gûée de sa conversion que de sa jeunesse. » Balzac se ccKmplait à désendianter la jeunesse et la beauté sur leurs ill usions ; il les poursuit par la perspective de rinévitable laideur. Voyez de quel ton . il avartit Qorinde du malheur qui la menaçait : « Il viendra une saison où vous aurez plus de peur de votre miroir que les coupables n^en ont de leurs juges. Votre front s'étendra jusqu'au haut de votre tète, les joues voim tomberont sous le menton et vos yeux de «e tompft4à seront de la couleur de votre bouche à cette heure. Je voudrais bien pour Tamour de vous ne parler poiut si véritablement que je fais ; néanmoins, puisque j'ai quitté la complaisance, il n'y a plus moyen que je me retienne. Glorinde, le s<^eil est encore beau lorsqu'il se couche; rarrière<«aisMi est agréable , mais nous n'avtins de bonnes années que les premières, et, quelque soin que vous ayez de vousHnéme^ vous ne sauriez, ^i même temps, conserver votre beauté et acquérir de Texpérience. Voulcz^vous que je vous en dise davantage et que je vous fasse part de ce que je viei» d'apprendre d'un étranger que j'ai entretenu tout aujourd'hui? 11 faut que vous sachiez qu'il n'y a partie du monde où la curiosité ne l'ait porté, ni merveille ea la nature qu'il n'ait oonsidéi^ avec soin. 11 a vu

des montagnes qui brûlent toujours s«ns se consumer : il a abordé en des iles qui ne s'arrêtent jamais en même lieu : on lui a montré des hommes marins, mais il m'a juré que parmi tant de miracles il n'a jamais pu yoir une belle vieille. » Peut-on faire un plus erael usage de Tesprit? Je voudrais, pour l'exemple, que la lettre eût été adressée à Ninon, qui devait donner un éclatant démenti à cette insolente affirmation.

Je ne travaille pas à faire aimer le caractère de Balzac, mais, bien que j'éprouve peu de sympathie pour rhomme, j'aime à rendre hommage aux grandes qualités de Técrivain, et je n'hésiste pas même à soutenir, contre l'opinion commune, qu'il est homme de goût. Je passe condamnation sur les habitudes hyperboliques de son langage et la mcmotonie des formes, quoiqu'on puisse dire à sa décharge que, voulant donner le ton de la haute éloquence, il a dû, comme un coryphée intelligent, le forcer un peu ; mais j'alléguerai, à l'appui tle mon assertion, quelques jugements et quelques maximes qui attestent un critique judicieux. On sait que dans ia querelle du Gid il se rangea du côté du public et de Corneille ; voici maintenant comment il apprécie ia co* médie de son temps, qui n'était rien moins que le tableau de la vie réelle : « Nos comédies ne montrent que des hommes artificiels, des passions empruntées, des actions contraintes et un monde qui n'est pas le nôtre. » Il combat avec non moins de bon sens la manie de rarchaisme et du néologisme si naturelle

auxjeuDesécrirains à toutes les époques de transition : « Opposez-YOtts fortement, dit-il, à la vicieuse imitation de ces jeunes docteurs qui travaillent tant qu'ils peuvent au rétablissement de la barbarie; leurs locutions sont ou étrangères ou poétiques. S41 y a dans les mauvais livres un mot pourri de vieillesse ou monstrueux par sa nouveauté, une métaphore plus effrontée que les autres, une expression insolente et téméraire, ils recueillent ces ordures avec soin et s^en parent avec curiosité. » La leçon va à plusd^une adresse, et ce qui m^inquiète pour Tavenir de ceux qui pourraient la mériter, c^est qu^on ignore aujourd'hui le nom et les œuvres des écrivains que gourmande Balzac.

Le sentiment des beautés simples et sublimes de la Bible porte Balzac à attaquer les paraphrastes maladroits qui dénaturent le' style des prophètes en le chargeant de' faux ornements : « Ces ornements les déshonorent, ces faveui*s les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie, et jous les cachez, comme des mariées de village, sous vos affiquets et vos bijoux. Vous les accablez de la multitude de vos richesses fausses ou véritables ; vous voulez leur rendre le visage plus agréable et vous Ic^r dtez le cœur. » Quoiqu'on lui reproche, et avec raison, la pompe continue de son langage, il blâme dans les autres le défaut qu'il n'a pas toujours évité: tt Rien, dit-il, n'est si voisin du haut style que le galimatias. » Il relève du péché de noblesse non interrompue, les orateurs qui ne savent pas s'abaisser

2>ld ESSAIS d'histoirb littéraiee.

à propos ni mesurer l^élévation des mots à celle des idées, et il les instruit par l'exemple (k Torateur antique : d Périclès n^était pas toujours orateur, il ne tonnait pas devant le peuple quand il n'était question que de nettoyer les rues de la ville, ou de relever un pan de muraille qui était tombé^ ou de taier ]a viande de boucherie. »

Il me tarde de montrer Balzac dans une de ces rencontres, assez rares à la vérité, où la grandeur dei idées s'accorde avec la majesté des paroles. Voici un passage que Pascal a remanié, et dont la chaire chrétienne a souvent reproduit le sens, maia qu'elle n'a point surpassé. Il s'agit du miracle de rétablissement chrétien : « Il ne parait rien ici de l'homme ; rien qui porte sa marque, et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance, et le progrès de cette doctrine. 'Les ignorants l'ont persuadée aux philosophas. De pauvres pécheurs ont été érigés en. éducateurs des rois et des nations ; en professeurs de la science du ciel. Us ont pris diins leurs filets, les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens. Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et la mort, bien queoe soient deux choses stériles et contraires au deasein de multiplier. Ce peuple choisi, s'est accru par les pertes et par les défaites : il a combattu, il a vaincu étant désarmé: le monde en apparence avait ruiné l'Église, mais elle a accablé le monde sous les ruines ; la force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés.

La pâtienee de nos pères, a lassé tMtes les maînS; toutes les maeliines, toutes les iaventions de la cruauté. » Allons encore plus loin, et rnookons, dans <{uelque8 pages de Babae, les premiers linéaments de la phito^ sopbie de rbirtoire, et le germe féeond que Bossuet a déyeloppé par son discotirs aor rhktoire universelle. Nulle part, Faction de la Providence sur les destinées de rbumanité, son intervention dans les affaires de la terre, n^a été marquée avec plus de précision , an . aoncée aveo plus d^éloquence : « Il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions et ces humeurs, cette fièvre chaude de rébellion^ cette léthargie êk servitude, viennent da plus haut qa^oA ne s'imagine. Dieu est le poète, et les hemmes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qai se jouent sur la terre, ont été composées dans le eiel, et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Âtrée ou rAgameainon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui impcurte guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. E^tre ses mains tout' est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César : elle peut faire par un enfant, par un nain, par un eunuque, ce qu'elle a faitpar les géants et par les héros, par les hommes ex-< iraordinaires.

«Dieu dit lui-même de des gens-là, qu'il les envoie en sa colère, et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais, ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les vergée ne piquent, ni ne mordent d'elles-mêibes; ne frappent

242 ESSAIS d'histoirb littéraire.

ni ne blessent tontes seules. G^est l^enroi, c^est ia colère, c^est la fareur qui rendent les Terges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne parait pas, donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse, qui menace de la part de l'homme, mais la force, qui accable, est toute de Dieu. » Après deux siècles, ce passage conserve toute sa beauté, tout son éclat, et l'on ne voit pas par où il pourrait vieillir et se ternir^ tant est énergique la vitalité du beau langage et des grandes idées.

Il serait difficile de décider si les défauts de Balzac, commt écrivain et comme penseur^ sont des vices de son génie, ou des. torts de sa destinée. L^émotion du sentiment, la tendresse du cceur manquent absolument à ses ouvrages, et c'est pour cela qu'ils attachent peu, quoiqu'ils plaisent souvent. Mais, faut-il en accuser la sécheresse naturelle de son cœur, ou cet isolement qui rompit ces rapports du citoyen avec l'État, de l'homme avec la famille, du chrétien avec l'Église, qui auraient remué l'ftme de l'homme, du citoyen et du chrétien. J'incline à croire, que cette retraite qui fut viagèrement un excellent calcul de vanité, eut sur ^l'àme de Balzac, et par contre-coup sur son talent, une funeste influence. Elle endurcit son cœur en exaltant son amour-propre, elle appauvrit ses idées en l'éloignant de la pratique des hommes'^t des choses. Cette forte intelligence fut par là rédifite à vivre sur le fonds de sa première expérience. Si l'on excepte

quelque hautes coosidéralions historiqaes ou religieuses, Balzac est demeuré partout en deçà des pro* messes de son début, brillaute floraison qui semblait annoncer la plus riche moisson. Les fruits de la ma* turité n^ont pas eu la vigueur promise. On peut croire que si Balzac ne se fût pas retiré prématurément de la vie active, que s^il se fût mêlé aux affaires et aux grands intérêts de la société, que si Richelieu Feût appelé aux grandes dignités de FÉglise ou de TÉtat, il fût devenu un grand écrivain politique, ou un orateur éminent. Certes, il n^aurait pas composé un prinee de fantaisie, un ministre chimérique, une cour imaginaire ; il n'aurait pas écrit de dissertations à vide sur le Romain, des lieux communs touchant Fabrice, Auguste et Mécenas ; il ne se serait pas amusé à discuter gravement que les dons du corps et de Tesprit, ne sont ni de la puissance, ni de la juridiction de la fortune ; il aurait laissé aux prises les Dranistes et les Jobelina, sans se porter juge du camp, et moins encore eût-il disserté sur Tattelage de Vénus.

Balzac a beaucoup écrit. Il ajouta une trentainetle livres de lettres aux quatre premiers qui avaient commencé sa réputation^ mais il ne s'éleva pas dans ce genre au-*des8us de son coup d'essai. Il faut ajouter à cette vaste correspondance, le Prince, composé en rbonneur de Louis XIII, et qui serait une excellente leçon s'il n'était une insigne flatterie ; l'Arislippe ou le Ministre qui devait être le complément du Prince, et que Balzac n'a point publié parce qu'il eut à se

244 ESSAIS d'histoirb litiISraibe.

plaindre de Mazarin aussi bien que de Richelira ; le Socrate Chrétien, sans contredit son plus bel ouvrage,"^ et qui contient le germe de deux chefs-d^œuvre de Bbssuet, THistoire universelle et TExpo^é de la doctrine dirétienne ; le Barbon, satire ou plutôt charge assez ingénieuse, dirigée, non pas contre Montmaur, eoaime on Va cru , mais contre Tarcbevéque de Rouen François de Harlay, ce Lycophron de la théologie et de la chaire évangélîque ; enfin une foule d^entretiens et de dissertations sur des sujets littéraires et religieux, eans compter tui nombre considérable de vers latins. La meilleure de ces dissertations, celle qifi roule sur VHerades infantieida de Heinsius, fut mal accueillie par ee gran<r homme, qui répondit avec aigreur. Balzac qui Tavait bien traité s^étonna de ce procédé, mais il aurait dû se rappeler que la critique, même la plus bienveillante, effleure toujours Firritable amourpropre de poète, et que d'ailleurs Heinsius était Tami du docteur Baudius, dont le gendre avait de si graves reproches à faire au jeune compagnon de voyage de Théophile.

Cette fécondité a de quoi surprendre dans un écrivain dont le style atteste un travail opiniâtre. Le même prodige s^est renouvelé pour Buffon et J.-J. Rousseau. ' Balzac avait Fhaleine courte, mais il la reprenait souvent. Ses lettres et ses entretiens sont des morceaux de peu d^étendue, mais achevés. C^ était la véritable portée de son talent, et il ne va pas au-delà, même dans les ouvrages où il parait tendre plus haut. Le

Frioee, rAristippe, le Soerate Cbrétieti, ne sont que des lettres, des disaertationg et des entretiens plaoés bout à bout, grossièrement cousus plutôt que liés et fondus de manière à former un tout indissoluble. Le style de Baleac est constamment noble et châftiâ, ce* pendant il admet un grand nombre d^expressions familières anoblies par la place qu^elles occupent* et l'énergie qn^elles donnent au discours^ G^est le même artffîce aaquel Bossuet doit ses plus grands effets d -ébquenee, artifice heureux quand on remploie diserè^ tement

Après une étude sérieuse de la vie et des œuvres de Balzac, j ^avouerai sans détour que son caractère ne m^inspire aucune sympathie. Jamais homme ne fut plus exclusivement occupé de lui-même : sa vanité trouvait bons tous les moyens de se satisfaire : il se louait sans relâche ' et se faisait louer à outrance. On trouve ^ citer, dans sa vie, la fondation du prix d^éloquence que FAcadémie décerne annuellement, et son^estament, par lequel il lègue tout son bien aux hôpitaux ; or, je le dis sans crainte de décourager' ni la vertu, ni la vanité, qui ne se laissent pas abattre si facilement, dans ces deux traits si vantés, la part du démon de^. Torgueil pourrait bien être la plus forte. Je ï^e saurais estimer Tadulateâr banal de toutes les puissances, le déserteur de toutes les disgrâces, le dis-

' Le spirituel Baulru répondait à Kichelieu en parlant de Balzac : « Comment youlez-Yoas qu'il se porte bien , il ne parle que de lui-même et chaque fdte il se découvre : tout cela Tenrhume. »

çiple ingrat et Tami infidèle ; mais, si je considère Fécrivain, je dois avouer les immenses services qu'il a rendus à la langue, et reconnaître que Balzac était Xéritablepient né pour Téloquence. Ce qui lui a manqué surtout, ce sont des circonstances favorables è Fpssor de son génie, et un théâtre où il pût le développer. Balzac, dans la chaire chrétienne, aurait été le digne précurseur de Bossuet j mais dans le silence du cabinet il n'a montré que la moitié de ses forces, et on peut lui appliquer, en le modifiant, le mot par lequel il a réduit à sa juste valeur le mérite de R<msard : « C'est le commencement et la matière d'un orateur. »

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